Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Chapitre Dix
Apothecarion
Prières
Confession
Ayant quitté son armure, et revêtu de robes chirurgicales ensanglantées, Vaddon était plus proche du désespoir qu’il ne l’avait jamais été durant sa longue expérience d’apothicaire des Sons of Horus. Le Maître de Guerre gisait devant lui sur sa table d’opération, la chair exposée à ses bistouris et aux sondes des machines médicales. Un masque l’alimentait en oxygène, et des perfusions salines tentaient de ramener à la normale sa pression artérielle. Des serviteurs médicaux amenaient de nouvelles poches de sang pour des transfusions immédiates. Le bloc tout entier était pris d’une frénésie d’activité.
— Nous sommes en train de le perdre ! cria l’apothicaire Logaan, qui surveillait les moniteurs. Sa pression chute rapidement et la fréquence cardiaque s’accélère, il va nous faire un arrêt !
Vaddon jura.
— Amenez plus de sérum de Larraman, son sang ne veut pas coaguler. Et préparez une autre voie par cathéter.
Un narthecium chirurgical multiple descendit du plafond et ses membres cliquetants obéirent aux ordres criés par Vaddon. De nouvelles cellules de Larraman furent injectées directement dans l’épaule d’Horus et l’hémorragie ralentit, mais Vaddon constata qu’elle ne s’était toujours pas entièrement arrêtée. D’épaisses aiguilles s’enfoncèrent dans les bras du Maître de Guerre. Leur réserve de sang suroxygéné diminuait plus vite qu’il ne l’eût cru possible.
— Stabilisation, souffla Logaan. Ralentissement du rythme cardiaque et remontée de la pression artérielle.
— Bien, se félicita Vaddon. Nous allons pouvoir respirer un peu.
— Il ne supportera pas ce traitement très longtemps, jugea Logaan. Nous arrivons à court d’options dans ce que nous pouvons faire pour lui.
— Je ne veux pas entendre ça dans mon bloc, le reprit sèchement Vaddon. Nous n’allons pas le perdre.
La poitrine du Maître de Guerre se soulevait lentement ; il s’accrochait à la vie, par courtes inspirations hyperventilées. Le sang continuait de couler de sa blessure à l’épaule.
Des deux blessures que le Maître de Guerre avait reçues, elle paraissait pourtant la moins sévère, mais Vaddon l’avait identifiée comme celle qui était en train de le tuer. La lésion qui lui avait percé le thorax était pratiquement guérie, les ultrasonographies ayant révélé que son poumon s’était isolé du reste de son système respiratoire, le temps de se remettre de lui-même. Le Maître de Guerre vivait pour le moment sur ses poumons secondaires.
Les membres du Mournival attendaient comme des pères inquiets, tandis que les apothicaires travaillaient plus dur qu’ils n’avaient jamais œuvré. Vaddon ne s’était pas attendu à avoir un jour le Maître de Guerre pour patient. L’organisme du primarque surpassait celui d’un Astartes comme celui-ci dépassait celui d’un homme ordinaire, et Vaddon n’évoluait pas sur son terrain habituel. Seul l’Empereur aurait eu le savoir nécessaire pour plonger les mains en toute confiance dans le corps d’un de ses fils, et la portée de ce qu’il accomplissait ne lui échappait en rien.
Un voyant vert s’alluma sur la machine à nartheciums et il sortit la plaque de données de son port d’insertion dans la surface d’acier. Des nombres et du texte y défilèrent, et bien que l’essentiel n’eût aucun sens pour lui, ses moyens lui revinrent quand il eût assimilé ce qu’il pouvait comprendre.
Voyant que l’état du Maître de Guerre était stable, il fit le tour de la table d’opération et rejoignit le Mournival, à qui il aurait aimé porter de meilleures nouvelles.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Abaddon. Pourquoi est-il toujours allongé ?
— Honnêtement, capitaine, je n’en sais rien.
— Comment ça, « vous n’en savez rien » ? hurla Abaddon, en agrippant Vaddon et en le plaquant contre le mur de la salle. Des plateaux argentés répandirent leurs scalpels, leurs scies et leurs forceps sur le sol carrelé. Pourquoi vous n’en savez rien ?
Loken et Aximand attrapèrent le premier capitaine par les bras alors que Vaddon sentait la force considérable d’Abaddon peser sur son cou.
— Ezekyle, lâche-le ! criait Loken. Ça ne va pas l’aider !
— Tu n’as pas intérêt à le laisser mourir ! grogna Abaddon, et Vaddon fut surpris de lire une terrible angoisse dans les yeux du capitaine. C’est le Maître de Guerre !
— Vous croyez que je ne le sais pas ? parvint à lâcher l’apothicaire quand les autres eurent fait lâcher prise à Abaddon autour de sa gorge. Il glissa le long du mur, sentant déjà gonfler la tuméfaction de son cou.
— Que l’Empereur te maudisse si tu le laisses mourir, maugréa Abaddon en arpentant le bloc d’un pas de prédateur. S’il meurt, c’est moi qui te tuerais.
Aximand éloigna le premier capitaine, en le maîtrisant par ses paroles apaisantes tandis que Loken et Torgaddon aidaient l’apothicaire à se relever.
— C’est un fou, s’emporta Vaddon. Faites-le tout de suite sortir d’ici !
— Il n’est pas lui-même, frère apothicaire, expliqua Loken. Nous sommes tous à cran.
— Gardez-le à l’écart de mon équipe, capitaine, l’avertit Vaddon. Il ne se contrôle pas, et cela le rend dangereux.
— Nous allons le surveiller, promit Torgaddon, mais qu’est-ce que vous pouvez nous dire ? Est-ce qu’il va survivre ?
Vaddon prit un instant pour retrouver sa contenance avant de lui répondre et ramassa sa plaque de données.
— Comme je vous l’ai déjà dit, je n’en sais rien. Nous sommes comme des enfants qui essaieraient de réparer un engin logique tombé de l’orbite. Nous ne comprenons pas une fraction de ce dont son corps est capable. Je n’arrive pas même à me figurer quel genre de dommages a pu causer ceci.
— Qu’est-ce qui lui arrive ? lui fit préciser Loken.
— Sa blessure à l’épaule refuse de se refermer. Son sang se vide et nous ne pouvons pas l’arrêter. Nous avons trouvé dans la plaie un résidu génétique dégradé qui laisserait penser à une sorte de poison, mais je ne peux en être sûr.
— Est-ce que ça pourrait être une infection virale ou bactériologique ? proposa Torgaddon. L’eau de cette lune était gorgée d’agents contaminants. Je le sais, j’ai dû en avaler un seau entier.
— Non, rejeta Vaddon. À tout point de vue, le corps du Maître de Guerre est immunisé contre ce genre d’infection.
— Qu’est-ce que ça pourrait être ?
— Je ne fais qu’émettre une hypothèse, mais ce poison en particulier semble induire une forme d’hypoxie anémique. Une fois passé dans le flux sanguin, il est absorbé de façon exponentielle par ses cellules rouges à la place de l’oxygène. À cause de son métabolisme accéléré, la toxine s’est diffusée de façon très efficace dans le corps du commandant, en endommageant au passage les cellules de ses tissus, lesquelles ne peuvent plus utiliser pleinement le peu d’oxygène qui leur parvient.
— Mais d’où cela a-t-il pu venir ? s’interloqua Loken. Vous avez dit vous-même que le corps du commandant était immunisé à l’infection.
— Et c’est le cas, mais cette toxine ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà pu voir… Comme si elle avait été conçue spécifiquement pour le tuer ; elle comporte le camouflage génétique exact qui lui permet d’échapper à ses défenses immunitaires améliorées et de causer le maximum de dommages. C’est une tueuse de primarques pure et simple.
— Alors comment peut-on l’arrêter ?
— Ça n’est pas un ennemi que l’on peut vaincre à coups de bolter et d’épée, capitaine Loken. C’est un poison. Si je connaissais la source de l’empoisonnement, nous pourrions peut-être y faire quelque chose.
— Si nous vous trouvons l’arme qui l’a blessé, cela pourrait vous aider ? formula Loken.
Voyant dans les yeux du capitaine le besoin extrême de se raccrocher à un espoir, Vaddon acquiesça.
— Peut-être. D’après la forme de la blessure, cela ressemble à un coup d’épée porté de la pointe. Si vous parvenez à retrouver cette lame, nous pourrons peut-être tenter quelque chose pour lui.
— Je vais vous la trouver, jura Loken, en se retournant pour regagner la porte du bloc.
— Tu y retournes ? demanda Torgaddon en courant pour le rattraper.
— Oui, et n’essaie pas de m’en empêcher, le prévint-il.
— T’en empêcher ? Arrête de me faire ton mélodrame, Garvi. Je viens avec toi.
La récupération d’un Titan suite à une action de combat impliquait un processus long et ardu, jalonné de difficultés d’ordre technique, logistique et manuel. Des flottes entières de navettes descendirent d’orbites, amenant avec elles d’immenses grues et d’énormes machines d’excavation et de chargement. Les vaisseaux qui avaient déposé les Titans devaient être extraits de leurs cratères d’impact ; une armée de serviteurs était alors nécessaire pour faciliter la manœuvre.
Titus Cassar était épuisé. Il avait passé l’essentiel de cette journée à apprêter le Titan pour sa récupération, et tout était en ordre pour leur retour vers la flotte. Il n’y avait plus rien à faire avant ce rapatriement, excepté attendre, et cela était devenu le plus dur pour tous les hommes laissés en arrière sur la lune de Davin.
Le temps passé à attendre donnait le temps de penser. Et l’esprit humain, ayant le temps de penser, pouvait faire surgir toutes sortes de choses des profondeurs de son imagination. Titus n’arrivait toujours pas à croire qu’Horus fût tombé. Un être investi d’une telle puissance, semblable à celle d’un Titan, n’était pas censé tomber à la bataille. Il était invincible. Il était le fils d’un dieu.
Dans l’ombre du Dies Irae , il ressortit son livret du Lectio Divinitatus, et une fois certain qu’il était seul, se remit à lire les mots qui s’y trouvaient. Les lignes mal imprimées lui apportèrent le réconfort, tournèrent son esprit vers la gloire du divin Empereur de l’Humanité.
— Ô Empereur, toi qui es le seigneur et le dieu au-dessus de nous tous, entends-moi en cette heure de nécessité. Le toucher froid de la mort menace ton serviteur et je t’implore de tourner vers moi ton regard bienveillant.
Tout en lisant, il tira un pendentif de sous sa veste d’uniforme. C’était une médaille délicatement sertie d’or et d’argent qu’il avait demandé à un serviteur-armurier de façonner pour lui. Le I majuscule en argent, avec l’étoile d’or en son centre, représentait l’espoir et la promesse d’un futur meilleur.
Il la tint serrée contre sa poitrine et continua de réciter les paroles du Lectio Divinitatus, en sentant une chaleur familière se diffuser en lui à mesure qu’il les répétait.
Titus perçut une seconde trop tard la présence d’autres personnes derrière lui et se tourna pour voir arriver Jonah Aruken accompagné d’un groupe de l’équipage du Titan.
Comme lui, ils étaient sales et fatigués après le combat contre les monstres qui habitaient cet endroit, mais à la différence de lui, ils n’avaient pas la foi.
D’un geste coupable, il referma son pamphlet et attendit l’inévitable pique qu’allait lui décocher Jonah Aruken. Mais personne ne lui dit rien. À y regarder plus attentivement, il crut discerner sur les visages de ces hommes les signes d’une tristesse générale et d’un besoin de réconfort.
— Titus, dit Jonah. Nous… euh… Enfin… Tu as entendu, pour le Maître de Guerre… Nous nous demandions si…
Titus les accueillit d’un sourire et comprit pourquoi ils étaient venus le chercher.
Il rouvrit son livret.
— Nous allons prier, mes frères.
Le pont médical était un milieu étrange, stérile, fait de murs carrelés et d’armoires d’acier brossé ; un dédale de pièces vitrées sans âme et de laboratoires. Petronella s’y était complètement perdue, désorientée par cette convocation hâtive qui l’avait ramenée de la surface de la lune sur le Vengeful Spirit .
Ayant quitté la baie d’embarquement ensanglantée, elle avait retrouvé les niveaux supérieurs du croiseur, plongés dans une agitation indescriptible par la nouvelle de la mort du Maître de Guerre qui s’était répandue de vaisseau en vaisseau à la vitesse alarmante d’une épidémie.
Maloghurst le Retors avait émis un communiqué dans toute la flotte pour démentir le décès du Maître de Guerre, mais l’hystérie et la paranoïa avaient une sérieuse longueur d’avance. Des émeutes avaient éclaté à bord de plusieurs vaisseaux où des prophètes de malheur et des démagogues étaient spontanément apparus pour clamer que la fin des temps était sur eux. Les unités de l’Armée Impériale avaient impitoyablement réprimé de tels comportements, mais de nouveaux troubles surgissaient plus vite qu’elles ne pouvaient les contenir.
À peine quelques heures s’étaient écoulées depuis que le Maître de Guerre était tombé, mais privée de lui, la 63e flotte expéditionnaire commençait déjà à se disloquer.
Maggard suivait Petronella, ses coupures suturées et recouvertes de peau synthétique par un apothicaire de la légion durant le trajet de retour vers le vaisseau-amiral. Sa peau noire conservait une certaine pâleur maladive et son armure était éraflée, mais il était en vie et resplendissait de son prestige. Maggard n’était qu’un domestique, mais il l’avait impressionnée et elle était désormais résolue à lui accorder le respect que méritait son talent.
Un guerrier Astartes coiffé de son casque, qui la menait dans le labyrinthe confus de ce pont médical, lui indiqua finalement d’emprunter une porte blanche à l’apparence quelconque, marquée d’un bâton ailé qu’entourait une paire de serpents en spirale.
Maggard alla l’ouvrir pour elle et elle pénétra dans un bloc opératoire rutilant, aux murs circulaires couverts de carreaux d’émail vert jusqu’à hauteur de hanche. Des consoles argentées et des pompes sifflantes entouraient le Maître de Guerre, qui reposait allongé sur la table d’opération, un enchevêtrement de tubes et de câbles reliés à sa chair. Un tabouret de métal avait été laissé à proximité.
Des serviteurs médicaux se fondaient dans la circonférence de la salle, guettant depuis le renfoncement de leurs niches. Un dispositif gargouillant qui restait suspendu au-dessus du Maître de Guerre l’alimentait en sang et autres fluides.
Ses yeux se brouillèrent de voir le Maître de Guerre en si mauvaise condition, et les larmes finirent par couler devant cette violation de l’ordre naturel des choses. Un Astartes en robe chirurgicale à capuchon vint l’approcher.
— Mademoiselle Vivar, je suis l’Apothicaire Vaddon.
Elle s’essuya les joues, consciente de ce à quoi elle devait ressembler, dans cette robe déchirée, raidie par la boue, le contour des yeux foncé par le maquillage étalé. Elle faillit tendre le bras comme pour un baisemain, mais réalisa son ineptie et hocha simplement la tête.
— Petronella Vivar, parvint-elle à dire. Je suis la documentaliste du Maître de Guerre.
— Je le sais. Il vous a spécifiquement demandée.
Elle sentit un espoir soudain lui gonfler le torse.
— Il est éveillé ?
Vaddon acquiesça.
— Si cela ne dépendait que de moi, vous ne seriez pas là, mais jamais je n’aurai rejeté un ordre du commandant, et il désirait vous parler.
— Comment va-t-il ? L’apothicaire secoua la tête.
— Sa lucidité lui revient et disparaît, ne vous attendez pas à obtenir beaucoup de lui. Si je devais décider qu’il était temps pour vous de partir, vous obéiriez. Est-ce bien compris ?
— Oui, dit-elle, mais s’il vous plaît, puis-je lui parler maintenant ?
Vaddon parut rechigner à la laisser approcher du Maître de Guerre. Il s’écarta et la laissa passer. Le remerciant de la tête, elle se dirigea d’un pas hésitant vers la table d’opération, impatiente de voir le Maître de Guerre, mais inquiète de ce qu’elle pouvait trouver.
À sa vue, Petronella porta vivement la main à sa bouche pour étouffer un hoquet involontaire. Les joues du Maître de Guerre étaient creusées, ses yeux ternes et apathiques. La peau de son crâne était devenue grise et paraissait ridée, et ses lèvres avaient le bleu de celles d’un noyé.
— Ai-je vraiment l’air si horrible ? demanda Horus, d’une voix râpeuse et lointaine.
— N-non, bégaya-t-elle. Non, pas du tout, vous…
— Ne me mentez pas, mademoiselle Vivar. Si vous devez entendre mes adieux, il ne peut y avoir de mensonge entre nous.
— Vos adieux ? Non ! Je refuse de vous écouter. Vous devez vivre.
— J’aimerais très sincèrement, croyez-moi, articula-t-il péniblement, mais Vaddon me dit que les chances sont faibles, et je n’ai pas l’intention de quitter cette vie sans y laisser un héritage convenable : une archive qui dira toutes les choses qu’il me reste à dire avant ma fin.
— Monseigneur, vos seuls faits constituent un héritage éternel. Par pitié, ne me demandez pas cela.
Horus toussa une écume de sang qui lui coula sur la poitrine, et rassembla ses forces avant de parler à nouveau. Sa voix avait retrouvé un peu des accents forts et vigoureux qu’elle lui avait connus.
— Vous m’aviez dit que votre vocation était de m’immortaliser, de consigner la gloire d’Horus pour les générations futures.
— C’est vrai, gémit-elle dans un sanglot.
— Alors faites cette dernière chose pour moi, mademoiselle Vivar.
Elle déglutit difficilement, puis alla pêcher la plaque de données et la mnémoplume dans son petit sac, avant de s’asseoir sur le haut tabouret à côté de lui.
— Très bien, dit-elle enfin. Commençons par le début.
— C’était trop, amorça Horus. J’avais promis à mon père de ne pas commettre d’erreurs. Et voilà où nous en sommes.
— Quelles erreurs ? demanda Petronella, bien qu’elle suspectât ce que le Maître de Guerre voulait dire par là.
— Temba. Lui confier le gouvernorat de Davin, dit Horus. Il m’avait supplié de ne pas le laisser derrière nous, en clamant que c’en était trop pour lui. J’aurais dû l’écouter, mais il me tardait de repartir vers de nouvelles conquêtes.
— Vous n’avez pas à porter la faute de la faiblesse de Temba, monseigneur.
— Vous êtes aimable de me dire cela, mademoiselle Vivar, mais c’est moi qui l’ai nommé. Toute la responsabilité me revient. Par le Trône ! Guilliman va rire quand il entendra la nouvelle ; lui et le Lion. Ils diront que je n’étais pas digne d’être le Maître de Guerre si je ne parvenais pas à lire le cœur des hommes.
— Jamais ils n’oseront ! s’emporta Petronella.
— Oh, si, jeune fille, croyez-moi. Nous sommes frères. Comme tous les frères, nous nous chamaillons et nous cherchons à nous surpasser les uns les autres.
Petronella ne trouva rien à rétorquer ; l’idée des primarques surhumains se chamaillant la dépassait.
— Ils sont jaloux, tous autant qu’ils sont, continua Horus. Quand l’Empereur m’a nommé Maître de Guerre, c’est tout ce qu’ils ont trouvé pour m’en féliciter. Particulièrement Angron ; il est d’un caractère sauvage, et encore maintenant il m’est difficile de me le concilier. Guilliman ne vaut guère mieux. Il pense que c’aurait dû être lui, je le sais.
— Ils vous jalousent ? se fit répéter Petronella, qui ne parvenait pas à croire ce que le Maître de Guerre lui révélait. La mnémoplume inscrivait sur la plaque le fil de ses pensées.
— Oh oui, confirma Horus, amer. Seuls quelques-uns de mes frères ont eu la bonté de s’incliner devant moi sans arrière-pensée. Lorgar, Mortarion, Sanguinius, Fulgrim et Dorn ; eux étaient de vrais frères. Je me rappelle avoir regardé l’oiseau d’assaut de l’Empereur quitter Ullanor en pleurant de le voir partir, mais plus que tout, je me souviens des poignards que j’ai sentis se planter dans mon dos. J’entendais leurs pensées aussi distinctement que s’ils les avaient énoncées à voix haute : pourquoi moi, Horus, aurais-je dû être choisi comme Maître de Guerre, quand d’autres en auraient été plus dignes ?
— Vous avez été choisi parce que vous en étiez le plus digne, monseigneur, lui assura Petronella.
— Non, déclara Horus. Ce n’est pas vrai. J’étais seulement celui qui incarnait le mieux la réponse aux besoins de l’Empereur à cette époque. Vous savez, j’ai combattu au côté de lui pendant les trente premières années de la Grande Croisade, et moi seul ai perçu tout le poids de son ambition de régner sur la galaxie. Il m’a transmis cette vision, et je la portais dans mon cœur pendant que nous forgions notre chemin parmi les étoiles. Nous étions lancés dans une grande aventure ; les uns après les autres, les systèmes revenaient dans le giron du maître de l’Humanité. Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était que de vivre en ces temps, mademoiselle Vivar.
— C’était extraordinaire, à vous entendre.
— Oui, c’était extraordinaire, attesta Horus. Mais cela ne pouvait pas durer. Bientôt, nous avons été attirés vers d’autres mondes, où nous avons retrouvé mes frères primarques. Nous avions été dispersés dans la galaxie peu de temps après notre naissance, et un par un, l’Empereur nous a tous retrouvés.
— Cela devait être étrange pour vous de retrouver des frères que vous n’aviez jamais connus.
— Pas aussi étrange que vous pourriez le penser. Dès que je rencontrais chacun d’eux, je ressentais une parenté immédiate avec lui, un lien que ni le temps ni la distance n’avaient brisé. Je ne peux pas nier que certains furent plus difficiles à aimer que d’autres ; si vous rencontriez Night Haunter, vous comprendriez pourquoi. Il est d’un naturel sombre et renfermé, mais il sait se rendre très utile si vous souhaitez qu’un empire extraterrestre salisse son pantalon avant que vous n’attaquiez.
Notez qu’Angron ne vaut guère mieux ; il est d’un tempérament comme vous n’en avez jamais vu. Si vous croyez avoir déjà vu quelqu’un en colère, je vous dis que ça n’est rien si vous n’avez pas vu Angron perdre son calme. Et vous feriez mieux de ne pas me lancer sur le Lion.
— Le primarque de la 1re légion, c’est bien ça ?
— En effet, répondit Horus, et il n’aime rien tant que le rappeler à tout le monde. Je le voyais dans ses yeux ; il pensait qu’il aurait dû être Maître de Guerre, parce que sa légion était la première. Vous saviez qu’il a grandi en vivant dans les bois comme un animal, ou à peine mieux qu’un sauvage ? Je vous le demande, est-ce le genre d’homme que vous voudriez comme Maître de Guerre ? Non, sûrement pas, dit Horus, répondant à sa propre question.
— Vous, qui auriez-vous choisi pour être Maître de Guerre, si ce n’avait pas été vous ? lui demanda Petronella.
Horus sembla momentanément perturbé par sa question, mais répondit vite :
— Sanguinius. C’aurait dû être lui. Il a en lui la vision et la force nécessaires pour nous mener à la victoire, et la sagesse pour régner quand la victoire sera à nous. Malgré son calme et son air réservé, lui seul possède l’âme de l’Empereur dans son sang. Chacun de nous porte en lui une part de notre père, que ce soit sa soif de combattre, son talent psychique ou sa détermination. Sanguinius a tout pour lui. C’aurait dû être Sanguinius.
— Et quelle part de l’Empereur portez-vous en vous, monseigneur ?
— Moi ? Son ambition de régner. Tant que la conquête de la galaxie nous attendait, cela suffisait, mais nous approchons de la fin. Il existe un proverbe kretois qui dit que la paix se trouve toujours « là-bas », mais ça n’est plus vrai : la paix est à notre portée. Notre tâche est presque achevée. Et il ne reste rien à l’homme d’ambition quand tout est accompli.
— Vous êtes le bras droit de l’Empereur, monseigneur, objecta Petronella. Son fils favori.
— Plus maintenant, dit tristement Horus. Les fonctionnaires et les administrateurs mesquins m’ont supplanté. Le grand Conseil de Guerre n’existe plus, et je reçois désormais mes ordres du Conseil de Terra. Autrefois tout l’Imperium était orienté vers la conquête, mais nous sommes maintenant appesantis par les aexactors, les scribes et les scribouillards qui exigent de savoir ce que coûte chaque chose. L’Imperium change, et je ne suis pas sûr de savoir comment changer avec lui.
— L’Imperium change ? De quelle manière ?
— La bureaucratie et le fonctionnarisme ont pris le dessus, mademoiselle Vivar. La paperasse, les administrateurs et les clercs remplacent les héros de notre âge, et à moins que nous ne changions de façon de faire, notre grandeur en tant qu’empire ne sera bientôt plus qu’une note en bas de page des livres d’histoire. Tout ce que j’ai bâti ne laissera que le souvenir d’une gloire lointaine, perdue dans les brumes du temps comme les civilisations de l’ancienne Terra, dont nous ne nous souvenons que pour une certaine nostalgie de leur noble passé.
— Mais la Grande Croisade n’était qu’un premier pas, afin de fonder un Imperium, et que l’Humanité règne sur la galaxie. Dans une telle galaxie, nous aurons besoin d’administrateurs, de lois et de scribes.
— Et que deviendront les guerriers qui l’auront conquise pour vous ? maugréa Horus. Qu’adviendra-t-il de nous ? Deviendrons-nous des geôliers et des gardiens de la paix ? Nous avons été créés pour la guerre, nous avons été créés pour tuer. C’est pour cela que nous existons, mais nous sommes devenus bien plus que cela. Je suis devenu bien plus que cela.
— Le progrès est difficile, monseigneur, et tous doivent toujours s’adapter aux changements des temps, avança Petronella, que ce changement d’humeur chez le Maître de Guerre mettait mal à l’aise.
— Il n’est pas rare de confondre le changement avec le progrès, mademoiselle Vivar. Je fus engendré avec des talents prodigieux encodés dans ma chair, mais je ne m’imaginais pourtant pas devenir l’homme que je suis aujourd’hui. Je me suis forgé sur l’enclume des batailles et de la conquête. Tout ce que j’ai accompli durant les deux derniers siècles sera confié à des hommes et des femmes faibles, qui n’étaient pas là pour verser leur sang avec nous dans les recoins sombres de la galaxie. Où est la justice dans tout cela ? Des hommes inférieurs gouverneront ce que j’ai conquis, et que sera ma récompense quand les combats seront terminés ?
Petronella détourna le regard vers l’Apothicaire Vaddon, mais celui-ci, impassible, ne faisait que la regarder prendre en note les paroles d’Horus. Elle se demanda brièvement si le ressentiment d’Horus le bouleversait autant qu’elle.
Pour ébranlée qu’elle fût, son noyau d’ambition réalisa qu’elle tenait là les ingrédients de la commémoration la plus sensationnelle qu’il pouvait s’imaginer. Celle qui dissiperait une fois pour toutes le mythe de la Grande Croisade comme l’entreprise d’une fraternité unie, inscrivant son destin parmi les étoiles. Les paroles d’Horus lui avaient dépeint un tableau de mésentente et de désunion auquel personne n’avait osé songer.
Voyant son expression, Horus tendit une main tremblante et lui toucha le bras.
— Je suis désolé, mademoiselle Vivar. Mes pensées ne sont pas aussi limpides qu’elles devraient l’être.
— Au contraire, dit-elle. Je les crois plus claires qu’elles ne l’ont jamais été.
— Je perçois que vous avez été choquée. Je suis désolé si j’ai fait voler vos illusions en éclats.
— Je dois admettre avoir été… surprise par beaucoup de ce que vous avez dit, monseigneur.
— Mais vous avez apprécié, n’est-ce pas ? N’était-ce pas pour des révélations de ce genre que vous êtes venue ?
Elle tenta de le nier, mais la vue du primarque mourant la fit réfléchir, et elle hocha la tête.
— Oui, avoua-t-elle. Allez-vous tout me raconter ?
Il leva les yeux et leurs regards se rencontrèrent.
— Oui, dit-il. Absolument tout.
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