Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Treize

Maggard

Factions

Les Luna Wolves

 

Le princeps tendait l’oreille aux ordres qu’il recevait directement par son oreillette, des ordres que Cassar n’entendait pas, et qu’il ne souhaitait pas entendre, lui qui faisait son possible pour ne pas vomir. Chaque fois que son esprit s’égarait en dehors des systèmes du Dies Irae , il n’apercevait que les enchevêtrements de décombres calcinés. Sa conscience s’était repliée à l’intérieur de la machine, où sa perception se limitait à la carrure massive du Titan.

Autour de lui, le Dies Irae revenait à la vie ; il sentait la puissance affluer dans ses membres, sentait les armes se recharger. Le réacteur à plasma enfermé en son cœur battait à l’unisson du sien, une boule de flamme nucléaire où brûlait l’ardeur de juste, celle de l’Empereur.

Même ici, au milieu de toute cette horreur, l’Empereur était avec lui. La machine divine était l’instrument de Sa volonté, et continuait de se dresser fermement après avoir résisté à toute cette destruction. Cette pensée réconforta Cassar et l’aida à recentrer ses esprits. Si l’Empereur était ici, l’Empereur le protégerait.

— Nous venons de recevoir des instructions du Vengeful Spirit , dit froidement Turnet. Moderati, ouvrez le feu.

Aruken crut n’avoir pas compris.

— Il n’y a plus personne sur qui tirer, princeps, les Isstvaniens sont tous morts.

Pour Cassar, dominé par l’interface du Titan, la voix d’Aruken paraissait lointaine, bien qu’il entendît Turnet aussi distinctement que s’il lui parlait à l’oreille.

— Pas sur les Isstvaniens, répondit Turnet. Faites feu sur la Death Guard.

— Excusez-moi ? Sur la Death Guard ?

— Je n’ai pas l’habitude de répéter mes ordres, moderati, s’irrita Turnet, et celui que je viens de vous donner est de tirer sur la Death Guard. Cette légion a défié le Maître de Guerre.

Cassar se figea. Comme s’il n’y avait pas eu assez de morts sur Isstvan III, le Dies Irae était maintenant contraint de se retourner contre la Death Guard, contre le contingent qu’il avait soutenu.

— Pardonnez-moi, princeps, mais ça n’a aucun sens.

— Je ne vous demande pas d’y trouver un sens ! s’égosilla Turnet, dont la patience avait atteint ses limites. Faites ce que je vous dis !

Titus Cassar regarda son supérieur droit dans les yeux. La vérité le frappa comme si l’Empereur avait tendu la main depuis Terra pour l’emplir de Sa lumière.

— Ce ne sont pas les Isstvaniens qui nous ont bombardés, n’est-ce pas ? le questionna-t-il. L’attaque venait du Maître de Guerre.

Le visage de Turnet se plissa lentement en un sourire, et Cassar le vit tendre la main vers l’étui de son arme d’appoint.

Il n’allait pas lui laisser l’avantage de dégainer le premier.

Les deux hommes se saisirent de leur pistolet et tirèrent.

Maggard fit un pas en avant en sortant sa rapière kirlienne du fourreau, le pistolet déjà à la main. Sa carrure était encore plus massive que dans le souvenir de Sindermann ; ses proportions avaient gonflé au-delà des niveaux humains et rappelaient davantage celles des Astartes. Avait-ce été sa récompense pour services rendus au Maître de Guerre ?

Sans même se fendre de paroles liminaires, Qruze pointa son bolter et tira. Mais l’armure de Maggard était l’égale de la sienne, et la rafale ne fit qu’annoncer le début de leur duel.

Sindermann et Mersadie se baissèrent quand Maggard riposta. Les deux guerriers coururent l’un vers l’autre dans le vacarme effroyable de leurs échanges.

Keeler, elle, regarda calmement les projectiles de Maggard arracher quelques fragments à l’armure de Qruze. Avant qu’il ne pût tirer davantage, Qruze fut sur lui.

Son poing atteignit Maggard au ventre, mais le tueur muet encaissa le choc et abattit son épée vers l’Astartes. Qruze recula la tête devant l’ample coup vertical. Le tranchant entailla son armure au niveau de son estomac.

Le sang coula brièvement de la lacération. Pris par la douleur soudaine, Qruze tomba sur un genou avant de tirer son couteau de combat, à la lame aussi longue qu’une épée de mortel.

Maggard se jeta sur lui, la rapière lui ouvrit une profonde entaille dans le flanc et à nouveau le sang du vénérable Astartes fut versé ; un troisième coup potentiellement fatal fila vers Qruze, mais cette fois, poignard et lame kirlienne se rencontrèrent dans une gerbe d’étincelles. Qruze fut le plus prompt à réagir et enfonça son arme dans l’interstice d’une des jambières de Maggard. Son adversaire recula en titubant. Avec une légère difficulté, Qruze se remit debout.

L’assassin se rapprocha et porta une attaque de l’estoc. Par son physique, Maggard était presque l’égal du Marine, et avait sa jeunesse pour lui, mais même Sindermann pouvait entrevoir qu’il demeurait plus lent, comme s’il ne s’était pas encore adapté à ce corps nouveau.

Qruze s’écarta du grand arc que décrivit l’épée de Maggard et passa aussitôt à l’intérieur de sa garde, en tendant le bras pour lui emprisonner la tête dans le creux de son coude.

Son autre bras se rapprocha afin de lui plonger son couteau dans la gorge, mais une main agrippa celle de Qruze dans une poigne d’acier, et arrêta la pointe à quelques centimètres de la jugulaire palpitante.

Qruze se démena pour pousser la lame vers le haut, mais la force récemment accrue de Maggard se révéla supérieure à la sienne, et le poignard s’écarta lentement de côté. Des perles de sueur apparurent sur son visage. Sindermann le regardait. Ça n’était pas une lutte que l’Astartes pouvait gagner seul.

L’itérateur se releva et courut vers le pistolet que Maggard avait laissé tomber, à l’apparence rendue encore plus froide par sa finition noire et mate. Même dessinée pour une main d’homme ordinaire, dans la sienne, l’arme lui parut absolument immense.

Sindermann levait le pistolet à bout de bras et marcha vers l’empoignade des deux guerriers. Il ne pouvait se risquer à tirer depuis une quelconque distance. Il n’était pas entraîné à cela, et risquait tout autant de toucher celui qui les avait sauvés.

Arrivé près de leur ennemi, il posa le canon de l’arme sur sa jambe, à l’endroit même de sa blessure, là où s’était enfoncé le coup du poignard de Qruze. Il pressa la détente et le recul faillit lui briser le poignet, mais l’effet de son intervention compensa largement cette souffrance.

La bouche de Maggard s’ouvrit en un cri silencieux, son corps entier tressaillit sous cette torture soudaine. Sa prise sur le couteau se relâcha, et avec un grand cri de colère, Qruze le lui enfonça sous la base de la mâchoire, jusqu’au travers du palais.

Maggard se crispa et s’affaissa de côté avec la force d’un arbre abattu. L’assassin en armure dorée et l’Astartes roulèrent au sol. Qruze se percha sur son adversaire, la main toujours fermée sur le poignard.

Le temps d’un geste de défi ultime, Maggard lui cracha son sang au visage. Qruze lui enfonça son couteau plus profondément sous la gorge, et atteignit son cerveau.

Maggard fut pris d’un spasme, sa masse conséquente se débattit brièvement. Lorsqu’il cessa de le sentir bouger, Qruze fixait une paire d’yeux éteints.

Il prit appui sur le cadavre et se releva.

— Face à face, dit Qruze, la respiration lourde après avoir lutté de la sorte. Pas dans le dos, par depuis un millier de kilomètres dans l’espace. Face à face.

Il se tourna vers Sindermann et le remercia d’un hochement de tête. Le guerrier était blessé et fatigué, mais une sérénité apparente se lisait en lui.

— Je me souviens des jours anciens, dit-il. Nous étions des frères sur Cthonia. Pas seulement entre nous, mais aussi envers nos ennemis. C’est ce que l’Empereur a vu quand il a atteint nos ruches. Nous formions des gangs de tueurs des rues, comme il en existe sur un millier d’autres mondes ; cependant, nous respections un code qui nous était plus précieux que la vie. C’est cela qu’il a pris de nous, pour en faire les Luna Wolves. Je croyais que si un seul d’entre nous devait s’en rappeler, ce serait le Maître de Guerre, parce que c’était lui que l’Empereur avait choisi pour nous mener.

— Non, dit Keeler. Vous étiez le dernier.

— Et quand je l’ai réalisé, j’ai… Je leur ai dit ce qu’ils voulaient entendre. J’ai essayé de rester l’un d’eux, et j’y suis arrivé. J’avais presque oublié, jusqu’à… Jusqu’à maintenant.

Les yeux de Qruze revinrent vers Keeler et son visage se durcit.

— Je n’ai rien fait, lui assura Keeler, répondant à la question qu’il n’avait pas posée. Vous l’avez dit vous-même ; l’honneur cthonien est la raison pour laquelle l’Empereur vous a choisis, vous et vos frères, pour devenir les Luna Wolves. Peut-être est-ce l’Empereur qui vous l’a rappelé.

— J’ai vu tout ceci se profiler depuis si longtemps, mais je n’ai rien fait. Je croyais que tel était notre code de conduite désormais. Rien n’a vraiment changé, pourtant. L’ennemi était un étranger, il est maintenant l’un des nôtres.

— Bon, aussi profondes que soient toutes ces considérations, est-ce qu’on ne pourrait pas se tirer d’ici ? les implora Mersadie.

Qruze hocha la tête et les dirigea vers le Thunderhawk.

— Vous avez raison, Mademoiselle Oliton, quittons ce vaisseau. Je n’ai plus rien à y faire.

— Nous sommes avec vous, capitaine, dit Sindermann, qui enjambait maladroitement le corps de Maggard afin de les suivre. L’emprise que les années avaient eue sur l’Astartes semblait s’être levée, comme si l’énergie dépensée pendant le combat venait de lui être rendue, avec des intérêts. L’itérateur surprenait dans les yeux d’Iacton Qruze un éclat qu’il n’y avait jamais vu auparavant.

La flamme de sa conscience venait d’être ranimée. Elle rappela à Sindermann qu’il y avait encore de l’espoir.

Et rien n’était si dangereux dans cette galaxie qu’une lueur d’espérance.

Le tir de Turnet partit trop haut, et celui de Cassar trop à gauche. Jonah Aruken se jeta à couvert quand les balles ricochèrent contre la courbure du plafond. Turnet plongea derrière son fauteuil de commandement tandis que le moderati se levait de son propre siège enfoncé dans le sol du cockpit, à hauteur d’œil du Titan. Cassar tira à nouveau et des étincelles jaillirent : le projectile de son automatique avait touché les appareils disposés autour du trône de Turnet.

Turnet répliqua et Cassar se laissa tomber dans l’abri que lui procurait le renfoncement de son poste. Les prises connectrices s’étaient déracinées de son crâne, et son sang lui ruisselait sur le visage. Des filaments métalliques lui étaient restés accrochés à la nuque.

Son esprit trépidait d’avoir été arraché si brutalement à la machine divine.

— Titus ! brailla Aruken. Vous êtes fou ?

— Moderati, lâchez votre arme ou je devrais vous tuer ! cria Turnet. Lâchez votre arme et rendez-vous !

— C’est une trahison ! s’égosilla à son tour Cassar. Jonah, vous savez que j’ai raison ! C’est le Maître de Guerre qui a fait s’abattre la mort sur cette ville, pour tuer ceux qui ont la foi !

Turnet tira à l’aveuglette, toujours caché derrière l’électronique élaborée de son trône de commandement.

— La foi ? Vous trahiriez le Maître de Guerre à cause de votre doctrine ? Avez-vous conscience que vous être malade ? La religion est une maladie, et j’aurais dû vous mettre à pied depuis bien longtemps.

Cassar réfléchit vite. L’habitacle de la tête n’avait qu’une seule issue : la porte menant vers la cavité dorsale du Titan, où se trouvait le générateur à plasma, ainsi que toute l’équipe d’ingénieurs chargée de le faire fonctionner. Il ne pouvait pas se mettre à courir, de peur que Turnet ne l’abatte dès qu’il aurait quitté son couvert.

Mais l’inverse était vrai pour Turnet.

Ils étaient dans l’impasse.

— Vous saviez, dit-il, pour le bombardement.

— Bien sûr. Comment pouvez-vous être aussi imbécile ? Vous ne vous rendez même pas compte de ce qui se passe sous vos yeux ?

— Le Maître de Guerre a trahi l’Empereur, poursuivit Cassar.

— Il n’y a plus d’Empereur, lui rétorqua Turnet. Il nous a abandonnés. Il s’est désintéressé de l’Imperium que des hommes avaient conquis pour lui au prix de leurs vies. Il s’en moque. Mais pas le Maître de Guerre. C’est lui qui a conquis cette galaxie, et il lui appartient de régner sur elle. Certains refusent de l’admettre : ce sont eux qui l’ont forcé à commettre ceci, pour qu’il puisse ensuite faire ce qui doit être fait.

Cassar se sentait la tête lui tourner. Son princeps se détournait lui aussi de tout ce que l’Empereur avait érigé, et leur combat sur cette passerelle de contrôle lui parut tout à fait représentatif de ce qui allait se produire dans un plus large contexte.

Turnet se releva et tira deux fois tandis qu’il courait vers la porte. Les deux balles allèrent frapper la cloison derrière Cassar.

— Je ne vous laisserai pas faire ! hurla-t-il en ripostant. Son premier tir rata le princeps, qui à présent se débattait avec la roue centrale du verrou de la porte.

Cassar aligna sa mire sur le dos de Turnet.

— Titus ! Non ! cria Aruken. Il tira violemment sur la manette principale de la direction motrice. Le Titan se pencha brusquement ; le pont entier s’inclina comme celui d’un navire en pleine tempête. Cassar avait laissé passer sa chance de faire feu et fut projeté en arrière contre le mur. Turnet, resté accroché à la poignée, ouvrit la porte et quitta la ligne de tir de Cassar en même temps que le pont du Titan.

Cassar se remit sur ses pieds alors que le Titan se redressait. Une forme bougea devant lui ; il faillit tirer, et réalisa à temps qu’il s’agissait de Jonah Aruken.

— Titus, ne faites pas ça.

— Je n’ai pas le choix. C’est une trahison.

— Rien ne vous oblige à mourir.

Cassar tourna brusquement la tête vers l’œil du Titan, par lequel ils pouvaient toujours voir la Death Guard remonter les tranchées et leur sol poisseux.

— Rien ne nous oblige non plus à les tuer. Vous savez que j’ai raison, Aruken. Vous savez que le Maître de Guerre a trahi l’Imperium. Si nous arrivons à disposer du Dies Irae , nous pourrons y faire quelque chose.

Le regard d’Aruken se baissa vers l’arme que Cassar tenait à la main.

— C’est terminé, Titus. Donnez-moi cette arme.

— Jonah, vous êtes avec moi, ou vous êtes contre moi, lui répondit l’autre moderati d’une voix impassible. Êtes-vous fidèle à l’Empereur ou à Son ennemi ? Le choix vous appartient.

Il avait souvent été dit qu’un space marine ne connaissait pas la peur.

Une telle affirmation n’était pas entièrement vraie : un space marine pouvait connaître la peur, mais son entraînement et sa discipline lui permettaient de la surmonter, pour que son efficacité martiale n’en soit pas affectée. Le capitaine Saul Tarvitz ne faisait pas exception. Il avait tenu tête à des rideaux de tirs, à des xenos monstrueux, et avait même entrevu les prédateurs du Warp. Mais quand Angron les chargea, il recula.

Le primarque enfonça les ruines tel un bélier, beugla un cri de dément, et sabra d’un seul coup de hache tronçonneuse deux World Eaters loyalistes, en abattant son autre hache qui traversa le torse d’un troisième. Ses World Eaters renégats se ruèrent par-dessus les éboulis, pistolet au poing ou frappant à l’arme tronçonneuse.

— À mort ! hurla le capitaine Ehrlen quand les loyalistes répondirent à la charge en se jetant comme un seul homme sur leurs ennemis. Tarvitz avait l’habitude des offensives faites de feintes et de contre-manœuvres, d’angles de tir combinés, d’un choix attentif des cibles, de grâce et de précision dans la traversée des rangs adverses. Les World Eaters ne combattaient pas avec la même perfection que les Emperor’s Children, mais avec rage et hostilité, avec brutalité, et un désir de détruire.

Et ils combattaient contre les leurs avec plus de haine que jamais, contre des frères de bataille aux côtés desquels ils avaient fait la guerre des décennies durant.

Tarvitz fit demi-tour devant ce carnage. Des World Eaters le bousculèrent, pour pouvoir se jeter sur Angron malgré les corps qui gisaient aux alentours et les informaient de leur destin à venir. Tarvitz se courba, courut l’épaulière en avant, et passa au travers d’un mur lézardé. Dans la cour où il déboucha, les statues avaient été griffées et décapitées par les batailles des heures précédentes.

Il jeta un regard derrière lui. Des milliers de World Eaters, pris dans un tourbillon de combats, se poussaient pour mieux pouvoir se jeter les uns sur les autres. Dans l’œil de ce cyclone se tenait Angron, massif et terrible, assénant ses coups de hache.

Le capitaine Ehrlen vint s’écraser au sol non loin de l’Emperor’s Children. Ses yeux clignèrent, avant qu’il ne roulât sur le dos pour se remettre debout. Le visage d’Ehrlen avait été lacéré. Seuls ses yeux demeuraient reconnaissables sur son masque de sang. Des World Eaters se jetèrent sur lui en meute, le plaquèrent à terre et se mirent à l’ouvrage comme s’ils débitaient un quartier de viande.

Des rafales traversèrent les murs. La bataille se propagea à la cour ; des World Eaters aux prises avec d’autres redressaient difficilement leurs bolters pour tirer à bout portant, ou éventraient leurs frères à coups de hache tronçonneuse. Tarvitz courut quand un pan de mur s’effondra et qu’une dizaine de traîtres s’en échappèrent.

Il se jeta derrière un pilier ; les bolts, par leurs impacts, en arrachèrent des éclats de marbre. Le son des affrontements les avait suivis. Tarvitz comprit qu’il devait essayer d’aller trouver les Emperor’s Children. Avec ses compagnons à ses côtés, il pourrait imposer une certaine forme d’ordre dans ce combat chaotique.

Il s’élança au pas de course. Des tirs étaient dirigés sur lui de toutes les directions. Il se rua au travers des ruines d’un salon grandiose, jusqu’à une cuisine caverneuse aux murs de pierre.

Il continua de courir et de se frayer un chemin en enfonçant des cloisons, pour se retrouver finalement dans une des rues de la cité Chorale. Un Thunderhawk en flammes passa au-dessus de sa tête et s’écrasa sur un bâtiment dans un panache orange. Des tirs retentissaient dans l’aile qu’il venait de quitter. Un rugissement d’Angron couvrit le tumulte de la bataille.

Le dôme splendide du palais du maître de chœur se dressait au-dessus de la ville, par-delà ses vestiges noircis.

Alors qu’il faisait route vers les autres Emperor’s Children, Tarvitz se jura que s’il devait trouver la mort sur ce monde dévasté, il irait à sa rencontre au milieu de ses frères. Et dans la mort, il défierait la discorde que le Maître de Guerre avait voulu semer parmi eux.

Loken regarda les Sons of Horus atterrir à l’autre bout du fort-sirène. Ses propres space marines, qu’il n’arrivait plus à considérer comme des Sons of Horus, étaient déployés autour de la tour funéraire en une formation défensive irréprochable. Les armes lourdes dominaient la vallée des temples, que tout attaquant serait contraint d’emprunter, et les escouades tactiques tenaient les points névralgiques où elles pourraient combattre selon leurs propres règles.

Mais l’adversaire n’était plus l’armée Isstvanienne.

— Je pensais qu’ils nous bombarderaient encore, dit Torgaddon.

— C’est ce qu’ils auraient dû faire. Quelque chose d’imprévu a dû se passer, estima Loken.

— Je te parie que c’est à cause d’Abaddon. Ça le démangeait de nous affronter face à face, et Horus n’a pas pu le retenir.

— Ou Sedirae, peut-être, conjectura Loken avec de la répugnance dans la voix.

Les rayons de l’après-midi tombaient en voiles séparés entre les ombres du rempart et des flèches.

— Je n’aurais jamais cru que ça finirait ainsi, Tarik. En attaquant une forteresse xenos, oui, ou même en défendant… En défendant Terra, comme dans les poèmes épiques. Quelque chose de poignant qui aurait donné matière aux commémorateurs. Je n’aurais jamais cru que je pourrais tomber en étant retranché dans un endroit horrible comme celui-ci, contre mes propres frères de bataille.

— Oui, mais il faut dire que tu as toujours été un idéaliste.

Les Sons of Horus se posaient au pied de la flèche funéraire la plus éloignée, de l’autre côté du vallon. L’endroit optimal depuis lequel frapper. Loken sut que cette bataille serait la plus dure qu’il avait jamais eu à livrer.

— Nous ne sommes pas obligés de mourir ici, dit Torgaddon. Loken le regarda.

— Non, je sais que nous pouvons gagner ; nous pouvons leur tirer dessus avec tout ce que nous avons, puis je mènerai la charge de l’avant, et il y a une chance qu…

— Tu m’as mal compris, l’interrompit Torgaddon. Je veux dire que rien ne nous oblige à les affronter ici . Nous pourrions franchir la grande porte et partir vers la ville. Si nous allons vers le palais du maître de chœur, nous pouvons nous grouper avec les Emperor’s Children ou les World Eaters. Lucius a dit que Saul Tarvitz était venu les prévenir, donc ils savent que nous sommes trahis.

— Saul Tarvitz est sur Isstvan III ? Un espoir soudain s’était allumé dans la poitrine de Loken.

— Apparemment, lui confirma Torgaddon. On peut certainement les aider. À fortifier une position à l’intérieur du palais.

Loken reporta son regard de l’autre côté des temples et des tours funéraires.

— Toi, tu serais prêt à battre en retraite ?

— Puisque nous n’avons aucune chance, et puisque nous pouvons trouver un meilleur terrain pour les affronter, oui.

— Nous n’aurons peut-être pas d’autre opportunité de les affronter en meilleurs termes, Tarik. La cité Chorale est anéantie. Toute cette maudite planète est morte. Nous devons seulement espérer leur faire payer leur trahison et la mort des frères que nous avons perdus.

— Mourir inutilement ne les ressuscitera pas, Garvi. Moi aussi, je veux ma vengeance, mais je ne vais pas sacrifier le peu de guerriers qu’il me reste pour un simple acte de défi. Réfléchis-y. Demande-toi vraiment s’il y a une raison de les affronter ici.

Loken entendait déjà les premières rafales, et comprit que Torgaddon avait raison. Ils étaient toujours les Astartes les mieux entraînés et les plus disciplinés, et s’il voulait combattre ceux qui l’avaient renié, il devait le faire avec sa tête, davantage qu’avec son cœur.

— Tu as raison, dit-il. Nous devrions essayer de rejoindre Tarvitz. Nous devons nous organiser pour préparer une contre-attaque.

— Nous allons vraiment le leur faire payer, Garvi. Nous pouvons les contraindre à une bataille qui les retiendra ici. Si Tarvitz a pu nous prévenir, qui sait si d’autres ne sont pas partis avertir Terra ? Peut-être que les autres légions sont déjà au courant. Quelqu’un nous a sous-estimés ; ils pensaient que ce serait un massacre. Mais nous allons transformer Isstvan III en vrai terrain de guerre.

— Tu crois que nous y arriverons ?

— Nous sommes les Luna Wolves, Garvi. Nous sommes capables de tout.

Loken serra la main de son ami et accepta la vérité de ces mots. Il se tourna vers les hommes arrangés autour d’eux, qui scrutaient la vallée derrière la mire de leurs armes.

— Astartes ! cria-t-il. Vous savez tous ce qui est arrivé, et je partage votre indignation, mais je veux que vous vous concentriez sur ce qui doit être fait. Ne laissez pas la passion vous masquer les réalités de la guerre. Des liens de fraternité ont été brisés et nous ne sommes plus les Sons of Horus. Ce nom n’a plus aucune signification pour nous. Nous sommes redevenus les Luna Wolves, les soldats de l’Empereur !

Une ovation assourdissante accueillit ses paroles. Loken continua.

— Nous allons céder cette position à l’ennemi et nous allons franchir la grande porte pour nous diriger vers le palais. Le capitaine Torgaddon et moi allons mener le fer de lance avec les unités d’assaut.

En quelques minutes, les Sons of Horus débaptisés furent prêts au départ ; les escouades d’assaut se placèrent à l’avant, sur les ordres tonitruants de Torgaddon. Loken rassembla un groupe de guerriers autour de lui, afin de constituer une poche de résistance dans l’ombre de la tour funéraire.

— Tuer pour les vivants, et tuer pour les morts, lança Torgaddon quand tous furent parés à faire mouvement.

— Tuer pour les vivants, répondit Loken. La formation, forte d’environ deux mille Luna Wolves, commença la traversée sinistre du fort-sirène en direction des portes gigantesques.

Loken se retourna vers la vallée. Les formes des Sons of Horus avançaient vers eux ; d’autres, plus larges et plus sombres, se profilaient au loin, broyant sur leur passage les sculptures et les chapelles. Des Rhino, des Land Raiders, même la silhouette allongée d’un Dreadnought.

Loken songea que cette tragédie, cette nécessité de combattre ses frères auraient dû l’emplir de tristesse.

Pourtant, ce qu’il ressentait n’était que de la haine.

Les yeux d’Aruken étaient caves ; il transpirait. Cassar était confondu de voir son arrogance habituelle remplacée par une telle peur. Malgré cette peur, il savait ne pas pouvoir faire totalement confiance à Jonah Aruken.

— Il faut que ça cesse, dit ce dernier. Vous ne comptez pas mourir en martyr, tout de même ?

— En martyr ? C’est un drôle de mot pour quelqu’un qui affirme ne pas croire.

Un vague sourire apparut sur le visage d’Aruken.

— Je ne suis pas aussi stupide que vous le croyez, Titus ; vous êtes quelqu’un de qualité, et un excellent moderati. Et vous croyez véritablement en quelque chose, ce qui est beaucoup plus que la plupart des gens. Alors je préférerais que vous évitiez de mourir.

Cassar ne répondit pas avec la même légèreté forcée.

— Arrêtez. Je sais très bien que vous le dites uniquement pour que Turnet vous entende. Je suis sûr qu’il n’en perd pas une miette.

— Probablement, mais il sait que dès qu’il ouvrira cette porte, vous lui ferez sauter le caisson. Alors je suppose que nous sommes à peu près libres de dire ce que nous voulons.

La main de Cassar se desserra un peu autour de son pistolet.

— Jurez-moi que vous n’êtes pas dans sa poche ?

— Hé, dites, il nous est arrivé pas mal de choses assez bizarres ces temps-ci, pas vrai ? Je sais très bien ce que vous pouvez ressentir.

Cassar secoua la tête.

— Non, vous n’en avez aucune idée, et je vois très bien ce que vous essayez de faire. Je ne peux pas reculer, je dois rester fidèle à l’Empereur. Je ne me rendrai pas aussi facilement.

— Écoutez, Titus, si vous souhaitez croire en lui, vous êtes libre. Mais vous n’avez rien à prouver à qui que ce soit.

— Vous croyez que je fais ça juste pour les apparences ? s’indigna Cassar, en pointant son arme vers la gorge d’Aruken.

Celui-ci tendit les mains devant lui, et contourna lentement le siège de commandement du princeps pour aller se tenir à l’opposé de Cassar.

— L’Empereur n’est pas une figure de proue à laquelle je me raccroche, dit ce dernier. Il est un dieu. J’ai vu sa sainte, j’ai vu les miracles qu’Il a accomplis, et vous aussi, vous les avez vus ! Pensez à tout ce que vous avez vu, Jonah, et vous allez comprendre que vous devez m’aider !

— J’ai vu des choses étranges, mais…

— Ne les niez pas, le coupa Cassar. Elles se sont produites, aussi vrai que vous et moi, nous sommes à l’intérieur de cette machine. Jonah, il y a un Empereur, et Il veille sur nous tous. Il nous juge d’après les choix que nous faisons quand ces choix sont difficiles. Le Maître de Guerre nous a trahis ; en reculant et en le laissant faire, je trahirais l’Empereur moi aussi. Certains principes doivent être défendus. Vous ne vous en rendez pas compte ? Si certains de nous ne résistent pas, le Maître de Guerre aura gagné, et même le souvenir de sa trahison finira par s’effacer.

Aruken secoua la tête d’insatisfaction.

— Titus, si vous acceptiez seulement de…

— D’après vous, rien de ce que vous avez vu n’aurait pu vous convaincre de croire ?

Dépité, Cassar se détourna de lui. Il alla regarder par les panneaux de verre roussi, vers la Death Guard en train de se regrouper.

— Titus, cela fait longtemps que je n’ai plus cru en rien, dit Aruken. J’en suis sincèrement désolé, et je suis aussi désolé de devoir faire ça.

Cassar se retourna. Jonah Aruken avait dégainé son pistolet, qu’il braquait droit sur lui.

— Jonah, dit Cassar. Vous me trahiriez, vous aussi ? Après tout ce que nous avons vu ?

— Une seule chose me fait envie, Titus, et c’est d’obtenir le commandement de mon propre Titan. Un jour, je veux devenir le princeps Aruken, et ça n’arrivera jamais si je vous laisse faire ce que vous avez en tête.

— Savoir que cette galaxie tout entière est privée de croire, savoir qu’on est peut-être le seul à croire… Et croire tout de même. Voilà ce qu’est vraiment la foi, Aruken. J’aurais voulu vous le faire comprendre.

— Il est trop tard pour ça, Titus. Je suis désolé.

À trois reprises, l’arme d’Aruken tira, emplissant l’habitacle de bruit et de lumière.

Tarvitz apercevait encore la bataille depuis l’ombre d’une arche d’entrée menant vers le palais. Il avait échappé à la tuerie qu’Angron avait provoquée, et était parvenu à rallier les siens. La vision du primarque demeurait néanmoins très vivace dans son esprit.

Par-dessus son épaule, il regarda vers l’intérieur. Les dépouilles de la garde palatiale encombraient les couloirs qui s’assombrissaient : la fin de l’après-midi commençait à allonger les ombres. La nuit viendrait bientôt.

— Lucius, appela-t-il par la fréquence saturée de parasites. Lucius, répondez.

— Saul ? Qu’est-ce que vous voyez ?

— Des Thunderhawks et des modules d’atterrissage à nos couleurs se posent tout près, au nord.

— Notre primarque nous fait l’honneur de sa présence ?

— Il semble que ce soit Eidolon, annonça Tarvitz avec satisfaction. La liaison était effroyablement mauvaise : les forces du Maître du Guerre allaient bien entendu tenter de brouiller leurs canaux de transmission, sans compromettre les leurs.

— Lucius, Angron va venir par ici. Les World Eaters loyalistes qui sont sur sa route ne pourront pas l’empêcher, il va se diriger vers le palais.

— Alors nous allons nous battre, décréta Lucius sur un ton pince-sans-rire. J’espère qu’Angron se révélera un adversaire décent. J’en ai peut-être enfin trouvé un à ma mesure.

— Ne vous gênez pas, je vous le laisse. Mais nous devons faire en sorte que notre résistance soit utile. Commencez à établir des barricades autour du dôme central. Si Angron nous en laisse le temps, nous irons fortifier les autres dômes principaux et les voies de jonction.

— Et depuis quand est-ce vous qui commandez ? plaisanta Lucius. C’est moi qui ai tué Vardus Praal.

Il ressemblait bien à son ami de faire preuve de cet humour puéril, même en des heures aussi explosives. Tarvitz ravala la colère qu’il sentait le gagner.

— Dépêchez-vous de venir nous aider. Nous n’avons pas beaucoup de temps.

Le Thunderhawk s’éloigna du Vengeful Spirit en prenant de la vitesse quand Qruze eut enclenché la postcombustion. Mersadie se sentait presque ivre de joie d’avoir enfin laissé derrière elle le vaisseau du Maître de Guerre, mais il la dégrisa d’un seul coup de réaliser qu’ils n’avaient nulle part où aller. Les points scintillants du reste de la flotte les cernaient.

— Et maintenant ? demanda Qruze. Nous sommes partis, mais pour où ?

— Je vous ai dit que nous avions des amis, n’est-ce pas ? lui dit Euphrati, assise à côté de l’Astartes, dans le siège de copilote.

Le guerrier la dévisagea brièvement du coin de l’œil.

— Que cela soit ou non, commémoratrice, vos amis ne nous seront pas d’un grand secours si nous devons mourir au milieu de nulle part.

— Mais quelle mort ce serait, dit-elle avec la trace estompée d’un sourire.

Sindermann échangea avec elle un regard inquiet, se demandant sans doute s’ils s’étaient trop avancés en laissant à Euphrati le soin de les amener en sécurité une fois lancés dans l’espace. Le vieil homme paraissait faible et tout tassé. Elle lui prit les mains entre les siennes.

Par la verrière du cockpit, Mersadie observait un champ de reflets luisants : ceux des vaisseaux qui appartenaient à la 63e expédition. Et tous leur étaient hostiles.

Comme pour la contredire, Euphrati pointa du doigt au-dessus d’elle, vers le ventre d’un vaisseau assez laid, sous lequel ils allaient passer s’ils maintenaient leur trajectoire actuelle. Le faible soleil d’Isstvan frappait le métal nu de sa coque.

— Dirigez-vous vers celui-ci, ordonna-t-elle, et Mersadie eut la surprise de voir Qruze tirer sur les commandes sans une seule parole de protestation.

Mersadie n’en savait pas énormément sur les navires spatiaux. Elle savait tout de même que ce croiseur devait être hérissé de tourelles, tout à fait capables d’abattre leur appareil au passage. Peut-être même pouvait-il déployer des escadrilles de chasseurs.

— Pourquoi est-ce que nous nous rapprochons ? s’inquiéta -t-elle. Il faudrait plutôt nous éloigner, non ?

— Fais-moi confiance, Sadie, lui dit Euphrati. C’est ainsi que les choses doivent se passer.

Au moins, si nous devons mourir, ce sera rapide , pensa la documentaliste alors que le vaisseau grandissait devant leurs yeux.

— Il appartient à la Death Guard, indiqua Qruze.

Mersadie se mordit la lèvre et regarda Sindermann. Le vieil homme paraissait calme.

— Quelle aventure, n’est-ce pas ?

En dépit d’elle-même, Mersadie sourit.

— Qu’est-ce que nous allons faire, Kyril ? Il ne nous reste plus rien.

Des larmes s’accumulaient dans ses yeux.

— C’est toujours notre combat, dit Euphrati en se retournant. Quelquefois, ce combat doit être une guerre ouverte, quelquefois, il faut le mener avec des mots et des idées. Mais nous avons tous notre rôle à jouer.

Mersadie laissa échapper le souffle qu’elle retenait. Pour autant, elle ne pouvait pas, ne voulait pas croire qu’ils pussent avoir des alliés dans le vaisseau qui s’étendait devant eux.

— Nous ne sommes pas seuls, lui dit Euphrati en souriant.

— Mais ce combat… Il est beaucoup trop énorme pour moi.

— Tu te trompes. Chacun de nous a tout autant le droit d’avoir son mot à dire dans le destin de la galaxie que le Maître de Guerre. C’est en nous convainquant de cela que nous allons le vaincre.

Mersadie hocha la tête et regarda le croiseur approcher toujours plus au-dessus d’eux, sa longue forme sombre soulignée par la lumière d’étoile et ses moteurs enveloppés par des nuages de gaz cristallins.

— Cuirassé Thunderhawk, identifiez-vous, prononça une voix bourrue, râpeuse, par l’entremise de leur unité de communication.

— Soyez parfaitement sincère, prévint Euphrati. Tout en dépend.

Qruze hocha la tête.

— Je suis Iacton Qruze, anciennement capitaine de la légion des Sons of Horus.

— Anciennement ? fut-il transmis en retour.

— Oui, anciennement, dit Qruze.

— Expliquez-vous.

— Je ne fais plus partie de cette légion, expliqua-t-il, et Mersadie percevait toute la douleur qu’il lui causait de devoir exprimer cet état de fait. Je ne peux plus souscrire à ce que décide le Maître de Guerre.

La voix mit un certain temps à répondre.

— Vous êtes le bienvenu à bord de mon vaisseau, Iacton Qruze.

— À qui ai-je l’honneur ? demanda le vieil Astartes.

— Je suis le capitaine Nathaniel Garro, de l’Eisenstein .

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