Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Deux
À la rencontre des Invisibles
Au pied d’un trône d’or
Lupercal
— Capitaine Loken ?
Il leva les yeux de sa tâche.
— C’est moi.
— Pardonnez-moi, dit-elle. Vous êtes occupé.
Loken posa le segment d’armure qu’il polissait et se leva. Il la dépassait en taille de près d’un mètre, et était presque nu, uniquement vêtu d’un pagne ; elle soupira intérieurement au spectacle de son physique. Les muscles noueux, les reliefs des cicatrices anciennes. Celui-là était aussi très beau de visage sous ses cheveux blonds presque argentés, coupés court, la peau pâle imperceptiblement ridée, les yeux gris comme la pluie. Un vrai gâchis, pensa-t-elle.
Même s’il était impossible d’oublier son inhumanité, spécialement dans cette tenue révélatrice. Mis à part sa carrure, il y avait le gigantisme de son visage allongé, presque équin, cette caractéristique particulière de l’Astartes. Et la carapace dure de son torse sans côtes, fondues en un seul canevas.
— J’ignore qui vous êtes, dit-il en laissant tomber son tampon de lustrage sur un petit pot, et en s’essuyant les doigts. Elle lui tendit la main.
— Mersadie Oliton, commémoratrice officielle, se présenta-t-elle. Il regarda un instant sa main minuscule avant de la lui serrer, la faisant paraître encore plus minuscule en comparaison de son poing démesuré.
— J’oublie toujours que vous ne faites jamais ça, s’excusa-t-elle en se mettant à rire. Vous serrer la main. Je suis désolée. Une vieille habitude de Terra.
— Ce n’est rien. Vous arrivez de Terra ?
— Je l’ai quittée il y a un an. Détachée auprès de la croisade sur permission du Conseil.
— Ainsi, vous êtes une commémoratrice ?
— Vous savez ce que cela veut dire ?
— Je ne suis pas stupide, rétorqua Loken.
— Bien sûr que non, se défendit-elle immédiatement. Je ne voulais pas vous offenser.
— Rassurez-vous, ça n’est pas le cas. Il la jaugea des pieds à la tête. Petite et fragile, mais peut-être belle. Loken n’avait pas une grande expérience des femmes. Peut-être étaient-elles toutes fragiles et belles. Il en avait en tout cas vu assez pour savoir que toutes n’étaient pas aussi noires. Sa peau était d’une couleur de charbon bruni. Il se demanda s’il s’agissait d’une sorte de teinture.
Sa tête était elle aussi particulière. Son crâne était chauve, mais pas rasé, il paraissait lisse comme s’il n’avait jamais connu de cheveux. D’une manière ou d’une autre, sa boîte crânienne avait été rectifiée, et s’étendait en une courbe profilée pour former un large ovoïde derrière sa nuque. Sa simple humanité en paraissait couronnée et rendue plus royale.
— En quoi puis-je vous aider ? s’enquit-il auprès d’elle.
— Il m’a semblé comprendre que vous racontiez une histoire particulièrement divertissante. J’aimerais m’en souvenir, pour la postérité.
— Quelle histoire ?
— Celle d’Horus tuant l’Empereur.
Loken se raidit. Il lui répugnait d’entendre des non-Astartes appeler le Maître de Guerre par son nom.
— C’est arrivé il y a des mois, dit-il avec l’air de repousser sa demande. Je crains de ne pas me rappeler tous les détails.
— Il m’a été affirmé de source sûre, dit-elle, que vous pouviez être persuadé de raconter cette histoire d’une façon tout à fait experte. Elle semble même très populaire parmi vos frères de bataille.
Loken fronça les sourcils. Cette femme avait malheureusement raison. Depuis la prise de la Haute Cité, il avait été prié en des dizaines d’occasions (le mot « forcé » n’aurait pas été exagéré) de répéter ce qu’il avait vu des événements survenus dans la tour du palais. Il présumait que cela était dû à la mort de Sejanus. Les Luna Wolves avaient besoin d’une catharsis, ils avaient besoin d’entendre de quelle façon si singulière Sejanus avait été vengé.
— Quelqu’un vous en a donc parlé, maîtresse Oliton ? demanda-t-il. Elle haussa les épaules.
— Le capitaine Torgaddon.
Loken acquiesça. Cela lui ressemblait bien.
— Et que voulez-vous savoir ?
— Je connais la situation générale pour l’avoir déjà entendue de la bouche d’autres, mais j’aimerais recevoir vos observations personnelles. Comment était-ce ? Qu’avez-vous trouvé quand vous êtes entré dans le palais ?
Loken soupira, et se retourna vers le support où reposait son armure énergétique, qu’il venait à peine de commencer à nettoyer. Sa chambre d’armement privée était une petite crypte adjacente au quai d’embarquement, aux murs de métal peints d’une laque vert clair. Un groupement de globes lumineux éclairait la pièce, où un aigle impérial avait été apposé au pochoir sur une des cloisons, et sous lequel les copies des divers serments de l’instant qu’avait prêtés Loken étaient épinglées. L’air confiné sentait l’huile et la poudre abrasive. La tranquillité poussait à l’introspection, une tranquillité que cette femme venait d’envahir.
Prenant conscience de son intrusion, elle fit une suggestion.
— Je pourrais revenir plus tard, quand le moment sera mieux choisi.
— Non, restez. Il se rassit sur le tabouret de métal où il était juché à son arrivée. Laissez-moi y réfléchir… En entrant dans le palais, nous avons trouvé les Invisibles.
— Et pourquoi s’appelaient-ils ainsi ? demanda-t-elle.
— Parce qu’on ne pouvait pas les voir…
Les Invisibles les attendaient, et méritaient amplement leur sobriquet.
Dix pas à l’intérieur du splendide salon, le premier frère mourut. Il s’entendit une explosion étrange, si forte qu’elle fut douloureuse à entendre et à ressentir, et frère Edrius tomba à genoux, puis bascula sur le côté. Une forme d’attaque à énergie l’avait atteint au visage : l’alliage plastacier-céramite de son casque et de son plastron, déformé sous le choc, comme de la cire fondue et figée à nouveau, formait à présent un cratère d’ondulations. Un deuxième bang sonore, une onde vibratoire, et une table ornementale vola en éclats près de Nero Vipus. Un troisième fit tomber frère Muriad, la jambe gauche fracassée, brisée d’un coup comme une tige de jonc.
Les adeptes scientifiques du faux Imperium avaient maîtrisé et asservi une forme incroyable de technologie de champ, pour en armer la garde d’élite du pouvoir en place. Ces combattants entouraient leurs corps d’une application passive de cette distorsion d’énergie, pour courber la lumière autour d’eux et se rendre invisibles, mais parvenaient aussi à la projeter sous une forme active d’une puissance terrible.
En dépit de leur avancée précautionneuse, Loken et les autres avaient été totalement pris au dépourvu. Les Invisibles l’étaient même pour leurs senseurs. Plusieurs de ces adversaires s’étaient simplement trouvés là, debout devant eux, prêts à frapper.
Loken ouvrit le feu et les hommes de Vipus en firent autant. En balayant l’espace vide devant lui, et en massacrant l’ameublement, Loken atteignit une cible ; il vit une bruine rose embrasser l’air, et quelque chose tomba avec assez de force pour renverser une chaise. Vipus eut la même chance que lui, mais pas avant que frère Tarregus n’eût été touché avec une telle force que sa tête se détacha net de ses épaules et vola en arrière.
La technologie de dissimulation fonctionnait évidemment mieux si ses utilisateurs demeuraient immobiles. Quand ils se déplacèrent, leurs corps en devinrent à demi perceptibles. Face à ces indices de silhouettes s’élançant à l’attaque, Loken s’adapta rapidement et pointa son arme vers le moindre défaut de l’air. Il ajusta ses lentilles sur un réglage de contraste maximal, presque en noir et blanc, et les aperçut mieux : des contours nets sur un fond trouble. Il en abattit trois autres. Dans la mort, plusieurs perdirent leur camouflage, et les Invisibles se manifestèrent sous la forme de cadavres ensanglantés. Leur armure était d’argent, composée de façon très ornementale, avec un souci remarquable dans la gravure des motifs et symboles. Grands, enroulés dans des manteaux de soie rouge, les Invisibles rappelèrent à Loken la Garde Custodienne qui protégeait le palais impérial de Terra. Tel était donc la garde rapprochée qui, sur un simple signe de tête de son maître, avait exécuté Sejanus et son escouade d’honneur.
Nero Vipus était furieux, offensé par le coût que venait de payer la sienne. La main du vaisseau était bel et bien posée sur lui.
Il mena la progression, se fraya un chemin jusqu’à la salle immense derrière le théâtre de l’embuscade. Sa rage donna à son escouade l’ouverture dont elle avait besoin, mais elle lui coûta sa main droite, désagrégée par le tir d’un Invisible. Loken ressentait la même colère. Comme Nero, les hommes de l’escouade Locasta étaient ses amis. Des rites de deuil s’annonçaient. Même dans les heures sombres d’Ullanor, la victoire n’avait pas eu un tel prix.
Vipus, à genoux, grognait de douleur, et tentait d’enlever de sa main détruite le gantelet désarticulé. En le dépassant au pas de charge, Loken pénétra dans une salle latérale, en prenant pour cible les incohérences de l’air qui tentaient de lui faire obstacle. Un influx de force lui arracha le bolter des mains, il porta donc la main à sa hanche, et tira du fourreau son épée tronçonneuse qui s’éveilla dans un ronflement de moteur. Il frappa les contours ténus qui s’agitaient autour de lui, sentit sa lame dentée rencontrer une résistance. Quelqu’un poussa un hurlement aigu. Le sang se mit à gicler de nulle part, aspergea les murs de la pièce et l’avant de son armure.
— Lupercal ! rugit Loken, en mettant derrière son épée la pleine force de ses deux bras, des servomoteurs et polymères mimétiques intercalés entre sa peau et la paroi extérieure de son armure pour en constituer la musculature artificielle. Trois coups dévastateurs s’abattirent ainsi, davantage de sang jaillit en gerbes bien visibles. Il s’entendit un piaillement quand des vrilles de viscères humides et roses apparurent. Un instant plus tard, le champ qui dissimulait le soldat s’éteignit en clignant, et divulgua sa silhouette éventrée, qui s’éloignait dans la longueur de la salle en s’efforçant de retenir ses entrailles à deux mains.
L’énergie imperceptible poignarda à nouveau Loken, enfonça le bord de son épaulière gauche et manqua de le jeter à la renverse. Il se retourna en portant un coup horizontal ; la lame tronçonneuse toucha quelque chose, des fragments de métal volèrent. Le contour d’une figure humaine sensiblement décalée par rapport à l’espace qu’elle occupait, comme si la silhouette en avait été découpée dans l’air et légèrement bougée vers la gauche, se remplit soudain. L’Invisible, dont le champ surchargé grésillait dans son agonie, devint manifeste, et lança le fer de sa longue lance.
La pointe ricocha sur le casque de Loken ; il porta un coup bas, qui arracha la lance des gantelets argentés de son adversaire et en tordit la hampe. Au même moment, Loken se jeta sur lui, et plaqua le guerrier d’un coup d’épaule contre le mur de la chambre, si fort que le plâtre friable des antiques fresques se fissura et tomba.
Loken recula. Les poumons et la cage thoracique enfoncés, presque aplatis, l’Invisible produisit un bruit de succion étranglé et tomba à genoux, la tête pendante. Loken abaissa son épée tronçonneuse, la releva brutalement en un coup de grâce fluide et exercé, et la tête tranchée retomba un peu plus loin.
Il se retourna doucement, la lame vrombissante à nouveau levée dans sa main droite. Le sol était maculé de sang et de lambeaux de chair plus sombres. Des tirs résonnaient dans les pièces proches. Loken traversa la salle pour aller ramasser son bolter, qu’il leva de son seul bras gauche.
Deux Luna Wolves pénétraient dans la pièce derrière lui. D’un geste sec de son épée, il les dirigea vers les colonnades sur sa gauche.
— En formation et reprenez la progression, leur jeta-t-il par la fréquence. Nero ?
— Derrière vous, à vingt mètres.
— Comment va la main ?
— Je m’en suis débarrassé, elle devenait gênante.
Loken avança à pas mesurés. Au bout de la salle, derrière le corps recroquevillé de l’Invisible qu’il avait étripé, seize larges marches menaient à une porte ; sur le splendide cadre de pierre s’étalait la sculpture complexe d’un drapé.
Loken gravit lentement l’escalier. Des mouchetures de lumière spasmodiques franchissaient le passage ouvert. Il s’était fait un silence remarquable ; même le tapage des combats qui entouraient le palais semblait avoir reflué. Loken entendait jusqu’aux infimes des gouttes de sang qui tombaient de son épée tronçonneuse sur les marches, traçant un pointillé de perles rouges sur le marbre blanc.
Il franchit la porte.
Les parois intérieures de la tour s’élevèrent au-dessus de lui. Il venait à l’évidence de pénétrer dans l’une des plus hautes et des plus massives des flèches du palais. Une centaine de mètres de diamètre, un kilomètre de haut.
Et même davantage. Il avait débouché sur une vaste terrasse d’onyx, une parmi les nombreux anneaux suspendus à intervalles réguliers dans la hauteur de la structure, mais il s’en trouvait d’autres en dessous de lui. En se penchant à la rambarde, Loken vit s’enfoncer dans les profondeurs de la terre une portion de tour aussi haute que celle qui se dressait au-dessus de lui.
Il pivota lentement, observa autour de lui. Entre les étages, des hautes fenêtres de verre ou d’une quelconque autre matière transparente jalonnaient la tour de haut en bas. Au travers d’elles flamboyaient les fulgurances et le déchaînement de la guerre. Aucun bruit, rien que cette lumière intermittente et ses intensifications soudaines.
Il suivit l’arrondi de la plate-forme jusqu’à trouver un escalier, dont la courbure épousait celle du mur et menait au niveau suivant. Il commença à escalader la tour, de niveau en niveau, aux aguets de la moindre distorsion qui eut pu trahir la présence d’autres Invisibles.
Rien. Nul son, nulle vie, nul mouvement excepté ces agitations lumineuses lorsqu’il passait près des fenêtres. Déjà cinq étages. Six.
Loken se sentit soudain idiot. La tour était probablement vide. Sa fouille et sa purge auraient dû être laissées à d’autres, et lui aurait dû guider la 10e compagnie.
Si ce n’était que… Ses alentours au niveau du sol avaient été très bien protégés. Il leva les yeux, poussa ses senseurs au maximum de leurs réglages. Trois cents mètres au-dessus de lui, il crut avoir entraperçu un bref indice de déplacement, une trace thermique partielle.
— Nero ?
Un instant de silence.
— Mon capitaine ?
— Où êtes-vous ?
— À la base d’une tour. Combats intenses, nous…
Il y eut un mélange de sons distordus, ceux d’une fusillade, et de cris.
— Mon capitaine, vous êtes toujours là ?
— Au rapport !
— Une grosse résistance, nous sommes bloqués ici ! Où êtes…
La liaison fut rompue, mais Loken ne comptait de toute façon pas donner sa position. Quelque chose se trouvait dans cette tour avec lui. À son sommet, quelque chose attendait.
L’avant-dernier niveau. D’au-dessus lui parvenait un crissement doux, comme celui des ailes d’un gigantesque moulin à vent. Loken marqua un temps d’arrêt. À cette hauteur, par les immenses vitres, il disposait d’une vue sur tout le palais et la Haute Cité. Une mer de fumée lumineuse, éclairée par des tornades de feu. Certains bâtiments, qui reflétaient les échanges de tirs, étaient baignés d’une lueur rose. Les armes tiraient, les rayons d’énergie dansaient et disparaissaient aussitôt. Au-dessus, le ciel était lui aussi empli de tirs, comme un reflet de la surface. Le fer de lance avait semé la destruction sur la ville de « l’Empereur ».
Mais la pointe de la lance avait-elle trouvé la gorge ?
Il gravit le dernier escalier, les deux poings resserrés sur ses armes.
La dernière plate-forme circulaire formait la base de la section supérieure de la tour, une vaste coupole de pétales cristallins, dont les espars d’acier incurvés se rejoignaient en un fleuron loin au-dessus de lui. La structure entière coulissait en grinçant, pivotait légèrement d’un côté, puis d’un autre pour s’aligner sur les épanouissements de lumière de la nuit extérieure. D’un côté de la plate-forme se dressait un trône d’or, tourné à l’opposé de la verrière. Une chose massive. Une estrade de trois lourdes marches dorées elles aussi ; posées sur elles, le siège à haut dossier et aux bras taillés en vrilles.
Le trône était vide.
Loken baissa ses armes. Il constata que le sommet de la tour pivotait pour que le trône fît toujours face à la lumière. Déçu, il fit un pas dans sa direction, et s’arrêta aussitôt en réalisant qu’il n’était pas si seul.
Une figure solitaire se tenait sur sa gauche à quelque distance, les mains derrière le dos, observant le spectacle de la guerre.
L’homme se retourna. Un homme d’âge estimable, vêtu d’une robe mauve dont les ourlets traînaient au sol. Ses cheveux étaient blancs et fins, son visage plus encore. Il tournait vers Loken des yeux brillants et malheureux.
— Je vous méprise, dit-il, de son fort accent antique. Je vous méprise, envahisseur.
— Nous prenons note de vos paroles, répondit Loken, mais cette guerre est perdue pour vous. Je vois que vous avez pu observer sa progression d’ici. Vous devez en être conscient.
— L’Imperium de l’Humanité triomphera de tous ses ennemis, répliqua l’autre.
— Oui, renchérit Loken. Absolument. Je peux vous en faire la promesse.
L’homme resta coi, comme s’il n’avait pas bien compris.
— Suis-je en train de m’adresser au prétendu « Empereur » ? demanda Loken. Il venait d’éteindre son épée et de la remettre au fourreau, mais continuait de braquer son bolter sur son interlocuteur.
— Prétendu ? répéta le personnage en robe. Le prétendu Empereur ? Vous blasphémez sans vergogne dans ce lieu royal. L’Empereur est l’Empereur incontesté, sauveur et protecteur de la race des hommes. Vous, vous êtes un imposteur, quelque démon maléfique…
— Je suis un homme, comme vous.
L’autre pouffa de rire.
— Vous êtes bien un imposteur. Vous êtes fait comme un géant difforme, et aucun homme ne livrerait une telle guerre contre ses compagnons humains, dit-il en désignant du geste la scène du dehors.
— C’est votre hostilité qui a entraîné tout cela, lui rétorqua calmement Loken. Vous n’avez pas voulu nous écouter ni nous croire, et vous avez assassiné nos ambassadeurs. Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-mêmes. Nous avons pour mission au nom de l’Empereur de réunifier l’Humanité dispersée parmi les étoiles. Nous cherchons à rétablir le lien avec toutes les communautés éparses. La plupart nous accueillent en frères. C’est vous qui avez choisi de résister.
— Vous arriviez en porteurs de mensonges !
— Nous venons avec la vérité.
— Votre vérité est obscène !
— La vérité ne s’encombre pas d’une morale, monsieur. Il m’attriste que nous croyions tous les deux en les mêmes mots, le même message, mais en leur donnant une valeur aussi différente. Cette différence nous a menés tout droit à ce bain de sang.
L’homme âgé s’affaissa.
— Vous auriez pu nous laisser en paix.
— Pardon ? demanda Loken.
— Si nos philosophies sont à ce point divergentes, vous auriez aussi bien pu partir et nous laisser vivre nos vies. Mais vous ne l’avez pas fait. Pourquoi ? Pourquoi avoir insisté, pourquoi nous avoir menés à notre ruine ? Représentons-nous une telle menace pour vous ?
— Parce que la vérité… commença Loken.
— Ne s’encombre pas d’une morale. Vous me l’avez déjà dit. Mais en servant votre vérité, envahisseur, vous avez abandonné votre propre morale.
Loken fut surpris de constater qu’il ne savait quoi répondre. Il fit un nouveau pas en avant.
— Je vous somme d’abdiquer votre pouvoir devant moi.
— Je suppose que vous êtes leur commandant ? l’interrogea le vieil homme.
— Je commande la 10e compagnie.
— Vous n’êtes donc pas leur commandant en chef ? J’ai pensé que vous l’étiez, en vous voyant pénétrer dans ce palais à l’avant de vos troupes. C’est votre commandant en chef que j’attendais ici. Je me soumettrai à lui, et à lui uniquement.
— Les termes de votre reddition ne sont pas négociables.
— Ne feriez-vous pas cela pour moi ? Ne m’accorderez-vous même pas ce dernier honneur ? Je resterai là, jusqu’à ce que votre seigneur et maître vienne en personne accepter ma soumission. Allez le chercher.
Avant que Loken ne pût répondre, un sifflement sourd résonna sous le toit de verre et gagna graduellement en volume. L’homme recula de quelques pas, la peur sur ses traits.
Les silhouettes s’élevèrent du puits de la tour, lentement, à la verticale, par le centre ouvert de la terrasse. Dix Astartes, la chaleur bleutée de leurs propulseurs dorsaux faisant vibrer l’air derrière eux. Leurs armures énergétiques étaient noires, à rebords blancs. L’escouade Reaver Catulan, les vétérans d’assaut de la 1re compagnie. Premiers au front, derniers à en partir.
Un par un, ils se posèrent sur le bord de la plate-forme et désactivèrent leurs réacteurs.
Kalus Ekaddon, leur capitaine, lança à Loken un regard de biais.
— Le premier capitaine vous adresse ses compliments, capitaine Loken. Vous nous avez tous battus.
— Où est-il ? demanda Loken.
— Plus bas, il fait le ménage, lui apprit Ekaddon en réglant sa radio pour émettre à nouveau. Ici Ekaddon de l’escouade Catulan. Nous avons mis la main sur le faux empereur…
— Non, lui opposa Loken fermement.
Ekaddon le regarda à nouveau. Le verre des lentilles de son casque était austère et sans reflet. Il s’inclina imperceptiblement.
— Mes excuses, mon capitaine, dit-il d’un ton amusé. Le prisonnier et l’honneur de sa capture vous reviennent de droit, bien entendu.
— Ça n’était pas ce que je voulais dire, rectifia Loken. Cet homme demande le droit de se rendre à notre commandant en chef.
Ekaddon s’esclaffa, et plusieurs de ses hommes se mirent à rire.
— Ce vieil imbécile peut bien demander tout ce qu’il veut, mon capitaine. Mais je crains fort qu’il soit cruellement déçu.
— Nous allons démanteler un très ancien empire, capitaine Ekaddon, soutint résolument Loken. Ne pourrions-nous pas faire preuve d’une certaine mesure de respect dans l’accomplissement de cet acte ? Ou ne sommes-nous que des barbares ?
— Il a assassiné Sejanus ! se souleva l’un des hommes d’Ekaddon.
— C’est vrai, reconnut Loken. Alors nous devrions simplement le tuer à son tour ? L’Empereur, loué soit-il, ne nous enseigne-t-il pas de nous montrer toujours magnanimes dans la victoire ?
— L’Empereur, loué soit-il, n’est pas ici avec nous, lui rétorqua Ekaddon.
— S’il n’est pas avec nous en esprit, capitaine, le rabroua Loken, je crains pour le futur de cette croisade.
Ekaddon le dévisagea un long instant, puis ordonna à son second de transmettre un signal à la flotte. Loken était presque certain de ne pas l’avoir fait céder par cet argument plein de beaux principes. Ekaddon, bien que capitaine de l’élite d’assaut de la 1re compagnie ayant pour lui la gloire de ses actions, devait se plier aux injonctions de Loken, un capitaine de compagnie, d’un grade supérieur.
— Le message a été transmis au Maître de Guerre, apprit Loken au vieillard.
— Va-t-il venir ici ? Maintenant ? demanda ce dernier.
— Des arrangements vont être pris pour que vous le rencontriez, le remit à sa place Ekaddon d’un ton cassant.
Ils attendirent une minute ou deux le signal de réponse. Des vaisseaux d’attaque de l’Astartes aux réacteurs éblouissants passèrent derrière les vitrages. La lumière de détonations intenses couvrit le ciel du sud et mourut lentement. Loken regarda les ombres croisées jouer sur l’anneau de la plate-forme.
Il sursauta. Il venait soudain de réaliser pourquoi le vieil homme avait tant insisté pour faire venir à lui le commandant en personne. Le bolter plaqué contre son flanc, il commença à avancer vers le trône vide.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’alarma le vieil homme.
— Où est-il ? cria Loken. Où est-il en vérité ? Il est invisible, lui aussi ?
— Reculez ! s’égosilla l’autre en se ruant sur lui pour l’agripper.
Une déflagration sonore retentit. La cage thoracique du vieillard explosa, éparpillant du sang, des mèches de soie brûlée et des lambeaux de viande devant lui. Il oscilla, sa robe déchirée et en feu, chancela sur quelques mètres, et bascula par-dessus le garde-fou de la plate-forme.
Ses membres flasques et ses vêtements battant l’air autour de lui, il chuta comme une pierre vers le pied de la tour palatiale.
Ekaddon abaissa son pistolet bolter.
— Je n’avais encore jamais tué un empereur, plaisanta-t-il.
— Ce n’était pas l’Empereur, lança Loken. Leur Empereur nous a observés pendant tout ce temps.
Il se trouvait maintenant tout près, et tendit la main pour la poser sur un des bras dorés du trône. Une forme cohérente de lumière, presque parfaite, mais pas au point que les ombres se comportaient normalement autour d’elle, recula dans le siège.
C’est un piège. Ces quatre mots étaient ceux que Loken allaient prononcer ensuite. L’occasion ne lui en fut jamais laissée.
Le trône d’or trembla et projeta une onde de choc invisible, semblable à celle que sa garde d’élite maniait, mais cent fois plus puissante. Émise dans toutes les directions, elle souleva Loken et toute l’escouade Catulan comme des arbres déracinés par l’ouragan. Le vitrage de la tour fut soufflé vers l’extérieur en une tornade de fragments.
L’essentiel des membres de l’escouade Catulan disparurent simplement, éjectés hors de la tour, portés par la vague d’énergie. L’un d’eux percuta en chemin une des armatures d’acier. Le dos brisé, son corps tomba dans la nuit comme une poupée désarticulée. Lorsqu’il fut jeté vers l’extérieur, Ekaddon parvint à se rattraper à la charpente de la verrière et s’y accrocha, les doigts de ses gantelets de plastacier enfoncés dans le métal, les jambes entraînées derrière lui à l’horizontale par le souffle.
Loken, trop proche du trône pour avoir été pris dans la pleine puissance de la vague d’air et d’énergie, fut jeté à terre et glissa vers l’ouverture centrale de la terrasse circulaire, son armure blanche laissant de profondes griffures dans la surface d’onyx. Il enfonça la balustrade, passa au-dessus du vide, mais le mur de force le porta comme une feuille morte jusqu’à l’autre côté du trou et l’envoya cogner contre le rebord opposé, auquel il se retint, le torse à l’étage supérieur, les jambes dans le vide, maintenu dans cette position autant par la pression de l’attaque que par ses bras et l’énergie du désespoir.
La force qui pesait contre lui allait le faire s’évanouir. Il lutta pour tenir bon.
Une lumière incomplète, verte et pénétrante, se manifesta devant ses bras agrippés. La lueur de téléportation devint trop intense à regarder puis s’éteignit, révélant un dieu, debout sur le bord de la plate-forme.
Le dieu était un véritable géant, aussi large d’épaules en comparaison d’un guerrier de l’Astartes que celui-ci l’était par rapport à un homme normal. Son armure était d’or blanc comme le soleil à son lever, l’œuvre de maîtres artificiers. Des nombreux symboles qui en couvraient les surfaces, le plus grand était un unique œil grand ouvert, modelé au centre du plastron. Des robes d’étoffe blanche flottaient autour de ce personnage vénéré et terrible.
Au-dessus du gorgerin, le visage était nu, parfait en toute proportion et habité par la grâce. Si beau. Si parfaitement beau.
Pendant un instant, le dieu resta là sans ciller, debout face aux trombes d’énergie qu’il laissait passer sur lui. Puis il leva le fulgurant de sa main droite et tira au milieu de la bourrasque.
Un unique coup de feu.
L’écho de la détonation se répercuta dans la tour. Un hurlement étranglé se perdit à moitié dans le tumulte, qui lui-même se tut soudain.
Le mur d’énergie s’écroula. L’ouragan fut dissipé ; des éclats de verre projetés en l’air tintèrent en retombant.
Ekaddon n’était plus soulevé par l’onde d’énergie et revint s’écraser contre l’armature de la verrière. Resté accroché à la poutrelle, il se laissa choir à l’intérieur et se releva.
— Monseigneur ! s’exclama-t-il en mettant un genou à terre, la tête courbée.
Sans l’aide de la vague d’énergie, Loken ne pouvait plus se retenir de tomber. Les doigts crispés, il commença à glisser vers l’abîme qui l’appelait à lui. L’onyx luisant ne lui offrait aucune prise.
Il glissa du bord. Une main ferme le rattrapa par le poignet et le hissa sur la plate-forme.
Loken roula sur le dos, les bras tremblants. Il regarda de l’autre côté de la terrasse, vers le trône doré, lequel n’était plus qu’un vestige fumant dont l’appareillage secret avait explosé de l’intérieur. Au milieu des plaques tordues et des mécanismes détruits, un cadavre calciné était assis bien droit, ses dents contrastant avec son crâne noirci, ses mains squelettiques toujours crispées autour des bras de son siège.
— Tous les tyrans et les imposteurs connaîtront le même sort de ma main, annonça une voix grondante.
Loken leva les yeux vers le dieu qui se dressait au-dessus de lui.
— Lupercal… murmura-t-il.
Le dieu lui sourit.
— Je vous en prie, ne soyez pas aussi formel, capitaine, murmura Horus.
— Puis-je vous poser une question ? sollicita Mersadie Oliton.
Loken avait décroché un vêtement d’une patère fixée au mur et commençait à l’enfiler.
— Je vous écoute.
— N’aurions-nous pas pu abandonner ces hommes à leur propre destin ?
— Non. Posez-moi de meilleures questions.
— Très bien. Comment est-il ?
— Comment est qui ? demanda Loken.
— Horus.
— Si vous avez besoin de me le demander, c’est que vous ne l’avez jamais rencontré, dit-il.
— Non, je n’ai pas encore eu cette chance, capitaine. J’attends une audience. Mais j’aimerais tout de même savoir ce que vous pensez d’Horus…
— Je pense qu’il est le Maître de Guerre, la coupa Loken. Son ton était cassant. Je pense qu’il est le maître des Luna Wolves et la figure mandataire de l’Empereur, loué soit son nom, dans tout ce que nous accomplissons. Je pense qu’il est le premier et le plus grand de tous les Primarques. Et il m’offense d’entendre une mortelle prononcer son nom sans son titre, ou sans montrer davantage de respect.
— Oh ! se reprit-elle. Je suis désolée, capitaine, je ne voulais pas…
— J’en suis certain, mais il est le Maître de Guerre. Vous qui êtes une commémoratrice, tâchez de vous souvenir de ça.
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Horus le Maître de Guerre arrive sur 63-19
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