Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Vingt

La brèche

Une éclaircie de midi

Des plans

 

La visite des Emperor’s Children fut hélas très brève. Pendant que leurs guerriers s’entraînaient, buvaient ou parlaient de la guerre, les deux primarques étaient restés reclus derrière une porte close. Ce qui s’était échangé entre lui et le Maître de Guerre parut convaincre Fulgrim que tout allait bien, et trois jours après son arrivée, une escorte d’honneur fut formée sur le pont de transit supérieur, où les Emperor’s Children prirent congé des Sons of Horus.

Saul Tarvitz et Torgaddon se souhaitèrent un au revoir chaleureux, tandis que Loken et Lucius échangeaient une poignée de main entendue, tous deux impatients de croiser le fer une prochaine fois. Eidolon eut un signe de tête pour Torgaddon et Loken. L’apothicaire Fabius quitta le vaisseau sans un mot.

Fulgrim et Horus partagèrent une accolade fraternelle, en se chuchotant des mots qu’eux seuls pouvaient entendre. Le primarque parfait des Emperor’s Children se tourna vers la porte de pressurisation en leur adressant un grand geste de salut, et quitta le Vengeful Spirit , sa longue cape d’écailles traînant derrière lui.

Quelque chose brillait en dessous d’elle. Loken marqua un temps d’arrêt devant cette vue fugitive avant de reconnaître, accrochée à la taille de Fulgrim, une épée dorée terriblement familière.

La Citadelle de Fer avait été bien nommée, constata Loken. Ses murs luisants s’élevaient de la roche comme des dents de métal, où se reflétait la lumière du milieu de matinée. L’air vibrait sous l’ondulation des champs d’énergie, et des nuages de copeaux métalliques se détachaient des remparts autoréparateurs. Les districts extérieurs de la forteresse étaient en ruine, conséquence du siège de quatre mois livré par les guerriers d’Angron et les machines de guerre du Mechanicum.

Le Dies Irae et ses frères Titans bombardaient quotidiennement l’enceinte, projetant très haut leurs ogives explosives et tirant leurs rayons sur la place forte. Ils avaient ainsi repoussé lentement mais sûrement la Fraternité vers ce qui était devenu son dernier bastion.

La citadelle en elle-même avait été construite selon un plan en demi-lune, appuyée contre une chaîne de sommets blancs, son approche gardée par des dizaines d’ouvrages à cornes et de redoutes. L’essentiel de ces fortifications n’était plus que décombres fumants, le corps de la Legio Reductor ayant consacré une quantité effrayante de projectiles d’artillerie à leur anéantissement, en préparation de l’assaut.

Après des mois de pilonnage incessant, les murs de la citadelle avaient finalement été éventrés ; une brèche d’un demi-kilomètre était ouverte dans son enceinte luisante. La bastide était prête à tomber, mais la Fraternité allait la défendre jusqu’au bout. Loken savait que la plupart des guerriers qui emprunteraient cette ouverture seraient tués.

Il attendait l’ordre avec nervosité. Statistiquement, l’ascension d’une brèche ouverte dans les murailles d’une forteresse bien défendue était pour un soldat la façon la plus sûre de trouver la mort. Il n’appartenait qu’à lui de rendre cette mort honorable.

— Pensez-vous que c’est pour bientôt, Garvi ? demanda Vipus en vérifiant pour la énième fois le fonctionnement correct de son épée tronçonneuse.

— J’imagine que oui, dit Loken, mais je pense aussi que les World Eaters seront les premiers dans la brèche.

— S’ils veulent se jeter là-dedans, ils sont les bienvenus, grogna Torgaddon. Loken fut surpris par son camarade ; d’ordinaire, Torgaddon était le premier à réclamer une place à la pointe de toutes les offensives, mais depuis quelque temps, il se montrait lointain et renfrogné, sans se laisser questionner sur les raisons de sa morosité. Cela devait avoir un rapport avec Abaddon et Aximand.

Les deux autres membres du Mournival leur avaient à peine adressé la parole durant le cours de cette guerre, sauf quand les nécessités des opérations l’exigeaient. Ils ne s’étaient pas non plus réunis autour du Maître de Guerre depuis Davin. Dans la pratique, le Mournival n’existait plus.

Le Maître de Guerre s’entourait à présent de son propre conseil. Loken se retrouvait à partager le sentiment de Iacton Qruze : la légion n’était plus comme avant. Mais les paroles du Mal Entendu n’avaient aucun poids chez les Sons of Horus, et les reproches du vieil Astartes étaient largement ignorés.

Les soupçons grandissants de Loken s’étaient nourris de ce que lui avait dit l’Apothicaire Vaddon quand il s’était précipité vers les ponts médicaux après le départ des Emperor’s Children.

Il l’avait trouvé en plein acte chirurgical sur un des blessés de la légion, officiant sur un sol poissé par le sang coagulé.

Loken n’avait pas interrompu Vaddon dans ses œuvres, et ne lui avait parlé que quand l’apothicaire eût fini.

— L’anathame ? avait-il demandé. Où est-il ?

Vaddon leva les yeux de l’évier où il lavait ses mains pleines de sang.

— Capitaine Loken. L’anathame ? Je ne l’ai plus. Je pensais que vous le saviez.

— Non, je ne le savais pas, où est-il passé ? Je vous avais bien dit de ne révéler à personne qu’il était en votre possession.

— Et je ne l’ai pas fait, avait répondu Vaddon sur un ton irrité. Il savait déjà que je le gardais ici.

— Qui ? avait demandé Loken. De qui parlez-vous ?

— De l’apothicaire des Emperor’s Children, Fabius. Il est venu ici il y a quelques heures et m’a dit qu’il avait été autorisé à l’emporter avec lui.

Un froid s’était emparé de Loken.

— Autorisé par qui ?

— Par le Maître de Guerre.

— Et vous le lui avez donné ? Sans rien demander ?

— Qu’étais-je censé faire ? avait grogné Vaddon. Ce Fabius a montré le sceau du Maître de Guerre. Il fallait bien que je lui obéisse.

Loken s’était calmé en prenant une profonde inspiration. Devant le sceau personnel d’Horus, l’apothicaire n’avait pas eu d’autre choix. Les mois de recherches accomplies par Vaddon sur l’arme n’avaient jusque-là donné aucun résultat, mais à présent qu’on lui avait fait quitter le Vengeful Spirit , toute chance de percer ses secrets s’évanouissait à jamais.

Une voix grésilla dans le casque de Loken et le tira de ce souvenir pénible du second vol de l’anathame. Il se concentra sur l’ordre de bataille qui filtrait par ses écouteurs. Comme de bien entendu, les World Eaters passeraient les premiers. Une pleine compagnie d’assaut emmenée par Angron en personne et soutenue par deux compagnies des Sons of Horus, la 10e et la 2e : celles de Loken et Torgaddon.

Ils partagèrent un regard inquiet. Recevoir l’honneur d’investir la brèche semblait mal cadrer avec leur statut actuel au sein de la légion. Mais l’ordre était donné, et ne serait plus infléchi. Les régiments de l’Armée Impériale suivraient pour occuper le terrain que l’Astartes aurait pris. Hektor Varvaras mènerait lui-même ces détachements.

Loken serra la main de Torgaddon.

— On se revoit à l’intérieur, Tarik.

— Essaie de ne pas te faire tuer.

— Merci de me le rappeler, dit Loken. Et moi qui pensais que c’était exactement ce qu’il fallait faire.

— Je suis sérieux, Garvi, dit Torgaddon. Nous allons tous les deux avoir besoin du soutien de l’autre avant que cette campagne ne soit terminée.

— Que veux-tu dire ?

— Laisse tomber. Nous en reparlerons quand cette citadelle sera à nous, d’accord ?

— Nous partagerons une bouteille de la victoire sur les ruines du bastion de la Fraternité.

— Si c’est toi qui régale, dit Torgaddon en hochant la tête.

Ils se prirent à nouveau la main, puis Torgaddon s’éloigna au pas de course pour rejoindre ses guerriers et les préparer à l’offensive. Loken le regarda partir en se demandant s’il reverrait son ami vivant pour partager cette bouteille avec lui. Il rejeta un tel défaitisme, et se dirigea vers sa propre compagnie pour y répartir les rôles et offrir quelques paroles d’encouragement.

Il se retourna quand une acclamation bruyante monta de plus bas sur la montagne. Une colonne de guerriers marchait vers la brèche dans des armures blanc et bleu. Les troupes d’assaut des World Eaters étaient impressionnantes, équipées de haches tronçonneuses, leurs silhouettes épaissies par leurs réacteurs dorsaux. Ils étaient la brutalité incarnée et concentrée, qui faisait d’eux les combattants au corps à corps les plus effrayants que Loken eût jamais vus.

À leur tête avançait le primarque Angron.

Le Sanglant, l’Ange Rouge.

Loken avait entendu tous ces noms et d’autres encore désigner Angron, mais aucun d’eux ne faisait justice à l’impression de brutalité qui émanait du primarque des World Eaters. Protégé par une armure de gladiateur des temps anciens, Angron paraissait tout droit issu d’une période révolue. Une cape d’anneaux luisants pendait de son haut gorgerin et de ses épaulières articulées. Des crânes avaient été pris dans la maille comme autant de trophées barbares.

Il était armé jusqu’aux dents, son torse couvert de petits glaives d’estoc et de dagues aussi longues que l’épée d’un Astartes. Sur chacune de ses cuisses, un étui contenait un pistolet de forme antique, et il portait à la main un vouge tronçonneur dont la taille dépassait tout ce que Loken aurait pu imaginer.

— Par le Trône… murmura Nero Vipus dans un souffle à l’approche d’Angron. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux.

— Je suis de votre avis, répondit Loken, à qui l’apparence sauvage et tribale du primarque rappelait certaines des fables sanglantes qu’il avait lues dans les chroniques d’Ursh .

Le visage d’Angron, aux traits couturés de cicatrices, était celui du génocide. Un fer noir luisait sur la surface de son crâne, là où se trouvaient les implants corticaux qui accroissaient son agressivité déjà effarante. Ces implants lui avaient été greffés quand il avait été esclave, des siècles auparavant, et même si la technologie lui aurait permis de se les faire extraire, il l’avait toujours refusé.

Le primarque dépassa leur position, en jetant un regard aux hommes de la 10e compagnie sur le chemin de la tuerie. Loken frissonna à sa vue, ne lut que l’envie de mort dans ses yeux aux paupières lourdes, et se demanda quelles pensées terribles pouvaient bien emplir son cerveau.

À peine le primarque des World Eaters fut-il passé que le bombardement débuta, les canons de la Legio Mortis lançant autour de la brèche leurs salves de missiles et d’obus.

Loken regarda Angron délivrer ses ordres, par des indications sèches données à la pointe de son vouge, et ressentit une compassion fugace pour les guerriers de la Fraternité. Bien qu’ils fussent ses ennemis, il ne leur enviait pas la perspective de combattre un tel avatar de la mort.

Les World Eaters poussèrent ensemble un cri de guerre terrifiant, et Loken regarda Angron donner l’exemple à ses guerriers dans leur rituel de scarification. Tous retirèrent leur gantelet gauche et se passèrent le fil de leur hache en travers de la paume, avant d’étaler le sang sur la plaque frontale de leur casque en chantant ce qui semblait être un cantique à la gloire du massacre.

— J’ai presque pitié pour les pauvres défenseurs de la citadelle, exprima Vipus, faisant écho aux pensées qu’avait eues Loken.

— Faites passer l’ordre de se tenir parés, lui demanda-t-il. Nous nous élancerons quand les World Eaters auront atteint la crête.

Il tendit la main à Nero Vipus.

— Tuer pour les vivants.

— Et tuer pour les morts, répondit Vipus.

L’assaut débuta dans une bourrasque de fumée, quand les World Eaters remontèrent la pente inférieure de la brèche dans le grondement de leurs réacteurs dorsaux. Le sommet du rempart et la trouée elle-même étaient couronnés par les explosions du tir des Titans, et l’idée que quelque chose pût survivre sous un tel déluge d’obus parut inconcevable à Loken.

Alors que les World Eaters accéléraient dans leur ascension des pentes de gravats, lui et ses guerriers commençaient à progresser en enjambant les barres de métal noirci arrachées précédemment des murs. Ils tiraient en mouvement, ajoutant leurs propres rafales au traitement de la brèche avant que les assaillants n’atteignissent leurs cibles.

La pente était raide, mais tout à fait praticable, et ils montaient à une allure régulière. Quelques décharges de lasers occasionnelles frappaient la roche ou leurs armures, mais à cette portée, aucune n’aurait pu les blesser.

À cinq cents mètres sur sa gauche, Loken vit Torgaddon mener la 2e compagnie vers le haut de la pente, dans le sillage des World Eaters. Les deux groupes de Sons of Horus couvraient les flancs vulnérables des troupes d’assaut, prêts à sécuriser la brèche avec leurs armes lourdes.

Derrière les Astartes, les Janissaires Byzantins d’Hektor Varvaras, vêtus de longs manteaux crème à brandebourgs dorés, suivaient en rangs disciplinés. Partir au combat en uniforme de cérémonie paraissait ridicule aux yeux de Loken, mais Varvaras avait déclaré que lui et ses hommes ne pénétreraient pas dans la Citadelle de Fer sans paraître au faîte de leur gloire.

Loken se détourna de la superbe des fantassins en marche quand un grondement sourd sembla provenir de la montagne elle-même. Des débris pulvérisés et de petits cailloux se mirent à danser sur le sol alors que les vibrations s’accentuaient. Loken sut de suite que quelque chose ne tournait pas rond. Devant, Angron et les World Eaters atteignaient le sommet de la brèche. Des colonnes de fumée les entouraient, et Loken entendit le cri de triomphe du primarque couvrir les explosions tonitruantes de la bataille.

Le grondement devint plus fort, et plus bruyant. Pour ne pas tomber, Loken dut s’accrocher à une barre rouillée ; le sol continuait de trembler, pris par les soubresauts d’un puissant séisme. De grandes fissures apparurent dans la roche et des gerbes de flammes s’en échappèrent.

— Qu’est-ce qui se passe ? cria-t-il pour se faire entendre.

Personne ne lui répondit et il tomba à la renverse quand le haut de la brèche explosa soudain en un rideau de feu qui s’éleva en l’air de plusieurs centaines de mètres. La pierre et le métal furent soulevés dans le ciel. Le sommet du rempart disparut dans une détonation massive.

Comme les bunkers de leurs cités, les guerriers de la Fraternité avaient détruit ce qu’ils ne pouvaient pas tenir. Les capteurs réactifs de Loken isolèrent brièvement ses sens de la surcharge de lumière et de bruit. Des décombres et des plaques tordues s’abattaient tout autour d’eux ; Loken entendit les craquements des armures disloquées, et les hurlements de douleur de dizaines de ses hommes, écrasés par l’orage de rochers.

L’air s’emplit de poussière, et quand Loken sentit que leur assaut pouvait reprendre, il s’aperçut avec horreur que la crête de la brèche tout entière s’était volatilisée.

Angron et les World Eaters avaient disparu, ensevelis sous les gravats d’une montagne.

En se relevant, Torgaddon en voyait autant. Il cria à ses hommes de se remettre debout et chargea vers les ruines de la trouée. Les guerriers couverts de poussière se dégagèrent des éboulis et suivirent leur capitaine, qui les emmenait vers ce qui serait peut-être leur mort. Torgaddon savait qu’une telle action était probablement suicidaire, mais il avait vu Angron être enterré sous la montagne, et le repli n’était plus une option.

Il activa la rotation de son épée tronçonneuse et escalada la pente, le cri sauvage des Sons of Horus sur les lèvres.

— Lupercal ! Lupercal ! beuglait-il dans sa charge.

Loken regarda son frère se relever du contrecoup de l’explosion en vrai héros, et lança son propre assaut vers la brèche. Ils avaient toutes les chances d’y trouver une seconde charge explosive, mais la vue d’un primarque vaincu par la Fraternité abolissait toute considération de réponse tactique adaptée, hormis l’attaque.

— Frères de la 10e ! rugit-il. Avec moi ! Lupercal !

Les survivants de son détachement s’extirpèrent des gravats et s’élancèrent après lui, en faisant résonner dans les montagnes le nom du Maître de Guerre. Loken sautait de rocher en rocher, gravissant la déclivité plus vite qu’il n’aurait cru le pouvoir, poussé par sa colère ardente. Il allait exercer sa vengeance sur la Fraternité pour ce qu’elle avait commis par pure rancœur, et rien n’aurait pu l’en empêcher.

Il lui fallait atteindre la brèche avant que la Fraternité ne réalisât que sa stratégie n’avait pas eu raison de tous les attaquants. Loken continua de grimper à vive allure, en usant de toute la puissance musculaire supplémentaire que son armure lui procurait. Plus haut, les lumières d’un orage de tirs se mirent à crépiter : des décharges de lasers et des munitions solides tintèrent contre la roche et les fragments métalliques. Un projectile l’atteignit à l’épaulière et l’impact lui fit pivoter le torse, mais Loken poursuivit sa charge.

Les derniers rayons de la matinée se reflétant sur le vert brillant de leurs armures, la vague rugissante des Sons of Horus escalada la trouée, en un déferlement que rien n’arrêterait, et qui balaierait toute résistance dans une tornade de tirs et de lames.

Aucune tactique n’était plus en place, la disparition d’Angron ayant privé chaque guerrier de toute notion de retenue. Loken voyait les armures argentées de la Fraternité grimper sur ce qu’il subsistait de la brèche, amenant avec eux des armes lourdes montées sur bipied.

— Ouvrez le feu ! cria-t-il.

Le haut de la trouée fut pris sous les rafales des bolters. Des lambeaux sanglants volèrent là où les projectiles des Astartes trouvèrent la chair. Même en pleine course, la plupart des tirs restaient d’une précision redoutable.

Le bruit était saisissant. Des centaines de bolts déchiquetaient les combattants ennemis, et des hurlements de loups résonnèrent aux oreilles de Loken alors que les Astartes ayant franchi la brèche retrouvaient leur personnalité de Luna Wolves. Loken jeta par terre son bolter au magasin vide, et tira son épée tronçonneuse dont il enfonça le pressoir d’activation, en sautant les rochers fumants qui avaient écrasé Angron et les World Eaters.

Par-delà l’enceinte de la Citadelle de Fer s’ouvrait une vaste esplanade, à la surface couverte de postes de tir et d’enroulements de barbelés. Un donjon criblé par les obus avait été construit au flanc de la montagne, mais ses portes étaient en pièces et une fumée noire s’échappait des meurtrières de ses canons. Les guerriers de la Fraternité refluaient des remparts vers les positions défendues qu’ils s’étaient préparées. Par malchance, ils avaient mal jugé le délai nécessaire à leur repli.

Les Sons of Horus étaient déjà parmi eux, à les taillader à grands arcs de leurs lames tronçonneuses, ou les abattant dans leur fuite. Loken se fraya un espace au milieu d’un groupe d’adversaires qui s’étaient retournés pour combattre, tuant trois d’entre eux sous autant de coups d’épée, avant d’asséner au quatrième un revers du coude qui lui fracassa le crâne.

Tout ne fut plus qu’un désordre indescriptible. Les Sons of Horus étaient lâchés dans les districts de la Citadelle de Fer, dont ils décimaient les défenseurs dans des épisodes d’une inimaginable violence. Loken tuait et tuait encore, se réjouissant du sang ennemi versé et réalisant qu’avec cette victoire, la guerre serait terminée.

Cette pensée perça le brouillard écarlate de sa rage, ouvrant la voie à la réalité crue de ce qui se déroulait autour de lui. Ils avaient déjà gagné, et la victoire tournait à l’exécution de masse.

— Garviel ! l’appela une voix désespérée par la fréquence de son armure. Garviel, tu me reçois ?

— Cinq sur cinq, Tarik ! répondit-il.

— Nous devons les arrêter ! criait Torgaddon. Nous avons gagné, c’est fini ! Reprends le contrôle de ta compagnie !

— Reçu, dit Loken, heureux que Torgaddon eût réalisé la même chose que lui.

Bientôt, le réseau des liaisons inter-armures relaya l’ordre de cesser l’attaque, qui descendit rapidement toute la chaîne de commandement.

Lorsque les échos de la bataille se furent finalement tus, Loken constata que les Astartes s’étaient difficilement retenus de se plonger dans les abîmes de la barbarie, desquels ils ne seraient peut-être jamais ressortis. Le sang, les corps et la puanteur de la bataille souillaient le jour ; quand Loken leva la tête vers le ciel dégagé et magnifique, il vit que le soleil avait presque rejoint son zénith.

L’offensive finale contre la Citadelle de Fer avait pris moins d’une heure, et leur avait pourtant coûté la vie d’un primarque, de centaines de World Eaters, de milliers de combattants de la Fraternité, et de Sons of Horus, l’Empereur seul savait combien.

La campagne semblait un tel gâchis de vies humaines pour le profit qu’ils en tiraient : des cités dévastées, une population malmenée et hostile, un monde dont on pouvait être sûr qu’il se rebellerait à la première occasion.

L’assujettissement de cette planète valait-il une pareille boucherie ?

La majorité des morts de la Fraternité étaient tombés durant ces dernières minutes impétueuses. Malgré tout, bien davantage de guerriers étaient encore les prisonniers de guerre des Sons of Horus plutôt que leurs victimes.

Loken retira son casque et inspira avidement l’air frais, qui eût un goût merveilleux comparé à celui que recyclait son armure. Il traversa les vestiges de la bataille, ceux des corps déchirés des combattants ennemis, répandus comme des abats sur toute l’esplanade.

Il trouva Torgaddon à genoux. Lui aussi avait ôté son casque pour mieux respirer. Son ami leva les yeux en l’entendant approcher, et lui sourit faiblement.

— Voilà… On y est arrivés.

— Oui, reconnut tristement Loken, en contemplant les traces vermeilles de leur victoire. Nous y sommes arrivés.

Loken avait tué des milliers d’ennemis auparavant, et en tuerait des milliers d’autres dans les guerres qu’il restait à livrer. Mais quelque chose dans la sauvagerie de cette bataille avait aigri sa notion du triomphe.

Les deux capitaines se retournèrent en entendant derrière eux un martèlement cadencé de bottes, et virent les bataillons de tête des Janissaires Byzantins parvenir finalement jusqu’à la citadelle.

Loken vit l’horreur se dessiner sur les visages des soldats. L’auréole des Astartes serait ternie pour chaque homme qui allait pénétrer à l’intérieur des murs.

— Varvaras est là, dit-il.

— Pile au bon moment, pas vrai ? déplora Torgaddon. Voilà qui va améliorer sa haute opinion de nous.

Loken hocha la tête, et se contenta de regarder les unités de commandement des Janissaires Byzantins entrer dans la place forte, leurs hautes bannières bleues claquant au vent, derrière leurs officiers décorés qui observaient le terrain des combats.

Hektor Varvaras se tenait sur la crête de la brèche et considérait cette scène de carnage. Même à cette distance, il n’était pas difficile de discerner son expression horrifiée. Loken sentit gonfler son ressentiment à l’égard de l’homme, en songeant : c’est pour cela que nous avons été créés, à quoi d’autre vous attendiez-vous ?

— On dirait que leurs chefs viennent offrir leur reddition à Varvaras, dit Torgaddon, en pointant du doigt un long cortège d’hommes et de femmes à la mine battue, qui quittaient les ruines fumantes du donjon intérieur, leurs bannières rouge et argent levées devant eux. Une centaine de guerriers aux armures éraillées marchaient avec eux, leurs armes à long canon passées derrière l’épaule, pointées vers le sol.

Des technomages en robes et des officiers casqués venaient en tête de colonne, les visages découragés, résignés à la capitulation. Après la défaite de l’esplanade, la citadelle était perdue, et les meneurs de la Fraternité le savaient.

— Viens, dit Loken. Ce moment va être historique. Puisque aucun commémorateur n’est là, nous pouvons aussi bien y participer, ça ne changera rien.

— C’est vrai, reconnut Torgaddon en se remettant debout. Les deux capitaines allèrent se tenir parallèlement à la colonne, et bientôt, les Sons of Horus survivants se rangèrent à leurs côtés.

Loken regarda Varvaras descendre la pente arrière de la crête et s’avancer vers les chefs de la délégation aurétienne, devant qui il s’inclina de manière formelle.

— Je suis le seigneur commandant Hektor Varvaras, en charge des armées de l’Empereur pour la 63e expédition. À qui ai-je l’honneur de m’adresser ?

Un combattant plus âgé que les autres, en armure de plaques d’or, s’avança depuis les rangs de ses hommes, l’héraldique sable et argent de sa bannière personnelle brandie par un jeune garçon, qui ne pouvait avoir plus de seize ans.

— Mon nom est Ephraïm Guardia, dit-il, précepteur supérieur du commandement de chapitre de la Fraternité et châtelain de la Citadelle de Fer.

Loken lisait la tension sur le visage de ce Guardia, pour qui demeurer calme face à la tuerie dont il venait d’être le témoin devait mobiliser tout son contrôle.

— Dites-moi, dit l’homme, est-ce ainsi que toutes les guerres sont menées par votre Imperium ?

— La guerre est une discipline brutale, seigneur précepteur, répondit Varvaras. Le sang coule, et des vies sont perdues. Je compatis à vos pertes, mais un excès de chagrin pour les morts ne serait que folie. Il serait une insulte aux vivants, et les morts n’en tirent aucun profit.

— Voilà qui est parlé comme un tyran et un tueur, le railla Guardia. Varvaras se hérissa devant le mépris de l’étiquette que montrait son ennemi vaincu.

— Avec le temps, vous verrez que la guerre n’est pas ce que prône l’Imperium, lui certifia-t-il. La Grande Croisade de l’Empereur a pour but d’apporter la raison et l’illumination aux branches égarées de l’Humanité. Je vous promets que ce… ce différend sera bientôt oublié, et que nous entrerons ensemble dans un nouvel âge de paix.

Guardia secoua la tête et porta la main à un étui qu’il portait au côté.

— Je pense que vous avez tort, mais vous nous avez vaincus et mon opinion ne signifie plus rien. Il déroula un parchemin. Je vais à présent vous lire la déclaration que nous vous faisons, Varvaras. Tous mes officiers l’ont signée, et elle restera comme le témoignage de notre volonté de vous défier.

S’étant raclé la gorge, il commença à lire.

— Nous avons affronté votre Maître de Guerre déloyal afin de préserver notre mode de vie et de résister au joug de la domination impériale. Ce fut, en vérité, non pour la gloire, non pour la richesse, non pour l’honneur que nous avons combattu, mais pour la liberté, qu’aucun honnête homme ne se laisserait arracher. Cependant, les meilleurs de nos guerriers ne peuvent tenir tête à la sauvagerie de votre guerre, et plutôt que de voir notre culture exterminée, nous vous livrons cette citadelle et nos mondes. Puissiez-vous régner en temps de paix avec plus d’égards que vous ne faites la guerre.

Avant que Varvaras ne pût réagir à la déclaration du précepteur supérieur, les décombres se mirent à remuer et à grogner derrière lui. La pierre et le métal se déplacèrent, poussés par en dessous.

Loken crut d’abord qu’il s’agissait de la seconde charge séismique qu’il avait redoutée, mais il remarqua que le tremblement était bien plus localisé. Les Janissaires se dispersèrent, et lancèrent des cris d’alarme quand d’autres débris roulèrent de la brèche. Loken agrippa le manche de son épée quand de nombreux guerriers de la Fraternité portèrent la main à leurs armes.

Alors la brèche éclata dans une dispersion de roche brisée, et quelque chose d’immense surgit du sol, poussant un rugissement de haine bestiale. Les soldats reculèrent devant le géant écarlate, projetés pour certains par la violence de sa réapparition soudaine.

Angron se dressa au-dessus d’eux, ensanglanté et enragé. Loken s’émerveilla qu’il pût encore être en vie après avoir été comprimé sous des milliers de tonnes de roche. Mais Angron était un primarque. Quoi d’autre qu’un anathame aurait pu le vaincre ?

— Du sang pour Horus ! beugla-t-il en sautant de la brèche.

Le primarque retomba dans un bruit de tonnerre qui fendit la pierre sous lui, son vouge tronçonneur fauchant devant lui le premier rang entier des guerriers de la Fraternité. Ephraïm Guardia mourut dès la première seconde de l’attaque d’Angron, son corps sabré en travers du poitrail.

Angron hurla sa soif de bataille en continuant d’équarrir la Fraternité par de grands mouvements horizontaux de son arme monstrueuse. Sa folie ravageuse était terrible à contempler. Pour autant, les guerriers de la Fraternité n’allaient pas se laisser tuer sans résister.

— Non ! Arrêtez ! leur cria Loken, mais il était déjà trop tard. Les derniers soldats ennemis épaulèrent leurs armes, et se mirent à tirer sur les Sons of Horus et les autres unités présentes. Il n’avait pas le choix.

— Feu ! ordonna-t-il.

La fusillade fit pleuvoir sur les rangs de la Fraternité une tempête mortelle de bolts explosifs tirés presque à bout portant. Le vacarme fut assourdissant et horriblement bref ; les prisonniers furent rapidement abattus sans pitié ou démembrés par Angron.

En quelques secondes, tout fut terminé, et les derniers survivants de la Fraternité n’étaient plus.

Des appels lancés par les unités de commandement byzantines réclamèrent désespérément une équipe médicale. Loken vit un groupe de fantassins agenouillés autour d’un de leurs officiers à la grande gabardine crème tachée de rouge. L’or de ses médailles brilla à la lumière de midi quand l’un des soldats s’écarta devant lui. Loken réalisa qui était l’individu à terre.

Hektor Varvaras gisait dans une large mare de sang, et même de là où il se trouvait, Loken sut qu’il ne pourrait être sauvé. Le thorax de l’homme avait éclaté de l’intérieur : les extrémités luisantes de plusieurs côtes dépassaient de sa poitrine, là où il était clair qu’un bolt l’avait touché.

Loken pleura de voir brisée cette paix fragile, et laissa son épée tomber au sol, de dégoût pour ce qui s’était produit et qu’il avait été contraint d’ordonner. L’attaque absurde d’Angron avait mis en péril la vie de ses guerriers. Il n’avait pas eu d’autre choix que de les faire tirer.

Et il le regrettait.

La Fraternité s’était montrée un adversaire honorable et les Sons of Horus l’avait massacré comme du bétail. Angron se dressait au milieu de son carnage, la chaîne tronçonneuse de son vouge éclaboussant les Astartes les plus proches.

Les Sons of Horus acclamèrent la réapparition du primarque des World Eaters, mais Loken se sentait écœuré à la vue d’un tel spectacle barbare.

— Ça n’était pas une façon digne de mourir pour des guerriers, dit Torgaddon. Leurs morts nous font honte à tous.

Loken ne lui répondit pas. Il en était incapable.

OceanofPDF.com

Le Primarque Angron jaillit des décombres

OceanofPDF.com