Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Sept
Le Dieu-Machine
Une faveur
Subterfuge
La sensation glacée qui serpenta dans l’esprit de Cassar était comme une vieille amie, comme un contact rassurant. La caresse métallique du Dies Irae , lorsque les interfaces corticales se branchèrent sur sa conscience, aurait terrifié la plupart des êtres vivants, mais elle était une des rares constantes qui fût encore laissée au moderati dans cette galaxie.
Elle, et le Lectio Divinitatus.
La passerelle de commandement du Titan était éclairée par les affichages fantomatiques des appareils, qui en soulignaient les arêtes de teintes vert et bleu. Le Mechanicum avait été occupé : des adeptes encapuchonnés avaient été envoyés à bord, et le pont était encombré d’équipements dont Cassar ne connaissait pas la raison d’être. L’équipage qui veillait en ce moment sur le réacteur à plasma, au centre de la machine de guerre, apprêtait le Titan depuis que le Vengeful Spirit était arrivé dans le système d’Isstvan, et d’après leurs indicateurs, les systèmes principaux du Dies Irae fonctionnaient tous mieux que jamais.
Cassar se réjouissait du moindre avantage qu’il pouvait obtenir, mais quelque part au plus profond de lui, le chagrinait l’idée que d’autres pussent toucher à son Titan. Les filaments s’enfoncèrent plus loin dans sa boîte crânienne, suscitant en lui un frémissement inattendu. Les écrans des systèmes se projetèrent derrière ses rétines, comme s’ils faisaient partie de son propre corps. La turbine centrale tournait calmement, son énergie contenue prête à se mobiliser sur son ordre.
— Les systèmes motivateurs sont un peu relâchés, énonça-t-il pour lui-même, en accentuant la pression autour des vérins massifs du torse et des jambes. Armes mises en route, munitions chargées, dit-il. Il ne faudrait pas plus d’une simple pensée pour les faire tirer.
Il en était venu à considérer la puissance et la magnificence du Dies Irae comme celles de l’Empereur personnifié. Cassar avait d’abord résisté à cette idée, après s’être moqué de l’insistance de Jonah Aruken pour prêter une âme au Titan. Mais la raison pour laquelle il avait été choisi par la sainte lui paraissait de plus en plus évidente.
Le Lectio Divinitatus était menacé, et les fidèles devaient être défendus. Quand cette idée se forma à nouveau dans son esprit, il faillit rire tout haut. Mais ce qu’il avait vu sur le pont médical n’avait fait que renforcer sa conviction d’avoir choisi la bonne voie.
Le Titan était un symbole de cette force, un avatar de la colère divine, un dieu-machine qui amènerait le jugement de l’Empereur aux pécheurs d’Isstvan.
— L’Empereur nous garde, murmura Cassar, dont la voix flottait entre les lectures chiffrées superposées à son esprit. Et Il détruit.
— Ah bon ?
Cassar fut brutalement tiré de ses pensées et les données du Titan refluèrent derrière sa conscience. Il releva les yeux, pris d’une panique soudaine, mais lâcha un soupir rassuré quand il vit que la personne penchée sur lui était le moderati Aruken.
Celui-ci pressa un interrupteur, et l’éclairage du pont revint à la vie dans un clignement général.
— Vous devriez faire attention à ceux qui vous écoutent, Titus. Plus que jamais.
— Je procédais aux vérificatifs de prébataille, dit Cassar.
— Je le sais très bien, Titus. Et si Turnet vous prend à dire de telles choses, vous êtes grillé.
— Mes pensées n’appartiennent qu’à moi, Jonah. Pas même le princeps ne peut m’en priver.
— Vous croyez vraiment ? Vous savez très bien que les préceptes du culte de l’Empereur ne sont pas les bienvenus. Ça devient trop dangereux. Nous avons eu de la chance sur le pont médical, mais tout ça nous dépasse, vous et moi.
— Nous ne pouvons plus reculer, dit Cassar. Pas après ce que nous avons vu.
— Je ne suis même pas certain de savoir ce que j’ai vu, se défendit Aruken.
— Vous plaisantez ?
— Non, insista Aruken. Je ne plaisante pas. Écoutez, je vous dis ça parce que vous êtes un homme de qualité, et que le Dies Irae en pâtira si vous n’êtes plus là. Il lui faut un bon équipage, et vous en faites partie.
— Ne changez pas de sujet, dit Cassar. Nous savons tous les deux que ce que nous avons vu sur le pont médical était un miracle. Vous devez l’accepter, pour que l’Empereur puisse pénétrer dans votre cœur.
— J’ai entendu discuter dans le hangar, dit Aruken en se penchant plus près de Titus. Turnet a posé des questions à propos de nous. Il demande jusqu’où remonte le Lectio, comme si nous faisions partie d’une conspiration. Comme s’il ne nous faisait plus confiance.
— À sa guise.
— Vous ne comprenez pas ; quand nous sommes à la bataille, nous formons une bonne équipe, et si jamais… Je ne sais pas… Si on nous jette dans une cellule, ou pire, cette équipe n’existera plus. Et il n’y a pas de meilleurs pilotes que nous pour le Dies Irae . Ne laissez pas cette histoire de sainte tout compromettre. La croisade en souffrira.
— Ma foi ne m’autorise pas à faire des compromis, Jonah.
— Voilà, il n’y a plus que ça qui compte, l’admonesta Aruken d’un ton cassant. Votre foi.
— Non, dit Titus en secouant la tête. C’est aussi votre foi, Jonah, mais vous ne le savez pas encore.
Aruken ne répondit pas et alla se laisser tomber dans son propre siège de commandes, en indiquant de la tête les affichages en face de Cassar.
— Comment va notre grande fille ?
— Bien. Le réacteur monte lentement en puissance et le ciblage réagit plus vite que depuis bien longtemps. Les adeptes du Mechanicum ont un peu bricolé ; qui sait, ils nous ont peut-être installé un klaxon.
— Vous dites cela comme si c’était une mauvaise chose. Le Mechanicum sait ce qu’il fait. Quoi qu’il en soit, aux dernières nouvelles, nous avons encore douze heures avant déploiement. Nous descendons avec la Death Guard pour une mission de soutien. Le princeps Turnet nous briefera dans quelques heures, mais cela devrait essentiellement revenir à faire du bruit en marchant et à faire chier nos adversaires dans leurs frocs. Ça vous va ?
— Ça ressemble à ce que nous connaissons.
— Même quand les balles se mettent à voler, ça ne change jamais grand-chose pour nous, dit Aruken.
— Tout ça me rappelle ce qui me rendait si fier auparavant, dit Loken, en regardant le fer de lance se rassembler dans la baie d’embarquement. Avoir rejoint le Mournival, et plus simplement, faire partie de ces offensives.
— J’en suis toujours fier, dit Torgaddon. C’est toujours ma légion. Ça, au moins, ça n’a pas changé.
Les deux capitaines, en armure complète, parés à la descente, se tenaient à la tête d’une armée d’Astartes. Plus d’un tiers de la légion était là, des milliers de combattants en ordre de bataille. Loken voyait des vétérans aux côtés de novices fraîchement appelés, des guerriers d’assaut portant réacteur dorsal et épée tronçonneuse, et des Devastators armés de bolters lourds et de canons laser.
Le sergent Lachost s’entretenait avec son escouade de transmission, s’assurait que tous avaient bien conscience de l’importance que la liaison fut maintenue avec le Vengeful Spirit une fois qu’ils seraient au sol, dans la cité Chorale.
L’apothicaire Vaddon vérifiait et revérifiait son équipement médical, le narthecium de son gantelet, le reductor qui recueillerait les glandes progénoïdes des trépassés.
Iacton Qruze, capitaine depuis si longtemps qu’il était aussi vieux qu’un Astartes pouvait espérer l’être, et comptait toujours parmi leurs rangs, faisait la leçon à certaines des plus récentes recrues au sujet des gloires passées de la légion, qu’il leur faudrait aspirer à égaler.
— Je me serai senti mieux avec le reste de ma compagnie, dit Loken, ramenant son attention vers son ami.
— Et moi avec la mienne, lui renvoya Torgaddon, mais on n’a pas toujours ce qu’on veut.
— Garvi ! l’appela une voix familière.
Loken se retourna. Nero Vipus approchait d’eux, en ayant abandonné à leurs préparatifs les vétérans de l’escouade Locasta.
— Nero, l’accueillit son capitaine. Je suis heureux de vous avoir avec nous.
Vipus posa sur l’épaulière de Loken la main bionique qui avait remplacé celle perdue sur Soixante-Trois Dix-Neuf.
— Je ne voulais pas rater ça.
— Je sais ce que vous voulez dire, lui dit Loken. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient trouvés là, rangés dans la baie du Vengeful Spirit en tant que frères prêts à livrer l’une des bonnes guerres de l’Empereur. Leur amitié remontait aux vagues souvenirs estompés qu’ils conservaient de leur période d’instruction. Il était rassurant pour Loken d’avoir à ses côtés un autre visage familier.
— Vous avez entendu les rapports d’Isstvan Extremis ? demanda Vipus, les yeux brillants.
— Certains d’entre eux.
— Il paraît que nos ennemis sont dirigés par une sorte de caste psychique. Je sens la colère monter en moi rien que d’y penser.
— Ne vous inquiétez pas, dit Torgaddon, je suis sûr que vous arriverez à tous les tuer.
Vipus montrait les dents dans un rictus d’anticipation.
— C’est reparti comme sur Davin.
— Ça n’est pas Davin, le contredit Loken. Ça n’a rien à voir avec Davin.
— Que voulez-vous dire ?
— Ça n’est pas une saleté de marais puant, pour commencer, l’aida Torgaddon.
— Ce serait un honneur pour l’escouade Locasta si vous acceptiez de partir au combat avec elle, Garvi, dit Vipus avec espoir. Il reste une place dans notre module.
— L’honneur serait partagé, répondit Loken alors qu’une pensée lui vint l’esprit. Vous pouvez compter sur moi.
Il salua ses compagnons de la tête et partit traverser l’agitation vers la figure solitaire d’Iacton Qruze. Le « Mal Entendu » observait les préparatifs de la guerre sans pouvoir déguiser son envie d’y participer, et Loken se sentit pris d’un élan de sympathie pour le vénérable guerrier. Qruze était l’incarnation même du peu que savaient les apothicaires des légions sur la physiologie des Astartes. La peau de son visage était aussi noueuse et plissée que l’écorce d’un vieux chêne, mais son corps avait gardé la force du loup, endurci par des années de combat, sans que l’âge ne l’eût encore rendu las.
La constitution d’un Astartes le rendait immortel ; en vérité, seule la mort mettait fin au devoir, et à cette idée, Loken fut parcouru d’une émotion trouble.
— Loken, le salua Qruze quand il le vit approcher.
— Vous ne venez pas admirer les beautés du fort-sirène avec nous ? fit mine de s’étonner Loken.
— Hélas, non, dit Qruze. Je dois rester ici et attendre mes ordres. Je n’ai même pas encore reçu d’affectation dans le déploiement de la force de pacification.
— Si le Maître de Guerre n’a pas encore de projets pour vous, Iacton, pourriez-vous faire quelque chose pour moi ? demanda Loken. À condition que vous acceptiez, bien sûr.
Les yeux de Qruze se plissèrent.
— De quel genre de service s’agirait-il ?
— Rien de trop ardu, je vous le promets.
— Demandez toujours.
— Vous avez peut-être entendu parler de certains commémorateurs présents à bord : Mersadie Oliton, Euphrati Keeler, ainsi que Kyril Sindermann.
— Oui, je les connais, lui confirma Qruze. Et qu’y a-t-il ?
— Ce sont… Des amis à moi, et je considérerai comme une faveur que vous acceptiez de les chercher. Trouvez-les et assurez-vous qu’ils vont bien.
— Pourquoi ces mortels vous importent-ils tellement ?
— Ils m’aident à demeurer honnête, sourit Loken. Et à me rappeler de tout ce que nous devons être en tant qu’Astartes.
— Je peux le comprendre, rétorqua Qruze. La légion change, mon garçon. Je sais que vous m’avez déjà entendu vous ennuyer avec ça, mais je sens dans mes tripes que quelque chose d’important se profile derrière l’horizon, et que nous ne pouvons pas encore le voir. Si ces gens nous aident à rester intègres, cette raison me suffit amplement. Considérez que j’accepte.
— Merci, Iacton. Cela signifie beaucoup pour moi.
— Ce n’est rien du tout, mon garçon, lui assura Qruze avec un sourire en coin. Maintenant, fichez-moi le camp, et tuez pour les vivants.
— C’est promis, dit Loken, en serrant le poignet de Qruze d’une poigne de guerrier.
— Unités du fer de lance, à vos positions, appela la voix retentissante de l’officier de pont.
— Faites bonne chasse quand vous serez arrivé au fort-sirène ! ajouta Qruze. Lupercal !
— Lupercal ! reprit Loken.
Tandis qu’il courait vers le module d’atterrissage de l’escouade Locasta, il lui parut presque que les événements de Davin étaient oubliés, et qu’il n’était plus qu’un guerrier, livrant une croisade qu’il leur fallait gagner, contre un ennemi qui méritait de mourir.
Il avait fallu une offensive pour le faire se sentir à nouveau un Son of Horus.
— À la victoire ! cria Lucius.
Les Emperor’s Children tenaient leur accomplissement dans l’art du combat pour une certitude, au point qu’il était de coutume de fêter la victoire avant même que celle-ci ne fût obtenue. Tarvitz n’était pas surpris que les bans fussent conduits par Lucius ; de nombreux officiers supérieurs étaient présents lors des célébrations, et celui-ci avait à cœur de se faire remarquer. Les Astartes assis à la table se joignirent à son toast et leurs vivats se répercutèrent sur les parois d’albâtre de la salle de banquet. Des bannières capturées, des armes consacrées, jadis portées par les élus de Fulgrim, et des tapisseries de héros écrasant l’ennemi extraterrestre étaient suspendues aux murs, glorieux souvenirs des triomphes passés.
Le primarque n’était pas présent, il revenait donc à Eidolon de présider le festin, et d’exhorter ses hommes à célébrer la victoire qui s’annonçait. Lucius se montrait tout aussi volubile, et encourageait ses compagnons à lever leurs calices d’or emplis de bon vin.
Tarvitz reposa le sien et sortit de table.
— Vous nous quittez déjà, Tarvitz ? le houspilla Eidolon.
— Restez ! enchaîna Lucius. Les réjouissances commencent à peine !
— Je suis sûr que vous célébrerez notre victoire largement assez pour nous deux, Lucius, s’excusa Tarvitz. Je dois m’occuper de certaines affaires avant que nous ne soyons déployés.
— Allons ! s’exclama Lucius. Vous devez impérativement rester avec nous pour nous régaler de vos souvenirs de guerre. Racontez comment je vous ai aidé à vaincre les arachnides sur Meurtre.
Les guerriers l’ovationnèrent et réclamèrent que Tarvitz leur racontât l’histoire une nouvelle fois. Il leva les deux mains pour mettre fin à leur insistance.
— Pourquoi ne leur racontez-vous pas vous-même, Lucius ? demanda Tarvitz. Je ne pense pas que je réussirai à exagérer suffisamment votre participation.
— C’est vrai, sourit Lucius. Très bien, je vais m’en occuper moi-même.
— Seigneur commandeur, dit Tarvitz en s’inclinant vers Eidolon, puis il se tourna pour aller traverser les portes dorées de la salle. Faire appel à la vanité de Lucius était le plus sûr moyen de détourner son attention. Toute la camaraderie de cette célébration allait lui manquer, mais d’autres sujets occupaient son esprit.
Il referma les deux battants derrière lui. Lucius commençait à relater leur expédition fatidique sur Meurtre, dont les débuts horrifiants étaient néanmoins devenus un grand triomphe, largement grâce à lui, s’il fallait se fier à tous les récits qu’il en avait déjà faits.
La somptueuse voie processionnelle du cœur de l’Andronius était calme, malgré le bourdonnement du vaisseau, d’une constance rassurante. Le croiseur, comme beaucoup dans la flotte des Emperor’s Children, évoquait quelque ancien palais de Terra, reflétant le désir de la légion d’insuffler en toute chose une splendeur royale.
Tarvitz remonta le vaisseau, en traversant des lieux majestueux devant lesquels les constructeurs des chantiers navals de Jupiter auraient pleuré d’admiration, pour finalement atteindre le hall des rites, la salle circulaire où les Emperor’s Children assistaient aux serments et aux cérémoniels qui les liaient à leur légion. Comparé au reste du croiseur, l’endroit était sombre, mais pas moins imposant : des piliers de marbre y soutenaient une clef de voûte distante, et les autels de marbre luisaient sur son pourtour dans des puits d’ombre.
Les élus de Fulgrim juraient ici de remplir leur engagement particulier auprès de leur primarque, et Tarvitz y avait accepté sa charge de capitaine, devant l’autel du service. Le hall des rites substituait la solennité à l’opulence, et semblait avoir été construit pour intimider par la promesse d’un savoir qui resterait inconnu de tous, hormis des plus hauts officiers de la légion.
Tarvitz s’arrêta sur le seuil, d’où il vit la silhouette reconnaissable entre mille de Rylanor l’Ancien. Son corps de Dreadnought se tenait devant l’autel de la dévotion.
— Entrez, l’invita Rylanor de sa voix artificielle.
Avec réserve, Tarvitz approcha de l’Ancien, dont les contours massifs se précisèrent, et dessinèrent un sarcophage posé sur de puissantes jambes à pistons. Les larges épaules du Dreadnought soutenaient un canon d’assaut monté sur l’un des bras et un énorme poing hydraulique sur l’autre. Le corps de Rylanor pivota lentement sur son axe central pour faire face à Tarvitz, se détournant du Livre des cérémonies , ouvert sur l’autel.
— Capitaine Tarvitz, pourquoi n’êtes-vous pas avec vos hommes ? demanda le Dreadnought. La fente qui abritait ses processeurs oculaires considérait Tarvitz sans émotion.
— Ils parviendront bien à s’amuser sans moi, dit Tarvitz. Qui plus est, j’ai dû écouter une fois de trop les récits de Lucius, et je pense qu’ils ne me manqueront pas.
— Ils ne sont pas non plus de mon goût, dit Rylanor. Un aboiement grinçant de bruit électronique résonna depuis son unité vocale. Tarvitz crut d’abord que le Dreadnought connaissait une panne, avant de réaliser que ce son était celui de son rire.
Rylanor était l’ancien de la légion chargé des rites, et en dehors du champ de bataille, il dirigeait les cérémonies qui marquaient l’ascension graduelle d’un Astartes du rang de novice à celui d’élu de Fulgrim.
Des décennies auparavant, malgré le talent des apothicaires de la légion, Rylanor n’avait pas pu être sauvé des blessures reçues contre les perfides eldars, et avait été enfermé dans le sarcophage de la machine afin de pouvoir continuer à servir. Aux côtés de Lucius et de Tarvitz, Rylanor serait l’un des officiers envoyés en surface pour envahir le complexe palatial de la cité Chorale.
— Je souhaiterais vous parler, révéré ancien, au sujet de cette descente.
— Le largage n’est que dans quelques heures, répondit Rylanor. Nous y serons bientôt.
— Oui, j’ai tardé et je vous prie de m’en excuser. Cela concerne le capitaine Odovocar.
— Le capitaine Odovocar est mort. Il a été tué au combat sur Isstvan Extremis.
— Et la légion a perdu un élément précieux ce jour-là, concorda Tarvitz. Mais il devait aussi tenir le rôle de premier officier d’état-major à bord de l’Andronius , et transmettre en surface les ordres du seigneur commandeur. Sa mort nous laisse sans personne pour s’en charger.
— Eidolon est conscient de la mort d’Odovocar. Il lui aura choisi un remplaçant.
— Je sollicite l’honneur de remplir ce rôle, déclara solennellement Tarvitz. Je connaissais bien Odovocar, et je considérerai comme un digne hommage à lui rendre de pouvoir finir ce qu’il avait commencé à accomplir durant cette campagne.
Le Dreadnought se pencha sur Tarvitz. Le métal froid de la machine demeura insondable tandis que le guerrier cloîtré à l’intérieur décidait du sort de Tarvitz.
— Vous renonceriez à l’honneur de votre place dans le fer de lance pour prendre ses fonctions ?
Tarvitz fixa la fente de vision de Rylanor en luttant pour conserver une expression neutre. Rylanor avait tout vu de ce qu’avait traversé la légion depuis le début de la Grande Croisade. On le disait capable de déceler un mensonge à l’instant même où il était prononcé devant lui.
Sa requête de rester à bord de l’Andronius était pour le moins inhabituelle, et Rylanor le soupçonnait sans doute d’avoir ses motifs pour ne pas vouloir rejoindre les combats. Mais quand il avait appris qu’Eidolon ne mènerait pas le fer de lance en personne, Tarvitz s’était dit qu’il devait y avoir une raison à cela. Le seigneur commandeur ne manquait jamais une occasion d’étaler ses prouesses martiales. Il était inédit qu’il envoyât quelqu’un d’autre à sa place.
Pire encore, les ordres de déploiement donnés par Eidolon n’avaient aucun sens.
Au lieu de l’ordre de bataille par compagnies, traditionnel et rigoureux, typique d’un assaut des Emperor’s Children, les unités pour la première vague semblaient avoir été choisies au hasard. Le seul trait commun qu’on eut pu leur trouver était de ne pas appartenir aux chapitres que commandaient les seigneurs commandeurs favoris d’Eidolon. Que celui-ci eût approuvé une opération sans qu’aucun des guerriers de ces seigneurs commandeurs n’y participât relevait de l’insulte grossière.
Quelque chose n’allait pas, et Tarvitz ne pouvait se défaire du sentiment qu’un but inavoué se cachait derrière cette sélection d’escouades. Il devait impérativement savoir.
Rylanor se redressa et dit :
— Je veillerai à ce que vous soyez remplacé. C’est un sacrifice important que vous consentez là, capitaine Tarvitz. Vous faites un grand honneur à la mémoire d’Odovocar.
Tarvitz s’efforça de ne pas laisser paraître son soulagement. Le risque qu’il venait de prendre en mentant à Rylanor était considérable. Il hocha la tête.
— Je vous remercie, révéré ancien.
— Je vais rejoindre les troupes du fer de lance, annonça le Dreadnought. Leur festin sera bientôt achevé et je dois m’assurer que toutes soient prêtes à se battre.
— Montrez à la cité Chorale ce qu’est la perfection, l’encouragea Tarvitz.
— Guidez-nous bien, lui retourna Rylanor, la voix chargée d’un message implicite. Tarvitz eut brusquement la certitude que le Dreadnought voulait qu’il restât à bord du vaisseau. Accomplissez l’œuvre de l’Empereur, capitaine Tarvitz, ordonna la machine bipède.
Tarvitz le lui promit et salua tandis que Rylanor quittait le hall des rites en direction du banquet, d’un pas lourd et résonnant.
Tarvitz le regarda partir, en se demandant s’il ne le reverrait jamais.
Il devait faire chaud et noir dans cette cabine aménagée à l’intérieur des cloisons épaisses. Depuis son seuil, Mersadie pouvait observer en contrebas la section des machines, où les membres des équipes n’étaient qu’une succession de figures en sueur, impossibles à distinguer les unes des autres dans la chaleur de fournaise et le rougeoiement des turbines à plasma. Ces forçats traversaient des passerelles tendues entre les réacteurs titanesques, une toile d’araignée sur fond de lueur infernale.
La commémoratrice se tamponna le front pour absorber sa transpiration. Dans cette atmosphère confinée, la moiteur de l’air l’affaiblissait, lui rendait la respiration pénible.
— Mersadie, l’appela Sindermann en venant l’accueillir. L’itérateur avait perdu du poids ; ses robes sales pendaient lâchement autour de sa carrure déjà peu épaisse, mais son visage était radieux, illuminé par le soulagement et la joie de la retrouver. Ils se serrèrent longuement dans les bras l’un de l’autre, heureux de se voir plus qu’ils ne pouvaient l’exprimer. Inconsciente jusqu’alors de combien le vieil homme lui avait manqué, elle sentit des larmes lui troubler la vue.
— Kyril, je suis contente de vous revoir, sanglota-t-elle. Vous aviez disparu, je croyais qu’ils vous avaient eu… Je ne savais pas ce qui avait pu vous arriver…
— Chut, la calma Sindermann. Tout va bien. Je suis vraiment désolé de ne pas vous avoir prévenue plus tôt. Vous devez comprendre que si j’avais eu le choix, j’aurais fait mon possible pour vous garder en dehors de tout ça, mais je ne sais plus quoi faire. Nous ne pouvons pas la garder là indéfiniment.
Mersadie jeta un regard par la porte de la pièce devant laquelle ils se parlaient, en regrettant de ne pas ressentir le même courage de croire que Kyril.
— Ne soyez pas ridicule. Je suis heureuse que vous m’ayez contactée. Je croyais… Je croyais que Maloghurst ou Maggard vous avait tué.
— Maggard a bien failli, dit Sindermann, mais la sainte nous a sauvés.
— Elle vous a sauvés ? s’étonna Mersadie. Comment ?
— Je ne sais pas exactement, mais ce fut semblable à ce qui s’est passé devant la chambre d’archivage. La puissance de l’Empereur était en elle. Je l’ai vue, Mersadie, aussi vrai que je vous vois ici devant moi. J’aimerais que vous eussiez pu le voir vous aussi.
— Et moi donc, dit-elle, surprise de s’apercevoir qu’elle le pensait réellement.
Elle pénétra dans la cabine et baissa les yeux de la silhouette immobile d’Euphrati Keeler, qui ne paraissait que simplement endormie, allongée sur le fin matelas. Le peu d’espace était exigu et sordide, avec une couverture étalée par terre à côté de la couchette.
La lumière scintillante des étoiles filtrait par le verre épais d’un petit hublot, un luxe très prisé à un niveau aussi bas du vaisseau. Sans le demander, Mersadie se douta que quelqu’un avait néanmoins cédé de bon gré sa cabine pour l’usage de la « sainte » et de son gardien.
Même ici, dans le noir et la puanteur, la foi en l’Empereur -Dieu prospérait.
— J’aimerais pouvoir croire, regretta Mersadie en regardant se soulever la poitrine d’Euphrati de façon rythmique.
— Vous n’avez pas trouvé la foi ?
— Je ne sais pas, dit-elle, en secouant la tête. Dites-moi pourquoi je le devrais ? Qu’est-ce que croire signifie pour vous ?
Il sourit et lui prit la main.
— Cela me donne quelque chose à quoi me raccrocher. À bord de ce vaisseau, des personnes veulent la tuer. Ne me demandez pas pourquoi, mais je sais seulement que je dois la protéger.
— Et vous n’avez pas peur ? l’interrogea-t-elle.
— Peur ? Je n’ai jamais été aussi terrifié de toute ma vie, ma chère, mais je dois espérer que l’Empereur veille sur moi. Cela me donne la force et la volonté d’affronter cette peur.
— Vous êtes quelqu’un de remarquable, Kyril. Ce que Sindermann réfuta de la tête.
— Je n’ai rien de remarquable, dit-il. J’ai eu de la chance. J’ai vu ce que la sainte a fait, il m’est donc facile de croire. Cela est plus dur pour vous qui n’avez rien vu. Vous devez accepter que l’Empereur ait agi au travers d’Euphrati. Mais vous n’y croyez pas, n’est-ce pas ?
Mersadie se détourna de lui et retira sa main de la sienne, pour regarder par le hublot vers l’espace au-delà.
— Non. Je ne peux pas. Pas encore.
Une traînée blanche traversa la largeur de la lucarne comme une étoile filante.
Une autre la suivit, et encore une autre.
— Qu’est-ce que c’était ?
Sindermann s’approcha pour pouvoir mieux regarder. Malgré son épuisement, elle retrouva en lui la force qu’elle avait auparavant tenue pour acquise, et captura l’image d’un clignement d’yeux, afin de conserver une trace de la défiance et de la bravoure qu’elle lisait sur ses traits.
— Des modules d’atterrissage, reconnut-il, en pointant du doigt vers un objet statique plus proche d’Isstvan III, qui brillait sur l’arrière-plan de ténèbres, et dont se mirent à pleuvoir de minuscules points lumineux en direction de la planète.
— Ce doit être l’Andronius , le vaisseau-amiral de Fulgrim, dit Sindermann. On dirait que l’attaque dont nous entendions parler vient d’être lancée. Imaginez ce que cela serait de la voir se dérouler.
Euphrati grogna et l’offensive sur Isstvan III fut oubliée. Ils la rejoignirent pour s’asseoir à côté d’elle. Mersadie vit clairement toute l’adoration que lui portait Sindermann quand il lui épongea le front. La peau de l’imagiste était si claire qu’elle en brillait presque.
L’espace d’un court instant, Mersadie admit que des gens pouvaient croire dans les miracles d’Euphrati ; son corps était si pâle et si fragile, sans sembler pour autant être affecté par l’univers extérieur. Mersadie avait connu une femme forte, qu’il n’effrayait jamais de dire le fond de sa pensée, ou de transgresser les règles pour obtenir les clichés magnifiques qui lui avaient valu sa réputation. Cette Euphrati-là était devenue quelqu’un d’autre.
— Elle se remet ? demanda-t-elle.
— Non, déplora Sindermann. Elle produit parfois des bruits, mais elle n’a pas rouvert les yeux. Quel dommage. Parfois, je pourrais jurer qu’elle est sur le point de revenir à elle, mais elle replonge alors dans ce qui peut bien occuper sa tête.
Mersadie soupira et regarda à nouveau dans l’espace.
Les épingles lumineuses filaient par centaines vers Isstvan III.
Le fer de lance allait frapper. Elle murmura :
— Loken…
La cité Chorale était prodigieuse.
Sa conception représentait un chef-d’œuvre d’architecture, de lumière et d’aménagement, si merveilleux que Peeter Egon Momus avait supplié le Maître de Guerre de ne pas l’attaquer aussi brutalement. L’Imperium, pourtant ancien, venu la réclamer au nom de son Empereur, rendait plusieurs millénaires à cette ville dont les quartiers et les avenues allaient bientôt devenir des champs de bataille imprégnés de sang.
Le rouleau compresseur de l’allégeance à l’Imperium avait rendu la galaxie stérile et séculaire. La cité Chorale demeurait une cité des dieux.
Le palais du maître de chœur, une création ahurissante, aux panneaux de marbre poli, et dont les arches brillaient au soleil, s’ouvrait vers le ciel comme une vaste orchidée minérale ; les districts les plus opulents de la ville, faits de granite lustré, s’agglutinaient autour d’elle comme une foule de dévots. Momus avait décrit l’édifice comme un hymne à la puissance et la gloire, un symbole du droit divin par lequel Isstvan III devait être gouvernée.
Plus loin du palais et au-delà de la perfection architectonique de la cité Chorale, s’étendaient de vastes faubourgs résidentiels à plusieurs niveaux. Reliés par d’innombrables ponts de verre et de fer, leurs boulevards étaient de vastes canyons urbains bordés d’arbres.
À l’est, le cœur industriel de la ville dressait ses armatures d’acier contre les montagnes, crachait ses fumées, et des armes pour les contingents de la planète. La guerre approchait et chaque Isstvanien devait être prêt à combattre.
Mais aucune des splendeurs de la cité Chorale n’égalait celle du fort-sirène, pas même la magnificence du palais.
Ses hauts remparts, par leur immensité, redéfinissaient la ligne des toits. Ses créneaux à la découpe brute diminuaient tout ce qui les entourait, et derrière la forteresse sacrée, même les pics enneigés des montagnes paraissaient enclins à l’humilité. À l’intérieur de son enceinte, d’immenses flèches funéraires s’élançaient vers les cieux, leurs murs couverts de sculptures monumentales pour narrer les légendes du passé mythologique du système.
Ces légendes affirmaient qu’Isstvan lui-même avait conçu le monde en le chantant, que les chanteuses de guerre, bénies entre tous, pouvaient encore entendre sa musique, et qu’il avait enfanté d’innombrables descendants pour peupler les premiers âges. Ceux-ci étaient devenus le jour et la nuit, les montagnes, les océans, un millier d’autres forces dont le souffle se ressentait à chaque heure de chaque jour dans la cité.
Des hauts-reliefs plus sombres évoquaient les Enfants Perdus, ces fils et ces filles qui, ayant renié leur père, avaient été exilés vers les désolations de la cinquième planète. Là, ils devinrent des monstres, et brûlant de jalousie, édifièrent les forteresses depuis lesquelles ils ruminaient leur éviction du paradis.
Guerre, trahison, révélations et mort ; toutes s’enroulaient autour du fort-sirène en des cycles de mythes incessants. Le poids de leur signification clouait la cité Chorale au sol d’Isstvan III et emplissait chaque habitant du sens de son devoir sacré.
Les dieux d’Isstvan III étaient censés sommeiller à l’intérieur du fort-sirène, d’où ils murmuraient leurs intrigues aux aïeuls et aux jeunes enfants durant leurs cauchemars.
Pour un temps, les mythes étaient restés aussi distants qu’ils l’avaient toujours été. Mais ils circulaient à nouveau parmi les habitants de la ville, et chaque souffle du vent hurlait que les Enfants Perdus seraient bientôt de retour.
Sans savoir pourquoi, la populace d’Isstvan III avait pris les armes, et suivi les ordres de Vardus Praal sans les questionner. Toute une armée de soldats bien équipés attendait l’invasion dont on leur promettait depuis longtemps qu’elle arriverait par la lisière ouest de la cité, là où les chanteuses de guerre avaient engendré un formidable réseau de sapes par leur seule voix.
Les pièces d’artillerie, alignées dans les défilés de la ville, pointaient leurs fûts vers l’ouest ; les envahisseurs seraient pilonnés et arrêtés avant d’avoir atteint les tranchées. Les combattants de la cité Chorale massacreraient alors ceux qui auraient survécu, par des tirs croisés soigneusement préparés.
La défense avait été méticuleusement planifiée. La cité était parfaitement à l’abri d’une attaque par l’ouest, la seule direction depuis laquelle une invasion pouvait être lancée.
Ou c’était en tout cas ce que les occupants des fortifications croyaient savoir.
Le premier présage contraire fut une traînée brillante qui arriva avec l’aube. Une chute d’étoiles dispersées se répandit bientôt comme des larmes ardentes dans le ciel rouge.
Les sentinelles des lignes de défense les virent tomber tels des javelots incandescents. Le premier de ces corps brûlants s’écrasa sur les tranchées dans une gerbe de boue et de flammes.
À la vitesse de la pensée, la nouvelle fit le tour de la cité Chorale : les Enfants Perdus étaient de retour. La prophétie des mythes s’accomplissait.
La preuve en fut donnée quand les modules d’atterrissage s’ouvrirent. Les Astartes de la Death Guard en émergèrent.
Et la tuerie commença.
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