Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Seize
L’ennemi à l’intérieur
La voie à huit branches
Satisfaire à l’honneur
L’apothicaire Vaddon se démenait pour sauver la vie de Casto. La moitié supérieure de son armure lui avait été retirée, et son torse nu arborait une cruelle blessure : des rabats de peau et des lambeaux de muscle formaient comme une corolle, soufflés par l’explosion d’un bolt.
— Pression ! ordonna Vaddon en relevant son gantelet pour changer les réglages de son narthecium. Pendant que les scalpels et les seringues défilaient, un Emperor’s Children du nom de Mathridon, qui avait perdu une main lors d’un précédent combat et lui tenait lieu d’assistant, appuya de tout son poids sur la plaie. Casto se crispa, les dents serrées pour résister à une douleur qui aurait tué tout autre qu’un Astartes.
Vaddon sélectionna une des seringues d’injection et la lui enfonça dans le cou. La fiole logée sur le dessus du gantelet se vida, et chargea son système vasculaire de stimulants pour le forcer à alimenter les alentours des organes crevés. Pris de spasmes, Casto faillit casser l’aiguille.
— Tenez-le, réclama sèchement Vaddon.
— Oui, dit une voix derrière eux. Tenez-le. Ça ne le rendra que plus facile à achever.
Vaddon releva brusquement la tête et vit venir à eux un personnage dans l’armure d’un seigneur commandeur de leur légion ; celui-ci portait à la main un énorme marteau, autour duquel jouaient des arcs d’énergie violacée. Derrière lui, Vaddon aperçut encore une vingtaine d’Emperor’s Children parés de pourpre et d’or. Leurs armures avaient été récemment ointes de lubrifiants et d’huile.
Il sut instantanément qu’ils n’étaient pas des loyalistes, et sentit une main froide se refermer autour de ses cœurs en réalisant que ses patients et lui étaient perdus.
— Qui va là ? cria-t-il, bien qu’il connût déjà la réponse.
— Je suis ta mort, sale traître ! répondit Eidolon avant d’abattre son marteau et de lui enfoncer le crâne.
Des centaines d’Emperor’s Children se déversaient dans le palais depuis l’est, en une marée de feu et de sang. Ils fondirent d’abord sur les blessés, et Eidolon massacra de sa main ceux qui attendaient de recevoir les soins de Vaddon, en prenant un plaisir particulier à tuer les Emperor’s Children qu’il trouva là. Les guerriers de son chapitre investirent ensuite le palais autour de lui, les défenseurs découvrant avec horreur que leur flanc avait été enfoncé, et que toujours plus de renégats se répandaient dans l’édifice.
Quelques instants plus tard, l’ultime bataille s’était engagée. Les loyalistes quittèrent leurs barricades et firent face aux Emperor’s Children qui arrivaient sur leurs arrières. Les réacteurs des Marines d’assaut les portèrent au-dessus des coupoles effondrées pour les faire s’écraser en plein sur les unités d’Eidolon. Des porteurs d’armes lourdes et des tireurs déployés au sommet des murs faisaient pleuvoir leurs rafales sur l’ennemi. Des quantités invraisemblables de projectiles se répondaient en travers des dômes.
Alors que les combats se propageaient au cœur du palais, cela devint une bataille sans ordre rangé. Chaque Astartes devint une armée à lui seul ; toute trace d’organisation disparut, et les guerriers luttaient isolément contre les adversaires qui les entouraient. Les motojets des Emperor’s Children traversaient les secteurs en hurlant et suivaient des circuits insensés autour des dômes, en arrosant de tirs ceux qui se battaient en dessous d’eux.
De leurs poings puissants, des Dreadnoughts arrachaient des pans de maçonnerie pour les jeter sur les loyalistes restés en position derrière certaines des barricades, sur lesquelles, peu de jours auparavant, tant d’assaillants étaient encore venus mourir.
Tout n’était plus qu’un tourbillon de démence, de haine et de destruction, au centre duquel Eidolon tuait à grands coups de marteau tous ceux qui approchaient de lui, et menait ses combattants parfaits vers le centre du dispositif de défense.
Luc Sedirae, ses cheveux blonds et son sourire narquois paraissaient tout à fait étrangers au milieu des tours industrielles rouillées de la cité Chorale. À ses côtés, Serghar Targost, capitaine de la 7e compagnie, avait davantage l’air à sa place : sa peau plus vieille, plus mate, et sa lourde cape de fourrure semblaient mieux correspondre à ce monde noir et assassiné.
Sedirae avait grimpé sur une plaque de machinerie effondrée, devant des milliers de Sons of Horus rangés en ordre d’assaut. La peinture des inscriptions guerrières était encore fraîche sur leurs plastrons, et de nouvelles bannières dédiées à la loge guerrière claquaient dans le vent.
— Fils d’Horus ! clama-t-il, d’une voix débordant de cette confiance qui lui venait si aisément. Nous avons attendu trop longtemps que les légions amies nous ouvrent la voie afin que nous puissions passer les sceptiques et les faibles au fil de l’épée ! Mais le seigneur commandeur Eidolon a brisé le siège ! L’heure est enfin venue ! L’heure de montrer aux autres légions comment les Sons of Horus se battent !
Les Astartes l’acclamèrent et les bannières furent levées bien haut, arborant diverses facettes des croyances sur lesquelles reposait la doctrine de la loge : une serre d’airain descendant du ciel pour broyer un monde dans sa poigne, une étoile sombre, projetant huit rayons de mort sur sa horde d’ennemis, et une grande bête ailée à deux têtes, fièrement dressée sur une montagne de cadavres.
Des images venues d’au-delà de la réalité, conjurées par les mots des prêtres davinites capables de regarder dans le Warp. Par elles, les Sons of Horus affichaient leur allégeance aux puissances que le Maître de Guerre avait embrassées.
— L’ennemi est dans le désarroi, cria Sedirae par-dessus les vivats. Nous allons nous jeter sur lui et le balayer. Sons of Horus, vous savez quel est votre devoir, et vous savez que les différents chemins que vous avez suivis convergeaient tous pour vous amener jusqu’à ce jour. Car c’est ici que nous allons détruire les derniers vestiges de l’ancienne croisade, et avancer vers le futur !
La confiance de Sedirae était contagieuse. Il sut qu’ils étaient prêts.
Targost s’avança et leva les deux mains. Lui-même était maintenant investi du grade de capitaine de loge, initié aux secrets des usages davinites, prêtre tout autant que commandant. Il ouvrit la bouche et lâcha un flot de syllabes brutes, gutturales et obscures ; la langue de Davin tissée en une prière triomphante.
Les Astartes y répondirent, leurs voix levées scandant sans relâche et se répercutant autour des spires éteintes de la cité Chorale.
Et quand ces suppliques furent achevées, les Sons of Horus marchèrent à la guerre.
La fusillade faisait rage autour de Tarvitz. Des Terminators aux couleurs des Emperor’s Children ratissaient de leurs tirs le dôme central, et les bruits d’un corps à corps brutal leur parvenait depuis la galerie voisine. Tarvitz baissa la tête et courut alors que les projectiles engendraient autour de lui une grêle de fragments. Il se jeta à couvert près du frère Solathen, de l’escouade Nasicae.
Solathen, avec une trentaine d’autres Emperor’s Children loyalistes, était cloué derrière une grande colonne couchée à terre. Quelques Luna Wolves étaient parmi eux.
— Au nom de l’Empereur, que s’est-il passé ? cria Tarvitz. Comment sont-ils entrés ?
— Je n’en sais rien, mon capitaine, répondit Solathen. Ils sont arrivés par l’est.
— Nous aurions au moins dû être avertis. Le secteur était celui de Lucius. Est-ce que vous l’avez vu ?
— Qui, Lucius ? Non. Il doit avoir été tué.
— Ça me paraît peu probable. Je dois le trouver.
— On ne pourra pas tenir, dit Solathen. Nous allons devoir nous replier, et nous ne pourrons pas vous attendre.
Tarvitz hocha la tête, mais il devait essayer de trouver Lucius, même si ce n’était que pour ramener son corps. Il doutait que Lucius ne pût jamais mourir. Cependant, au milieu de ce désastre, tout était possible.
— Très bien, dit-il. Partez. Repliez-vous en bon ordre vers les dômes intérieurs, d’autres barricades sont prêtes là-bas. Allez-y ! Et ne m’attendez pas !
Il leva brièvement la tête au-dessus du niveau de la colonne, pour tirer au bolter vers les Emperor’s Children d’Eidolon qui investissaient en nombre le bord opposé de ce dôme. Les armes de ses propres guerriers accentuèrent son tir de couverture tandis qu’ils commençaient à se replier par escouades.
Entre lui et sa destination, le terrain était jonché de cadavres, certains transformés en amas non identifiables de chair arrachée. Il attendit que ses hommes eussent mis suffisamment de distance entre eux et l’ennemi, et quitta à son tour leur couvert.
Des tirs de bolter labourèrent le sol près de lui ; d’une roulade, il arriva à l’abri d’un second pilier écroulé. Tarvitz rampa aussi vite qu’il le pouvait pour atteindre le couloir dont la courbure quittait le dôme, et s’enroulait autour de sa circonférence vers l’aile orientale du palais du maître de chœur.
Lucius était quelque part dans cette direction et il devait le retrouver.
Loken plongea au sol et glissa en travers des dalles noircies de l’esplanade. Le palais se dressait encore juste derrière lui ; il se retourna sur le dos et ouvrit le feu vers le World Eater le plus proche. L’un des tirs atteignit l’autre guerrier à la jambe, le faisant s’effondrer en un monticule rageur. En sautant sur lui, Torgaddon plongea son épée dans les vertèbres du traître.
Loken se remit debout alors qu’une nouvelle pétarade de tirs traversait la place. Il essaya de repérer où se trouvait l’ennemi parmi les piles de dépouilles et les plaques de marbre aux bords irréguliers, plantées de biais dans les cratères, mais cela confinait à l’impossible.
L’espace dégagé entre la confusion du palais et la masse sombre de la ville était infesté de World Eaters, qui avançaient pour aller exploiter la brèche ouverte par les Emperor’s Children.
— Il y a tout une escouade dans le coin, estima Torgaddon en arrachant son épée du dos du World Eater. Et nous sommes en plein milieu.
— Alors en route.
À nouveau sur ses jambes, Loken changea de chargeur, et ils se hâtèrent de laisser derrière eux les épaves et les empilements charnels, en épiant le moindre signe de mouvement. Torgaddon le suivait de près en braquant son bolter derrière les tronçons de toitures ou de charpentes effondrées. Les sons des projectiles continuaient de claquer autour d’eux, et ceux de la bataille, qui leur parvenaient encore du palais, devenaient de plus en plus effroyables. Les cris de guerre et les explosions déchiraient la violence de ce soir.
— À terre ! cria Torgaddon.
Une traînée de plasma jaillit des ténèbres. Loken se jeta au sol ; le projectile brûlant lui passa au-dessus de la tête et fora un trou dans une plaque de pierre effondrée. Une forme sombre arriva sur lui. Ayant entrevu un reflet, il leva son bolter en un geste de parade instinctive. Les dents de la lame tronçonneuse entamèrent le métal de l’arme. Loken frappa du talon vers l’entrejambe de son assaillant.
Le World Eater esquiva facilement en pivotant sur place, et dans le même mouvement, fit tomber Torgaddon en lui assénant un coup avec le pommeau de sa hache. Cette attaque laissa à Loken le temps de se relever, et il jeta de côté le bolter rendu inutilisable pour tirer sa propre épée.
Torgaddon était toujours au sol, aux prises avec un deuxième World Eater. Mais il devrait se défendre seul : l’adversaire de Loken était un capitaine, et pas n’importe quel capitaine. L’un des meilleurs de sa légion.
— Khârn ! lui cria Loken alors que l’autre se jetait à nouveau sur lui.
Khârn s’arrêta dans son élan, et l’espace d’un fugitif instant, Loken retrouva le combattant noble qui lui avait parlé dans le musée de la conquête. Bientôt, quelque chose revint s’emparer de lui, une haine qui lui tordait le visage.
Cette seconde de répit suffit à Loken, et lui permit de s’abriter derrière un éventail de dalles brisées plantées sur le rebord d’un cratère. Les bolts continuaient de saturer l’air, et quelque part, en dehors de son champ de vision, Torgaddon était pris dans son propre combat, mais Loken ne pouvait pas s’en préoccuper maintenant.
— Que s’est-il passé, Khârn ? Qu’ont-ils fait de vous ?
Khârn poussa un beuglement de rage incohérent et se rua sur lui, la hache levée bien haut. Loken ancra ses pieds au sol et leva son arme, qui arrêta celle du World Eater. Les deux guerriers se retrouvèrent pris dans une joute de force où chacun essaya de forcer l’autre à plier.
— Khârn… lâcha Loken entre ses mâchoires serrées. Les dents rotatives de la hache approchaient de son visage. Vous n’êtes plus celui que j’ai connu ! Qu’êtes-vous devenu ?
Alors que leurs yeux se rencontraient, Loken put contempler l’âme de Khârn, et désespéra. Il voyait toujours le guerrier qui avait prêté des serments de fraternité, qui avait juré de servir la Grande Croisade comme lui-même l’avait fait, qui en avait connu les tragédies autant que les victoires. Et il voyait la folie ténébreuse, laquelle avait noyé cette probité sous la perfidie et les massacres à perpétrer.
— Je suis la voie à huit branches, bredouilla Khârn, chacun de ses mots ponctué par un peu de bave écumante.
— Non ! s’écria Loken en repoussant le World Eater.
— Oh, si, reprit Khârn. Aucun chemin ne s’écarte de la voie. Nous devons toujours aller plus loin.
Toute considération humaine avait quitté son visage. Loken sut que le World Eater avait totalement perdu la raison, et que ce combat ne se terminerait que par la mort de l’un d’eux.
Il se jeta en arrière, évita la pluie de coups que voulut lui porter la hache de Khârn, jusqu’à se retrouver dos à un pan de ruines. La hache de son adversaire le rata et mordit dans la pierre à côté de lui. Loken écrasa le pommeau de son épée sur la tête de Khârn ; Khârn encaissa le coup et projeta son front contre le visage de Loken, lui attrapa le bras, l’entraîna au sol avec lui.
Ils roulèrent dans la boue comme des animaux, Khârn essayant d’écorcher le visage de Loken contre la pierre rugueuse. Loken fit son possible pour se libérer de lui. Il roula sur le dos en entendant le grondement d’un moteur puissant comme un tremblement de terre. Des phares s’allumèrent, et leur lumière crue se découpa autour de l’armure de Khârn.
Loken anticipa ce qui allait suivre. Il envoya son poing en plein dans le visage de Khârn, puis recommença, et continua de le frapper, l’autre main serrée autour de son cou, le bras tendu. Le World Eater se débattit pour le faire lâcher prise, alors que la lumière et le bruit de moteur s’intensifiaient, et que la forme d’un Land Raider gravissait derrière eux l’arête de débris, tel un monstre sorti des profondeurs.
Loken ressentit l’impact quand la lame de bulldozer du Land Raider percuta Khârn, les éperons à sa base s’enfonçant dans le torse du World Eater. Il le lâcha et roula jusqu’au fond du cratère ; le véhicule poursuivit sa course, emportant avec lui le corps gesticulant de Khârn. Loken s’aplatit dans la boue pour le laisser passer, à peine quelques centimètres au-dessus de lui.
Et ce fut terminé ; le char continua sa route, traînant devant lui le World Eater empalé comme une sorte de trophée macabre. D’autres véhicules progressaient tout autour, un œil rouge grand ouvert sur leurs coques. Loken reconnut immédiatement leurs couleurs.
Les Sons of Horus.
Pendant un instant, il resta là à regarder ce contingent se diriger droit sur le palais en commençant à diriger ses tirs contre lui. La meute fonçait vers sa proie.
Une main se baissa vers Loken et l’attrapa, pour le traîner, meurtri et ensanglanté, à l’abri des armes des tanks. Il releva les yeux. Torgaddon était sorti pareillement contusionné de leur rencontre avec les World Eaters.
Son ami fit un signe du menton dans la direction qu’avait prise le Land Raider.
— C’était… ?
— Khârn, confirma Loken en hochant la tête.
— Il est mort ?
— Peut-être, je n’en sais rien.
Torgaddon releva les yeux vers le fer de lance des Sons of Horus.
— À mon avis, même Tarvitz va avoir du mal à tenir le palais maintenant.
— Alors nous devons nous dépêcher.
— Oui. Fais profil bas, essayons de ne pas nous attirer plus d’ennuis. Sauf si tu considères qu’Abaddon et Aximand ne nous poseront pas suffisamment de problèmes à eux deux.
— Saul leur fera payer le moindre bloc de gravats qu’ils prendront, dit Loken en se relevant péniblement. Khârn l’avait sonné, mais pas au point de ne plus pouvoir combattre. Et nous, nous devons faire en sorte que toute cette résistance ait été utile.
Les deux amis se remirent en chemin au travers des décombres, vers la basilique de Mackaran.
Où les attendait une dernière chance de victoire sur Isstvan III.
Les bruits de la bataille résonnaient tout autour de lui, et Tarvitz longeait les murs pour rester dans l’ombre tandis qu’il arpentait prudemment les ruines de l’aile est. Des escouades d’Emperor’s Children se répandaient dans les secteurs du palais en traversant un à un les dômes éventrés, et leurs tirs criblaient les pièces à mesure qu’ils plongeaient la pointe de leur attaque dans le cœur des défenses.
Ici et là, il reconnaissait les marquages de certaines des escouades qui le croisaient sans le voir, et devait refréner la pulsion d’en appeler à leur aide. Ces guerriers étaient devenus l’ennemi, il n’y aurait pas d’accolades fraternelles ni de paroles de bienvenue.
Le caractère obsessionnel de leur progression jouait en la faveur de Tarvitz : ces guerriers, habités de la même résolution rigide qu’Eidolon, avaient l’esprit fixé sur la gloire à gagner, plutôt que de faire preuve d’une vraie circonspection envers leurs alentours. Pour une fois, les défauts du seigneur commandeur revêtaient un aspect positif, songea-t-il en continuant d’explorer comme un fantôme l’agencement désolé du palais.
— Vous allez devoir veiller à la discipline de vos troupes, Eidolon, murmura-t-il pour lui-même, ou quelqu’un finira par vous le faire payer.
Les secteurs de l’est qu’ils avaient assignés à Lucius et ses hommes avaient été dévastés, leurs fresques calcinées par la tempête de feu, leurs jardins de sculptures pulvérisés par les pilonnages constants et les combats furieux qui s’y étaient livrés au fil des mois. Avoir tenu si longtemps était un miracle en soi. Tarvitz n’était pas aveugle au point d’essayer de se faire croire qu’ils résisteraient beaucoup plus longtemps.
Il croisa des dizaines de corps, et les vérifia un par un, à la recherche d’un signe que Lucius fût tombé. Chaque guerrier en était un qu’il connaissait, qui l’avait suivi au combat lors de la défense du palais, qui lui avait fait confiance pour les mener à la victoire. Chaque paire d’yeux l’accusait d’être responsable de sa mort, mais il savait qu’il n’aurait pas pu faire plus.
Plus il s’aventurait à l’est, moins il rencontrait de ces assaillants. L’attaque des Emperor’s Children se portait vers le centre du complexe palatial plutôt que de se disperser pour le sécuriser dans sa totalité.
On pouvait toujours faire confiance à Eidolon pour foncer vers la gloire au lieu de respecter les procédures de bataille.
Si j’avais une centaine de space marines avec moi, je vous punirai pour votre arrogance , pensa Tarvitz.
Alors même que l’idée lui venait, un sourire s’élargit lentement sur son visage. Il avait une centaine de space marines. Certes, tous étaient pris dans des combats, mais si des Astartes étaient capables de se désengager en bon ordre pour passer le relais au beau milieu d’une fusillade désespérée, c’était bien les Emperor’s Children.
Il s’accroupit dans l’ombre d’une statue tombée et ouvrit un canal radio.
— Solathen, murmura-t-il. Vous me recevez ?
Son oreillette rendait une quantité invraisemblable de parasites. Il jura à l’idée que son plan pût être rendu impossible par un obstacle aussi trivial qu’une perte des transmissions.
— Je vous entends, mon capitaine, mais nous sommes un peu occupés pour l’instant ! répondit la voix de Solathen.
— Reçu, dit Tarvitz, mais je vous donne de nouveaux ordres. Désengagez-vous et laissez les Luna Wolves vous couvrir. Laissez-les se charger du plus gros des combats, rassemblez autant d’hommes que vous pouvez en rallier autour de vous et convergez vers ma position.
— C’est-à-dire ?
— Prenez les couloirs le long de l’aile des domestiques. Ils devraient vous amener jusqu’à moi sans trop de problème. Nous avons une chance de mettre à mal ces salauds, alors je veux que vous rappliquiez aussi vite que possible !
— Compris, mon capitaine, dit Solathen avant de couper la liaison.
Tarvitz se figea en entendant une voix lui dire :
— Ça ne changera rien, Saul. Le palais est perdu. Même vous, vous devriez être capable de vous en rendre compte.
Il leva les yeux. Au centre du dôme qui s’ouvrait devant lui, Lucius se tenait, son épée miroitante dans une main, un éclat de verre dans l’autre. Lucius leva le fragment de verre jusqu’à son visage, et fit glisser le tranchant sur sa joue, traçant sur sa peau une ligne dont un filet de sang coula pour aller s’écraser à ses pieds.
— Je vous croyais mort, dit Tarvitz en se relevant pour pénétrer dans le dôme où se trouvait l’épéiste.
La lumière intense des étoiles qui tombait à l’intérieur illuminait des dizaines de cadavres d’Emperor’s Children. Non pas des renégats, mais des loyalistes. Et aucun d’eux n’avait succombé à un projectile. Tous avaient été lacérés par une lame au fil aiguisé. Ces guerriers avaient été tous tués à l’arme blanche, et une horrible suspicion commença à se former dans l’esprit de Tarvitz.
— Mort ? s’amusa Lucius. Moi ? Vous vous souvenez de ce que Loken m’a dit quand je l’ai remis à sa place dans la cage d’entraînement ?
Tarvitz, à présent sur ses gardes, hocha la tête.
— Il vous a dit qu’il existait quelqu’un capable de vous battre.
— Et vous vous souvenez de ce que je lui ai répondu ?
— Oui, répondit Tarvitz, en glissant lentement la main vers la poignée de son épée. « Pas dans cette vie », c’est bien ça ?
— Quelle mémoire. Lucius laissa tomber son éclat de verre au sol.
— Pour qui est cette nouvelle cicatrice ?
Lucius lui sourit, sans aucune chaleur.
— Elle est pour vous, Saul.
Le grand parvis de la basilique de Mackaran était un désert de résidus osseux. Lorsque les bombes virales étaient tombées, des milliers d’Isstvaniens s’étaient rassemblés là dans l’espoir que la chambre du parlement, à l’une des extrémités du forum, les accueillerait. Ils s’étaient bousculés et étaient morts ici ; leurs cendres évoquaient quelque vieux marécage, d’où s’élevaient les colonnes qui entouraient la place sur trois de ses côtés. Le quatrième était celui du bâtiment de la chambre, souillé par les enroulements de suie qui se hissaient sur sa façade.
L’édifice avait été le siège du parlement civil de la cité Chorale, le pendant du pouvoir de la noblesse, exercé depuis le palais du maître de chœur. Les citoyens de premier ordre qui s’y étaient réfugiés étaient morts dans les mêmes tourments que la horde d’habitants à l’extérieur.
Loken avança sur cette mer d’ossements gris, l’épée à la main. Un crâne lui sourit en le fixant de ses orbites creuses et accusatrices. Derrière lui, Torgaddon mettait en joue les recoins suspects du forum.
— Stop, dit calmement Loken.
Torgaddon s’arrêta, le regard vigilant.
— C’est eux ?
— Je ne sais pas, peut-être, dit Loken, les yeux levés vers la chambre du parlement. Derrière le contour du toit, il parvenait tout juste à entrevoir les lignes d’un appareil, d’un oiseau d’assaut aux couleurs des Sons of Horus.
— Quelqu’un s’est posé ici, en tout cas.
Ils se remirent à avancer, jusqu’à l’édifice, et grimpèrent la pente de ses marches lisses. Ses grandes portes de chêne aux clous épais, elles aussi, avaient été rongées par les germes et carbonisées par la tempête ardente.
— Après toi, dit Torgaddon.
Loken hocha la tête ; quand un terrible pressentiment s’empara de lui, il regretta soudain qu’ils fussent venus ici. Il se tourna vers Torgaddon, et regretta de ne pas trouver les mots qu’il aurait fallu dire avant de monter ces dernières marches.
Torgaddon parut comprendre ce qu’il pensait.
— Oui, je sais, mais quel autre choix on a, tu peux me le dire ?
— Aucun, admit Loken. Ils passèrent sous l’arche et pénétrèrent dans le parlement.
L’intérieur du bâtiment semblait avoir été épargné par le plus gros du bombardement et du cataclysme qui avait suivi. Seules quelques carcasses noircies et parfois entremêlées gisaient au milieu des lambris et des meubles foncés. Les murs de l’édifice circulaire étaient ornés de peintures aux couleurs effacées, qui évoquaient le passé glorieux de la cité Chorale, narrant l’histoire de sa croissance et de ses réussites.
Les bancs et les tablettes de vote étaient arrangés autour d’un proscenium central, surmonté d’un pupitre depuis lequel les débats étaient dirigés.
Sur cette scène, devant le pupitre, se tenaient Ezekyle et Horus Aximand.
— Vous nous avez trahis, le vilipenda Tarvitz. Une telle déception était presque plus qu’il ne pouvait en supporter. Vous avez tué vos propres hommes et vous avez laissé Eidolon et les siens pénétrer dans le palais. N’est-ce pas ?
— C’est vrai, avoua Lucius, en faisant lentement virevolter sa lame autour de lui, pour échauffer ses muscles en préparation du combat que Tarvitz savait inévitable. Et si c’était à refaire, je le referai sans hésiter.
Tarvitz suivait la courbure du dôme en calquant son pas sur celui de l’épéiste face à lui. Il ne se faisait aucune illusion quant à l’issue de leur affrontement : Lucius était le maître escrimeur prééminent de la légion, peut-être de toutes les légions. Il savait ne pas pouvoir le battre, et pourtant, cette déloyauté appelait un châtiment.
Il fallait satisfaire à l’honneur.
— Pourquoi, Lucius ? l’interrogea-t-il.
— Comment pouvez-vous me demander ça, Saul ? lui retourna Lucius en resserrant leur cercle ; pas à pas, la distance entre les deux guerriers se rétrécissait. Je n’étais ici qu’à cause de vous, parce que dans l’esprit de la légion, nous étions liés l’un à l’autre. Je sais ce que le seigneur commandeur et Fabius vous ont offert. Comment avez-vous pu décliner une telle chance ?
— C’était une abomination. Tarvitz devait continuer à le faire parler aussi longtemps que possible. Ils manipulent notre patrimoine génétique ; comment pouvez-vous sérieusement croire que l’Empereur approuverait cela ?
— L’Empereur ? Lucius se mit à rire. Êtes-vous vraiment certain qu’il désapprouverait ? Considérez ce qu’il a fait pour concevoir les Primarques, et est-ce que nous autres Astartes, nous ne sommes pas déjà le fruit d’une manipulation génétique ? Les expériences auxquelles Fabius se livre ne sont qu’un maillon logique dans cette chaîne de l’évolution. Nous formons une race supérieure, et nous devons établir notre supériorité sur tous les êtres inférieurs qui nous barrent la route.
— Même sur des camarades ? cracha Tarvitz, en désignant de son épée les dépouilles dans toute la circonférence du dôme.
Lucius ne fit que hausser les épaules.
— Oui, même sur eux. Quel choix avais-je ? Je vais pouvoir rejoindre ma légion, et ils espéraient m’en empêcher. Exactement comme vous, vous allez essayer.
— Et vous me tueriez moi aussi ? demanda Tarvitz. Après toutes ces années pendant lesquelles nous avons combattu côte à côte ?
— Saul, n’essayez pas de faire appel à mon sens de la nostalgie, l’avertit Lucius. Je suis supérieur à vous, et je vais accomplir de grandes choses au service de ma légion. Ni vous, ni une quelconque notion mal placée de fidélité n’allez m’en empêcher.
Lucius leva sa lame et adopta une posture de combat ramassée sur elle-même alors que Tarvitz se rapprochait de lui. Le dôme parut soudain très silencieux. Les deux combattants se contournaient toujours mutuellement, tous les deux à l’affût d’une faiblesse dans la garde de l’autre. De la main gauche, Tarvitz sortit son poignard de combat en adoptant une prise renversée. Il fallait mettre entre lui et Lucius autant de lames qu’il lui était possible d’en manier.
Tarvitz sut que plus aucun mot ne serait prononcé. Cela ne finirait que dans le sang.
Sans le laisser présager, il s’élança vers Lucius en cherchant à piquer de sa lame courte, mais alors qu’il portait le coup, il se rendit compte que Lucius s’y était attendu.
Ce dernier s’écarta et lui abattit le pommeau de son épée sur la main, ce qui lui fit lâcher le poignard. Puis il se baissa quand Tarvitz tourna sur son talon afin de porter un coup de taille latéral.
Son épée ne trancha que l’air, et Lucius lui envoya son coude dans le flanc.
Tarvitz recula d’un bond en s’attendant à recevoir un coup, mais son adversaire se contenta de sourire, et dansa autour de lui sur la pointe des pieds. Lucius jouait avec lui, et il sentit la colère le gagner face à une telle raillerie.
Lucius avança sur Tarvitz, se fendit et frappa à la vitesse d’un serpent en lui visant l’estomac. Tarvitz dévia la pointe en enroulant le coup, ramena ses poignets au-dessus de l’arme de Lucius et visa sa gorge, mais l’épéiste avait anticipé le mouvement et s’écarta avec agilité.
Il répéta brusquement son attaque ; le déplacement vif de d’acier obligea Lucius à continuer de reculer pas à pas. Lucius para un coup retors dirigé vers son pelvis, et pirouetta en riant pour entamer sa riposte éclair.
Tarvitz eut le temps de voir le coup fendre l’air vers lui et sut qu’il ne pourrait pas l’empêcher de porter. Il se jeta en arrière, mais ressentit un sillon de souffrance cuisante quand le tranchant énergisé le mordit profondément. Il serra son flanc d’une main alors que le sang se mettait à couler sur son armure, laquelle lui administra ses stimulants qui lui permirent de reprendre son souffle.
Tarvitz recula devant Lucius, qui le suivit avec un large sourire d’anticipation.
— Si c’est là ce que vous pouvez faire de mieux, Saul, vous feriez mieux d’abandonner dès maintenant. Je vous promets que ce sera rapide.
— J’étais justement sur le point de vous dire la même chose, lui rétorqua Tarvitz, en levant de nouveau son épée.
Les deux guerriers se ruèrent l’un sur l’autre. Leurs épées lancèrent des crépitations argentées lorsque les lames se rencontraient. Tarvitz se battait en y consacrant tout le courage, la force et le talent qu’il parvenait à mobiliser, mais cela était sans espoir : Lucius parait toutes ses attaques avec aisance, et les lui rendait négligemment, coupure après coupure, assez pour faire couler son sang et le faire souffrir, mais pas pour le tuer.
Du sang lui monta au coin de la bouche quand il recula en chancelant après une nouvelle entaille.
— Touché, se moqua Lucius. Je vous ai eu.
Tarvitz se battait en puisant dans ses dernières réserves ; le combat ne pourrait plus durer très longtemps. Lucius se serait bientôt lassé de ces pauvres échanges et l’achèverait, mais peut-être l’avait-il retenu suffisamment.
— Vous en avez eu assez ? toussa Tarvitz pour le provoquer. Vous n’êtes pas obligé de mourir ici, vous savez.
Tout en avançant vers lui, Lucius le considéra, la tête inclinée de côté.
— Le pire, c’est que vous êtes sérieux. Vous pensez réellement pouvoir l’emporter sur moi.
Tarvitz acquiesça et cracha un peu de sang.
— Approchez et essayez donc de me tuer, si vous croyez que vous en êtes capable.
Lucius se précipita pour l’attaquer ; Tarvitz lâcha son épée et se jeta à sa rencontre. Surpris par une telle manœuvre suicidaire, Lucius réagit une fraction de seconde trop tard pour éviter le choc.
Les deux guerriers se percutèrent en pleine course, le poing de Tarvitz ayant atteint l’épéiste au visage. Pour en absorber la force, Lucius avait tourné la tête, mais Tarvitz ne lui laissa pas l’occasion de reprendre le dessus quand ils furent tombés au sol, et abattit à nouveau son poing sur le visage de son ancien compagnon. L’épée de Lucius lui avait échappé des mains, et ils luttèrent à coups de coude, de genou et de pied.
D’aussi près, le talent à l’escrime n’était d’aucun secours, et Tarvitz libéra sa haine et sa colère à chaque nouveau horion qu’il assénait. Ils roulèrent au sol, s’agrippèrent comme deux voyous des rues, Lucius encaissant des impacts qui auraient tué tout humain ordinaire plus d’une dizaine de fois.
— Je me souvenais aussi de ce que Loken a dit la première fois que vous vous êtes battus, se permit de lui dire Tarvitz quand il eut distingué du mouvement à l’extérieur du dôme. Il faut comprendre son ennemi, et faire ce qui est nécessaire pour le mettre à terre.
Il libéra Lucius de son étreinte et roula sur le côté, en s’éloignant de lui autant qu’il le pouvait. Lucius fut debout presque dans l’instant, et partit en vacillant récupérer son épée.
— Solathen ! cria Tarvitz. Tuez-le ! Il nous a tous trahis !
Il regarda Lucius se retourner vers l’entrée du dôme, et voir les guerriers que Solathen avait ralliés et amenés avec lui. Le sergent obéit immédiatement à l’ordre de Tarvitz, comme le devait un Emperor’s Children, et le dôme fut soudain empli par les aboiements des tirs. Lucius se précipita pour se mettre à l’abri, mais même lui n’était pas assez rapide pour éviter les bolts.
Ceux qu’il reçut l’agitèrent de soubresauts. Des étincelles et des gerbes de sang s’envolèrent de son armure ; il roula au sol, partit à quatre pattes en direction d’un trou percé dans le mur par les combats des mois passés, alors que les rafales des Emperor’s Children loyalistes continuaient de l’atteindre.
— Tuez-le ! hurla Tarvitz, mais Lucius fut plus rapide qu’il ne l’eût cru possible, et parvint à s’extraire du dôme au milieu des projectiles qui criblaient les fresques sales autour de lui.
Tarvitz se releva, et fonça en titubant vers l’endroit par lequel Lucius s’était échappé.
Au-delà du dôme, les dépendances extérieures n’offraient qu’un paysage effarant de cratères et de ruines calcinées. Un voile de fumée planait sur le champ de bataille qu’était devenu le palais. Il écrasa son poing dans le mur, frustré de se rendre compte que le traître leur avait échappé.
— Capitaine Tarvitz, l’appela Solathen. Au rapport, comme vous l’avez ordonné.
Tarvitz abandonna l’espoir de retrouver Lucius, mit son insatisfaction de côté, et se concentra sur le sujet plus immédiat d’organiser une contre-attaque contre les guerriers d’Eidolon.
— Merci, Solathen. Je vous dois la vie, dit-il.
Le sergent hocha la tête. Tarvitz ramassa un bolter abandonné et vérifia le chargeur pour s’assurer que celui-ci était plein.
— Venez. Nous allons leur montrer ce que savent faire les vrais Emperor’s Children !
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