Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Cinq

Un sombre millénaire

Chanteuse de guerre

 

Loken n’avait plus foulé le sol du strategium depuis quelque temps, depuis que la cour de Lupercal lui avait pour une large part volé ses fonctions. Et quand bien même, une demande implicite avait émané des membres de la loge : Torgaddon et Loken ne devaient plus s’y tenir au côté du Maître de Guerre et exprimer leur voix comme celle de la légion.

La plate-forme isolée du strategium était suspendue au-dessus du brouhaha industrieux de la passerelle de commandement principale, et Loken se pencha sur la rambarde, pour observer le personnel supérieur du Vengeful Spirit s’affairer à la tâche de détruire Isstvan Extremis.

Des guerriers de la Death Guard et des Emperor’s Children se trouvaient déjà sur le théâtre d’opérations ; en ce moment même, les ennemis du Maître de Guerre succombaient. L’idée de ne pas y être pour partager le danger le piquait au vif, et il regrettait de ne pas avoir pu descendre sur ce caillou désolé avec ses frères de bataille, surtout depuis que Torgaddon lui avait appris que Saul Tarvitz s’y trouverait.

Les Sons of Horus et les Emperor’s Children s’étaient rencontrés pour la dernière fois durant la guerre contre la Technocratie. Les liens d’amitié avaient alors été resserrés entre les légions, formellement par les Primarques, informellement par leurs guerriers.

Il regrettait ces fois où il s’était tenu en présence d’homologues, quand les discussions ne portaient que sur les campagnes passées et à venir. La camaraderie partagée était un confort ; comme beaucoup de conforts, il ne vous manquait que quand vous en étiez privé.

Il sourit en se murmurant ironiquement à lui-même :

— Je regrette même vos histoires du bon vieux temps, Iacton.

Loken se désintéressa du pont en contrebas et déplia le morceau de papier découvert à l’intérieur de la jaquette des Chroniques d’Ursh .

Une nouvelle fois, il relut les mots griffonnés à la hâte, d’une écriture en pattes de mouche propre à Kyril Sindermann, sur une page de carnet arrachée.

Même le Maître de Guerre ne mérite peut-être pas votre confiance. Cherchez le temple. Il sera à un endroit qui fut autrefois l’essence de la croisade.

Au souvenir de ce que Sindermann lui avait lancé quand Maloghurst le faisait expulser du secteur d’entraînement, Loken avait cherché le livre parmi les rayonnages de la chambre d’archivage numéro trois, dont une bonne partie était toujours encombrée de débris noircis depuis que le feu l’avait ravagée et mis Euphrati Keeler dans le coma. Serviteurs et laquais de bord avaient tenté de sauver autant d’ouvrages que possible, et même si Loken n’était pas précisément un grand lecteur, la perte d’une telle mine de connaissances l’attristait.

Localiser Les Chroniques d’Ursh ne lui avait demandé qu’un effort minimal, car le tome avait été spécifiquement disposé pour qu’il le trouvât. En l’ouvrant, il s’était rendu compte que quelqu’un l’avait effectivement laissé en évidence pour lui quand une note avait glissé de derrière la couverture.

Loken n’était pas exactement certain de savoir ce qu’il cherchait, et l’idée d’un temple à bord du Vengeful Spirit paraissait risible, mais Sindermann, lui, avait été très sérieux en implorant Loken de trouver le livre et son message.

Il sera à un endroit qui fut autrefois l’essence de la croisade.

Il releva les yeux et observa le pourtour du strategium, la plate-forme surélevée où le Maître de Guerre avait tenu ses briefings, sous le dôme d’acier sombre. Dans les niches de sa périphérie, des Sons of Horus s’étaient tenus en tant que gardes d’honneur. Des bannières pendaient le long de la paroi incurvée, indistinctes dans la pénombre. Les bannières des compagnies. Il cogna du poing contre son plastron quand il fut face à celle de la 10e .

Si un endroit avait autrefois été l’essence de la légion, c’était bien le strategium.

Celui-ci était vide, un vide qui le disait négligé, obsolète, plus qu’une simple absence d’occupants. Il avait été abandonné, et les idéaux qu’on y avait jadis défendus haut et fort avaient été abandonnés eux aussi, remplacés par quelque chose d’autre, quelque chose de sombre.

Loken se tenait au centre du strategium et se sentit pris d’une douleur intérieure qui n’avait rien à voir avec une sensation physique. Il lui fallut un moment pour réaliser que quelque chose n’était pas à sa place ici, était présent et n’aurait pas dû l’être : une odeur qu’il ne reconnaissait pas d’emblée, très légère, mais bel et bien suspendue dans l’air.

Il finit par l’identifier comme celle de l’encens, mais elle lui évoquait le souvenir familier de vents chauds et secs, et de la fragrance des floraisons nouvelles. Ses sens génétiquement améliorés discernaient d’autres arômes plus subtils derrière cette odeur, laquelle se faisait plus forte à mesure qu’il traversait le strategium dans l’espoir d’en trouver la source. Où avait-il pu sentir ces effluves auparavant ?

Il la suivit jusqu’à l’étendard de la 7e compagnie, celle de Targost. Le maître de loge avait-il amené sa bannière à quelque cérémonie rituelle de la loge ?

Non, l’odeur était bien trop forte pour s’être simplement accrochée à l’étoffe. Ceci était l’odeur d’un encens en train de brûler. Loken écarta la bannière du mur, et ne fut pas surpris de découvrir, au lieu de l’acier des murs du strategium, l’obscurité d’une ouverture pratiquée vers l’un des nombreux boyaux d’accès qui parcouraient le Vengeful Spirit .

Était-ce dans ces environs qu’il était venu à une réunion de loge avec le Mournival ? Il n’en avait pas l’impression.

Cherchez le temple , avait dit Sindermann ; Loken se courba donc pour passer sous la bannière, franchit l’ouverture, et laissa l’étoffe retomber derrière lui. L’odeur de l’encens venait assurément d’ici, et il s’était consumé récemment, ou il brûlait encore.

Loken comprit soudain d’où lui venait l’impression de connaître ces senteurs et porta la main au manche de son poignard de combat, en se rappelant l’air de Davin, dont les parfums emplissaient les yourtes, et semblaient même traverser les filtres respiratoires de leurs casques.

Devant lui, la vision supérieure de Loken traversa la pénombre pour révéler un court passage, récemment aménagé, menant à une porte cintrée autour de laquelle des signes incurvés avaient été inscrits au burin sur le chambranle de métal. Ce n’était qu’une porte, et Loken craignait pourtant de manière inexplicable ce qu’il trouverait derrière. Un instant, il envisagea presque de faire demi-tour.

Il rejeta une intention aussi couarde, et avança, en sentant son trouble s’accentuer à chaque pas. La porte était fermée. Un crâne stylisé était serti à hauteur d’œil ; Loken se sentait mal à l’aise de simplement le savoir là, sans même y attarder son regard. Quelque chose dans sa forme brutale s’adressait au tueur qui était en lui, lui parlait de la joie qu’il y avait à répandre le sang et du plaisir de s’abandonner au massacre.

Loken arracha son regard du crâne railleur et tira son couteau, luttant contre l’envie de le plonger dans tous ceux qui attendraient derrière cette porte.

Il la poussa et pénétra à l’intérieur.

L’espace était large, celui d’une chambre de maintenance, ayant été dégagée et réaménagée pour ressembler à une crypte souterraine. Des rangées symétriques de bancs de pierre faisaient face au mur du fond, où avaient été peints des mots et des symboles dénués de sens. Accrochés à la voûte, des crânes aux yeux caves souriaient de toutes leurs dents. Ils oscillèrent doucement quand Loken passa en dessous d’eux, et de fines volutes de fumée odorante s’échappèrent de leurs orbites.

Une table épaisse était appuyée contre le mur face à lui. Un creux à fond rond pratiqué dans son bois contenait des déchets noirs et écaillés qui avaient l’odeur du sang séché. Un livre épais reposait près de cette cuvette.

Cela pouvait-il être un temple ? Il se rappela les bouteilles et les récipients de verre disposés autour du bassin d’eau, sous les pics des murmures.

Cet endroit et le temple de Soixante-Trois Dix-Neuf étaient différents. Mais l’impression qu’il y ressentait était la même.

Loken entendit soudain un frémissement dans l’air, comme un murmure, et se retourna, son couteau pointé devant lui.

Il était seul. L’impression d’entendre chuchoter à son oreille avait été si réelle qu’il aurait été prêt à jurer sur sa vie qu’une autre personne se tenait à côté de lui. Loken prit une longue inspiration et balaya lentement toute la pièce du regard, le poignard tendu, sur la défensive au cas où le mystérieux murmureur devait se révéler.

Des ballots de tissu arraché étaient posés près des bancs. Il se dirigea vers la table, l’autel, réalisa-t-il, sur lequel reposait le livre remarqué plus tôt.

Sa reliure était d’un cuir à la surface craquelée, ancienne, et noircie par le feu.

Loken se pencha pour l’examiner, en ouvrant d’abord la couverture à la pointe de son couteau. Les mots écrits en dessous se composaient de caractères angulaires, inscrits dans le sens vertical de la page.

— Erebus, dit-il, en ayant reconnu une écriture similaire à celle tatouée sur le crâne du Word Bearer. Pouvait-il s’agir du fameux Livre de Lorgar auquel Kyril Sindermann n’avait cessé de faire allusion après l’incendie de la chambre d’archivage ? L’itérateur clamait que ce livre avait libéré une quelconque horreur du Warp, qui avait été à l’origine des flammes.

Loken ne voyait que des mots.

Comment des mots pouvaient-ils être à ce point dangereux ?

Alors même que cette pensée se formait dans son esprit, il cligna des yeux. Sur la page, les caractères devenaient flous. L’écriture inconnue des Word Bearers se tordit pour devenir le langage numérique de Cthonia, avant de se métamorphoser en déliés élégants, ceux du gothique impérial, et en un millier d’autres graphies qu’il n’avait jamais vues.

Il clignait des yeux pour lutter contre une soudaine sensation de vertige.

— Que fais-tu là, Loken ? l’interrogea, toute proche de lui, une voix familière.

Loken se retourna vers elle, mais il était toujours seul. Le temple était vide.

— Comment oses-tu trahir la confiance du Maître de Guerre ? lui demanda la voix, en mettant cette fois du poids derrière ses paroles.

Et cette fois, Loken la reconnut.

Il se tourna lentement et vit Torgaddon se tenir devant l’autel.

— Baissez la tête ! hurla Tarvitz tandis que les tirs fusaient au-dessus de lui, laissant des explosions monochromes à la surface désolée d’Isstvan Extremis. Escouade Fulgerion, avec moi. À toutes les escouades, mettez-vous en position et attendez mon ordre !

Tarvitz se mit à courir vers le couvert du cratère le plus proche, confiant dans le fait que l’escouade du sergent Fulgerion serait sur ses talons. Une toile de projectiles traçants croisés striait l’air devant la station de surveillance que les Isstvaniens avaient installée sur cette planète, une haute structure dont les tours flûtées et les antennes évoquaient les tuyaux d’un orgue. Ancrée à la roche nue par d’énormes griffes d’amarrage, la charpente était couverte d’un résidu poudreux, mélange de cristaux de glace et de particules.

Le soleil du système n’était guère plus qu’un disque froid, à peine dressé au-dessus de l’horizon, qui soulignait tout de sa lumière d’un bleu cru. Des emplacements d’armes automatisées crachaient leurs tirs sur l’avance des Emperor’s Children, plus de deux cents Astartes qui convergeaient en un schéma d’assaut classique vers les énormes portes anti-explosions de l’entrée est.

Isstvan Extremis avait peu d’atmosphère à proprement parler, et celle-ci était d’un froid mortel. Seule l’étanchéité des armures énergétiques avait rendu possible une attaque au sol.

Tarvitz se laissa glisser dans le cratère alors que les rafales des tourelles arrachaient autour de lui des éclats de la roche grise. Le sergent Fulgerion et ses hommes, boucliers levés pour les protéger des tirs, se plaquèrent autour de lui. Ces vétérans n’étaient véritablement à leur place qu’au plus fort des combats les plus violents. Fulgerion et les siens combattaient ensemble depuis des décennies. Tarvitz savait que certains des meilleurs guerriers de la légion étaient avec lui.

— Ils étaient prêts à nous recevoir, statua le sergent d’un ton léger.

— Ils devaient se douter que nous reviendrions exiger leur obéissance. Qui sait depuis combien de temps ils nous attendent.

Tarvitz regarda par-dessus le bord du cratère et repéra devant les portes des formes en armure violette qui gagnaient leurs positions prédéterminées. C’était ainsi que les Emperor’s Children livraient bataille, par la manœuvre, pour exécuter ensuite des frappes précisément coordonnées, quand les escouades se mettaient à bouger sur la zone comme des pièces sur un échiquier.

— Le capitaine Garro de la Death Guard nous signale qu’il est en place, rapporta la voix d’Eidolon sur le réseau radio. Montrez-leur ce qu’est vraiment la guerre !

La Death Guard avait reçu pour tâche l’approche par l’ouest de la station, et Tarvitz sourit en imaginant son vieil ami Garro avançant résolument vers les nids d’armes, gagnant du terrain par sa détermination implacable plus que par finesse stratégique. À chacun sa manière, songea-t-il en prenant son épée à deux mains.

Une tactique aussi sommaire n’était pas celle des Emperor’s Children. Faire la guerre n’était pas une simple question de tuer. C’était un art.

— Tarvitz et Fulgerion en position, transmit-il. Toutes les unités parées.

— Exécution ! fut-il ordonné.

— Vous avez entendu le seigneur Eidolon ! cria Tarvitz. Fils de l’Empereur !

Autour d’eux monta une grande clameur au moment où Fulgerion et lui quittaient le cratère, le tir des escouades de soutien filant au-dessus de leurs têtes. Commença alors un ballet parfait où chacune de ses unités agissait de concert, les armes lourdes pilonnant les emplacements ennemis tandis que les formations d’assaut se rapprochaient et que les unités tactiques adoptaient des postes de couverture.

Des détonations fracassantes se produisaient au milieu des températures glaciales. Des morceaux de débris volèrent depuis la surface du dôme d’entrée lorsque des tourelles explosèrent, éparpillant dans l’air leurs bandes de munitions.

Un missile dépassa Tarvitz, alla percuter les grandes portes, laissant dans le métal un trou béant et noirci. Un deuxième missile suivit le premier, puis un autre, et les grands battants blindés s’affaissèrent vers l’intérieur. Tarvitz vit briller l’armure dorée d’Eidolon dans la lumière crue de la planète ; le bras du seigneur commandeur levait un marteau dont la tête était ceinte d’arcs d’énergie.

L’arme s’abattit sur les vestiges des portes, qui disparurent dans un grondement de tonnerre, une lumière bleu-blanc éclatant comme celle de la foudre. Eidolon chargea à l’intérieur de l’installation. L’honneur lui revenait eut égard à son rang.

Tarvitz le suivit, en se penchant pour franchir le cadre disloqué.

La station était plongée dans le noir, uniquement éclairée par les crépitations des bolts et les étincelles de câbles arrachés par la fureur des combats. La vision de Tarvitz se moquait des ténèbres. Un air chaud soufflait vers les portes éventrées, et une vapeur blanche montait autour de lui quand Tarvitz aperçut ses ennemis pour la première fois.

Ceux-là portaient des armures noires aux paquetages d’alimentation conséquents, et dont partaient d’épais câbles branchés sur leurs armes. Sur leurs plaques de protection étaient tracés des enroulements argentés, peut-être des décorations, peut-être une indication de leurs circuits internes.

Leurs visages étaient encapuchonnés et chacun arborait une lentille rouge sur un seul œil. Une centaine de ces adversaires se terraient dans tout le dôme, à l’abri derrière le mobilier et les plaques de la machinerie endommagée. Ces soldats avaient constitué une solide ligne défensive ; à peine Eidolon et les Emperor’s Children eurent-ils débouché du tunnel d’accès qu’ils ouvrirent le feu.

Une succession rapide de tirs de lasers couleur rubis jaillit des troupes Isstvaniennes, emplissant le dôme d’une averse lumineuse horizontale. Tarvitz en reçut trois, un au torse, un aux jambières, et le dernier se brisa contre son casque, faisant subir à ses capteurs un brouillage passager.

Fulgerion était là, devant lui, à avancer face aux lasers qui pilonnaient son bouclier. Eidolon avait poussé jusqu’au centre de la ligne adverse, où son marteau mutilait des Isstvaniens à chacun de ses moulinets ; un corps traversa l’air, le torse enfoncé et les membres brisés par l’impact. L’intensité des tirs ennemis se mit à faiblir et les Emperor’s Children chargèrent. Les angles croisés des tirs de bolter réduisirent en pièces les couverts adverses et les spécialistes du corps à corps se jetèrent sur les failles, pour y tuer par de grands mouvements sanglants d’épée tronçonneuse.

Le pistolet bolter de Tarvitz lâchait ses tirs vers les silhouettes noires, dont une fut touchée à la gorge et s’écroula en tournant sur elle-même. L’escouade Fulgerion se déploya sur les vestiges de la barricade, et ses rafales qui résonnaient dans le dôme couvrirent la progression d’Eidolon et des siens.

Tarvitz abattait ses cibles avec une efficacité brutale, les fauchait à grands gestes d’épée, comme le devait un véritable guerrier de Fulgrim. Chacun de ses coups était un coup de grâce, le moindre de ses pas était mesuré. Les tirs ricochaient sur la pourpre de son armure, et la lumière des combats auréolait son casque comme celui des héros de légendes perdues.

— Le dôme d’entrée est à nous, cria Eidolon alors que les derniers Isstvaniens autour de lui étaient promptement exécutés. Les unités de la Death Guard nous signalent une forte résistance à l’intérieur, faites sauter ces portes et nous finirons le travail à leur place.

Les porteurs des charges de siège s’empressèrent d’aller les poser. Par-dessus le ronflement des flammes et des tirs, Tarvitz parvenait à entendre un bruit étouffé d’explosions venu de l’autre côté. Profitant du bref répit, il abaissa son épée et prit un instant pour observer ses environs.

Une dépouille gisait à ses pieds. Des éclaboussures de sang figé étaient dispersées autour d’elle comme des pierres précieuses. Les plaques noires de son armure étaient percées ; une déchirure courait en travers de la capuche qui lui couvrait le visage. Tarvitz s’agenouilla pour la soulever.

La peau de l’homme était tatouée d’un enroulement noir élaboré copiant le motif argenté de son armure. Un œil transi par la mort le regardait. Tarvitz se demanda quel genre d’être avait eu le pouvoir de forcer cet homme à rejeter ses vœux de loyauté envers l’Imperium.

Il lui fut épargné de devoir imaginer une réponse : une déflagration sourde avait enfoncé les portes intérieures. Il chassa le cadavre de son esprit et se remit en route à la suite d’Eidolon, qui brandissait son marteau et courait vers le dôme central. Tarvitz courut avec ses compagnons. En dépit de tout ce que les Isstvaniens tenteraient contre lui, il était un Astartes, et aucune de leurs armes ne pouvait vaincre la volonté des Emperor’s Children.

Ses hommes et lui traversèrent le nuage de poussière de l’explosion, les senseurs de leurs armures rendus momentanément inutiles.

Puis ils furent arrivés au cœur du complexe d’Isstvan Extremis.

Tarvitz s’arrêta net, en réalisant soudain que les renseignements reçus sur cette installation étaient hautement erronés.

Ça n’était pas une station-relais. C’était un temple.

Le visage de Torgaddon était livide, ridé, balafré, autour d’un œil d’un jaune ardent. Des dents métalliques effilées luisaient dans sa bouche sans lèvres et deux entailles jumelles s’ouvraient à l’endroit de son nez. Une étoile à huit pointes était gravée sur sa tempe, semblable à celle marquée à l’or fin sur son armure noire.

— Non, laissa échapper Loken, en reculant devant la terrible apparition.

— Tu es allé trop loin, Loken, siffla Torgaddon. Tu as trahi.

Le souffle sec qui portait les mots de Torgaddon passa sur lui, chargé des relents d’un bûcher funéraire. Lorsqu’il le respira, une vision de steppes dévastées s’étala devant Loken ; une étendue de désolation, des plaines jonchées de charpentes rouillées évoquant les squelettes de monstres éteints. Sur l’horizon distant, une cité-ruche s’ouvrait comme une fleur, et de ses pétales en feu s’élevait une solide tour d’airain, perçant les lourds nuages de pollution.

Au-dessus de lui, le ciel brûlait et crachait le rire tonitruant de dieux sombres. Loken voulut hurler. Ce spectacle de dévastation était pire que tous ceux qu’il avait pu contempler.

Ce n’était pas réel. C’était impossible.

Il ne croyait pas aux fantômes ni aux illusions.

Cette idée lui prêta de la force. Il arracha son esprit de ce paysage mourant, et se retrouva brusquement en pleine galaxie, à tournoyer au milieu des étoiles. Il les vit détruites, il les vit saigner dans le vide des éruptions de matière stellaire. Une masse d’astres inquiétants rougeoyait au-dessus de lui, en le dévisageant comme un œil immense et terrible. Un flot sans fin de monstres titanesques et de vastes flottes spatiales s’en déversait, et noyait l’univers sous une marée de sang, sur laquelle dansaient des flammes consumant tout sur leur passage, ne laissant derrière elles que des déserts de suie.

Était-ce une représentation de quelque enfer insensé, d’une dimension faite de ruine et de chaos où étaient exilés les scélérats après leur mort ? Loken se força à se rappeler les descriptions alarmantes des Chroniques d’Ursh , les scènes nées de l’invention d’une foi sinistre.

Non , l’appela la voix de Torgaddon, ce n’est pas l’illusion d’un fou. Ceci est le futur .

— Vous n’êtes pas Torgaddon ! cria Loken en voulant chasser cette intrusion de sa tête.

Ce que tu vois est la mort de la galaxie.

Loken vit les Sons of Horus présents parmi cette vague de folie ardente échappée de l’œil rouge, porteurs d’armures noires, entourés de créatures agitées et difformes. Abaddon était là, et Horus lui-même, un géant d’obsidienne écrasant les planètes entre les doigts de ses gantelets.

Ça ne pouvait pas être le futur. Ceci en était une vision torve et corrompue.

Une galaxie dans laquelle l’Humanité était menée par l’Empereur ne pourrait jamais devenir un tel maelström de confusion et de mort.

Tu te trompes.

La galaxie en flammes reflua et Loken chercha désespérément quelque chose à quoi se raccrocher, pour se convaincre que cette vision terrifiante ne viendrait jamais. Il tournoyait à nouveau, sa vue se troubla, jusqu’à ce qu’il rouvrît les yeux et se découvrît dans la chambre d’archivage numéro trois. Un endroit où il s’était senti en sûreté, entouré de ces livres qui réduisaient l’univers à une logique pure, et maintenaient la folie enfermée dans ces épopées païennes.

Mais quelque chose n’allait pas. Les ouvrages brûlaient autour de lui ; cette connaissance à l’état pur était détruite d’une façon systématique afin de maintenir les masses dans l’ignorance de ces vérités. Les rayonnages ne contenaient plus rien que des flammes et des cendres. La chaleur accabla Loken lorsqu’il s’efforça de sauver certains des tomes mourants. Ses mains se cloquèrent, et noircirent, tandis qu’il luttait pour préserver la sagesse des époques anciennes. La chair cuite se détachait de ses os.

Le bruit des sphères. Les mécanismes de la réalité, invisibles et omniprésents…

Loken parvenait à les voir, là où les flammes consumaient le voile : le bouillonnement incessant du Warp au cœur de tout, et les yeux des forces obscures, où couvait une ardeur malveillante. Des créatures grotesques cabriolaient de manière obscène sur des piles de cadavres ; leurs têtes cornues bramaient, leurs visages rendus caprins par les artifices du Warp. Des monstres boursouflés, dont les corps grouillaient de vers et de crasse, dévoraient des étoiles mortes, pendant qu’un colosse revêtu d’airain poussait un éternel cri de guerre depuis son trône de crânes, et que des magiciens sans âme en sacrifiaient des milliards, dans une cité d’argent bâtie sur les mensonges.

Loken lutta pour arracher son regard de toute cette démence. Se rappelant les mots qu’il avait jetés au visage d’Aximand devant les portes du Delphos, il les répéta à pleins poumons :

— Je ne m’inclinerai devant aucun temple ! Je ne reconnaîtrai aucun fantôme ! Je ne crois qu’en la clarté empirique de l’Imperium !

En un instant, les murs de pierre furent brutalement revenus en place autour de lui, l’air sentait l’encens, et il le respira avidement. Les cœurs de Loken battaient la chamade, la tête lui tournait, sous l’effort d’avoir rejeté ce qu’il avait vu.

Ce qu’il ressentait n’était pas de la peur. C’était de la colère.

Ceux qui venaient dans ce temple comptaient vendre la race humaine entière aux forces obscures qui la guettaient depuis les profondeurs du Warp. Était-ce ces mêmes forces qui avaient infecté Xavyer Jubal ? Les mêmes forces qui avaient failli tuer Sindermann et Keeler dans les archives du vaisseau ?

Loken se sentit mal en réalisant que tout ce qu’il croyait savoir du Warp était faux.

On lui avait appris qu’il n’existait rien qui pût ressembler à des dieux.

On lui avait enseigné que le Warp ne contenait rien, qu’une énergie élémentaire sans conscience.

On lui avait inculqué que la galaxie n’était pas un terreau pour le mélodrame.

Tout ce qu’on lui avait dit n’était que mensonge.

En se nourrissant de la force que lui prêtait sa rage, Loken avança en titubant jusqu’à l’autel ; il ferma le vieux tome dans un claquement sec, rabattit le fermoir de bronze sur son verrou. Même ainsi, il ressentit encore la résolution terrible contenue dans ces pages. L’idée qu’un livre pût détenir un quelconque pouvoir lui aurait encore paru ridicule quelques mois plus tôt, mais il ne pouvait plus douter de ce que lui révélaient ses propres sens, malgré toutes les choses incroyables, inimaginables qu’il avait entendues. Il attrapa le livre et, en se le calant sous le bras, se retourna pour quitter le temple.

Il referma la porte et ressortit de derrière la bannière de la 7e compagnie, émergeant à nouveau dans la pénombre isolée du strategium.

Sindermann disait vrai. Loken entendait lui aussi le bruit des sphères, un son terrible, qui lui parlait de corruption, de sang, et de la mort de l’univers.

Il sut avec une absolue certitude qu’il lui revenait de le faire taire.

L’intérieur de l’installation d’Isstvan Extremis était dominé par une large pyramide à plateaux, aux énormes blocs taillés dans une pierre qui ne provenait manifestement pas de ce monde. Tous devaient avoir été récupérés sur d’autres bâtiments : nombre d’eux portaient encore des gravures architecturales, des sections de frises, des gargouilles, et quelques statues surgissaient même singulièrement de la structure.

Les soldats Isstvaniens grouillaient autour de sa base pour y livrer un corps à corps désespéré face aux armures couleur acier de la Death Guard. La bataille n’avait aucune cohérence. L’art du combat avait cédé la place à la brutalité extrême d’une tuerie pure et simple.

Le regard de Tarvitz fut néanmoins attiré vers le sommet de la pyramide, où une lumière intense tournait et s’enroulait autour d’une silhouette, dans un concert d’harmoniques aigus.

— À l’attaque ! décréta Eidolon, en chargeant à la pointe de leur formation en triangle, dont les unités d’assaut formaient les bords derrière lui. Tarvitz oublia la figure étrange, suivit le seigneur commandeur, et soutint la percée de ses tirs de pistolet, en repoussant les ennemis qui cherchaient à l’encercler.

D’autres Emperor’s Children investissaient le dôme et rejoignaient la mêlée au pied de la pyramide. Tarvitz reconnut Lucius au côté d’Eidolon : sa lame brillait comme une étoile mise à son service.

Il était typique que Lucius se trouvât à l’avant pour démontrer qu’il s’élèverait bientôt dans les rangs de la légion et qu’il prendrait sa juste place parmi Eidolon et ses pairs. Tarvitz se contentait de frapper horizontalement devant lui : il n’était nul besoin de talent contre ces adversaires, juste d’un bras robuste et de la volonté de vaincre. D’une enjambée, il grimpa sur le premier niveau de la ziggourat, dont il continua de gravir le flanc en traversant des armures noires, rang après rang.

Il s’autorisa un regard vers le sommet. Les Astartes de la Death Guard allaient atteindre avant lui cette silhouette mystérieuse.

Celle, brutale et familière, de Nathaniel Garro, avançait à la tête de l’autre légion. Son vieil ami progressait à grands pas décidés, poussé par sa détermination coutumière. Même au milieu de toute cette fureur guerrière, Tarvitz était heureux de pouvoir combattre une nouvelle fois avec son frère d’honneur. Garro força le passage jusqu’en haut, et dirigea sa charge vers cette présence lumineuse.

Celle-ci dominait le terrain des combats, sa longue chevelure fouettait l’air alentour, et quand des éclairs se levèrent autour d’elle, Tarvitz constata qu’il s’agissait d’une femme, dont les robes de soie s’agitaient comme les tentacules de quelque créature sous-marine.

Malgré le tumulte de la bataille, il parvenait à entendre sa voix. Et cette voix chantait.

La force de la mélodie qui entourait cette femme la souleva de la pyramide et la maintint suspendue en l’air. Des centaines d’accords musicaux impossibles se combinaient les uns aux autres alors même que d’autres notes se carambolaient à la sortie de sa gorge. Des fragments de pierre se mirent à s’envoler du sommet de la pyramide et s’élevèrent en un lent tourbillon vers le plafond du dôme. Le chant brisait la trame de la réalité.

Devant les yeux de Tarvitz, une note discordante et unique s’amplifia en un crescendo phénoménal, et une explosion sonore arracha tout un pan de la pyramide. Les blocs massifs se mirent à dégringoler entre des courants de lumière, retombant parmi les Emperor’s Children, dont certains furent écrasés et beaucoup d’autres se décrochèrent du flanc de la pierre.

Tarvitz s’évertua à garder son équilibre alors que d’autres portions s’effondraient dans un glissement de décombres fracassés. Le corps en sang d’un membre de la Death Guard glissait le long de la pente vers un dénivelé à pic, et Tarvitz vit qu’il s’agissait de Garro.

Il se précipita en travers de la ziggourat qui se désintégrait, finit par plonger, rattrapa de justesse Garro par son armure et le ramena jusqu’en terrain encore solide.

Le voyant grièvement blessé, Tarvitz traîna son ami à l’opposé des combats. Une de ses jambes était sectionnée à mi-cuisse, et une portion de son torse et du haut de son bras avait été écrasée. Le sang coagulé collait comme du verre brun autour de ses blessures. Des éclats pointus de pierre étaient plantés dans son abdomen.

— Tarvitz ! grogna Garro, dont la colère surpassait sa souffrance. C’est une chanteuse de guerre. Ne l’écoutez pas.

— Tenez bon, mon frère, dit Tarvitz. Je reviendrai vous chercher.

— Tuez-la.

Tarvitz leva la tête et vit de plus près la chanteuse de guerre qui flottait en direction des Emperor’s Children. Le visage de cette femme était serein, ses bras ouverts comme pour les accueillir, et ses yeux fermés tandis qu’émanait d’elle la terrible mélopée.

D’autres blocs se détachaient de la pyramide autour des Emperor’s Children. Tarvitz vit un guerrier brandissant la bannière de la légion, le capitaine Odovocar, être soulevé à son tour par la musique. Comme agrippées par des doigts invisibles, ses plaques de céramite volèrent soudain, arrachées par la puissance de la cantatrice.

Odovocar fut démembré en même temps que son armure. Son casque catapulté dans les airs lui arracha la tête, entraînant derrière lui des tendons luisants.

Alors même qu’Odovocar trépassait, Tarvitz était frappé par la beauté sauvage de la chanson, une chanson dont il lui semblait que cette femme ne la chantait que pour lui. Les notes dissonantes traduisaient le charme de la mort, la paix merveilleuse qui viendrait s’il consentait à s’y abandonner, à se laisser prendre par la musique et l’oubli. La guerre s’achèverait. La violence ne serait pas même un souvenir.

Ne l’écoute pas.

Tarvitz gronda et son pistolet bolter tressauta dans sa main. Le bruit de ses tirs noyé par la cacophonie, il visait la chanteuse de guerre. Les projectiles éclatèrent autour d’elle contre une feuille d’énergie miroitante, leur détonation prématurée faisait fleurir des bouquets de lumière blanche. De plus en plus d’Astartes étaient soulevés dans les airs et démembrés par la concussion sonique. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant que leur cause ne fût perdue.

Les survivants Isstvaniens se regroupaient et s’élançaient dans l’ascension de la pyramide derrière les Emperor’s Children. Tarvitz distingua Lucius, perdu au milieu d’eux, son épée tranchant les bras des corps en armure noire qui s’efforçaient de l’encercler.

Lucius était capable de veiller sur lui-même, et Tarvitz se força à reprendre sa montée, en luttant pour ne pas chanceler en dépit de la destruction aveugle que semait autour d’elle la chanteuse de guerre. Plus haut, le seigneur commandeur des Emperor’s Children poussa un cri de provocation et avala les derniers mètres de la pyramide.

La diva s’entoura d’un châle de lumière étincelante, vers lequel Eidolon se précipita ; le voile devint opaque, semblable à une coquille blanche. Le pistolet de Tarvitz était vide, il le lâcha, pour assurer une prise à deux mains autour de son épée, et suivit son officier supérieur vers la lumière.

Les aigus assourdissants de la chanteuse de guerre emplissaient sa tête de leur chanson fatale, et s’amplifièrent encore quand il pénétra dans le champ de lumière.

Eidolon, à genoux, avait perdu son marteau. Au-dessus de lui flottait leur adversaire, dont les mains se tendirent devant elle, et elle le harcela par des vagues d’ondes suffisamment fortes pour distordre l’air.

L’armure d’Eidolon se déformait autour de lui. Son casque lui fut arraché de la tête dans une gerbe de sang, mais il vivait et résistait encore.

Tarvitz chargea en hurlant.

— Pour l’Empereur !

La cantatrice le vit et le projeta en arrière d’un simple geste nonchalant du poignet. Le casque de Tarvitz se fissura sous la force de l’impact, et pendant un instant sa perception fut tout entière emplie par l’atroce beauté de la chanson. La vue lui revint à temps pour qu’il vît Eidolon plonger en avant. La charge de Tarvitz avait offert à Eidolon un répit momentané, en attirant vers lui pendant un bref instant les harmoniques de leur ennemie.

Il n’en fallait pas plus à un guerrier des Emperor’s Children.

Les yeux d’Eidolon flamboyèrent sous l’effet de sa haine et de sa révulsion. Sa bouche s’écarta en un cri de rage, et continua de s’ouvrir davantage tandis qu’il lâchait son propre piaillement déchirant. Tarvitz roula sur le dos, lâchant son épée, et porta les mains à ses oreilles. Alors que la chanteuse de guerre avait donné à son chant fatal une beauté envoûtante, la même grâce n’existait pas dans l’attaque sonique lancée par Eidolon, une attaque braillarde, au volume assourdissant.

Le bruit frappa la chanteuse de guerre de plein fouet, et son charme fut soudainement rompu. Elle ouvrit la bouche pour entonner un nouveau récital de mort, que le hurlement d’Eidolon transforma en un hymne funèbre.

Des notes de deuil et de chagrin se superposèrent à sa voix et produisirent une complainte lugubre. La chanteuse de guerre tomba à genoux. Eidolon se pencha, ramassa l’épée lourde de Tarvitz, en ayant lui-même cessé de hurler. La femme frémissait de douleur ; des enroulements de lumière battaient l’air autour d’elle. Elle avait perdu le contrôle de son chant.

Eidolon avança en luttant encore contre la lumière et le bruit. L’épée à deux mains frappa, et dans un trait d’argent, détacha de ses épaules la tête de la chanteuse de guerre.

Celle-ci se tut enfin.

Tarvitz s’était accroché puis hissé au sommet dévasté de la pyramide et regarda Eidolon lever l’épée en signe de victoire, en essayant toujours de comprendre ce à quoi il avait assisté.

Les euphonies monstrueuses de la chanteuse de guerre résonnaient toujours dans sa tête, mais il tâcha de les oublier et dévisagea fixement le seigneur commandeur.

Eidolon vint laisser tomber l’épée à côté de lui.

— C’est une bonne lame, dit-il. Merci pour votre intervention.

— Comment… ? fut tout ce que Tarvitz parvint à prononcer, son ouïe toujours accablée par le cri ravageur qu’avait poussé Eidolon.

— La force de ma volonté. La simple force de ma volonté. La magie de cette traînée ne pouvait pas la sauver d’une paire de guerriers comme nous, n’est-ce pas ?

— Je suppose que non, dit Tarvitz en acceptant la main d’Eidolon qui l’aida à se relever. Un silence irréel régnait soudain sur le dôme. Au trépas de la chanteuse de guerre, les Isstvaniens qui vivaient encore s’étaient effondrés au sol là où ils se trouvaient. Beaucoup pleuraient ou se balançaient d’avant en arrière, comme des enfants à la perte d’un parent.

— Je ne comprends pas, reprit-il alors que les guerriers de la Death Guard sécurisaient le dôme.

— Vous n’avez pas besoin de comprendre, Tarvitz, le rabroua Eidolon. Nous avons gagné, et tout c’est ce qui importe.

— Mais ce que vous avez fait…

— Je n’ai fait que tuer nos ennemis, le coupa Eidolon. Est-ce bien compris ?

— Compris, accepta Tarvitz, même s’il ne comprenait pas plus cette capacité dont avait fait preuve Eidolon que le processus des voyages dans le Warp.

— Tuez tous les survivants, puis faites sauter cet endroit, ordonna le seigneur commandeur avant de se retourner pour descendre de la pyramide détruite, vers ses hommes qui l’acclamaient.

Tarvitz ramassa ses armes et contempla en dessous de lui le tableau de leur victoire. Les Astartes se regroupaient, et il redescendit vers l’endroit où il avait laissé Garro.

Le capitaine de la Death Guard était assis, adossé contre le côté d’un des plateaux de la pyramide. Sa poitrine se soulevait bruyamment sous l’effort de devoir respirer. Il lui avait fallu un suprême effort de ténacité pour ne pas autoriser les injections de son armure à le plonger dans l’inconscience.

— Tarvitz, vous êtes vivant, dit-il en le voyant descendre les dernières marches.

— À peu près. Plus en tout cas qu’on ne peut le dire pour vous.

— Ça ? plaisanta Garro. J’ai connu pire. Retenez bien ce que je vais vous dire : avant que vous ne vous en doutiez, je serai debout et je vous apprendrai quelques nouvelles bottes dans les cages d’entraînement.

Malgré l’étrangeté de cette bataille, et les vies qui avaient été perdues, Tarvitz sourit.

— Je suis heureux de vous revoir, Nathaniel, dit-il en se penchant, et il serra la main que Garro lui offrait. Cela faisait trop longtemps que nous n’avions pas combattu ensemble.

— C’est vrai, mon frère d’honneur, acquiesça Garro, mais j’ai le sentiment que nous aurons souvent l’occasion de nous battre côte à côte avant que cette campagne ne soit terminée.

— Pas si vous continuez à vous faire blesser de la sorte. Il vous faut un apothicaire.

— Laissez tomber. D’autres souffrent plus sérieusement et ont besoin de se faire scier les os avant moi.

— Vous n’avez toujours pas appris à accepter d’être blessé, n’est-ce pas ? se moqua Tarvitz.

— Non, en effet, reconnut Garro. Nous autres de la Death Guard, nous ne pouvons pas nous y résoudre.

— Comment voulez-vous que je le sache, dit l’Emperor’s Children en appelant du geste un apothicaire de sa légion, malgré les protestations de Garro. Vous êtes trop barbares pour que je réussisse à penser comme vous.

— Et vous, vous êtes une bande de fanfarons maniérés, plus préoccupés de soigner votre aspect que de faire votre devoir.

Garro avait ainsi conclu les échanges traditionnels d’insultes dont ils avaient coutume de se saluer. Tous deux avaient traversé trop d’épreuves ensemble durant leur longue amitié, et sauvé la vie de l’autre trop de fois pour accorder de l’importance aux divergences entre leurs légions.

Du pouce, Garro montra la direction du sommet.

— Vous l’avez tuée ?

— Non, lui répondit Tarvitz. Pas moi. Le seigneur commandeur Eidolon.

— Eidolon, répéta Garro, songeur. Je ne l’ai jamais beaucoup apprécié. Mais s’il a réussi à la vaincre, j’imagine qu’il doit avoir appris un ou deux nouveaux tours depuis la dernière fois que je l’ai vu.

— C’est aussi ce que je pense, dit Tarvitz.

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