Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Trois
Une feuille de verre
Un homme de bonne disposition
À mots cachés
La veille de la descente à la surface de Davin, Loken cherchait Kyril Sindermann dans la chambre d’archivage numéro trois afin de lui rendre le livre qu’il lui avait emprunté. Il passa entre les piles poussiéreuses de feuillets jaunis, sous les globes léthargiques dont la faible lumière oscillait juste au-dessus du niveau de sa tête, son pas lourd résonnant dans le calme solennel. Ici et là, un érudit isolé cherchait dans la pénombre, perché sur un siège télescopique, mais aucun d’eux n’était son mentor.
Loken remonta une nouvelle allée vertigineusement haute bordée de manuscrits et de tomes reliés, sur la tranche desquels brillaient des titres comme Cantiques du dogme omniastrien , Méditations sur le héros élégiaque et Pensées et souvenirs de la Longue Nuit . Aucun d’eux ne lui était familier, et il commençait à désespérer de ne jamais retrouver Sindermann au milieu de ce labyrinthe d’arcanes, lorsqu’il vit enfin la silhouette de l’itérateur penchée sur une longue table, entourée d’un empilement d’ouvrages et de vieux parchemins séparés, rassemblés par des cordelettes de cuir.
Sindermann lui tournait le dos, à ce point absorbé par sa lecture qu’étonnamment, il ne semblait pas avoir entendu Loken approcher.
— Encore de la mauvaise poésie ? demanda ce dernier à distance respectueuse.
Sindermann sursauta, et regarda par-dessus son épaule avec une expression de surprise, mêlée de la même discrétion inhérente à sa personne que la première fois où Loken l’avait rejoint ici.
— Garviel, dit-il, et Loken décela dans sa voix une note de soulagement.
— Vous attendiez quelqu’un d’autre ?
— Non. Non, pas du tout. Il est rare de rencontrer quiconque dans cette partie des archives. Le sujet qu’elle traite est un peu trop décrié pour la plupart des gens sérieux.
Loken contourna la table en observant les manuscrits étalés devant l’itérateur ; l’écriture resserrée était inintelligible. Des gravures sépia dépeignaient des monstres écumants et des hommes entourés de flammes. Ses yeux remontèrent vers le vieil homme, qui sous son regard scrutateur se mordit l’intérieur de la lèvre.
— Je dois confesser avoir pris goût à ces textes anciens, expliqua Sindermann. Ceux-ci sont très crus et sanglants, comme Les chroniques d’Ursh que je vous ai prêtées. Naïfs et hyperboliques à l’extrême, mais néanmoins prenants.
— J’ai justement fini de les lire, annonça Loken en posant l’ouvrage emprunté devant Sindermann.
— Et ?
— Comme vous le disiez, ces histoires sont violentes, crues, et recourent parfois exagérément au fantastique…
— Mais ?
— Mais je ne peux m’empêcher de croire que vous aviez une arrière-pensée en me conseillant ce livre.
— Une arrière-pensée ? Garviel, je vous assure qu’il n’y avait là aucun subterfuge, se défendit Sindermann. Loken n’était pas certain de le croire.
— En êtes-vous certain ? Certains passages m’ont semblé porter un peu plus qu’un soupçon de vérité.
— Allons, Garviel, vous ne pouvez pas le croire sérieusement, le railla Sindermann.
— Le murengon , mentionna Loken. La bataille finale d’Anult Keyser contre les conclaves nordafrikains.
Sindermann hésita.
— Qu’a-t-elle de si particulier ?
— Je lis dans vos yeux que vous savez déjà ce que je vais vous dire.
— Non, Garviel, je n’en sais rien. Je connais les pages que vous évoquez, mais bien qu’elles constituent une lecture intéressante, je ne pense pas que leur prose puisse être prise trop au pied de la lettre.
— Je le reconnais, acquiesça Loken. Tout le passage sur le ciel se déchirant comme de la soie et les montagnes se renversant est clairement insensé, mais il est question d’hommes se transformant en démons et se retournant contre leurs frères.
— Ah… Je comprends, à présent. Vous y avez vu un rapport avec ce qui est arrivé à Xavyer Jubal ?
— Pas vous ? demanda Loken, en retournant un des parchemins jaunis, où s’étalait l’image d’un monstre à longs crocs, vêtu de fourrures, avec au front les cornes enroulées d’un bélier et une hache sanglante estampée d’un crâne entre les mains. Jubal s’est changé en démon et a essayé de me tuer ! Comme cela est arrivé à Anult Keyser lui-même ; l’un de ses lieutenants, un homme appelé Wilhym Mardol, est devenu un démon lui aussi, et l’a assassiné. Tout ça ne vous rappelle rien ?
Sindermann se tassa dans son siège et ferma les yeux. Loken remarqua à quel point il paraissait fatigué. Sa peau avait pris la teinte des parchemins qu’il compulsait et ses vêtements flottants semblaient drapés sur son seul squelette.
Le vénérable itérateur était exténué.
— Pardonnez-moi, dit Loken en s’asseyant lui aussi. Je n’étais pas venu ici pour vous chercher querelle.
Le sourire qu’esquissa Sindermann rappela à Loken combien il en était arrivé à chercher ses sages conseils. Sans avoir été à proprement parler un tuteur, Sindermann avait rempli quelque temps le rôle de mentor et de précepteur. Cela avait été un choc de découvrir que le vieil homme ne possédait pas toutes les réponses.
— Ce n’est rien, Garviel. Il est bon que vous vous interrogiez, cela montre que vous comprenez que la vérité ne se borne pas à ce que nous voyons d’emblée. Je suis sûr que le Maître de Guerre tient en haute estime cet aspect de votre personne. Comment va-t-il ?
— Lui aussi est fatigué, lui apprit Loken. Les exigences de ceux qui réclament son attention se font chaque jour plus insistantes. Les communiqués qu’envoie chaque flotte expéditionnaire le sollicitent dans toutes les directions, et les directives insultantes qu’envoie le Conseil de Terra cherchent à faire de lui un administrateur plutôt qu’un Maître de Guerre. Il porte un immense fardeau, Kyril. Mais ne croyez pas que vous arriverez à détourner le sujet aussi facilement.
Cela fit rire Sindermann.
— Vous devenez trop perspicace, Garviel. Très bien. Que voudriez-vous savoir ?
— Les hommes dont ce livre dit qu’ils utilisaient des pouvoirs, étaient-ils des sorciers ?
— Je n’en sais rien, admit Sindermann. C’est très possible. Les pouvoirs dont ils usent n’ont certainement pas l’air naturel.
— Mais comment leurs chefs ont-ils pu souscrire à l’usage de tels pouvoirs ? Ils devaient bien avoir constaté qu’ils étaient dangereux !
— Peut-être, mais songez à cela : nous savons nous-mêmes bien peu de chose sur ce sujet, et nous avons pourtant les lumières de l’Empereur et de la science pour nous guider. Combien ces peuples-là devaient en savoir moins que nous.
— Même un barbare reconnaîtrait où se trouve le danger, dit Loken.
— Un barbare, répéta Sindermann. C’est là un terme bien péjoratif, mon ami. Ne soyez pas si prompt à juger. Nous ne sommes pas si différents des tribus de l’ancienne Terra que vous pourriez le croire.
— Vous n’êtes pas sérieux, gronda Loken. Nous sommes aussi différents d’elles qu’une étoile l’est d’une planète.
— En êtes-vous si sûr, Garviel ? Vous pensez que le rempart séparant la civilisation de la barbarie est solide comme l’acier, mais il ne l’est pas. La distinction est aussi fine qu’une feuille de verre. Une pression ici et une autre là, et nous pourrions ramener le règne de la superstition, la peur du noir et le culte de nouvelles entités dans des temples remplis.
— Vous exagérez.
— Est-ce vraiment le cas ? demanda Sindermann en se penchant vers lui. Imaginez un monde récemment reconquis faisant la cruelle expérience d’une pénurie d’une ressource vitale, telle que le carburant, l’eau ou la nourriture ; combien de temps faudrait-il avant que tout comportement civilisé ne soit abandonné au profit d’un comportement barbare ? L’égoïsme humain n’en pousserait-il pas certains à combattre pour s’approprier cette ressource à tout prix, même si cela signifiait de devoir se commettre dans le mal ? Ne pourraient-ils pas en priver d’autres de cette ressource, ou même les tuer dans leur désir de se l’approprier pour eux seuls ? La morale et les convenances ne sont qu’un fin vernis appliqué sur l’animal qui sommeille au cœur de l’homme, et qui ne demande qu’à en sortir quand cela lui est permis.
— Vous parlez comme s’il n’y avait aucun espoir pour nous.
— Loin de moi cette idée, Garviel, démentit Sindermann en secouant la tête. L’Humanité est continuellement perplexe devant sa propre existence, mais grâce au grand ouvrage de l’Empereur, je suis fermement convaincu qu’un jour viendra où nous obtiendrons la maîtrise de toute chose. Le temps passé depuis le fondement de notre civilisation n’est qu’un fragment de l’existence de l’homme, et ne sera qu’un fragment des ères à venir. La loi de l’Empereur, l’harmonie au sein des communautés, l’égalité des droits et des privilèges, et l’éducation universelle annoncent une société d’un plan supérieur vers laquelle notre expérience, notre intelligence et notre connaissance nous font tendre. Ce sera alors le renouveau, sous une forme plus haute, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité que recherchaient les anciennes tribus des hommes avant la venue des seigneurs de guerre comme Kalagann ou Narthan Dume.
Loken sourit.
— Et dire que je vous croyais en proie au désespoir.
Sindermann retourna à Loken son sourire.
— Non, Garviel, bien au contraire. J’admets avoir été ébranlé après cette descente aux Pics des Murmures, mais plus je lis, plus je constate que nous avons fait du chemin et que nous sommes près de réussir tout ce que nous avons toujours rêvé. Je me félicite chaque jour que nous ayons la lumière de l’Empereur pour nous guider vers ce futur éblouissant. Et je redoute ce qu’il adviendrait de nous s’il nous était enlevé.
— N’ayez aucune crainte, le rassura Loken. Cela n’arrivera jamais.
Aximand regarda par un creux dans les coutures.
— Erebus est arrivé, annonça-t-il.
Horus acquiesça et se tourna face aux quatre membres du Mournival.
— Vous savez tous quoi faire.
— Non, voulut plaisanter Torgaddon, nous avons tous oublié. Vous ne voudriez pas nous le rappeler encore une fois ?
La légèreté de Torgaddon fit s’assombrir le regard d’Horus.
— Il suffit, Tarik. Il y a un temps pour chaque chose, mais ça n’est pas le moment de faire de l’humour, alors tais-toi.
Torgaddon parut choqué par la remontrance du Maître de Guerre, et lança un regard interloqué à ses compagnons. Loken avait été moins surpris que lui, après avoir vu leur commandant s’emporter plusieurs fois contre ses subordonnés lors des semaines écoulées depuis leur départ des régions de l’interex. Horus n’avait plus connu de paix depuis le terrible bain de sang devant la Galerie des Objets de Xenobia, et l’opportunité manquée d’une unification avec l’interex ne cessait de le hanter.
Depuis ces déboires, le Maître de Guerre s’était muré dans une mélancolie renfrognée, et demeurait de plus en plus souvent reclus dans son sanctum, où Erebus le conseillait. Les capitaines du Mournival avaient à peine vu leur commandant depuis leur retour dans l’espace impérial, et se sentaient profondément exclus.
Quand ils auraient autrefois guidé le Maître de Guerre, seul Erebus parvenait désormais à se faire écouter.
Cela avait donc été avec un certain soulagement que le Mournival avait appris le départ d’Erebus, qui allait partir en avant de l’expédition vers Davin avec sa propre légion.
Même pendant le trajet vers ce système, le Maître de Guerre n’avait pas eu un moment de répit. Les requêtes d’aide ou d’assistance lui arrivaient à répétition de toute la galaxie, émises par ses frères primarques, par des commandants de l’Armée Impériale, ou pire encore, par tout le contingent d’administrateurs civils qui s’étaient engouffrés dans le sillage de leurs conquêtes.
Les aexactors de Terra, menés par une haute administratrice du nom d’Aenid Rathbone, harcelaient chaque jour le Maître de Guerre pour qu’il facilitât leur dispersion dans tous les nouveaux territoires conciliants afin de commencer à y lever la dîme impériale. Tous ceux doués d’une once de bon sens savaient que la mesure était prématurée, et Horus avait fait tout son possible pour freiner Rathbone et ses collecteurs. Mais ceux-ci ne se laisseraient pas écarter indéfiniment.
— Si le choix m’était laissé, avait-il dit à Loken un soir tandis qu’ils discutaient de nouvelles manières de retarder la taxation des mondes récemment annexés, je ferais exécuter tous les aexactors de l’Imperium, mais je suis sûr que des avis d’imposition nous arriveraient de l’enfer dès le lendemain.
Le rire de Loken s’était éteint quand il avait réalisé qu’Horus était sérieux.
Ils avaient atteint Davin, et d’autres problèmes plus importants réclamaient leur attention.
— Rappelez-vous, souligna Horus. Tout doit se dérouler exactement comme je vous l’ai dit.
Un silence révérencieux tomba sur l’assemblée et chaque personne présente mit un genou à terre quand le successeur que l’Empereur s’était choisi fit son entrée. Karkasy se sentit faiblir à la vue du dieu vivant, revêtu de son magnifique ensemble d’armure à la couleur d’un océan lointain, enveloppé de sa cape d’un violet profond. L’Œil de Terra brillait sur son poitrail, et Karkasy fut subjugué par tant de beauté magistrale.
Avoir passé tant de temps auprès de la 63e expédition et ne poser que maintenant les yeux sur le Maître de Guerre lui sembla constituer la plus grosse perte de temps de sa vie. Karkasy se résolut à arracher toutes les pages qu’il avait écrites cette semaine dans son Bondsman numéro 7 pour composer un soliloque sur la noblesse du commandant.
Le Mournival entra à sa suite, ainsi qu’une femme élancée et sculpturale dans une toilette de velours écarlate, au col haut et aux manches bouffantes, ses longs cheveux ramenés en une coiffure composée en dépit du sens pratique. Il se sentit bouillir d’indignation en réalisant que ce devait être Vivar, cette commémoratrice venue de Terra dont ils avaient entendu parler.
Horus leva les bras pour s’adresser à eux.
— Amis, je ne cesse de répéter que personne n’a à s’incliner en ma présence. L’Empereur seul est digne d’un tel honneur.
Lentement, comme s’ils rechignaient à ne plus lui témoigner leur vénération, les membres de la foule se remirent debout tandis qu’Horus passait parmi les plus proches en leur serrant la main, et en les éblouissant par la spontanéité de son esprit et de son contact. Karkasy observait les visages de ceux à qui il s’adressait, envahi par une jalousie intense de ne pas compter parmi ces élus.
Sans réfléchir, il se mit à fendre l’assistance en y recevant des regards hostiles et un occasionnel coup de coude censé le punir du trouble qu’il occasionnait. Quelqu’un tira sur son col, et il tournait la tête pour protester contre celui qui osait prendre une telle liberté avec ses habits coûteux. Celle qu’il vit derrière lui était Euphrati Keeler, et il crut d’abord qu’elle avait cherché à le retenir, mais finit par sourire en comprenant qu’elle comptait venir avec lui en profitant de l’espace que dégageait sa masse.
Il était ainsi arrivé à six ou sept rangs de l’avant quand il se rappela quelle raison première l’avait fait accepter dans cet auguste rassemblement. Ses yeux s’arrachèrent du Maître de Guerre pour observer Erebus des Word Bearers.
Karkasy en savait peu sur la 17e légion, hormis que son primarque, Lorgar, était proche d’Horus et avait sa confiance. À maintes reprises, leurs deux légions avaient combattu et versé leur sang côte à côte pour la gloire de l’Imperium. Les membres du Mournival s’avancèrent, et un par un, étreignirent Erebus comme un frère depuis longtemps perdu. Ils rirent, entrechoquèrent leurs armures en signe de bienvenue, même si Karkasy entrevit une mesure de réticence dans l’accolade que se donnèrent Loken et le Word Bearer.
— Reste concentré, Ignace, se murmura-t-il pour lui-même quand ses yeux eurent été attirés une fois de plus par la radiance du Maître de Guerre. Il en détourna le regard à temps pour voir Abaddon et Erebus se saisir les mains une dernière fois. Une lueur argentée passa entre leurs paumes. Il ne pouvait en être certain, tout s’était fait si vite, mais l’objet ressemblait à une pièce ou une sorte de médaillon.
Le Mournival et Vivar prirent alors position à une distance respectueuse derrière le Maître de Guerre, tandis que Maloghurst gagnait sa place au côté de son maître. Horus ouvrit à nouveau les bras.
— Mes amis, vous allez devoir supporter une fois encore que nous discutions des plans qui amèneront dans les endroits sombres la lumière de la vérité.
De petits rires polis et des applaudissements se propagèrent vers le pourtour de la yourte alors qu’Horus poursuivait.
— Nous voici revenus sur Davin, le site d’un grand triomphe. Le huitième monde que nous ayons rallié à nous. C’est véritablement…
— Maître de Guerre, lança une voix depuis le centre de la yourte.
Les mots avaient été prononcés avec douceur. L’auditoire n’en laissa pas moins échapper un hoquet collectif devant un manquement aussi flagrant à l’étiquette.
Sous ses yeux, l’humeur d’Horus parut devenir massacrante, et Karkasy comprit qu’il n’avait pas coutume d’être interrompu de la sorte, avant de reporter son attention sur celui qui avait parlé.
La foule s’écarta d’Erebus, comme si elle redoutait que sa témérité puisse être contagieuse.
— Erebus, intervint Maloghurst. Avez-vous quelque chose à dire ?
— À peine une correction à formuler, écuyer, expliqua le Word Bearer.
Karkasy vit un Maloghurst inquiet adresser un regard en coin au Maître de Guerre.
— Une correction, dites-vous. Qu’auriez-vous à corriger ?
— Le Maître de Guerre a dit que ce monde était rallié à nous, formula Erebus.
— Ce qui est vrai, gronda Horus.
Tristement, Erebus secoua la tête. Pendant un bref instant, Karkasy crut déceler une trace d’amusement lugubre dans les paroles qui suivirent.
— Non, dit Erebus. Ça n’est pas le cas.
Loken sentit monter sa colère devant cet affront fait à leur honneur, et perçut cette même réaction chez le reste du Mournival à la façon dont leurs dos se raidirent. Étonnamment, Aximand alla jusqu’à porter la main à son épée, mais Torgaddon le lui déconseilla de la tête, et l’Autre Horus retira la main du pommeau de son arme.
Il ne connaissait Erebus que depuis peu de temps, mais Loken avait vu de quel respect et de quelle estime jouissait le chapelain. Son conseil avait toujours été sage, ses manières égales et sa foi en Horus inébranlable, mais la subtile infiltration d’Erebus au côté du Maître de Guerre avait décontenancé Loken au-delà de la simple jalousie. Depuis qu’il prenait conseil auprès du premier chapelain, leur commandant était devenu grave, inutilement polémique et replié sur lui-même. Maloghurst avait exprimé ses préoccupations au Mournival à propos de l’ascendant croissant que gagnait le Word Bearer.
Après une conversation avec lui sur le pont d’observation avant du Vengeful Spirit , Loken avait cru discerner que le vrai visage du chapelain n’était pas celui qu’il donnait à voir en premier lieu. La graine de la suspicion avait été plantée dans son cœur ce jour-là, et les mots d’Erebus tombaient maintenant sur elle comme une fraîche pluie de printemps.
Après qu’il eût gagné tant d’influence depuis Xenobia, Loken ne pouvait croire que celui-ci avait choisi d’agir de manière aussi rustre.
— Auriez-vous l’amabilité de développer votre propos ? le pria Maloghurst, qui visiblement luttait pour garder son calme. Loken n’avait jamais autant admiré l’écuyer.
— Si vous le souhaitez, répondit Erebus, mais peut-être est-ce là un sujet dont il nous faudrait discuter en privé.
— Dites ce que vous avez à dire, Erebus. Ceci est mon conseil de guerre, et il n’est fait aucun secret ici, l’aiguillonna Horus. Loken sut alors que le rôle que le Maître de Guerre leur avait destiné n’était plus d’aucune importance. Les autres membres du Mournival l’avaient eux aussi réalisé.
— Monseigneur, commença Erebus, je vous prie de m’excuser si…
— Gardez vos excuses, l’arrêta Horus. Vous avez du cran pour vous être présenté ainsi devant moi. Je vous ai adopté dans mon cercle proche, offert une place à mon conseil de guerre, et c’est de cette façon que vous m’en remerciez ? Par le déshonneur ? Par de l’insolence ? Je ne le tolérerai pas, que cela soit bien clair. M’avez-vous bien compris ?
— Oui, monseigneur, et je ne voulais aucunement vous offenser. Si vous m’autorisez à poursuivre, vous verrez que ça n’était pas mon intention.
Une atmosphère électrique emplissait la yourte. Loken souhaita en silence que le Maître de Guerre mît un terme à cette farce en se retirant dans un endroit plus isolé, mais l’humeur d’Horus était échauffée, et il distinguait bien que la confrontation n’allait pas s’achever maintenant.
— Continuez, lâcha son commandant entre ses dents serrées.
— Comme vous le savez, seigneur, nous avons quitté cette planète il y a soixante ans. Davin était alors complaisante et semblait devoir devenir un monde éclairé de l’Imperium. Hélas, cela ne s’est pas déroulé de la sorte.
— Venez-en au fait, Erebus, s’impatienta le Maître de Guerre, les poings crispés en deux boulets meurtriers.
— Bien sûr. Pendant notre trajet vers Sardis pour rejoindre notre point de rendez-vous avec la 203e flotte, le très révéré seigneur Kor Phaeron m’a prié d’effectuer un détour par Davin afin de m’assurer que la parole de l’Empereur aimé de tous y était toujours défendue par le commandant Temba et les troupes dont il disposait.
— Où est Temba ? réclama Horus. Je lui avais laissé assez d’hommes pour étouffer le moindre vestige de résistance. Si ce monde n’était plus subordonné, il nous l’aurait signalé.
— Eugan Temba est un traître, monseigneur, annonça Erebus. Il se trouve sur la lune de Davin, et ne reconnaît plus l’Empereur comme son maître.
— Un traître ? cria Horus. Impossible ! Eugan Temba était un homme de bonne disposition, à l’esprit martial admirable. Je l’avais personnellement choisi pour lui confier cet honneur. Jamais il n’aurait trahi !
— J’aimerais que cela soit vrai, monseigneur, dit Erebus, qui en paraissait sincèrement désolé.
— Alors, au nom de l’Empereur, que fait-il sur cette lune ? demanda Horus.
— Les honorables tribus de Davin avaient accepté de se plier à notre autorité, pas celles de la lune, expliqua Erebus. Pour les amener dans le droit chemin, Temba a mené ses hommes dans une opération glorieuse, mais finalement imprudente.
— Pourquoi imprudente ? Il s’est acquitté du devoir d’un commandant impérial.
— Ce fut imprudent, monseigneur, parce que les tribus de cette lune ne conçoivent pas l’honneur comme nous le faisons. Et il semble que quand Temba proposa des pourparlers honorables, elles employèrent… certains moyens pour biaiser la perception de nos hommes et les retourner contre vous.
— Quels moyens ? Parlez plus clairement ! s’emporta Horus.
— Je répugne à les nommer, monseigneur, mais ils seraient sans doute décrits dans les textes anciens comme de… comme de la sorcellerie.
Loken sentit d’un coup se défaire l’équilibre des humeurs de son corps, et toute la yourte incrédule s’étrangla à la mention de ce mot.
— Temba sert désormais le souverain de la lune de Davin et a renié ses vœux de loyauté envers l’Empereur. Il vous a qualifié de laquais d’un dieu déchu.
Jamais Loken n’avait rencontré Eugan Temba, mais ayant entendu cette terrible insulte, il sentit sa haine pour cet homme lui remonter dans la gorge. Un murmure de reproche parcourut la yourte où les autres guerriers ressentaient cet outrage aussi cruellement que lui.
— Il paiera pour ces paroles ! rugit Horus. Je lui arracherai la tête et son corps nourrira les corbeaux ! Sur mon honneur, j’en fais le serment !
— Monseigneur, ajouta Erebus, il me désole d’avoir été le porteur de si terribles propos, mais il vaut sûrement mieux que cette affaire soit réglée par ceux que vous avez nommés pour vous seconder.
— Vous voudriez que j’envoie d’autres soldats laver cet affront qui m’a été fait, Erebus ? l’interrogea Horus. Pour quel genre de guerrier me prenez-vous ? J’ai signé le décret d’assujettissement de cette planète, et il ne sera pas dit que le seul monde à sortir de l’Imperium en serait un que j’avais conquis !
Il se tourna vers le Mournival.
— Faites apprêter un fer de lance. Maintenant !
— Très bien, monseigneur, enregistra Abaddon. Qui doit en prendre la tête ?
— Moi, dit Horus.
Le conseil de guerre fut dissous ; toutes les autres affaires et préoccupations qui devaient y être abordées, reléguées au second plan par ce développement inattendu. Une vigueur frénétique s’empara de la 63e flotte expéditionnaire à mesure que les officiers retrouvaient leurs unités et que la nouvelle de la trahison de Temba se répandait.
Entre deux préparatifs pour leur départ, Loken trouva Ignace Karkasy dans la yourte récemment abandonnée par le conseil de guerre. Il y était assis, un calepin ouvert posé devant lui, occupé à y griffonner avec passion, et ne s’arrêta que pour tailler sa pointe avec un petit couteau de poche.
— Ignace, s’annonça Loken.
Karkasy leva la tête de son travail, et Loken fut surpris de l’amusement qu’il lut sur le visage du commémorateur.
— Une sacrée session, n’est-ce pas ? Sont-elles toutes aussi riches en rebondissements ?
— Non, pas d’ordinaire, lui apprit le capitaine en secouant la tête. Qu’êtes-vous en train d’écrire ?
— Ça, oh… Juste un petit poème rapide au sujet du vil Temba, dévoila Karkasy. Rien de très spécial. Une sorte d’épanchement de la conscience. Je trouvais cela approprié, étant donné l’humeur de l’expédition.
— Je comprends. Je n’arrive tout simplement pas à croire que quelqu’un ait pu dire de telles choses.
— Moi non plus, et je crois bien que tout le problème est là.
— Que voulez-vous dire ?
— Je vais vous expliquer.
Karkasy se leva de sa chaise pour se diriger vers les saladiers de viande froide auxquels personne n’avait touché. Il se remplit une assiette.
— Je me souviens de ce conseil que j’avais entendu au sujet du Maître de Guerre. Un bon truc à employer lors de votre première rencontre avec lui était de regarder ses pieds, parce que si son regard accrochait le vôtre, vous alliez tout à fait oublier ce que vous vouliez dire.
— Je l’ai entendu aussi. Aximand m’avait donné le même conseil.
— C’est de toute évidence un excellent conseil, car j’en suis resté passablement interdit. C’était la première fois que je le voyais de près ; il est éblouissant. J’ai failli en oublier pourquoi j’étais là.
— Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous souhaitez me dire, dit Loken, en refusant de la tête la viande que Karkasy proposait de partager avec lui.
— Disons-le d’une autre manière : pouvez-vous imaginer quelqu’un ayant rencontré Horus… Puis-je l’appeler Horus ? J’ai entendu dire que vous n’aimiez pas trop que nous, simples mortels, prenions cette liberté… Quelqu’un, donc, qui aurait rencontré Horus, et pourrait tenir contre lui des propos comme ceux que ce Temba est censé avoir proférés ?
Loken s’efforçait d’assimiler ce que Karkasy lui révélait, en réalisant que sa colère lui avait même fait oublier la splendeur dont était auréolé le Maître de Guerre.
— Vous avez raison, Ignace. Aucun homme l’ayant rencontré ne pourrait avoir dit une telle chose.
— La question devient donc : pourquoi Erebus prétend-il que Temba les a dites ?
— Je n’en sais rien. Pourquoi ?
Karkasy goba un des morceaux de viande de son assiette et le fit passer avec une gorgée de la liqueur blanche.
— Pourquoi, en effet ? formula Karkasy, qui prenait maintenant plaisir à développer sa thèse. Dites-moi, avez-vous eu le « plaisir » de rencontrer Aeliuta Hergig ? C’est une commémoratrice, une des dramaturges, dont les pièces sont atrocement angoissées. Et ennuyeuses au possible, si vous voulez le fond de ma pensée, mais on ne peut pas nier qu’elle-même soit douée d’un certain talent sur les planches. Je me rappelle l’avoir vu jouer Dame Ophélie dans La tragédie d’Amleti , et elle n’était pas mauvaise, bien que…
— Ignace, le reprit Loken. Allez à l’essentiel.
— Euh, oui, bien sûr. Ce que je veux dire, c’est qu’aussi talentueuse que puisse être Madame Hergig, son jeu n’arrive pas à la cheville de celui d’Erebus.
— Son jeu ?
— Mais oui. Tout ce qu’il a fait depuis son entrée dans la yourte était prémédité. Vous ne vous en êtes pas rendu compte ?
— Non. J’étais trop irrité, confessa Loken. C’est pour cela que je vous voulais ici, Ignace. Expliquez-moi tout, simplement, et sans digression.
Karkasy rayonna de fierté avant de reprendre.
— Très bien. Après avoir évoqué pour la première fois la non-obéissance de Davin, Erebus a suggéré de discuter de cette affaire dans un endroit plus privé, alors qu’il venait juste de lancer ce sujet hautement provocateur dans une salle bondée. Et vous avez noté ? Erebus a dit que Temba s’était retourné contre Horus. Pas contre l’Empereur : contre Horus. Il a rendu l’affaire très personnelle.
— Mais pourquoi chercherait-il à provoquer le Maître de Guerre de cette manière ?
— Peut-être pour influer sur son humeur et susciter son ire. Ce n’est pas comme s’il ignorait quelle allait être sa réaction. Je pense qu’Erebus voulait amener le Maître de Guerre à ne plus réfléchir clairement.
— Attention à ce que vous dites, Ignace. Êtes-vous en train de suggérer que le Maître de Guerre n’est pas maître de sa réflexion ?
— Non, non, se défendit Karkasy. Simplement qu’en provoquant sa colère, Erebus a pu le manipuler.
— Le manipuler dans quel but ?
Karkasy haussa les épaules.
— Je n’en sais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’Erebus veut absolument qu’Horus se rende sur la lune de Davin.
— Il lui a pourtant conseillé de ne pas s’y rendre ; il a même eu l’audace de suggérer que d’autres y aillent à sa place.
Karkasy balaya cette objection d’un geste de la main.
— Seulement pour donner l’impression d’avoir voulu l’en empêcher, tout en sachant très bien que le Maître de Guerre ne renoncerait pas à venger l’insulte faite à son honneur.
— Et il ne doit pas y renoncer à cause d’un commémorateur, dit une voix profonde à l’entrée de la yourte.
Karkasy sauta sur ses pieds, et Loken se retourna au son de cette voix. Le premier capitaine des Sons of Horus se tenait là, énorme et resplendissant dans son armure.
— Ezekyle, l’accueillit Loken. Quel bon vent t’amène ?
— Je te cherchais, dit Abaddon. Tu devrais te trouver avec ta compagnie. Le Maître de Guerre va mener lui-même le fer de lance et tu perds ton temps avec des scribouillards qui mettent en doute la parole honorable d’un Astartes.
— Premier capitaine Abaddon, salua Karkasy, tête baissée. Je ne voulais offenser personne. J’informais simplement le capitaine Loken de mes impressions sur ce que j’ai entendu.
— Tais-toi, cloporte, le coupa sèchement Abaddon. Je devrais te tuer pour oser déshonorer Erebus.
— Ignace faisait seulement ce que je lui ai demandé, fit remarquer Loken.
— C’est toi qui l’y as incité, Garviel ? se fit confirmer Abaddon. Tu me déçois beaucoup.
— Quelque chose n’est pas clair, Ezekyle, dit Loken. Erebus ne nous dit pas tout.
Abaddon secoua la tête.
— Tu croirais la parole de cet irresponsable plutôt que celle d’un frère de l’Astartes ? Les manipulateurs de mots avec qui tu t’es commis t’ont embrouillé l’esprit. Le commandant en entendra parler.
— Je l’espère sincèrement, riposta Loken, dont la colère grandissait devant la façon qu’avait Abaddon de rejeter ses inquiétudes. Et quand tu le lui diras, je me tiendrai juste à côté de toi.
Le premier capitaine tourna les talons et s’apprêta à quitter la yourte.
— Premier capitaine Abaddon, le rappela Karkasy, puis-je vous poser une question ?
— Non, gronda Abaddon.
Mais cela n’arrêta pas le poète.
— Cette médaille d’argent que vous avez donnée à Erebus tout à l’heure, de quoi s’agissait-il ?
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Erebus, Premier Chapelain des Word Bearers
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