Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Cinq
Peeter Egon Momus
Lectio Divinitatus
Mécontentement
Peeter Egon Momus leur faisait un grand honneur. Peeter Egon Momus daignait partager avec eux ses projets pour la nouvelle Haute Cité. Peeter Egon Momus, architecte-concepteur de la 63e flotte expéditionnaire impériale, dévoilait ses idées préparatoires pour la transformation de la ville en un monument permanent à la mémoire de son assujettissement.
Le problème était que Peeter Egon Momus ne fût qu’une silhouette au loin, et largement inaudible. Dans l’assistance rassemblée là, dans la chaleur poussiéreuse, Ignace Karkasy remuait d’impatience et se tordait le cou pour essayer de voir.
La foule s’était rassemblée sur une place au nord du palais juste après le milieu de la journée ; le soleil frappait les tours de basalte et la ville depuis son zénith. Si les murs de la place offraient un peu d’ombre, il y faisait chaud comme dans un four. Il soufflait bien une petite brise ; même si elle évoquait la vapeur d’un échappement et ne faisait rien pour améliorer l’atmosphère étouffante, sinon soulever cette fine poussière granuleuse. Ce résidu de la grande bataille était partout et troublait l’air. La gorge de Karkasy lui paraissait aride comme un lit de fleuve asséché. Autour de lui, les gens toussaient et éternuaient.
Les cinq mille personnes de la foule avaient été soigneusement triées. Trois quarts d’entre elles étaient des dignitaires locaux : pontes, marchands, membres du gouvernement renversé, représentants de cette portion des classes dirigeantes de Soixante-Trois Dix-Neuf qui s’était pliée à l’ordre nouveau. Acceptés sur invitation pour pouvoir participer, bien que de façon très superficielle, à la renaissance de leur société.
Le reste n’était composé que de commémorateurs. Beaucoup d’entre eux, comme Karkasy, avaient enfin reçu pour l’occasion leur première autorisation de transit vers la surface. Ils auraient pu se la garder, si c’était ce à quoi il aurait dû s’attendre, pensa Karkasy. Rester debout dans une étuve bondée pendant qu’un vieux con produisait des sons incohérents en arrière-plan.
Les autres spectateurs semblaient partager son humeur. Ils avaient chaud, et l’air abattu. Karkasy ne relevait aucun sourire sur le visage des invités locaux, que des expressions d’une dureté indulgente. Le choix entre la soumission ou la mort ne rendait pas la soumission plus agréable pour autant. Ils étaient des vaincus, privés de leur culture et de leur mode de vie, placés face à un futur qu’avaient déterminé pour eux des esprits étrangers. Ils supportaient d’un air las l’indignité de cette période transitoire de réunion avec l’Imperium, et de temps à autre, applaudissaient d’une façon décousue, mais seulement quand les itérateurs dispersés parmi eux les poussaient à le faire.
L’assistance s’était rassemblée autour des tabliers d’une estrade de métal érigée pour l’occasion. Y étaient arrangées des vues hololithiques et des maquettes en relief de la ville à venir, ainsi que quelques-uns des appareils de bronze et d’acier d’une complexité extravagante dont Momus se servait dans son travail. Montés sur pivots, d’une propreté méticuleuse, ils évoquaient à Karkasy des instruments de torture.
Torture était le mot juste.
Momus, lorsqu’il pouvait être aperçu entre les têtes, était un petit homme soigné, au maniérisme exagéré. À mesure qu’il développait ses projets, l’équipe d’itérateurs présente sur scène avec lui pointait et faisait zoomer les caméras vers les zones pertinentes de ses modèles réduits. Leurs images se transféraient directement sur les écrans, accompagnées de graphiques. Mais le soleil était trop fort pour une projection hololithique décente, les images étaient laiteuses et difficiles à appréhender. Quelque chose n’allait pas dans le micro dont Momus se servait, et le peu de son discours qui filtrait des enceintes ne servait qu’à démontrer l’incapacité totale du personnage à s’exprimer en public.
« …rester une cité héliotrope, un hommage à ce soleil, et nous profitons bien cet après-midi, je suis sûr que vous l’aurez remarqué, de sa magnifique lumière. Une cité de lumière, la lumière sortant des ténèbres est un noble thème, je veux dire par-là, bien sûr, la lumière de la vérité brillant sur les ténèbres de l’ignorance. Je m’intéresse beaucoup aux technologies héliotropes que j’ai trouvées ici, et j’ai pour intention de les incorporer dans… »
Karkasy soupira. Il n’aurait jamais cru regretter un jour les itérateurs, mais au moins ces crétins savaient s’adresser à un public. Peeter Egon Momus aurait dû laisser un des itérateurs parler à sa place et s’occuper de diriger une caméra.
Son esprit se mit à vagabonder. Les hauts murs qui les entouraient étaient des reliefs géométriques sur le ciel bleu, cuits et rosis par le jour, ou noirs là où s’inclinaient les ombres. Il vit les endroits où des impacts de bolts avaient criblé le basalte comme de l’acné. Derrière ces murs, les tours du palais étaient dans un état plus déplorable encore, leurs enduits pendaient comme la mue d’un serpent, leurs vitres manquaient, pareilles à des yeux crevés.
Dans une autre cour au sud de leur rassemblement stationnait un Titan du Mechanicum, dont la forme humanoïde revêche surplombait les remparts. Parfaitement immobile, comme un échantillon grandiose d’une statuaire martiale prête à livrer. Voilà qui était, selon Karkasy, un véritable monument à l’assujettissement de la ville.
Il continua un moment d’observer le Titan. Jamais de toute sa vie il n’avait rien contemplé de tel, sauf en images. Sa présence rattrapait presque à elle seule cette fastidieuse sortie.
Plus il l’observait, plus il se sentait mal à l’aise. La machine était si énorme, si menaçante et si immobile, mais il la savait capable de se déplacer. Il commença à le souhaiter. Il la suppliait mentalement de bien vouloir tourner la tête ou avancer d’un pas, de s’animer d’une façon quelconque. Cette fixité était insupportable.
Puis il se mit soudain à penser que si la machine se mettait à bouger, il se retrouverait très décontenancé, que sa terreur involontaire le ferait sans doute crier, peut-être même tomber à genoux.
Une salve d’applaudissements le fit sursauter. Momus avait apparemment fini par dire quelque chose de pertinent, et les itérateurs faisaient réagir la foule. Charitable, Karkasy claqua ses paumes moites l’une contre l’autre quatre ou cinq fois.
Il n’en pouvait plus. Il ne supportait pas l’idée de rester là une minute de plus, épié par le Titan.
Il jeta un dernier regard vers le podium. Momus déblatérait toujours, depuis une bonne cinquantaine de minutes. Le seul autre intérêt de toute cette affaire, en ce qui concernait Karkasy, se tenait à l’arrière de l’estrade, derrière Momus. Deux géants en armure jaune. Deux nobles Astartes de la 7e légion, des Imperial Fists, les gardes prétoriens de l’Empereur, sans doute présents pour prêter à Momus un semblant d’autorité. Karkasy supposait que la 7e légion avait été préférée aux Luna Wolves pour leurs dons reconnus dans l’art de la fortification. Les Imperial Fists étaient des créateurs de forteresses, des guerriers bâtisseurs, dont les redoutes étaient à ce point impénétrables qu’il était aisé de les défendre une éternité contre n’importe quel ennemi. Karkasy devinait là la main propagandiste des itérateurs : les architectes de guerre, veillant sur l’architecte de la paix.
Il avait attendu de voir si l’un d’eux allait prendre la parole, ou s’avancer pour formuler une remarque sur les plans de Momus. Mais ils étaient restés là, les bolters plaqués contre leur large poitrine, aussi statiques et imperturbables que le Titan.
Karkasy se retourna et commença à fendre la foule inflexible. Il se dirigea vers le fond de la place.
Des soldats de l’Armée Impériale avaient été déployés par précaution autour du rassemblement. Ils avaient reçu l’ordre de revêtir leur uniforme complet, et avaient si chaud que leurs visages luisants de sueur viraient à un blanc-vert maladif.
L’un d’eux vit Karkasy sortir des dernières franges éparses du public, et vint à sa rencontre.
— Où allez-vous, monsieur ? lui demanda-t-il.
— Je meurs de soif, justifia Karkasy.
— On nous a fait savoir que des rafraîchissements allaient être servis à la fin de la présentation, l’arrêta le soldat. Sa voix s’attarda sur le mot « rafraîchissements », et Karkasy sut qu’il n’y en aurait pas pour la piétaille.
— Oui, mais j’en ai assez, dit Karkasy.
— Ça n’est pas terminé.
— J’en ai assez.
Le soldat fronça les sourcils. De la transpiration lui coula sur l’arête du nez, juste sous le rebord de son shako de fourrure. Son cou et ses bajoues paraissaient en feu.
— Je ne peux pas vous laisser vous éloigner. Les déplacements sont restreints aux zones autorisées.
Karkasy eut un sourire narquois.
— Je croyais que vous étiez censé nous protéger d’un quelconque ennui, pas nous y contraindre. Le soldat ne trouva pas ça drôle, ni même ironique.
— Nous sommes là pour vous garder en sécurité, monsieur, insista-t-il. J’aimerais voir votre accréditation.
Karkasy sortit ses papiers, qui formaient une boule froissée, tiède et humide, fourrée au fond de sa poche. Il attendit, vaguement embarrassé, que l’autre eut fini de les étudier. Il n’avait jamais aimé être confronté à l’autorité, particulièrement en public, même si l’arrière de la foule ne semblait pas s’intéresser à leur échange de paroles.
— Vous êtes un commémorateur ? se fit confirmer le soldat.
— Oui. Poète, ajouta Karkasy avant que ne vînt l’inévitable seconde question.
L’homme détacha son regard des pièces officielles et le fixa droit dans les yeux, comme pour y chercher ce qu’il devait estimer être la caractéristique essentielle du sens lyrique, comparable au troisième œil d’un navigator ou au matricule de série tatoué sur un drone esclave. Sans doute n’avait-il encore jamais vu un poète de près, ce que Karkasy acceptait tout à fait. Après tout, lui n’avait jamais vu un Titan.
— Vous devriez rester ici, monsieur, décréta le soldat en lui rendant ses papiers.
— Mais ça ne sert à rien, argumenta Karkasy. J’ai été envoyé pour raconter cet événement, et je ne peux pas me rapprocher de l’estrade. On n’entend même pas ce que ce vieux bonhomme a à dire. Vous comprenez l’inutilité de tout ça ? Momus ne fait même pas partie de l’histoire, ça n’est rien qu’un mémorialiste d’un autre genre, voilà tout ; j’ai été amené ici pour commémorer son souvenir et je ne peux pas le faire dans de bonnes conditions. Je suis tellement loin de ce que je devrais décrire que j’aurais aussi bien pu rester sur Terra et le regarder au télescope.
Le soldat avait depuis longtemps perdu le fil de sa démonstration, et haussa les épaules.
— Vous devriez rester ici, monsieur. Pour votre propre sécurité.
— On m’a dit que la ville était devenue sans danger, dit Karkasy. Nous ne sommes plus qu’à un jour ou deux de l’assimilation officielle, non ?
L’autre se pencha vers lui d’un air de confidence, si près que Karkasy put sentir l’odeur immonde que la chaleur prêtait à son haleine.
— Entre nous, c’est la version officielle, mais il y a encore des troubles de l’ordre. Quelques insurgés ; il y en a toujours dans une ville conquise, même quand la victoire a été aussi nette. Les petites rues ne sont pas sûres.
— Vraiment ?
— Ils se disent loyalistes, mais ce sont juste quelques protestataires. Vous pensez, ces connards ont tout perdu, ils ne sont pas contents.
Karkasy hocha la tête.
— Merci du tuyau, dit-il, et il fit demi-tour pour regagner la foule.
Cinq minutes plus tard, Momus discourait à n’en plus finir et Karkasy cédait au désespoir. Une femme noble d’un certain âge fut prise d’un malaise, ce qui causa une légère agitation. Les soldats se précipitèrent pour prendre en charge la situation et la porter à l’ombre.
Karkasy profita de ce qu’ils eussent le dos tourné pour quitter la place et s’enfuir vers les ruelles.
Il marcha quelque temps, traversant des cours vides, empruntant des passages où l’ombre était retenue comme de l’eau entre les hauts murs. La chaleur du jour n’en restait pas moins accablante ; marcher la rendait plus supportable. Des courants d’air périodiques soufflaient sur les allées, mais n’avaient rien de soulageant. La plupart charriaient tant de poussière et de sable que Karkasy devait leur tourner le dos, fermer les yeux et les laisser passer.
Les rues étaient vides, à l’exception d’une silhouette occasionnelle courbée dans les ombres d’une porte, ou à moitié visible derrière des volets cassés. Il se demanda si quelqu’un lui parlerait en le voyant approcher, mais n’avait pas envie d’essayer. Le silence était pénétrant, le briser lui aurait paru aussi déplacé que de perturber une veillée mortuaire.
Il se retrouvait seul, tout à fait seul pour la première fois depuis plus d’un an, et maître de ses actions. La sensation était infiniment libératrice. Il pouvait aller là où il lui plaisait d’aller, et se mit rapidement à exercer ce privilège en changeant de direction au hasard des carrefours, vers là où l’emmenaient ses pas. Pendant un temps, le Titan toujours immobile resta en vue, comme un point de référence, mais fut bientôt éclipsé par les tours et les toits. Karkasy se résigna à se perdre. Se perdre allait également être libérateur. Il y avait toujours les grandes tours du palais, qu’il pouvait suivre jusqu’à leur pied si nécessaire.
La guerre avait ravagé de nombreux quartiers qu’il traversa. Les bâtiments s’étaient effondrés en piles de gravats blancs ou avaient été rasés jusqu’à leurs fondations. D’autres n’avaient plus de toiture, avaient brûlé, été atteints dans leur structure, transformés en simples façades plates comme des décors de théâtre, leurs entrailles affaissées les laissant vides.
Des trous d’obus parsemaient les pavages ou le revêtement métallique de certaines routes, en formant parfois des rangées, parfois d’étranges motifs. Comme si leur arrangement avait été délibéré, ou dicté par un code secret, détenteur de grandes vérités sur la vie et la mort. Une odeur dans l’air sec ressemblait à celle du sang ou des ordures sans être ni l’une ni l’autre. Une senteur mêlée. Pas celle du feu, celles de choses brûlées. Pas celle du sang, celle d’un résidu séché. Pas celles de la saleté, mais la conséquence d’un réseau d’égouts fissuré par le bombardement.
Dans de nombreuses rues, des piles de possessions s’alignaient sur le pavé, meubles, ballots de vêtements, ustensiles de cuisine. L’essentiel était en triste état et avait manifestement été récupéré dans des décombres d’habitations. D’autres tas paraissaient mieux préservés ; les objets avaient été soigneusement rangés dans des malles et des coffres. Des habitants avaient l’intention de quitter la cité, réalisa-t-il. Leurs affaires étaient prêtes et rassemblées, et ils cherchaient à se procurer un moyen de transport, ou peut-être l’autorisation appropriée auprès de l’occupant.
Dans presque chaque rue, chaque cour, un slogan avait été inscrit sur les murs, tous à la main, dans une grande variété de styles et de talents calligraphiques. Certains à la chaux, d’autres à la peinture, d’autres à la craie ou au charbon de bois – lequel abondait dans les ruines, s’aperçut Karkasy, sur des vestiges de poutres calcinées. Beaucoup de ces formules étaient indéchiffrables ou incompréhensibles. Beaucoup de graffitis directs et haineux maudissaient l’envahisseur ou proclamaient par défi la survie d’une étincelle de résistance. Ceux-là appelaient au soulèvement, à la vengeance.
D’autres étaient des listes, recensaient soigneusement les citoyens morts à cet endroit, ou demandaient des nouvelles sur les disparus nommés au-dessous. D’autres encore étaient des lamentations déchirantes, ou des extraits, transcrits avec minutie, de textes d’une quelconque importance.
Karkasy se trouva de plus en plus captivé par ces inscriptions, par leurs variations et leurs contrastes, et l’émotion qu’elles convoyaient. Pour la première fois, la véritable première fois depuis qu’il avait quitté Terra, il sentait sa part de poète lui répondre, un sentiment qui l’exalta. Il commençait à craindre d’avoir pu laisser son lyrisme sur Terra par accident, dans son empressement à embarquer. Ou qu’il fut resté dans ses quartiers du vaisseau, mal plié au fond d’un sac avec sa moins belle chemise.
Karkasy sentait sa muse lui revenir, cela le fit sourire, malgré la chaleur et la momification de sa trachée. Il lui paraissait juste, après tout, que des mots lui ramenassent d’autres mots à l’esprit.
Il sortit son calepin et son stylo, en homme traditionaliste, convaincu qu’aucun grand poème ne pourrait jamais être composé sur l’écran d’une plaque de données. Un point de désaccord qui l’avait presque fait en venir aux mains avec Palisad Hadray, l’autre chantre de marque parmi le groupe des commémorateurs. L’épisode remontait au début de leur trajet pour rejoindre l’expédition, durant l’un des dîners informels donnés afin de permettre aux commémorateurs de mieux faire connaissance. Il aurait gagné, si la discussion s’était terminée à coups de poing. Il en était pratiquement certain. Même si Hadray était remarquablement musclée pour une femme.
Karkasy avait un penchant pour un épais papier crème, et au début de sa longue carrière, avait trouvé dans l’une des ruches arctiques de Terra un fournisseur spécialisé dans les méthodes de manufacture à l’ancienne. La firme, du nom de Bondsman, proposait un in-quarto tout à fait plaisant, cinquante feuillets dans une reliure souple de veau noir qu’une bande élastique maintenait fermée. Le Bondsman numéro 7. Karkasy était alors un jeune artiste émacié au teint maladif, et avait dépensé une portion significative de ses premiers droits d’auteur pour en commander deux cents. Les carnets étaient arrivés, dans une boîte cirée garnie de papier de soie, chargée de ce qu’il avait estimé être une odeur de génie et de chefs-d’œuvre potentiels. Il avait économisé ces carnets, sans laisser blanche aucune des précieuses pages avant d’entamer le suivant. Sa renommée et ses royautés avaient grimpé en flèche, et il avait souvent songé à en commander une autre boîte, mais en renonçant à chaque fois, considérant qu’il disposait encore de plus de la moitié de l’envoi original. Toutes ses œuvres majeures avaient été composées sur les pages d’un Bondsman numéro 7. Sa Fanfare à l’unisson, ses onze Cantos impériaux , ses Océanes , même le très méritant Réflexions et odes maintes fois réimprimé, écrit dans sa trentième année, qui avait assuré sa notoriété et lui avait valu le prix des Éthiopiques.
L’année avant qu’il fût sélectionné pour le rôle de commémorateur, après ce qui avait été, en toute honnêteté, une décennie de marasme improductif, vécue aux crochets de ses précédentes gloires, il avait décidé de revigorer sa muse en plaçant une nouvelle commande. Karkasy avait eu la fâcheuse surprise de découvrir que Bondsman avait cessé ses activités.
Ignace Karkasy avait encore neuf calepins inutilisés en sa possession. Et les avait tous emmenés avec lui dans ce voyage. À l’exception de quelques mauvais griffonnages, le premier de ces carnets était encore vierge.
À un coin de rue poussiéreux de la ville meurtrie, il le tira donc de la poche de son manteau, et fit glisser l’élastique. Il retrouva son stylo (un modèle ancien à recharge manuelle, car il en allait du choix de son instrument créatif comme de ses goûts conformistes en matière de papier) et commença à écrire.
La chaleur avait presque coagulé l’encre dans son bec de plume, mais il écrivit, copiant les compositions de prose murale au gré de ses inclinations, en essayant parfois de reproduire la forme de leur tracé.
Il n’en transcrivit d’abord qu’un ou deux en progressant de rue en rue, puis devint moins sélectif, et se mit à consigner presque chaque formule qu’il vit, en y trouvant de la joie et de la satisfaction. Il sentait, incontestablement, un poème lyrique prendre forme, composé par les mots qu’il lisait et notait. L’ensemble retouché serait magistral. Après des années d’absence, la muse emplissait à nouveau son âme comme si jamais elle ne l’avait quittée.
Il réalisa avoir perdu la mesure du temps. L’heure était tardive, malgré la chaleur et l’éclat du jour, et le soleil ardent avait progressé dans sa course vers l’horizon. Lui avait noirci presque vingt pages, presque la moitié de son carnet. Il ressentit soudain un pincement au cœur. Et s’il ne restait en lui que neuf tomes de génie ? Et si cette boîte de Bondsman numéro 7 reçue il y avait si longtemps symbolisait les limites créatives de sa carrière ?
Karkasy frissonna, en dépit de la température, et rangea son carnet. Il se tenait à un coin de rue meurtri par la guerre, persécuté par le soleil, et n’arriva pas à déterminer dans quelle direction repartir.
Pour la première fois depuis qu’il s’était échappé de l’exposé de Peeter Egon Momus, Karkasy se sentit inquiet, persuadé que des yeux l’observaient depuis les ruines aveugles.
Il se mit à revenir sur ses pas, de sa démarche molle, en foulant les ombres crissantes et la lumière poussiéreuse. À seulement deux reprises, un nouveau graffiti le persuada de s’arrêter et de ressortir son calepin.
Il avait passé un certain temps à marcher, et sans doute à tourner en rond, car toutes ces rues commençaient à se ressembler, quand il trouva la gargote. Celle-ci occupait le rez-de-chaussée et la cave d’un vieil immeuble de basalte, et n’arborait aucune enseigne, mais l’odeur de nourriture ne laissait aucun doute sur son activité. Les grands volets des portes-fenêtres étaient ouverts sur la rue où quelques tables avaient été disposées. Pour la première fois, Karkasy voyait des habitants rassemblés, protégés du soleil par des capes sombres et des châles, aussi indifférents et indolents que les rares autres qu’il avait entrevus dans les cadres de portes. Ils étaient assis aux tables, sous un auvent défraîchi, seuls ou en petits groupes silencieux, à boire des dés à coudre de liqueur ou à manger dans des bols, directement avec leurs doigts.
Karkasy eut à nouveau conscience de la sécheresse de sa gorge, et son ventre, en grognant, se rappela à son bon souvenir.
Il entra en adressant un signe de tête poli aux clients, qu’aucun ne lui rendit.
Dans la froide pénombre de l’intérieur, il trouva un bar de bois, et derrière, un buffet chargé de verres et de bouteilles à bec. La tavernière, une vieille femme au fichu kaki, lui jetait un regard soupçonneux de derrière son comptoir.
— Bonjour, salua-t-il.
Il lui fut répondu par un froncement de sourcils.
— Vous comprenez ce que je dis ?
Elle acquiesça lentement.
— C’est parfait ; on m’avait dit que nos langues se ressemblaient beaucoup, même s’il pouvait y avoir des différences d’accent ou de dialecte… Il ne termina pas sa phrase.
La vieille femme venait de prononcer quelque chose, qui aurait pu vouloir dire « Comment ? », ou être n’importe quelle autre question.
— Vous vendez à manger ? demanda-t-il. Puis il mima l’acte de porter la nourriture à sa bouche.
Elle continua de le dévisager de son regard fixe.
— Manger ? insista-t-il.
Elle lui répondit par une volée de mots gutturaux, dont il n’en reconnut pas un seul. Elle n’avait pas de nourriture, ou lui demandait quoi lui servir. Ou peut-être n’avait-elle pas de nourriture pour les gens comme lui.
— Quelque chose à boire, alors ? essaya-t-il.
Pas de réponse.
Il mima l’action de boire, et quand cela n’eut rien donné, pointa un doigt vers les bouteilles rangées derrière elle.
Elle se retourna et prit l’une des bouteilles de verre, en en choisissant une comme s’il lui avait indiqué directement plutôt que de manière générale. La bouteille en question était aux trois quarts pleine d’un liquide clair et huileux qui tangua dans l’obscurité. Elle la posa brusquement sur le comptoir, puis ajouta à côté un des verres minuscules.
— Formidable, sourit Karkasy. Vraiment formidable. C’est parfait. Un alcool local ? Ha ha ! Évidemment, évidemment. Une spécialité ? Vous n’allez pas me le dire, pas vrai ? Parce que vous n’avez aucune idée de ce que je raconte ?
Elle le considérait toujours du même regard inflexible.
Il prit la bouteille d’alcool et s’en versa une mesure dans le verre. La liqueur coula aussi lentement que l’avait fait dans la rue l’encre de son stylo. Il reposa la bouteille et leva son verre comme pour trinquer.
— À votre santé, lança-t-il jovialement, et à la prospérité de votre monde. Je sais que les temps peuvent vous sembler durs pour le moment, mais croyez-moi, c’est pour votre bien. Tout ira bientôt pour le mieux.
Il but d’un trait. L’alcool avait un goût de réglisse et descendait très bien. Il lui humecta le gosier et diffusa un picotement plaisant dans son estomac.
— Excellent, dit-il en s’en versant un autre. Vraiment délicieux. Vous n’allez toujours pas me répondre, bien sûr ? Je pourrais vous demander votre nom, vous parler de votre famille et de n’importe quoi, et vous resteriez là comme une statue, n’est-ce pas ? Comme un Titan ?
Il engloutit le deuxième verre et s’en servit un troisième. Il se sentait bien ; se sentait mieux que depuis des heures, mieux encore que quand l’inspiration lui était revenue au milieu des rues. En vérité, la boisson avait toujours été pour Ignace Karkasy d’une meilleure compagnie que sa muse, même s’il ne l’aurait jamais avoué, ou admis le fait que ce penchant avait pesé sur sa carrière comme des pierres au fond d’un sac. La bouteille et sa muse, qu’il aimait toutes deux, le tiraient chacune dans des directions opposées.
Il vida son troisième verre et s’en prépara un quatrième. La chaleur se diffusait en lui, une chaleur biologique bienvenue après qu’il eût cuit tout le jour. Elle le faisait sourire, lui faisait réaliser à quel point cette fausse Terra était extraordinaire, complexe et enivrante. Il ressentait de l’amour pour elle, de la pitié, et une infinie bienveillance. Ce monde, cet endroit, cette taverne, ne seraient pas oubliés.
Se rappelant soudain d’autre chose, il s’excusa auprès de la vieille dame, restée face à lui de l’autre côté du comptoir comme un serviteur en état de veille, et porta la main à sa poche. Il avait de la monnaie : des pièces et quelques lamelles de plastech, dont il fit un petit tas sur le bar moucheté et ciré.
— Des crédits impériaux, expliqua-t-il. Mais votre établissement les accepte. Je veux dire, vous êtes bien obligée, les itérateurs me l’ont dit ce matin. La monnaie impériale a cours légalement, elle va remplacer votre monnaie locale. Par Terra, vous ne comprenez même pas ce que je raconte. Combien je vous dois ?
Pas de réponse. Il siffla son quatrième verre et poussa la pile vers elle.
— Vous n’avez qu’à décider. Dites-moi. Pour la bouteille entière. Il fit tinter son doigt contre elle. La bouteille ? Combien ?
Il fit un large sourire en désignant son argent du menton. La vieille femme regarda la petite pile, tendit une main osseuse et prit une pièce de cinq aquila qu’elle étudia un instant. Puis elle cracha dessus et la jeta au visage de Karkasy. La pièce rebondit sur son ventre avant de tomber au sol.
Karkasy cligna des yeux avant d’éclater de rire, d’un rire franc et joyeux, qui jaillit de lui sans qu’il put vraiment le retenir. La vieille le regardait toujours. Ses yeux s’étaient écarquillés imperceptiblement.
Il prit la bouteille et le verre.
— Je vais vous dire. Vous n’avez qu’à tout garder.
Il s’éloigna, alla se trouver une table vide dans un des coins, s’y assit et se versa une nouvelle rasade en observant autour de lui. Certains des habitués l’observaient fixement. Il leur adressa des signes de tête enjoués.
Ils avaient l’air si humain, songea-t-il, puis il réalisa que cette idée était ridicule, parce qu’ils étaient humains. Mais en même temps, ils n’en avaient pas l’air. Leurs habits ternes, leurs manières ternes, leurs traits, leur façon de s’asseoir, de le regarder et de manger. Ils ressemblaient un peu à des animaux, des créatures à corps humains, entraînées à singer le comportement de l’homme sans avoir totalement compris sa manière d’être.
— Alors c’est ça que ça donne, cinq mille ans de séparation chez une même espèce ? demanda-t-il tout haut. Personne ne lui répondit, et certains de ceux qui l’épiaient détournèrent le regard.
Était-ce cela que cinq mille ans de séparation provoquaient entre les branches divisées de l’Humanité ? Il prit une autre gorgée. Biologiquement identiques, à part quelques acquis de leur héritage génétique, et pourtant devenus si différents d’un point de vue culturel. Ces hommes vivaient, marchaient, buvaient et chiaient comme lui. Ils habitaient dans des maisons, dans des villes. Ils écrivaient sur les murs et parlaient le même langage que lui, à part la vieille folle. Cependant, le temps et la séparation les avaient fait se développer sur des voies différentes, Karkasy s’en rendait clairement compte. Ils étaient un greffon de la souche mère, mis à pousser sous un soleil différent. Identiques mais distincts, même dans la façon qu’ils avaient de rester posés sur leurs chaises et de consommer.
Karkasy se releva subitement. La muse venait de bousculer le plaisir de l’ivresse au sommet de ses préoccupations. Il s’inclina devant la vieille femme, son verre et sa bouteille aux deux tiers vide à la main.
— Je vous remercie infiniment, madame.
Puis il sortit en titubant rejoindre le soleil.
Quelques rues plus loin, dans un terrain vague dont les constructions avaient été rasées par les bombardements, Karkasy s’installa sur un bloc de basalte. Après avoir posé son verre et sa bouteille avec précaution, il sortit son Bondsman numéro 7 à demi rempli et se remit à écrire, pour former les premières strophes d’un poème, lequel devait beaucoup aux inscriptions des murs et aux pensées qui lui étaient venues dans la petite taverne. Sa plume courut aisément pendant un temps et finit par se tarir.
Il prit à nouveau un verre pour essayer de faire redémarrer sa voix intérieure. D’infimes insectes noirs et industrieux, sans doute cousins des fourmis, grouillaient sur les décombres autour de lui, œuvraient à reconstruire leur propre cité. Il dut en chasser un de la page de son carnet. D’autres avaient entrepris l’ascension des coques de ses bottes dans une soif d’exploration frénétique.
Des démangeaisons imaginaires le firent se relever, et il décréta que ça n’était pas un bon endroit pour s’asseoir. Il ramassa sa bouteille, et son verre, dont il prit une gorgée quand son doigt eut repêché la fourmi qui y flottait.
Un bâtiment d’une taille et d’une magnificence considérables faisait face au tapis de gravats. Karkasy se demanda de quoi il pouvait s’agir. Il traversa le terrain vague en manquant plusieurs fois de perdre l’équilibre sur les pierres branlantes.
Qu’était-ce, un édifice municipal ? Une bibliothèque, une école ? Il flâna tout autour, en admirant l’aplomb parfait des murs et les boutisses décorées de la maçonnerie. Quoi qu’il pût être, c’était un bâtiment important, auquel la destruction infligée au voisinage avait été miraculeusement épargnée.
Karkasy trouva l’entrée, une haute arche de pierre barrée par des portes d’airain. Qui n’étaient pas verrouillées. Il en poussa une et entra.
L’air à l’intérieur de l’édifice était d’une fraîcheur si totale qu’il le fit presque s’étrangler. L’espace n’était pas divisé. Une voûte posée sur des piliers massifs en ouslite, un sol habillé d’onyx froid. Une sorte de forme en pierre qui se dressait sous les fenêtres de l’autre extrémité.
Karkasy s’arrêta. Il posa sa bouteille près de la base d’une des colonnes, et se remit à remonter le centre du bâtiment, le verre à la main. Il savait qu’un nom existait pour ce genre d’endroit, mais n’arrivait plus à se souvenir duquel.
La lumière, filtrée par du verre coloré, tombait des fines fenêtres. La forme de pierre, au bout de la salle, était un lutrin sculpté où reposait un livre épais et très ancien.
Karkasy toucha avec délice le parchemin fripé du volume ouvert, dont le contact lui procurait le même plaisir que les pages des Bondsman numéro 7. Celles-ci étaient vieilles, à moitié fanées, couvertes d’une écriture noire et d’images enluminées.
Ce pupitre de pierre était un autel, réalisa-t-il. Et cet endroit un temple. Un temple ! C’était le mot qu’il avait eu sur le bout de la langue.
« Vive Terra ! » déclara-t-il, et il se crispa en tressaillant quand l’écho de ses mots lui fut renvoyé par la voûte. Les cours d’histoire lui avaient appris ce qu’étaient un temple et la croyance religieuse, mais il n’avait encore jamais mis les pieds dans un pareil endroit. Un lieu pour les esprits, et la divinité. Il eut la sensation que les esprits considéraient son intrusion d’un œil désapprobateur, et se mit à rire de ses idioties. Les esprits n’existaient pas, nulle part dans tout l’univers. La vérité impériale le lui avait enseigné. Le seul esprit présent dans ce bâtiment était celui qui modelait ses pensées passablement embrumées.
Ses yeux se posèrent à nouveau sur les pages. La preuve était là. La marque de la différence cruciale entre son engeance humaine et la variété locale. Ces hommes étaient des païens, ils continuaient à embrasser les superstitions que la branche fondamentale de l’Humanité avait rejetées. Là, la promesse d’une vie après la mort, et d’un autre monde, immatériel. Un peu plus loin, l’inanité d’une foi en l’intangible.
Karkasy savait que quelques-uns, peut-être beaucoup, parmi les citoyens des populations de l’Imperium aspiraient à un retour aux anciennes traditions. Dieu était mort depuis longtemps, sous toutes ses incarnations. Pourtant, les hommes se languissaient toujours de l’inénarrable et du surnaturel. Malgré les persécutions, de nouveaux credo et des religions bourgeonnantes perçaient parmi les cultures de l’Humanité unifiée. Le plus vigoureux d’entre eux n’était rien de moins que le culte impérial, pour qui les hommes devaient adopter l’Empereur comme être divin. En faire le Dieu-Empereur de l’Humanité.
L’idée était ridicule, et officiellement, hérétique. L’Empereur avait toujours formulé son refus le plus strict d’une telle vénération. Certains prophétisaient que l’Empereur ne serait béatifié qu’après sa mort ; puisqu’il était immortel, cela avait tendance à couper court à la discussion. Quels que pouvaient être ses pouvoirs et ses capacités, quels que pouvaient être sa prestance et son glorieux prestige de souverain total de leur race, l’Empereur restait un homme, qui aimait le rappeler à l’Humanité à la moindre occasion. Tel était l’édit que faisait circuler la bureaucratie de l’Imperium en expansion constante : l’Empereur est l’Empereur, et il est grand, et régnera à jamais.
Mais il n’est pas un dieu, et il refuse tous les cultes qui lui sont rendus.
Karkasy vida son verre et le posa, légèrement penché sur le bord du lutrin. Le Lectio Divinitatus, c’était ainsi qu’il était appelé ; le courant clandestin qui s’efforçait, en secret, d’établir le culte de l’Empereur contre sa volonté. Il se disait même que certains des membres les plus influents du Conseil de Terra en soutenaient les vues.
L’Empereur, un dieu. Karkasy étouffa un ricanement. Cinq mille ans de sang versé, de guerre et de flammes pour expurger la culture de ses dieux, et voilà que l’homme qui y était parvenu allait les supplanter comme nouvelle divinité.
— Où s’arrêtera la bêtise humaine ? s’esclaffa-t-il, en se délectant d’entendre ses mots résonner dans la nef vide. C’est parce que nous avons besoin du concept de Dieu pour nous sentir accomplis ? Est-ce que cela est inné chez nous ?
Il se tut, et réfléchit à la question qu’il venait de soulever pour lui seul. Un excellent argument, fort bien raisonné. Il se demanda où était passée sa bouteille.
Un excellent argument, tout à fait. Peut-être était-ce là la faiblesse ultime de l’Humanité. Peut-être était-ce une de ses impulsions primaires ; le besoin de croire en un ordre supérieur. Peut-être la foi était-elle comme le vide, et aspirait-elle la crédulité pour tenter fébrilement de remplir sa propre inexistence. Peut-être l’humain portait-il dans ses gènes le besoin, le désir profond d’un réconfort spirituel.
— Peut-être que nous sommes maudits, annonça Karkasy devant la nef déserte. Nous désirons quelque chose qui n’existe pas. Il n’existe pas de dieu, d’esprits ou de démons, alors nous les inventons, pour nous réconforter.
La bâtisse semblait se moquer éperdument de ses élucubrations. Il récupéra son verre et retourna là où il avait laissé la bouteille. Encore une lampée.
Il abandonna l’endroit et repartit d’un pas mal assuré dans la lumière aveuglante. La chaleur était si intense qu’il dût boire à nouveau.
Karkasy descendit quelques rues en titubant à l’opposé du temple, avant d’entendre un bruit, un bruit de souffle grondant et de matière grillée. Il tomba sur une équipe de soldats impériaux, torses nus, qui usaient d’un lance-flammes pour effacer les slogans d’un mur. Eux remontaient manifestement la rue en sens inverse, car les autres murs derrière eux montraient les mêmes marques de brûlure.
— Ne faites pas ça, demanda Karkasy.
Les soldats se retournèrent vers lui ; le lance-flammes continuait de cracher. Dans ses vêtements et par son attitude, il n’avait rien d’un habitant de la planète.
— Ne faites pas ça, insista-t-il.
— Ce sont les ordres, monsieur, dit l’un des militaires.
— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda un autre.
Karkasy secoua la tête et les laissa tranquilles. Il emprunta des allées étroites et traversa des cours ouvertes, en buvant au goulot à bec de sa bouteille.
Il trouva un nouveau terrain à l’abandon, très similaire à celui où il s’était déjà assis, laissa tomber son postérieur sur un bloc de basalte. Il sortit son calepin et parcourut les quelques strophes qu’il avait écrites.
Toutes étaient d’une nullité atroce.
Il continua de les lire en grognant, puis devient furieux et arracha les précieuses pages de papier crème, qu’il froissa en boule et jeta sur les décombres.
Karkasy prit soudain conscience que des yeux l’observaient depuis les ombres des fenêtres et des portes. Il distinguait à peine leurs silhouettes, mais savait pertinemment que les autochtones le regardaient.
Il se releva, et alla rapidement ramasser les feuillets qu’il avait jetés, parce qu’il ne se sentait pas le droit de mettre cet endroit plus en désordre. Il regagna la rue et repartit d’un pas plus rapide quand de jeunes garçons eurent quitté leurs cachettes pour se moquer de lui et lui jeter des cailloux.
Sans s’y être attendu, il déboucha à nouveau dans la rue de la petite gargote. Plus aucun client en terrasse, mais il fut heureux de l’avoir retrouvée, car sa bouteille était d’un coup tout à fait vide, il ne comprenait pas pourquoi.
Il s’engouffra dans la pénombre. Il n’y avait plus personne. Même la vieille femme avait disparu. Sa pile de monnaie impériale était toujours sur le comptoir, là où il l’avait laissée.
Se constatant seul, il se sentit autorisé à aller prendre lui-même une autre bouteille derrière le bar ; en la gardant bien serrée dans sa main, il partit s’asseoir avec maintes précautions à l’une des tables et se versa un nouveau verre.
Il était assis là depuis une durée de temps indéfinissable quand une voix lui demanda si tout allait bien.
Ignace Karkasy cligna des yeux et releva la tête. L’escouade de l’Armée Impériale qui nettoyait plus tôt les murs au lance-flammes était entrée dans la taverne. La vieille femme était réapparue pour aller leur chercher à manger et à boire.
L’officier avait les yeux baissés sur lui alors que ses hommes prenaient des sièges.
— Vous allez bien, monsieur ? répéta-t-il.
— Oui. Oui, oui, oui, articula péniblement Karkasy.
— Ça n’a pas l’air, pardonnez-moi de vous le dire. Vous avez quelque chose à faire dans cette ville ?
Karkasy hocha obstinément la tête, en farfouillant dans sa poche à la recherche de son accréditation. Elle n’y était pas.
— Y fallait que je sois là, dit-il au lieu de la présenter. Y fallait. On m’a ordonné de venir. De venir écouter Eegon Piteur Momus. Non, merde, c’est pas ça. De venir écouter Peeter Egon Momus, voilà. Ses plans pour la nouvelle ville. C’est pour ça que j’suis là. Y fallait.
L’officier le considéra avec circonspection.
— Si vous le dites, monsieur. Il paraît que Momus a trouvé de merveilleuses idées pour la reconstruction.
— Oh ouais, sûr, elles sont vraiment merveilleuses, répliqua le poète en tendant le bras vers sa bouteille, sans arriver à l’attraper. Vraiment merveilleuses, putain. Un monument éternel à notre victoire…
— Je ne vous suis pas, monsieur…
— Ça va pas durer, reprit Karkasy. Non, ça va pas durer. Pas possible. Y a rien qui peut durer. Vous m’avez l’air de quelqu’un d’intelligent, vous, qu’est-ce que vous en dites ?
— J’en dis que vous feriez mieux de repartir, dit l’officier sur un ton poli.
— Non, non, non… Je vous parle de la ville ! De la ville ! Toute chose retourne à la poussière. Et à ce que j’ai vu, la cité était assez belle avant qu’on arrive pour la mettre en miettes.
— Monsieur, je pense…
— Vous pensez, vous ? Non, vous pensez rien du tout, dit Karkasy en remuant la tête. Personne n’y a pensé. Cette ville aussi était censée durer pour toujours, mais on l’a foutue en l’air. Momus peut bien la reconstruire, ça arrivera encore, et encore… Tout ce que l’homme fait est condamné à disparaître. Momus a dit qu’il voulait construire une ville pour célébrer la gloire de l’Humanité pour toujours. Vous savez quoi ? Je suis sûr que les architectes qui ont construit cette ville pensaient la même chose.
— Monsieur…
— Ce que l’homme fait, finit toujours par tomber en morceaux ! Écoutez bien ce que je vous dis : cette cité, la cité de Momus, l’Imperium…
— Monsieur, vous…
Karkasy se releva d’un bond, en lui agitant sous le nez un index tendu.
— Arrêtez de me donner du « monsieur » ! L’Imperium se cassera la gueule dès qu’on l’aura construit ! Retenez bien ça ! C’est inévitable !
La douleur lui tordit soudain les traits, et Karkasy tomba à terre, hébété. Il perçut un déchaînement de cris et de mouvement, et sentit les bottes et les poings le rouer de coups, sans s’arrêter. Enragés par ses propos provocateurs, les soldats s’étaient jetés sur lui. L’officier tentait de les retenir en s’égosillant.
Des os craquèrent. Le sang coulait des narines de Karkasy.
— Retenez bien ce que je vous dis ! toussa-t-il. Tout ce qu’on construit finit par être démoli, tout ! Demandez aux connards de cette planète !
La coque d’un godillot lui cassa le sternum. Un fluide sanglant lui monta à la bouche.
— Laissez-le ! Ça suffit ! hurlait l’officier en s’efforçant de se faire obéir.
Lorsqu’il y fût arrivé, Ignace Karkasy ne discourait plus.
Pas plus qu’il ne respirait.
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