Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Deux

Tu saignes

Une bonne guerre

Jusqu’à ce que brûle la galaxie

L’heure d’écouter

 

Mersadie Oliton se força à regarder quand la lame abattit sur Loken le coup qui mettrait sans doute fin à sa vie. Mais comme à chaque fois, Loken esquiva le revers fatal à une vitesse que ne laissait pas soupçonner sa carrure d’Astartes, et leva son épée à temps pour bloquer une autre attaque. Un gourdin frappa vers sa tête, mais Loken avait de toute évidence anticipé le coup et se baissa pour le laisser passer au-dessus de lui.

Le bâti de la cage trépidait tandis que les armes tournaient, piquaient et fendaient l’air, cherchant aveuglément à démembrer le guerrier massif qui leur résistait. Son corps aux muscles fermes luisait d’une couche de sueur. Loken grogna ; une lame venait de lui lacérer le haut du bras, et Mersadie frémit en voyant la fine ligne de sang s’écouler de son triceps.

Aussi loin que portait sa mémoire, c’était la première fois qu’elle le voyait se blesser dans les cages d’entraînement.

Le géant blond, Sedirae, et Vipus, l’ami de Loken, avaient déjà quitté la salle depuis quelque temps, la laissant seule avec le capitaine de la 10e compagnie. Aussi flattée qu’elle avait pu être qu’il lui eût demandé de venir le regarder, elle avait vite souhaité que ce rituel de punition volontaire s’achevât, afin qu’ils pussent parler de ce qui était survenu sur Davin, et des événements qui les menaient désormais à devoir se battre sur sa lune. Assise sur l’un des bancs froids, près de la cage, elle avait déjà enregistré dans ses boucles mémorielles plus d’images qu’il ne lui en fallait.

De plus, pour être honnête, le caractère… obsessionnel de cette joute mécanisée que livrait Loken avait quelque chose de perturbant. Elle avait déjà assisté à ses entraînements, mais ceux-ci avaient toujours été un complément à leurs discussions classiques, jamais le point central d’une rencontre. Il devait se passer quelque chose. Comme si le capitaine des Luna Wolves…

Non, pas des Luna Wolves, se reprit-elle ; des Sons of Horus.

Alors que Loken détournait un nouvel assaut, elle consulta sa pendule interne. Il faudrait bientôt partir. Karkasy n’attendrait pas ; son prodigieux appétit prenait le pas sur toute notion de courtoisie, et il rejoindrait sans elle le déjeuner donné par les itérateurs. Il allait y trouver une copieuse quantité de vin gratuit, et malgré le récent zèle qu’avait montré Ignace dans son rôle de commémorateur, elle n’aimait pas l’idée que son chemin croisât à nouveau celui d’une telle profusion d’alcool.

Elle écarta Karkasy de ses pensées lorsque les hémisphères de la cage s’écartèrent en sifflant et qu’un carillon se mit à sonner. Loken descendit de l’espace d’exercice, ses cheveux blonds, plus longs qu’auparavant, plaqués sur son crâne, et son visage rougi par l’effort.

— Vous êtes blessé, dit-elle en lui tendant une serviette posée sur le banc.

Il répondit les yeux baissés, comme s’il ne s’en souciait pas.

— Ça n’est rien, lui assura-t-il, et il frotta le sang déjà sec. Sa respiration était saccadée et elle tâcha de masquer sa surprise. Voir un Astartes essoufflé était pour elle prodigieusement surprenant. Depuis combien de temps s’entraînait-il avant son arrivée dans la salle ?

Loken essuya la sueur de son visage et de son torse tout en se dirigeant vers sa chambre d’armement personnelle. Mersadie le suivit, et comme à chaque fois, ne put s’empêcher d’admirer la perfection physique de son corps amélioré. Les anciennes tribus de l’Hégémonie Olympienne appelaient prétendument de tels exemples de beauté corporelle des « Adonis » ; si cela était vrai, ce mot lui allait comme un gant, comme une armure Mk IV façonnée de main de maître. D’un clignement d’yeux, presque sans y penser, elle enregistra une image.

— Vous êtes encore en train de me regarder, dit Loken sans se retourner. Sur l’instant, décontenancée, elle s’excusa.

— Désolée, je ne voulais pas…

Il se mit à rire.

— Je vous taquine. Ça ne me dérange pas. Si l’on doit se souvenir de moi, j’aime autant que ce soit au mieux de ma forme, plutôt que comme un vieillard édenté en train de baver dans son assiette.

— Je n’avais pas réalisé que les Astartes pouvaient vieillir, répliqua-t-elle en retrouvant sa contenance.

Loken haussa les épaules, prit un canon d’avant-bras de son armure et un chiffon à polir.

— Je n’en sais rien moi non plus. Aucun de nous n’a vécu assez longtemps pour le découvrir.

N’écoutant que sa capacité à deviner le non-dit, elle songea que ce pouvait être l’angle d’approche d’un nouveau chapitre, s’il souhaitait s’exprimer davantage sur le sujet. La mélancolie de l’immortalité, ou le paradoxe d’êtres sans âge pris dans le flux des changements constants. Des mouches se débattant dans l’ambre de l’histoire.

Elle réalisa qu’ils n’en étaient pas encore là.

— Cela ne vous dérange pas de ne pas vieillir ? Il y a peut-être une part de vous qui le voudrait.

— Pourquoi voudrais-je vieillir ? s’étonna Loken en ouvrant sa petite boîte de poudre abrasive qu’il appliqua sur la pièce d’armure, dont la nouvelle couleur, un vert métallique pâle, ne paraissait pas encore familière à Mersadie. Vous, vous souhaitez vieillir ?

— Non, admit-elle. Inconsciemment, elle leva la main pour caresser la peau lisse de son crâne modifié, oblong et lisse. Non, je préférerais ne pas devoir vieillir. Pour être honnête, cela m’effraie. Pas vous ?

— Non. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas été fait pour ressentir ce genre de chose. Je suis devenu puissant, pourquoi voudrais-je que cela change ?

— Je ne sais pas. Je me disais que si vous vieillissiez, vous pourriez peut-être, un jour, vous retirer du service. Une fois que la Croisade serait terminée, bien sûr.

— Terminée ?

— Oui, quand les combats seront achevés et que les domaines de l’Empereur auront été récupérés.

Loken ne répondit pas immédiatement, et continua de polir son armure. Elle fut sur le point de lui poser à nouveau sa question.

— Je ne suis pas certain que cela terminera un jour, Mersadie. Depuis que j’ai rejoint le Mournival, j’ai parlé à bon nombre de gens qui semblent croire que nous ne parviendrons jamais à la Grande Unification. Ou que si nous y parvenons, cette unité ne durera pas.

Elle rit.

— Vous parlez comme si vous aviez passé trop de temps avec Ignace. Sa poésie est redevenue fataliste ?

Il secoua la tête.

— Non.

— Alors qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui vous fait penser de cette manière ? Ces livres que vous avez empruntés à Sindermann ?

— Non, répéta Loken. Ses yeux gris pâle s’assombrirent à la mention du vénérable itérateur, et elle sentit qu’il ne se laisserait pas engager plus loin sur ce sujet. Mersadie mit cette conversation de côté pour une prochaine occasion, lorsqu’il se montrerait plus loquace sur ces considérations d’une portée inhabituelle.

Elle venait de décider d’une question qui allait faire dévier le sujet vers une direction plus agréable, quand une ombre tomba sur eux deux. En se retournant, elle trouva penchée sur elle la silhouette massive du premier capitaine Abaddon.

Comme à l’accoutumée, ses longs cheveux étaient dressés dans une gaine d’argent sur son crâne autrement chauve. Le capitaine de la 1re compagnie des Sons of Horus était vêtu d’une simple tenue d’exercice, mais avait amené avec lui une grande épée tronçonneuse au tranchant dentelé.

Il jetait sur elle un regard désapprobateur.

— Premier capitaine Abaddon, amorça-t-elle en s’inclinant. Il ne la laissa pas finir.

— Tu saignes ? dit-il en saisissant le bras de Loken. La tonalité sonore de sa voix ne faisait qu’accentuer sa présence impressionnante. La machine d’entraînement a fait couler le sang d’un Astartes ?

Loken jeta un œil sur son muscle saillant, où le coup de lame avait traversé le tatouage d’aigle bicéphale qui s’y trouvait.

— Oui. Ça n’est rien, Ezekyle. C’était une longue session, et je commençais à fatiguer.

Abaddon poussa un petit grognement dédaigneux.

— Tu te ramollis, Garviel. Peut-être qu’en passant plus de temps en compagnie de guerriers plutôt qu’avec des poètes curieux et des scribouillards, tu serais moins enclin à te sentir fatigué.

— Peut-être, concéda Loken. Mersadie sentit la tension devenir palpable. Abaddon salua Garviel d’un bref signe de tête et adressa à la commémoratrice un dernier regard assassin avant de s’éloigner vers l’espace d’entraînement. Son épée s’éveilla à la vie dans un bourdonnement vibrant.

Les yeux de Loken suivaient Abaddon, et Mersadie y vit ce qu’elle ne se serait jamais attendue à y trouver : de la méfiance.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle. Était-ce en rapport avec ce qui s’est passé sur Davin ?

Loken haussa les épaules.

— Je ne saurais le dire.

Davin. Les ruines languissantes dispersées sur ses déserts évoquaient une culture civilisée, mais l’anarchie de la Longue Nuit avait détruit la société qui avait pu prospérer ici des siècles plus tôt. Davin était à présent un monde sauvage, balayé de vents arides, cuit sous le sinistre œil rouge de son soleil. Et cela faisait soixante ans que Loken n’y avait pas posé le pied. Ils l’avaient nommée à l’époque Soixante-Trois Huit, le huitième monde ramené à l’obéissance par la 63e force expéditionnaire.

Selon lui, l’obéissance n’avait pas amélioré grand-chose.

La surface était dure, faite d’argile cuite parsemée d’une végétation broussailleuse, et de forêts de hauts arbres aux senteurs marquées. L’habitat se bornait à des bourgades primitives le long des vallées fluviales fertiles, même si de nombreuses tribus nomades solitaires parcouraient l’immensité des déserts infestés de serpents.

Loken se souvenait bien des batailles qu’il avait dû livrer pour soumettre ce monde, des engagements courts et âpres contre les castes guerrières autochtones, presque anéanties réciproquement par leurs propres guerres intestines. Écrasés par le nombre, désespérément surclassés, les combattants locaux s’étaient battus avec une grande résolution et n’avaient offert leur reddition qu’après avoir accompli tout ce que l’honneur exigeait.

Les Luna Wolves avaient été impressionnés par leur courage, et par leur volonté d’accepter ensuite le nouvel ordre. Le commandant, pas encore Maître de Guerre, avait déclaré qu’ils avaient beaucoup à apprendre d’adversaires aussi braves.

Les hommes des tribus étaient séparés du génome humain par des millénaires d’isolement et partageaient peu de traits avec les colons venus s’installer après le passage des Astartes. Mais Horus avait permis à ces individus sauvages de survivre, pour leur enthousiasme à embrasser la façon de vivre impériale.

Itérateurs et commémorateurs n’étaient alors pas encore devenus une constante officielle des flottes de croisade, mais les quelques civils et érudits que les expéditions traînaient avec elles se fondaient dans la populace pour y promulguer la gloire et la vérité de l’Imperium. Ces messagers avaient été accueillis ici à bras ouverts, pour une bonne part grâce aux efforts dûment entrepris par les chapelains de la 17e légion, les Word Bearers, au lendemain de la conquête.

Cette guerre avait été une bonne guerre, gagnée rapidement et sans verser de sang, en tout cas du point de vue des Luna Wolves. L’ennemi vaincu l’avait été de manière rapide et efficace, ce qui avait permis au commandant de laisser Kor Phaeron des Word Bearers finir d’amener l’illumination sur Davin.

Oui, c’avait été une bonne guerre. C’était du moins ce qu’il s’était dit.

La sueur lui coulait à l’arrière de la tête, et dégoulinait sous son armure dont la couleur verte lui paraissait encore trop nouvelle, bien qu’il l’eût repeinte des mois plus tôt. Loken aurait pu laisser cette tâche aux bons soins d’un des nombreux artificiers de la légion, mais un instinct, au plus profond de son être, l’avait poussé à s’occuper lui-même de son équipement de bataille. Il avait donc pris la peine de repeindre chaque segment de plaque à la main. Il regrettait l’éclat impeccable de la livrée blanche, mais le Maître de Guerre avait décrété qu’une nouvelle couleur serait adoptée pour accompagner le nouveau nom de sa légion : les Sons of Horus.

Loken se rappela les vivats et les acclamations aux pieds du Maître de Guerre quand son annonce s’était répandue dans les rangs de l’expédition. Les poings s’étaient levés, les voix s’étaient rendues rauques par leur jubilation bruyante. Loken s’était joint au reste de ses frères, mais un vague malaise l’avait pris lorsqu’il avait entendu quel serait leur nouveau nom.

Torgaddon, toujours d’humeur plus légère, avait noté quelle ombre fugitive lui passait sur le visage.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu voulais que ce soit les Sons of Loken ?

Il avait souri.

— Non, c’est juste que…

— Juste que quoi ? Est-ce qu’on ne le méritait pas ? Est-ce que le commandant n’a pas bien mérité cet honneur ?

— Bien sûr que si, Tarik, avait crié Loken pour se faire entendre par-dessus la joie rugissante de la légion. Il le mérite plus que n’importe qui. Mais tu ne crois pas qu’avec ce nom, nous donnons une impression d’autosatisfaction ?

— D’autosatisfaction ? s’était esclaffé Torgaddon. Ce sont ces commémorateurs qui te suivent partout comme des chiots qui t’ont appris de nouveaux mots ? Allez, profite un peu, et ne sois pas un tel rabat-joie.

L’enthousiasme de Tarik s’était montré le plus fort, et Loken avait acclamé de nouveau, jusqu’à s’enrouer lui aussi.

Il retrouvait presque cette sensation dans sa gorge en inspirant profondément les vents âcres qui soufflaient sur Davin depuis le nord lointain. En cet instant, il aurait souhaité se trouver en n’importe quel autre endroit. Cette planète n’était pas sans charme, mais Loken ne l’aimait pas, même s’il n’aurait pu expliquer ce qu’il avait à lui reprocher. Un malaise s’était installé dans son ventre durant le trajet depuis Xenobia jusqu’ici, mais il l’avait étouffé pour descendre devant son commandant sur la surface de ce monde.

Pour un natif des cavernes industrielles cauchemardesques de Cthonia, Loken ne pouvait pas nier que les grands paysages ouverts de Davin revêtaient une beauté enivrante. À l’ouest de leur position, des pics élevés semblaient frôler les étoiles, et plus au nord, Loken savait que des vallées s’encaissaient jusqu’aux profondeurs de la terre. Là se trouvaient les tombeaux d’anciens souverains.

Oui, la guerre qu’ils avaient livrée sur Davin avait été une bonne guerre.

Alors pourquoi les Word Bearers les amenaient-ils ici à nouveau ?

Quelques heures plus tôt, sur le pont du Vengeful Spirit , Maloghurst venait d’allumer la plaque de données qu’il tenait dans son semblant de main : une serre noueuse aux tissus fondus, d’un rose moite, malgré les meilleures attentions que lui avaient accordées les apothicaires de la légion pour la réparer. Il parcourut une nouvelle fois le contenu de la plaque, fâché par la tournure qu’avait employée la solliciteuse.

Il ne goûtait guère la perspective de devoir montrer ce message au commandant, et se demanda brièvement s’il pouvait l’ignorer, ou prétendre qu’il ne lui était jamais parvenu. Mais Maloghurst n’était pas devenu l’écuyer du Maître de Guerre en lui épargnant les contrariétés. Il soupira ; en cette période, les moindres demandes d’administrateurs insipides étaient investies de l’autorité de l’Empereur, et pour autant qu’il le désirât, Maloghurst ne pouvait ignorer ce message en particulier.

Le Maître de Guerre n’accepterait jamais, mais Maloghurst devait le lui dire. Dans un moment de faiblesse, il se retourna et partit en boitant vers le sanctum d’Horus. Il y laisserait la plaque sur sa table, pour laisser le Maître de Guerre la trouver plus tard.

Les portes du sanctum s’écartèrent en silence, révélant la salle sombre et paisible.

Maloghurst venait souvent y apprécier la solitude ; la fraîcheur de l’air y apaisait la souffrance de sa main à vif et de ses vertèbres tordues. Le seul son à briser la quiétude ambiante était le raclement de sa respiration. La cambrure anormale de sa colonne plaçait une pression indue sur ses poumons.

Maloghurst contourna péniblement la longueur ovale et polie de la table, et tendit le bras pour poser la plaque à la place d’honneur où le Maître de Guerre s’asseyait.

Cela faisait bien trop longtemps que le Mournival ne s’était réuni ici, pensa-t-il.

— Bonsoir, Mal, dit une voix venue des ombres, au timbre maussade et fatigué.

De surprise, Maloghurst fit volte-face vers l’endroit d’où provenait cette voix, prêt à réprimander quiconque avait osé s’introduire dans le sanctum du Maître de Guerre. Les ténèbres laissaient se profiler une forme massive, et il se détendit en reconnaissant les traits familiers du commandant, qu’éclairaient par en dessous la lumière rouge de son gorgerin.

Le Maître de Guerre, qui avait endossé son armure complète, était assis au fond de la salle, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête entre les mains.

— Monseigneur, le salua Maloghurst. Est-ce que tout va bien ?

Horus fixait les dalles du sol et frotta entre ses deux paumes son crâne rasé. Son noble visage hâlé, ses yeux espacés étaient dans l’ombre, et Maloghurst attendit patiemment qu’il lui répondît.

— Je ne sais plus.

Entendant ces mots, Maloghurst sentit un frisson parcourir son dos ravagé. Il ne pouvait qu’avoir mal compris. Il était inconcevable que le Maître de Guerre ne pût pas décider de quelque chose.

— Me fais-tu confiance ? demanda soudain Horus.

— Bien entendu, monseigneur, répondit immédiatement l’écuyer.

— Alors pourquoi es-tu venu me déposer quelque chose ici plutôt que de vouloir me l’apporter ? le questionna Horus en approchant de la table.

Maloghurst hésita.

— Vous n’avez pas besoin de ce nouveau fardeau, monseigneur. Une commémoratrice de Terra, ayant des amis haut placés, à ce qu’il semble. Parmi eux, le Sigillite.

— Petronella Vivar de la maison Carpinus, lut Horus sur la plaque. Je connais cette famille. Ses ancêtres ont tenu la chronique de l’ascension de mon père, durant les jours qui précédèrent l’Unification.

— Ce qu’elle sollicite est proprement ridicule, cracha Maloghurst.

— Vraiment ? Suis-je à ce point insignifiant que je n’aie pas besoin d’être commémoré ?

Maloghurst en fut choqué.

— Monseigneur, de quoi parlez-vous ? Vous êtes le Maître de Guerre, choisi par l’Empereur aimé de tous pour être son régent dans cette grande entreprise. Les commémorateurs de cette flotte peuvent rapporter tous les faits auxquels ils assistent ; sans vous, ils ne verraient rien. Sans vous, tout ceci n’aurait aucun sens. Vous êtes au-dessus de tous.

— Au-dessus de tous, ricana Horus. J’aime ce que tu dis. Mais je n’ai jamais rien voulu d’autre que mener cette croisade à la victoire et accomplir la tâche que mon père m’a déléguée.

— Vous êtes un exemple pour nous tous, monseigneur, lui assura fièrement Maloghurst.

— Je suppose que c’est là tout ce qu’un homme peut espérer durant sa vie, acquiesça Horus. De fixer un exemple, et après la mort, de rester dans l’histoire comme une source d’inspiration ; peut-être peut-elle m’aider à tendre vers cet idéal.

— La mort ? Mais vous êtes un dieu parmi les hommes, monseigneur, immortel et aimé de tous.

— Je sais ! cria Horus, et Maloghurst recula devant son soudain accès de rage volcanique. Bien évidemment, l’Empereur n’aurait pas créé un être tel que moi, capable d’appréhender l’infini, pour que je n’existe que si peu de temps. Vous avez raison, toi et Erebus. Mon père m’a conçu pour être immortel, et la galaxie devrait me connaître. Dans dix mille ans de cela, je veux que mon nom soit connu aux quatre coins des cieux.

La conviction furieuse du Maître de Guerre avait quelque chose d’enivrant. Difficilement, Maloghurst mit un genou au sol.

— Que réclamez-vous de moi, seigneur ?

— Va dire à cette Petronella Vivar que son audience lui est accordée, mais que cela doit être maintenant, dit Horus, dont l’inquiétant coup de sang était passé. Et dis-lui que si elle devait me faire bonne impression, je l’autoriserai à devenir ma documentaliste personnelle pour aussi longtemps qu’elle le désirera.

— En êtes-vous bien certain, monseigneur ?

— Tout à fait, mon ami, sourit Horus. À présent, relève-toi, je sais que cette posture t’est pénible.

Horus aida Maloghurst à se redresser et posa doucement son gantelet sur l’épaule de son écuyer.

— Me suivras-tu toujours, quoi qu’il puisse se passer ?

— Vous êtes mon seigneur et maître, jura Maloghurst. Je vous suivrai jusqu’à ce que brûle la galaxie et que les étoiles se consument.

— C’est tout ce que je te demande, mon ami. À présent, nous allons voir ce qu’Erebus va nous dire. Davin… Qui aurait cru que nous y reviendrions un jour ?

Deux heures après l’atterrissage en surface.

La communication d’Erebus qui avait amené la 63e flotte expéditionnaire à Davin parlait d’un vieux compte à régler, d’une dispute à arbitrer, sans rien dire de sa cause ou de ses protagonistes.

Après le carnage sur Meurtre et l’extraction désespérée du quartier de l’Extranus, Loken s’était attendu à une zone de conflit constant, mais cette zone de guerre, si toutefois on pouvait lui prêter ce nom, était d’un calme mortel, et… paisible.

Il n’arrivait pas à décider s’il devait être déçu ou s’en réjouir.

Horus était parvenu à la même conclusion peu après qu’ils eurent atterri, en reniflant l’air et en donnant l’impression de le reconnaître.

— Il n’y a pas de guerre ici, avait-il affirmé.

— Pas de guerre ? avait demandé Abaddon. Comment pouvez-vous en être sûr ?

— On finit par apprendre, Ezekyle. L’odeur du métal et de la chair brûlée, la peur et le sang répandu. Il n’y a rien de tout ça sur ce monde.

— Alors pourquoi sommes-nous ici ? avait demandé Aximand, en levant les mains afin de retirer son casque.

— Il semblerait que nous soyons ici parce qu’on nous y a convoqués, avait répondu Horus, dont le ton s’assombrissait, et Loken n’avait pas aimé la façon dont le mot « convoqués » était sorti de sa bouche.

Qui aurait osé convoquer à sa convenance le Maître de Guerre ?

La réponse leur avait été donnée quand une colonne de poussière avait grandi à l’horizon, vers l’est. Huit véhicules à chenilles arrivaient de la steppe dans leur direction. Sous l’ombre des oiseaux d’assaut qui avaient accompagné le Maître de Guerre, les véhicules sombres aux coques d’acier brossé et aux longues antennes radio portaient l’héraldique d’une légion Astartes.

Sur le Rhino de tête se dressait un grand support dévotionnel orné d’aigles dorés et de livres ouverts, et dont les éclairs ornementaux étaient sertis de lapis-lazuli.

— Erebus, maugréa Loken.

— Tenez tous votre langue, les avertit Horus quand les Rhinos se furent rapprochés. C’est à moi de lui parler.

Bizarrement, cette yourte sentait la pomme, même si Ignace Karkasy ne voyait de fruits sur aucun des plats de bois sculpté, rien que les morceaux entassés d’une viande qui lui paraissait un peu trop crue pour son palais d’épicurien. Mais il aurait pu jurer sentir une odeur de pommes. Il regarda autour de lui, se demandant si peut-être une sorte de cidre local allait leur être offert. Un indigène hirsute, aux yeux noirs impénétrables, lui avait déjà proposé une bolée de la liqueur locale, un breuvage d’aspect étrange sentant le lait caillé, mais il l’avait poliment déclinée, sous l’insistance du regard d’Euphrati Keeler.

Tout comme cette boisson, la yourte était sommaire, non sans une certaine majesté primitive, attirante pour le romantique qui était en lui. Sa jugeote lui disait néanmoins que cet environnement primitif était bien beau, jusqu’à ce qu’il faille y vivre. Une centaine de personnes se pressaient ici : des officiers de l’Armée Impériale, des adeptes de strategium, quelques commémorateurs, scribes et aides militaires.

Tous venus pour le conseil de guerre du commandant.

En perçant du regard l’atmosphère légèrement enfumée, Karkasy s’était découvert en bien illustre compagnie : Hektor Varvaras, seigneur commandant de l’Armée Impériale, se tenait près d’un Astartes voûté, habillé de robes couleur crème, dont Ignace savait qu’il devait s’agir de l’écuyer du Maître de Guerre, Maloghurst.

Une figure morose dans l’uniforme noir d’un officier de Titan se tenait droit comme un I à l’avant du rassemblement. Karkasy reconnut les traits enjoués du princeps Esau Turnet, commandant de l’Imperator Dies Irae . Sur Meurtre, le Titan de Turnet avait mené l’armada de machines de guerre au cœur du territoire arachnide. Dans la gloire qu’il y avait eu à en tirer, la Legio Mortis s’était taillée la part du lion.

Karkasy se rappela l’immense Titan, dominant de toute sa hauteur la présentation architecturale que Peeter Egon Momus avait donnée sur Soixante-Trois Dix-Neuf, et frémit. Même immobile, la machine avait provoqué en lui une réaction intense, et il préférait ne pas chercher à imaginer en action une puissance destructrice aussi formidable.

La collection bruissante d’étais et de rouages qui renfermaient les vestiges d’une chair vaguement humanoïde devait être l’Adepte Regulus. Karkasy voyait aussi autour de lui assez d’insignes et de médailles épinglés sur des torses bombés pour décorer tout un bataillon.

Malgré une telle présence de sommités, il se prit à réprimer un bâillement tandis que lui et le reste de l’auditoire prêtaient une oreille à la maîtresse de loge davinite, Tsi Rekh, qui interprétait dans la langue locale un chant élaboré. Aussi intéressant qu’il avait pu être de rencontrer les habitants étranges et presque inhumains, le faire assister à cette interminable cérémonie de bienvenue ne pouvait être la seule raison pour laquelle le capitaine Loken avait autorisé sa présence.

Un itérateur au visage mielleux, nommé Yelten, traduisait le propos de la prêtresse en langage gothique impérial, d’une voix modulée avec précision qui portait ses mots jusqu’au fond de la yourte.

On pouvait dire ce qu’on voulait sur les itérateurs, ils savaient en tout cas articuler pour les rangées du fond.

— Combien de temps est-ce que ça va encore durer ? chuchota Euphrati Keeler en se penchant à son oreille. Vêtue de son sempiternel treillis de combat et d’une veste blanche serrée, chaussée des bottillons d’un fantassin, Keeler avait tout de l’aventurière. Quand est-ce que le Maître de Guerre va arriver ?

— Aucune idée, lui rendit Karkasy en hasardant un regard dans son décolleté. Sous le tissu, quelque chose, quoi que cela pût être, pendait à une fine chaîne d’argent autour de son cou.

— Mon visage est ici, Ignace, dit Euphrati.

— Je sais, ma chère, répondit-il, mais je m’ennuie terriblement, et ce que je vois est beaucoup plus à mon goût.

— Laisse tomber. Ça n’arrivera pas.

Il haussa les épaules.

— Je sais, mais c’est une fiction plaisante. Et le fait qu’une quête soit impossible n’est pas une raison suffisante pour l’abandonner.

Elle lui sourit. Ignace savait qu’il était peut-être un peu amoureux d’Euphrati Keeler, même si l’existence avait été dure pour elle depuis que cette créature xenos l’avait attaquée aux Pics des Murmures. Et pour être honnête, il s’étonnait de la voir ici. Elle avait perdu du poids, et portait désormais ses cheveux blonds en une queue-de-cheval serrée ; toujours magnifiquement féminine malgré tous ses efforts pour le déguiser. Il avait autrefois écrit un poème épique pour la Marquise Xorianne Delaquis, l’une des grandes beautés supposées de la cour de Terra. Une œuvre sur commande, qui l’avait répugnée, mais ce genre de travail payait bien. La beauté de cette femme avait été artificielle et creuse, comparée à la vitalité qu’il lisait à présent sur le visage de Keeler comme si celle-ci avait ressuscité.

Lui ne jouait pas dans la même ligue, avec ses proportions trop généreuses, ses yeux de chien battu et son visage rond ; cependant, son apparence ne l’avait jamais découragé de tenter de séduire les belles femmes. Cela ne faisait qu’accroître le niveau du défi.

Karkasy avait ainsi réussi quelques conquêtes en profitant de son adulation pour ses œuvres passées. Réflexions et odes lui avait valu quelques aventures charnelles notables, mais d’autres membres plus facilement impressionnables du sexe opposé avaient succombé à son seul badinage.

Il savait déjà qu’Euphrati Keeler était trop intelligente pour céder à un jeu de séduction aussi manifeste, et se contentait de la compter comme une simple amie. Il sourit en réalisant que jamais auparavant il n’avait songé à une femme comme à une amie.

— Pour répondre sérieusement à ta question, ma chère, reprit-il, j’espère que le Maître de Guerre sera bientôt là. Ma bouche est aussi sèche qu’une sandale de Tallarn et je crois qu’un verre me ferait du bien.

— Ignace…

— Puisse le destin nous préserver des gens à la fibre moralisatrice, soupira-t-il. Je ne voulais pas dire quelque chose d’alcoolisé. Même si je pourrais tout à fait vider tout de suite une bouteille de ce qu’ils buvaient sur Soixante-Trois Dix-Neuf.

— Je croyais que tu avais trouvé ce vin parfaitement immonde, dit Keeler.

— Ah, certes, mais quand on en est réduit à boire le même cru depuis des mois, il est surprenant de constater ce qu’on serait prêt à réessayer, rien que pour le changement.

Elle sourit, et plaça sa main sur ce qui pendait au bout de sa chaîne.

— Je prierai pour toi, Ignace.

Les mots qu’elle avait choisis le surprirent, puis il vit naître sur ses traits une expression d’adoration profonde, alors qu’elle levait son appareil vers quelque chose derrière lui. Il se tourna pour voir s’écarter le rabat à l’entrée de la yourte, et la carrure massive d’un Astartes entrer en se baissant. Il lui fallut un temps pour se rendre compte après coup que l’armure n’était pas celle des Sons of Horus, mais portait le gris granite des Word Bearers. Le guerrier avait en main un bâton couronné d’un livre, et autour duquel s’enroulait une longue écharpe de tissu incarnat. Son casque était calé sous son bras, et il parut surpris de voir là autant de commémorateurs.

Karkasy constata que le visage aux traits larges de l’Astartes était sérieux et pénétré, son crâne rasé couvert d’inscriptions. Une de ses épaulières était drapée d’un lourd parchemin aux lettrines enluminées, et l’autre arborait l’icône distinctive d’un livre au centre duquel brûlait une flamme ; même s’il symbolisait l’illumination jaillissant du verbe, Karkasy le détestait d’instinct.

Il évoquait à son âme de poète la Mort du Savoir, une terrible période de l’histoire de l’ancienne Terra où les fous et les démagogues avaient brûlé les manuscrits, les bibliothèques et les écrivains par crainte des idées qu’ils pouvaient colporter. Aux yeux de Karkasy, de tels symboles appartenaient aux barbares et aux philistins, pas à des Astartes chargés d’étendre les frontières de la connaissance et du progrès.

Cette délicieuse hérésie le fit sourire, et il se demanda s’il pouvait l’exprimer dans un sonnet sans que le capitaine Loken ne s’en rendît compte, mais alors même que cette idée séditieuse se formait dans son esprit, il l’écrasa aussitôt. Son protecteur soumettait désormais toutes ses œuvres à un Kyril Sindermann devenu de plus en plus solitaire. En dépit de sa morosité, Sindermann n’était pas un imbécile quand il s’agissait de percer les textes, et lui repérerait à coup sûr toute référence osée.

Auquel cas, malgré le patronage d’un Astartes, Karkasy allait se retrouver sur le prochain transport de masse de retour vers Terra.

— Alors, qui est-ce ? demanda-t-il à Keeler, reportant son attention vers le nouvel arrivant tandis que Tsi Rekh cessait de chanter et s’inclinait. À son tour, le guerrier leva son bâton en signe de salut.

Keeler lui adressa un regard de côté, en le regardant comme s’il venait soudain de lui pousser une seconde tête.

— Tu es sérieux ? susurra-t-elle.

— On ne peut plus sérieux, ma chère, qui est-ce ?

— Celui que tu vois, annonça-t-elle fièrement en capturant une nouvelle image de l’Astartes, c’est Erebus, premier chapelain des Word Bearers.

Et soudain, Ignace Karkasy sut de façon tout à fait claire pourquoi le capitaine Loken l’avait voulu présent.

En posant le pied sur la croûte dure de Davin, Karkasy s’était rappelé la chaleur oppressante de Soixante-Trois Dix-Neuf. Pour s’éloigner du souffle des rotors atmosphériques de la navette et de leur rugissement assourdissant, il avait couru en trébuchant à moitié, ses robes de facture exquise battant l’air autour de lui.

Le capitaine Loken l’attendait, resplendissant dans son armure vert pâle, apparemment indifférent à la chaleur ou aux tourbillons de poussière.

— Merci d’avoir pu venir dans un délai si court, Ignace.

— Je vous en prie, capitaine, avait crié Karkasy pour couvrir le bruit des réacteurs quittant le sol. J’en suis très honoré, et assez surpris, pour tout vous dire.

— Ne soyez pas surpris. Je vous ai patronné parce que vous êtes une personne sincère, n’est-ce pas ?

— Oui, capitaine. Vous me l’avez dit, en effet. Karkasy rayonnait. Est-ce pour ça que je suis là ?

— D’un certain point de vue, oui, avait reconnu Loken. Vous êtes un parleur invétéré, Ignace, mais aujourd’hui, j’ai besoin que vous écoutiez. Vous m’avez bien compris ?

— Je pense. Qu’est-ce que vous voulez que j’écoute ?

— Pas « quoi », mais « qui ».

— Très bien. Qui voulez-vous que j’écoute ?

— Quelqu’un en qui je n’ai pas confiance.

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