Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Dix-sept

L’horreur

Anges et démons

Le pacte du sang

 

Le banc de cadrage compact coincé sous le bras, et mue par la promesse de possibilités infinies, Euphrati Keeler remontait les rayons de la chambre d’archivage numéro trois vers la table de Sindermann. L’itérateur aux cheveux blancs y était assis, penché sur ce même livre qu’il lui avait montré plus tôt, son souffle s’élevant en volutes brumeux dans l’air froid. Elle vint s’asseoir à ses côtés et posa la console sur le bureau, en insérant la bobine mémorielle dans un des ports de lecture.

— Il fait froid ici, fit-elle remarquer. Je ne sais pas comment vous avez fait pour ne pas vous enrhumer.

Il hocha la tête.

— En effet, il fait plutôt froid. Cela dure déjà depuis des jours. Depuis que le Maître de Guerre a été emmené sur Davin, en vérité.

L’écran de la console de cadrage s’alluma en les baignant tous deux de sa lumière délavée, et Keeler parcourut les images qu’elle avait prises. Elle passa sur celles du capitaine Loken et du Mournival avant leur départ pour les Pics des Murmures, pour arriver à celles capturées à la surface de Davin.

— Que cherchez-vous exactement ? demanda Sindermann.

— Ça, annonça-t-elle triomphalement, en orientant l’écran vers lui afin qu’il pût mieux voir.

Le dossier contenait huit images, toutes prises lors du conseil de guerre qu’Horus avait tenu sur Davin, lorsque la trahison d’Eugan Temba lui avait été révélée. Le premier chapelain Erebus était présent sur chaque cliché, et elle utilisa la boule de commande de la machine pour zoomer sur son crâne tatoué. Sindermann retint son souffle en reconnaissant les symboles sur la tête d’Erebus : ils étaient identiques à ceux du livre qu’il avait montré à Keeler.

— C’est donc bien cela, lâcha-t-il dans un souffle. Ce doit être le Livre de Lorgar . Est-il possible de faire en sorte que nous puissions lire les symboles sur tous les côtés de sa tête ? Vous pouvez faire ça ?

— S’il vous plaît. Vous savez à qui vous parlez, dit-elle, ses mains dansant sur le clavier de l’appareil.

En utilisant les diverses vues où le Word Bearer apparaissait sous un angle différent, Euphrati fut en mesure de créer une image composite des inscriptions de son crâne et de les projeter sur un fond plat. Sindermann la regarda travailler avec des yeux admiratifs, et il lui fallut moins de dix minutes pour obtenir une image de bonne définition.

Avec un grognement de satisfaction, elle enfonça une dernière touche, et une impression brillante de l’image sortit du flanc de la machine dans un bourdonnement ténu. Keeler l’attrapa par les coins et l’agita une seconde pour la faire sécher, avant de la tendre à Sindermann.

— Voilà, dit-elle. Ça peut vous aider à traduire ce que dit ce livre ?

Sindermann posa l’image sur la table et la rapprocha de l’ouvrage. Sa tête fit des aller-retour entre ses notes écrites et la page où son doigt suivait la ligne des signes cunéiformes.

— Oui, oui… prononçait-il d’une voix excitée. Vous voyez, ce mot, ici, est chargé de translittérations vocaliques, et celui-ci fait clairement partie d’un jargon personnel, bien que sa construction polysyllabique paraisse bien plus dense.

Au bout d’un temps, Keeler décrocha de ce que lui racontait Sindermann, incapable de retenir quoi que ce fut de ses explications. Karkasy ou Oliton l’auraient peut-être compris, mais son domaine à elle était l’image.

— Combien de temps vous faut-il pour déchiffrer ce qui est écrit ? s’enquit-elle.

— Pardon ? Oh, ça ne devrait pas me prendre longtemps, estima-t-il. Une fois que l’on a percé la logique grammaticale d’un texte dans une autre langue, il devient relativement simple de déverrouiller le reste de son contenu.

— Et, donc ?

— Donnez-moi une heure et nous pourrons le lire ensemble, cela vous va ?

Elle acquiesça et repoussa sa chaise.

— Très bien. Je vais jeter un coup d’œil dans les rayons, si vous m’y autorisez.

— Tout à fait, vous êtes libre de feuilleter tout ce qui pourrait vous intéresser. Même si je crains que cette accumulation soit davantage du goût de vieux pédagogues poussiéreux tels que moi.

Keeler quitta la table en souriant.

— Je ne suis peut-être pas une documentaliste, Kyril, mais je sais quand même lire un livre dans le bon sens.

— Bien entendu, je ne voulais absolument pas suggérer…

— Vous êtes trop facile à avoir, se moqua-t-elle, et elle s’éloigna vers les rayonnages pour les parcourir pendant que Sindermann se replongeait dans son déchiffrage.

Malgré sa plaisanterie sarcastique, elle réalisa vite que Sindermann avait eu raison. Elle passa l’heure suivante à errer le long d’étagères chargées de manuscrits, de tomes, et de parchemins volants à l’odeur musquée. La plupart des livres portaient des titres aussi amphigouriques que Lire l’astrologie et les augures astrotélépathiques , Abjurations maléfyques et les horreurs varyées assocyées à ce commerce , ou le Livre d’Atum .

En passant devant ce dernier livre, elle sentit un frisson lui voyager le long de la colonne, et tendit le bras pour attraper le volume sur son étagère. L’odeur de son cuir patiné était forte, et bien qu’elle ne souhaitât pas véritablement le lire, elle ne pouvait ignorer l’étrange attraction que ce livre avait pour elle.

Il parut s’ouvrir de lui-même entre ses mains, et une poussière datant de plusieurs siècles se leva de ses pages. Elle toussa. Sindermann lisait à voix haute le Livre de Lorgar , qu’il était encore occupé à traduire.

Étonnamment, les mots étaient écrits dans un langage qu’elle parvenait à comprendre, et ses yeux parcoururent rapidement la page. La voix de Sindermann lui parvint à nouveau, et il fallut un moment à Euphrati pour s’apercevoir que les mots qu’elle entendait prononcer étaient ceux qu’elle lisait, les lettres se réarrangeant sous ses yeux. L’écriture effacée paraissait luire de l’intérieur, et tandis qu’elle lisait, les pages se mirent à prendre feu. Elle lâcha le livre avec un glapissement d’effroi.

Elle fit volte-face et se précipita à l’endroit où elle avait laissé Sindermann. En tournant un angle des rayonnages, elle le vit lire à voix haute, une expression terrifiée sur le visage. Il agrippait les bords du livre comme s’il ne parvenait pas à les lâcher, et les mots se déversaient de sa bouche, prononcés par une multitude de voix.

Une sensation électrique fit crisser les dents d’Euphrati, et elle hurla de terreur, en remarquant enfin le nuage tourbillonnant de lumière bleue qui flottait au-dessus du bureau. Il s’enroulait et s’agitait dans l’air de manière syncopée, et comme en décalage avec le monde autour de lui.

— Kyril ! Qu’est-ce qui se passe ? cria-t-elle. La même panique qu’aux Pics des Murmures revenait la paralyser. Elle tomba à genoux. Sindermann ne répondait pas, les mots continuaient de se déverser d’eux-mêmes de sa bouche réticence, et ses yeux ronds fixaient eux aussi la vision surnaturelle qui planait au-dessus de lui. Elle savait que la même peur glacée se répandait dans leurs veines.

La lumière s’enflait et s’étirait comme si quelque chose poussait derrière ; un membre iridescent et avide se déploya depuis ses profondeurs insondables. Une colère avait consumé Keeler dans les mois qui avaient suivi son agression ; elle la sentit étouffer sa peur et se remit debout.

Keeler courut vers Sindermann et attrapa ses poignets osseux, alors qu’une sorte de corps ondulant fait de chair luisante commençait à s’extraire de la lumière.

Les mains de l’itérateur étaient serrées en étau sur le livre, leurs articulations blanchissaient, et elle ne pouvait les en décrocher tandis qu’il continuait d’énoncer le terrible contenu de l’ouvrage.

— Kyril ! Lâchez-moi ce livre ! insista-t-elle. Un bruit de déchirement atroce lui parvint d’au-dessus d’elle. Elle risqua un regard vers le haut ; d’autres membres tentaculaires poussaient au travers de la lumière dans une parodie obscène de naissance.

— Kyril, je suis désolée ! cria-t-elle, et elle décocha à l’itérateur un coup de poing en pleine mâchoire. Il tomba en arrière au bas de sa chaise, et le torrent de mots fut coupé net alors que le livre lui tombait des mains. Elle se hâta de faire le tour de la table et aida Sindermann à se relever. Ce faisant, elle entendit un bruit de succion grotesque, et quelque chose de lourd et d’humide tomba brutalement sur la table.

Euphrati ne perdit pas de temps à regarder derrière elle, mais détala au milieu des rayonnages aussi vite qu’elle le pouvait en soutenant Sindermann. Tous deux s’éloignèrent en chancelant tandis qu’une lumière scintillante projetait leurs ombres devant eux, accompagnée d’un gloussement piaillant semblable à un rire.

Keeler sentit un souffle d’air ; quelque chose de lumineux et de chaud passa près d’eux, avant d’exploser contre les étagères comme un feu d’artifice. Le bois grésilla là où il avait été frappé. Elle regarda enfin par-dessus son épaule. Une horreur faite de membres fouettant leurs environs et de matière changeante s’était lancée à leur poursuite, en se déplaçant d’une démarche sinueuse, ses visages déments, leurs yeux et leurs bouches ne cessant de se reconfigurer sur la chair liquide de son corps. Des fulgurances bleu et rouge brillaient à l’intérieur d’elle, jetant leurs rayons éblouissants sur les archives.

Un autre projectile d’énergie phosphorescente fila vers eux. Keeler se jeta sur Sindermann pour le plaquer au sol, le meuble le plus proche d’eux vola en éclats, envoyant des livres enflammés et des échardes de bois voler à travers la galerie. Sur ses longs membres élastiques, le monstre terrifiant enjamba les piles dispersées avec une agilité incroyable, pour venir se placer juste derrière eux.

Euphrati releva Sindermann en entendant le rire forcené éclater derrière elle. L’itérateur semblait avoir retrouvé une mesure de ses esprits après le coup de poing qu’il avait reçu ; ils se remirent à courir parmi les rangées tortueuses et plus étroites, vers la sortie de la chambre. Derrière eux se répandit un grondement de flammes quand l’horreur comprima son corps pour pouvoir les suivre, et quand des livres furent calcinés dans un geyser de feu rose.

Le bout de la rangée était juste devant eux et Euphrati se mit presque à rire en entendant les alarmes à incendie signaler bruyamment un départ de feu. À présent, quelqu’un allait certainement leur venir en aide ?

Ils dépassèrent le bout de la rangée, et Sindermann trébucha, l’entraînant au sol avec lui. Les bras et jambes emmêlés, ils se débattirent désespérément. Il fallait mettre de la distance entre eux et l’apparition abominable.

Keeler roula sur le dos quand la chose sortit à son tour de la rangée d’étagères, sa masse grouillant d’une agitation interne. De nouveaux yeux hilares et de larges bouches emplies de crocs s’étaient ouverts sur son corps inconsistant. Elle hurla quand la créature vomit vers elle son haleine ardente et bleue.

Sachant pourtant que cela ne changerait rien, elle ferma les yeux et leva les bras devant elle pour se garder des flammes. Mais un silence soudain l’enveloppa, et l’agonie brûlante qu’elle attendait ne vint jamais.

— Dépêchez-vous ! la somma une voix tremblante. Je ne pourrais pas le retenir très longtemps.

Keeler se retourna. Dans ses robes blanches, la maîtresse des astropathes du vaisseau, Ing Mae Sing, se dressait dans l’entrée de la chambre d’archivage, les deux mains tendues devant elle.

— Horus, mon frère, dit Magnus, tu ne dois rien croire de ce qu’il t’a dit. Ce ne sont que des mensonges. Des mensonges dont il veut déguiser son but exécrable.

— Ceux qui ont le courage de dire la vérité paraissent toujours exécrables aux yeux des ignorants, grogna Erebus. Vous osez parler de mensonges alors que vous vous présentez devant nous, dans le Warp ? Comment est-ce possible, sans user de sorcellerie ? Une sorcellerie que l’Empereur lui-même vous a expressément interdit de pratiquer.

— N’aie pas la prétention de me juger, sale chien ! cria Magnus en projetant une boule de flammes vers le premier chapelain. Horus vit le globe foncer vers Erebus et l’envelopper, mais quand le feu mourut, Erebus n’avait rien, son armure n’était pas même brunie, pas plus que sa peau.

Le Word Bearer se mit à rire.

— Tu es trop loin, Magnus. Tes pouvoirs ne peuvent m’atteindre.

Horus resta figé à regarder Magnus projeter éclair après éclair par le bout de ses doigts, subjugué et horrifié de voir son frère employer de tels pouvoirs. Si, dans toutes les légions, des divisions de librarius s’étaient entraînées à puiser dans l’énergie du Warp, celles-ci avaient été toutes démantelées sur décret de l’Empereur après le Concile de Nikaea.

Manifestement, Magnus n’avait pas respecté cette injonction, et une telle vanité de sa part surprenait Horus.

Son frère cyclopéen finit par reconnaître que ses pouvoirs n’avaient aucun effet sur Erebus et laissa retomber ses deux bras.

— Vous voyez, dit le premier chapelain en se tournant vers le Maître de Guerre. Il n’est pas digne de confiance.

— Ni toi non plus, Erebus. Tu es venu à moi sous l’identité d’un autre. Tu clames que mon frère Magnus n’est rien d’autre qu’une bête du Warp cherchant à me dévorer, puis tu parles de lui comme s’il était exactement ce qu’il semble être. S’il est venu par sorcellerie, par quel autre moyen aurais-tu pu venir ici ?

Erebus se tut un instant, empêtré dans son mensonge.

— Vous avez raison, monseigneur. La magie de la loge du Serpent m’a envoyé ici pour vous aider, pour vous offrir cette chance de vivre encore. Pour cela, la prêtresse a dû m’ouvrir la gorge, et une fois revenu dans le monde de la matière, je tuerai cette chienne, mais sachez que tout ce que je vous ai montré était vrai. Vous connaissez la vérité pour l’avoir vue de vos propres yeux.

Magnus alla dominer Erebus de toute sa hauteur. La fureur agitait sa crinière rousse, mais Horus le sentit garder une emprise ferme sur elle.

— Le futur n’est pas tracé, Horus. Erebus t’a peut-être montré un futur, mais ça n’en est qu’un parmi tous les possibles. Aucun avenir n’est absolu. Aie foi en cela.

— Peuh ! dédaigna Erebus. La foi n’est qu’une autre façon de ne pas vouloir reconnaître ce qui est vrai.

— Tu crois peut-être que je ne le savais pas, Magnus ? lança Horus. Je connais le Warp et les tours qu’il peut jouer à l’esprit. Je sais que ça n’était pas Sejanus, comme je sais que sans leur contexte, toutes les choses que j’ai vues ne signifient rien.

Horus vit l’expression déconfite sur le visage d’Erebus et se mit à rire.

— Tu as dû me prendre pour un idiot, Erebus, si tu croyais que de simples mystifications allaient me rallier à ta cause.

— Mon frère, sourit Magnus. Je t’admire.

— Silence, gronda Horus. Tu ne vaux pas mieux que lui. Toi non plus, tu ne me manipuleras pas aussi simplement, car je suis Horus, je suis le Maître de Guerre !

Il se délecta de leur confusion.

L’un d’eux était son frère, l’autre un guerrier qu’il avait tenu pour un conseiller de valeur et dévoué. Il les avait tous deux mal jugés.

— Je ne peux croire aucun d’entre vous, dit-il. Je suis Horus, et je décide moi-même de mon destin.

Erebus s’avança vers lui, les mains tendues dans une posture de supplication.

— Je dois vous dire que je suis venu à vous sur la demande de mon seigneur et maître, Lorgar. Il savait déjà dans quelle quête de divinité s’était lancé l’Empereur, et lui-même s’est soumis aux entités du Warp. Quand l’Empereur a rejeté le culte que lui vouait Lorgar, d’autres dieux furent ravis d’accepter sa dévotion. La puissance de mon primarque s’est décuplée, et ce n’est là qu’une fraction de celle qu’ils vous accorderaient si vous acceptiez de rejoindre leur cause.

— Il ment ! cria Magnus. Lorgar est loyal. Il ne se serait jamais détourné de l’Empereur.

Mais Horus écoutait les paroles d’Erebus en le sachant avec certitude dire la vérité.

Lorgar, son frère bien-aimé, avait déjà embrassé la puissance du Warp ? Des émotions divergentes luttaient en lui pour la suprématie : la déception, le courroux et, s’il devait être honnête envers lui-même, une pointe de jalousie que Lorgar eût été choisi en premier.

Si Lorgar le sage s’était choisi pour maîtres ces entités, ce choix n’avait-il pas un certain mérite ?

— Horus, dit Magnus, le temps me manque. Tu dois être fort, mon frère. Pense à ce que ce chien bâtard te suggère de faire ; il voudrait te faire cracher sur tes serments de loyauté. Il te forcerait à trahir l’Empereur, et à te tourner contre tes frères Astartes ! Tu dois avoir confiance en l’Empereur pour faire ce qui est juste.

— L’Empereur joue avec le destin de la galaxie, contra Erebus, et il jette ses dés là où nul ne peut les voir.

— Horus, je t’en conjure ! cria Magnus, dont la voix prenait des échos fantomatiques alors que son image commençait à s’effacer. Tu ne dois pas l’écouter, ou tout ce pour quoi nous nous sommes battus sera détruit à jamais ! Tu ne dois pas !

— Est-ce vraiment si terrible ? demanda Erebus. C’est bien peu, en vérité. Livre l’Empereur aux dieux du Warp, et tu pourras disposer d’une puissance sans limites. Je t’ai dit que les dieux du Warp ne s’intéressent pas aux domaines des hommes. Tu régneras alors sur la galaxie en tant que nouveau maître de l’Humanité.

— Il suffit ! gronda Horus, et tout ne fut plus que silence. Mon choix est fait.

Keeler aida Kyril Sindermann à se relever et ils franchirent ensemble la porte de la chambre d’archivage. Les mains tremblantes d’Ing Mae Sing étaient toujours tendues devant elle, et Euphrati sentait irradier les vagues d’un froid psychique qui repoussait l’horreur apparue dans la salle.

— Fermez… la… porte, ordonna l’astropathe au travers de ses dents serrées. Des veines lui sortaient du cou et du front, et ses traits de porcelaine étaient plissés par la souffrance. Keeler n’eut pas besoin de se le faire répéter ; elle lâcha Sindermann pour s’occuper de la porte. Ing Mae Sing reculait à petits pas.

— Maintenant ! cria-t-elle en baissant les bras. Keeler tira sur le battant alors que la bête poussait à nouveau son rire absurde et rugissant. Ses piaillements insensés mêlés au bruit des sirènes lui retentissaient encore aux oreilles quand la porte claqua.

Quelque chose de lourd, dont elle sentit la chaleur au travers du métal, se jeta contre l’autre côté. Ing Mae Sing vint l’aider, mais l’astropathe était trop frêle pour lui être d’un réel secours et Keeler sut qu’elles ne pourraient tenir la porte fermée très longtemps.

— Qu’avez-vous fait ? demanda l’autre femme.

— Je ne sais pas, dit Keeler, le souffle pantelant. L’itérateur lisait un livre et cette… cette chose est apparue de nulle part ; par l’Empereur, qu’est-ce que ça peut bien être ?

— Une bête venue de derrière les frontières de l’Empyrean, dit Ing Mae Sing, et la porte trembla sous un nouvel impact brûlant. J’ai senti l’accumulation d’énergie du Warp et je suis venue aussi vite que j’ai pu.

— Dommage que vous n’ayez pas été plus rapide, dit Keeler. Vous pouvez la renvoyer d’où elle vient ?

Ing Mae Sing secoua la tête. Un pseudopode frétillant à l’éclat rosâtre parvint à s’immiscer dans l’entrebâillement, et effleura le bras de Keeler. Ce contact lui brûla la peau au travers de ses robes, elle cria, agrippa de l’autre main son bras meurtri, et cessa un instant de peser contre la porte que l’horreur vint percuter une nouvelle fois. Le choc les catapulta au sol, elle et l’astropathe.

Une lumière aveuglante emplit le couloir ; Keeler se protégea les yeux en sentant des mains se poser sur ses épaules. Kyril Sindermann s’était relevé, ce fut lui qui l’aida cette fois à se remettre debout.

— J’ai peut-être fait une petite erreur dans la traduction d’un passage…

— Ah, vraiment, vous croyez ? ironisa sèchement Keeler alors qu’ils reculaient devant l’abomination.

— Peut-être au contraire avez-vous parfaitement traduit, estima Ing Mae Sing, qui s’éloignait presque à quatre pattes de la porte de la chambre. La bête de lumière se coula à l’extérieur du cadre en un enchevêtrement de membres dont chacun battait l’air avec une faim aveugle. Une myriade d’yeux se dessinaient et éclataient sur sa peau extensible comme des bubons gonflés. Elle avança à nouveau sur eux.

— Empereur, protège-nous, murmura Keeler avant de se tourner pour s’enfuir.

À ses paroles, la bête parut frémir. Ing Mae Sing la tira par la manche.

— Venez, nous ne pouvons pas la combattre.

Keeler réalisait soudain que ça n’était pas vrai, et elle se libéra de la main de l’astropathe, tout en cherchant sous sa robe l’aigle impérial qu’elle conservait au bout de sa chaîne. Ses surfaces argentées brillaient dans la lueur de la créature davantage qu’elles ne l’auraient dû. Le médaillon lui paraissait chaud au toucher. Elle fut prise d’un sourire béat en comprenant avec une certitude absolue que tout, depuis les Pics des Murmures, l’avait préparée à cet instant.

— Euphrati ! Venez ! lui criait Sindermann, terrorisé.

Un tentacule aussi fin qu’un fouet se forma sur le corps de la chose. Une nouvelle gerbe grondante de flammes bleues jaillit vers elle ; Keeler ne recula pas, et brandit devant elle le symbole de sa foi.

— L’Empereur nous protège ! hurla-t-elle, et les flammes l’enveloppèrent.

La pluie tombait en un rideau épais. Loken sentait dans l’air de la nuit une charge électrique tangible, qui oppressait les dizaines de milliers de personnes rassemblées autour du Delphos. Des éclairs de haute altitude croisaient le fer au-dessus d’eux. L’attente devenait presque insoutenable.

Neuf jours avaient passé depuis que le Maître de Guerre avait été muré dans le temple de la loge du Serpent, et chaque jour le temps n’avait fait qu’empirer. Les intempéries se déversaient en une averse incessante qui menaçait d’emporter les tentes de fortune des pèlerins, et les roulements du tonnerre ébranlaient le ciel comme des coups de masse.

Le Maître de Guerre avait autrefois dit à Loken que le cosmos était trop grand et trop stérile pour se prêter au mélodrame, mais les cieux au-dessus de Davin semblaient déterminés à lui prouver le contraire.

Torgaddon et Vipus se tenaient avec lui au sommet des escaliers, et des centaines de Sons of Horus les avaient suivis. Capitaines de compagnie, chefs d’escouade, officiers du rang et simples guerriers étaient descendus sur Davin pour assister à ce qui serait leur salut ou leur perte. Ils avaient traversé la foule chantante, où les robes beiges sales des commémorateurs se mêlaient aux uniformes de l’Armée Impériale et aux tenues civiles.

— On dirait que toute l’expédition a fait le déplacement, avait dit Torgaddon tandis qu’ils gravissaient les marches, écrasant sous leurs semelles blindées les breloques et les babioles laissées en offrandes au Maître de Guerre.

Depuis le haut des escaliers processionnels, Loken distinguait le même groupe que celui auquel il s’était confronté neuf jours auparavant, à l’exception de Maloghurst, retourné sur le vaisseau quelques jours plus tôt. La pluie lui ruisselait sur le visage, et une branche de foudre éclaira la surface du grand portail de bronze, le faisant luire comme un mur de feu. Les Astartes rassemblés à son pied montaient la garde sous le déluge : Abaddon, Aximand, Targost, Sedirae, Ekaddon et Kibre.

Aucun d’eux n’avait abandonné son poste de veille devant l’entrée du Delphos. Loken se demanda s’ils s’étaient donnés la peine de manger, de boire ou de dormir depuis la dernière fois qu’il les avait vus.

— Que faisons-nous maintenant, Garvi ? lui demanda Vipus.

— Nous rejoignons nos frères, et nous attendons.

— Nous attendons quoi ?

— Nous le saurons quand cela se produira, dit Torgaddon. Pas vrai, Garvi ?

— Je l’espère. Allons-y.

Ils se dirigèrent tous les trois vers la porte, le tonnerre se répercutant sur le flanc massif de l’édifice, et les serpents des piliers paraissant bouger à chaque éclair.

Loken vit ses frères venir s’aligner au bord du bassin ondoyant, à la surface duquel se reflétait la pleine lune. Horus Aximand avait appelé cela un présage. En était-ce un nouveau ? Loken ne savait pas s’il fallait l’espérer ou non.

Les centaines de Sons of Horus suivirent leurs capitaines sur la large voie pavée. Loken gardait l’emprise sur sa colère. Si les choses se passaient mal ici, du sang allait certainement couler.

La pensée l’horrifia, et il espéra de tout son cœur qu’une telle tragédie pouvait être évitée.

— Êtes-vous prêts ? susurra-t-il à Torgaddon et Vipus sur une fréquence discrète.

— Comme toujours, confirma Torgaddon. Bolter chargé à plein pour chaque homme.

— Oui, répondit à son tour Vipus. Croyez-vous vraiment…

— Non, dit Loken, mais tenez-vous prêts au cas où il nous faudrait combattre. Maintenez l’équilibre de vos humeurs et nous n’en arriverons pas là.

— Toi aussi, Garvi, lui conseilla Torgaddon.

La longue colonne d’Astartes atteignit le bassin. Ceux qui avaient porté le Maître de Guerre se tenaient de l’autre côté, stoïques et impénitents.

— Loken, l’accueillit Serghar Targost. Êtes-vous venus pour nous combattre ?

— Non, dit Loken. Comme eux, les autres avaient leurs armes parées. Nous sommes venus voir ce qui va arriver. Cela fait neuf jours, Serghar.

— En effet, dit Targost.

— Où est Erebus ? L’avez-vous vu depuis que vous avez amené le Maître de Guerre ici ?

— Non, grogna Abaddon, ses longs cheveux détachés, le regard hostile. Nous ne l’avons pas vu. Quel rapport ?

— Calme-toi, Ezekyle, lui intima Torgaddon. Nous sommes tous là pour la même raison.

— Loken, intervint Aximand, il y a eu une tension entre nous, mais cela doit cesser maintenant. Si nous nous tournions les uns contre les autres, ce serait une atteinte à sa mémoire.

— Tu parles de lui comme s’il était déjà mort.

— Nous verrons, dit Aximand. L’espoir dans lequel nous l’avons amené ici était vague, mais il était tout ce que nous avions.

Loken regarda dans les yeux égarés d’Horus Aximand, où il lut le désespoir et le doute qui le hantaient, et sentit diminuer sa colère envers son frère de sang.

Lui-même aurait-il agi différemment s’il avait été présent lorsque la décision avait été prise ? Pouvait-il affirmer en toute honnêteté qu’il n’aurait pas accepté la sentence de ses amis et pairs, si leurs situations avaient été inversées ? Lui et Horus Aximand se seraient peut-être alors chacun tenus sur le bord opposé de ce bassin où la lune se baignait.

— Alors attendons en frères unis par le même espoir, trancha Loken, et Aximand lui adressa un sourire reconnaissant.

La tension quitta cette scène de confrontation. Loken, Vipus et Torgaddon contournèrent le bassin pour se camper avec leurs frères devant la vaste porte.

Un éclair aveuglant s’y réfléchit. Le Mournival se tenait là, épaule contre épaule. La nuit fut fissurée par un grondement sourd qui n’avait rien à voir avec l’orage.

Loken vit une ligne sombre apparaître au centre du portail ; le tonnerre fut réduit au silence et les éclairs s’éteignirent dans l’intervalle d’un battement de cœur. Le ciel devint d’un calme déconcertant, comme si l’orage s’était vidé de sa force, comme si le ciel avait cessé ses agapes pour mieux observer la scène qui se déroulait en dessous de lui.

Lentement, les portes s’écartèrent.

Les flammes baignaient Euphrati Keeler, mais lui paraissaient froides, et elle n’en ressentit aucune douleur. L’aigle d’argent rayonnait dans sa main, levé devant elle comme un talisman, et elle se sentit habitée d’une prodigieuse énergie, qui la parcourait de la pointe des orteils à celles de ses cheveux courts.

— Soumets-toi à la puissance de l’Empereur, abomination ! hurla-t-elle. Les mots ne lui étaient pas familiers, mais lui semblaient sonner juste.

Ing Mae Sing et Sindermann la regardaient ébahis, faire un pas, puis un autre, en direction de l’horreur. Le monstre était pétrifié ; par son courage ou par sa foi, Keeler elle-même l’ignorait, mais qu’elle qu’en fût la raison, elle ne pouvait que s’en réjouir.

Les bras de la chose battaient l’air devant elle comme si une force invisible l’attaquait. Son rire criard s’était changé en lamentations pathétiques d’un jeune enfant.

— Au nom de l’Empereur, retourne dans le Warp, saloperie ! cria Keeler dont la confiance en elle grandissait à mesure que s’étiolait la substance du monstre, qui répandait autour de son corps des mues lumineuses. L’aigle d’argent devint toujours plus chaud dans sa main, dont elle sentait la peau se cloquer sous sa chaleur.

Ing Mae Sing se joignit à elle, appuyant de ses pouvoirs l’assaut de Keeler. La température chuta autour de l’astropathe, et Keeler rapprocha ses mains d’elle en espérant refroidir le pendentif.

La lueur interne du monstre s’estompait ; sous son contour nébuleux couvaient des braises de lumière, comme s’il luttait pour garder prise sur l’existence. L’éclat jeté par la médaille de Keeler surpassait dix fois le sien ; le couloir entier était envahi d’une lumière blanche qui en avait chassé les ombres.

— Quoi que vous soyez en train de faire, continuez ! cria Ing Mae Sing. Cette chose faiblit !

Keeler chercha à lui répondre, mais découvrit qu’elle n’avait plus de voix. L’incroyable énergie qui l’avait emplie s’échappait d’elle au travers de l’aigle en emportant ses propres forces.

Elle essaya de le lâcher, mais il resta collé à sa main. Sa peau s’était fondue au métal incandescent.

Keeler entendit arriver de derrière elle les membres d’équipage en armures anti-émeute, qui manifestèrent leur étonnement par des exclamations déconcertées.

— S’il vous plaît… voulut-elle leur lancer quand ses jambes se fléchirent sous elle. Keeler s’effondra.

La lueur s’éteignit dans sa main. Les dernières choses qu’elle vit furent la désintégration du corps de l’horreur, et le visage de Sindermann qui la fixait, muet d’émerveillement.

Le seul bruit était celui de la porte. L’existence entière de Loken se réduisit à l’obscurité qui grandissait entre ses deux moitiés. Il retint son souffle et attendit de voir au-delà. Les battants achevèrent de pivoter. Il risqua un regard vers ses compagnons, lisant sur chaque visage la même expectative.

Pas un seul son ne perturbait la nuit, et Loken sentit surgir la tristesse en réalisant qu’il devait seulement s’agir de l’ouverture automatisée des portes après les neuf jours prescrits.

Le Maître de Guerre était mort.

Un sentiment de révolte s’empara de Loken. Sa tête s’enfonça dans ses épaules.

Alors il entendit quelqu’un marcher, et releva les yeux pour voir le reflet des plaques blanches émerger du noir. Horus émergea du Delphos, sa cape d’une pourpre royale se gonflant derrière lui, son épée d’or brandie au-dessus de sa tête.

L’œil au centre de son plastron brillait d’un rouge flamboyant. Les lauriers de son front encadraient des traits admirables et terribles par leur magnificence.

Le Maître de Guerre se tenait devant eux, invaincu par le mal et plus vivant que jamais. La seule matérialité de sa venue les avait tous privés de la parole.

Il leur sourit.

— Vous êtes magnifiques à voir, mes fils.

De joie, Torgaddon leva vivement le poing en l’air pour crier :

— Lupercal !

Il rit et courut vers le Maître de Guerre, brisant le sort qui paralysait les autres.

Le reste du Mournival courut vers cette réunion avec leur seigneur, au cri exalté de « Lupercal ! » que lançait la gorge de chaque Astartes. La nouvelle se répandit ainsi au travers des rangs et se propagea à la foule qui entourait le temple.

Autour du Delphos, les pèlerins reprirent ce cri, et dix mille bouches scandèrent bientôt le nom du Maître de Guerre.

— Lupercal ! Lupercal ! Lupercal !

Les parois du cratère vibrèrent au son de ces vivats assourdissants qui se prolongèrent longtemps dans la nuit.

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Keeler déchaîne la juste colère de l’Empereur sur l’horreur du warp

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