Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Seize
La vérité est tout ce que nous avons
Le prophète
Chez lui
Pour une fois, Loken était enclin à donner raison à Iacton Qruze quand il disait :
— Ça n’est plus comme avant, mon garçon. Plus rien n’est plus comme avant.
Ils se tenaient sur le pont du strategium, à contempler l’éclat de Davin, accrochée dans l’espace comme un joyau terni.
— Je me rappelle la première fois que nous sommes venus ici. Ça me semble être hier.
— J’ai l’impression que c’était il y a toute une vie, estima Loken.
— N’importe quoi, dit Qruze. Quand vous aurez vécu aussi longtemps que moi, vous aurez appris une chose ou deux. Vivez jusqu’à mon âge et nous verrons comment vous percevrez le passage du temps.
Loken soupira ; il n’était pas d’humeur pour les élucubrations de Qruze, ni pour ses récits vaguement condescendants au sujet du « bon vieux temps ».
— Oui, Iacton, nous verrons.
— Ne me méprisez pas de la sorte, jeune frère, dit Qruze. Je suis peut-être vieux, mais pas stupide.
— Je n’ai jamais voulu dire que vous l’étiez, se défendit Loken.
— Dans ce cas, écoutez-moi bien, Garviel, dit Qruze en se penchant vers lui. Vous croyez que je ne m’en suis pas rendu compte, mais si.
— Pas rendu compte de quoi ?
— « Le Mal Entendu », reprit Qruze à voix basse pour qu’aucun membre d’équipage ne pût l’entendre. Je sais très bien pourquoi tous me surnomment de cette façon, et ça n’est pas parce que je ne parle pas fort. C’est parce que personne n’accorde la moindre attention à ce que je raconte.
Loken étudia le long visage buriné de Qruze, à la peau profondément creusée de rides et de sillons. Ses yeux, d’ordinaire mi-clos, avaient retrouvé un regard intense et pénétrant.
— Iacton… commença-t-il, mais Qruze le coupa.
— Ne vous excusez pas, ça ne vous sied pas du tout.
— Je ne sais pas quoi vous dire, formula Loken.
— Ah… Alors ne dites rien. De toute façon, que puis-je avoir à dire que quelqu’un voudrait entendre ? soupira Qruze. Je sais ce que je suis, mon garçon : une relique d’une époque depuis longtemps révolue pour notre chère légion. Je me souviens du temps où nous combattions sans le Maître de Guerre, vous pouvez l’imaginer ?
— Peut-être devrons-nous à nouveau combattre sans lui, Iacton. Il sera bientôt temps que le Delphos s’ouvre, et nous n’avons toujours aucune nouvelle. L’Apothicaire Vaddon n’est pas plus proche d’élucider ce qui est arrivé au Maître de Guerre, même en disposant de l’anathame.
— Qu’est-ce donc ?
— L’arme qui a blessé le Maître de Guerre, expliqua Loken, en regrettant d’avoir mentionné devant Qruze l’existence de l’instrument kinebrach.
— Oh. Ce doit être une arme très puissante, mesura sagement Qruze.
— Je comptais redescendre sur Davin avec Torgaddon, confia Loken pour changer de sujet, mais je redoute la façon dont je pourrais réagir en voyant Ezekyle ou Horus.
— Ils sont vos frères, dit Qruze. Quoi qu’il puisse survenir, ne l’oubliez jamais. De tels liens se briseraient à notre péril. Le jour où nous nous détournerons d’un frère, nous nous détournerons d’eux tous.
— Même s’ils ont commis une terrible erreur ?
— Même ainsi, dit Qruze. Nous commettons tous des erreurs, mon jeune ami. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont : des leçons ne pouvant être apprises que de la manière dure. À moins que cette erreur ne nous soit fatale, bien entendu, mais du moins, quelqu’un d’autre peut apprendre d’elle à notre place.
— Je ne sais pas quoi faire, se livra Loken, appuyé contre le garde-corps du strategium. Je ne sais pas ce qui est arrivé au Maître de Guerre, et je ne peux rien faire pour lui.
— Ah, c’est une situation épineuse, reconnut Qruze. Néanmoins, comme nous avions l’habitude de le dire à mon époque : « Quand on ne peut rien y faire, il n’y a pas à se tourmenter ».
— Les choses devaient être plus simples de votre temps, Iacton.
— Elles l’étaient, mon garçon, c’est une certitude, avança Qruze sans soupçonner de sarcasme chez Loken. Il n’y avait pas toutes ces insanités à propos de la loge, et croyez-vous que nous avions cet arriviste de Varvaras qui nous réclamait des comptes ? Ou même des commémorateurs à bord de notre vaisseau, qui écrivaient sur nous de la poésie mensongère en clamant décrire la vérité ? Où est passé le respect que tous avaient pour l’Astartes, je vous le demande ? Les temps ont changé, jeune frère, les temps ont changé.
Loken avait plissé les yeux en entendant Qruze parler.
— De quoi parlez-vous ?
— Je dis que les temps ont changé depuis le…
— Non, l’arrêta Loken, que disiez-vous à propos de Varvaras et des commémorateurs ?
— Vous n’en avez pas entendu parler ? Non, je suppose que non, dit Qruze. Eh bien, il semble que Varvaras ne soit pas trop satisfait de la façon dont vous et le Mournival êtes revenus sur le Vengeful Spirit avec le Maître de Guerre. Cet imbécile pense que des têtes devraient tomber à cause des morts que vous avez causées. Il harcèle chaque jour Maloghurst par radio pour exiger que la flotte soit informée de ce qui s’est produit, que réparation soit faite envers les familles des tués, puis que vous soyez tous punis.
— Que nous soyons punis ?
— C’est ce qu’il réclame, attesta Qruze. Il prétend qu’Ing Mae Sing a déjà envoyé des communiqués au Conseil de Terra sur le mal que vous avez causé. C’est de la tracasserie gratuite, si vous voulez mon avis ; quand la croisade est partie, nous n’avions pas ce genre de problème à régler. Nous combattions, nous saignions, et si des gens se mettaient sur notre chemin, tant pis pour eux.
Loken était ébahi par ce que Qruze lui apprenait, et ressentit à nouveau la honte de la manière dont ils avaient agi dans la baie d’embarquement. Les morts de ces innocents, dans lesquelles il avait joué un rôle, le hanteraient jusqu’à la fin de ses jours, mais ce qui était fait était fait, et il n’allait pas perdre son temps en regrets. Que de simples mortels pussent décréter que des Astartes devaient mourir était inconcevable, quelle que fût la tournure malheureuse qu’avaient pu prendre les événements.
Aussi ennuyeuse que pouvait être la démarche de Varvaras, il revenait à Maloghurst de régler l’affaire. D’autres paroles de Qruze avaient cependant retenu l’attention de Loken.
— Vous avez dit quelque chose au sujet des commémorateurs.
— Oui, comme si nous n’avions pas déjà de quoi nous préoccuper.
— Iacton, allez droit au but. Dites-moi ce qui se passe.
— Très bien, même si j’ignore ce qui vous presse tant, répliqua Qruze. Il semble qu’un commémorateur anonyme parcourt ce vaisseau en y répandant une propagande anti-Astartes, de la poésie ou quelque baliverne du genre. Les hommes d’équipage ont trouvé de ces feuillets dans tout le vaisseau, intitulés « La vérité est tout ce que nous avons », ou quelque chose d’aussi prétentieux.
— La vérité est tout ce que nous avons, répéta Loken.
— Oui, il me semble.
Loken pivota sur ses talons et partit vers la sortie du strategium sans proférer un seul mot.
— Rien n’est plus comme à mon époque, se désola Qruze après le départ de l’autre capitaine.
Il se faisait tard et il était fatigué, mais Ignace Karkasy se sentait satisfait du travail accompli cette dernière semaine. Après chacune de ses traversées clandestines du vaisseau, il était repassé quelques heures plus tard sans retrouver aucun exemplaire de sa poésie radicale. L’équipage du vaisseau en confisquait certainement une partie, mais les autres devaient avoir fini entre les mains que ceux qui avaient besoin d’entendre ce qu’il avait à dire.
La coursive était calme, mais tout le croiseur l’était ces derniers temps. La plupart des participants aux veillées pour le Maître de Guerre se trouvaient sur Davin ou dans les espaces plus larges du vaisseau. Une impression de négligence flottait sur le Vengeful Spirit , comme si même les serviteurs programmés pour son nettoyage et sa maintenance s’étaient arrêtés dans leur tâche pour attendre l’issue des événements sur la planète.
En revenant vers sa cabine, Karkasy relevait les symboles du Lectio Divinitatus gravés de loin en loin sur les poutrelles, avec l’impression distincte qu’en les suivant, ils le mèneraient vers un groupe de fidèles.
Des fidèles : il paraissait étrange de penser à un tel terme en ces temps éclairés. Il se rappela le temple qu’il avait visité sur Soixante-Trois Dix-Neuf, et se demanda à nouveau si la croyance dans le divin était un travers immuable de l’Humanité. L’homme avait-il besoin de croire en quelque chose pour combler un vide terrible qu’il ressentait à l’intérieur de lui ?
Un homme sage de l’ancienne Terra avait autrefois clamé que la science détruirait l’Humanité, non au travers des armes de destruction massive, mais en finissant par prouver que Dieu n’existait pas. Une telle prise de conscience, d’après lui, allait détruire l’esprit des hommes, et les laisser fous d’avoir réalisés qu’ils étaient seuls dans un univers qui ne se souciait pas d’eux.
Karkasy sourit, en se demandant ce que ce sage aurait dit s’il avait pu voir l’Imperium porter la lumière de la vérité séculaire jusque dans les recoins éloignés de la galaxie. D’un autre côté, peut-être le Lectio Divinitatus confirmait-il son hypothèse. Peut-être était-il la preuve que face à son vide intérieur, l’homme choisissait de s’inventer un nouveau dieu pour remplacer ceux qu’il avait oubliés.
Karkasy ne pensait pas que l’Empereur eût bel et bien effectué sa transsubstantiation de l’état d’homme à celui de divinité, mais la littérature du culte, qui apparaissait dans le vaisseau avec la même régularité que ses publications, clamait qu’il s’était déjà élevé au-dessus des considérations des mortels.
Une telle folie le fit secouer la tête, et il se demandait déjà comment parler de cet endoctrinement pontifiant dans ses nouveaux poèmes. Sa cabine était juste devant lui. En tendant la main vers le renfoncement de la poignée, il sut immédiatement que quelque chose n’allait pas.
La porte était légèrement entrouverte et les effluves d’ammoniac s’étaient répandus dans le corridor, mais malgré cette senteur marquante, il détectait une autre odeur familière, qui ne pouvait signifier qu’une seule chose. La stance impertinente qu’il avait improvisée pour Euphrati sur la sueur des Astartes lui revint en mémoire. Il savait qui se trouverait derrière cette porte, avant même de la pousser.
Il soupesa un instant l’idée de simplement s’éloigner, mais réalisa que cela serait inutile.
Il prit une profonde inspiration et ouvrit.
À l’intérieur, sa cabine était sens dessus dessous ; un désordre qui était son propre fait, et non laissé par un visiteur indésirable. La personne qui lui tournait le dos et semblait remplir tout l’espace était, comme il s’y était attendu, le capitaine Loken.
— Bonjour, Ignace, le salua-t-il en reposant un Bondsman numéro 7. Karkasy en avait rempli deux de pensées et de notes diverses, et savait que Loken ne serait pas ravi de ce qu’il y aurait lu. Il n’était pas nécessaire de s’y connaître en littérature pour en goûter tout le vitriol.
— Capitaine Loken, lui renvoya-t-il. J’aimerais pouvoir vous demander à quoi je dois le plaisir de votre visite, mais nous savons tous deux pourquoi vous êtes là, n’est-ce pas ?
Loken hocha la tête, et Karkasy, dont le cœur battait à tout rompre, constata que l’Astartes ne retenait sa colère que par la plus fine des brides. Ce n’était pas la fureur enragée d’Abaddon, mais une colère froide, qui l’aurait broyé sans un instant de réflexion ou de regret. Karkasy réalisa soudain combien sa nouvelle muse était dangereuse, et combien il avait été insensé de croire qu’il agirait longtemps en toute impunité. Étrangement, à présent qu’il était démasqué, il sentait son attitude de défi étouffer sa peur, et considérait encore avoir fait ce qui était juste.
— Pourquoi ? demanda Loken, les dents serrées. Je me suis porté garant de vous, rappelez-vous. J’ai engagé ma réputation, et voilà comment vous me remerciez ?
— C’est vrai, capitaine, vous vous êtes porté garant pour moi. Vous m’avez fait jurer de dire la vérité, et c’est ce que j’ai fait.
— La vérité ? rugit Loken, et Karkasy se sentit flancher devant son courroux, en se souvenant d’avoir vu les poings du capitaine tuer d’autres gens. Ceci n’est pas la vérité, ça n’est que de la diffamation ordurière ! Vos mensonges se propagent déjà au reste de la flotte. Je devrais vous tuer, Ignace.
— Me tuer ? Comme vous avez tué tous ces pauvres innocents dans la baie d’embarquement ? cria à son tour Karkasy. C’est cette justice que défendent les Astartes à présent ? Quelqu’un se met sur votre chemin ou dit quelque chose qui ne vous plaît pas, et vous le tuez ? Si c’est ce qu’est devenu notre glorieux Imperium, je ne veux plus rien avoir à faire avec lui.
Il voyait la colère quitter Loken et ressentit pour lui une tristesse passagère, qu’il chassa en se rappelant le sang et les cris des mourants. Il prit une poignée de ses feuillets et les tendit à Loken.
— Quoi qu’il en soit, ce sont ceux-là que vous cherchiez.
— Vous croyez que je suis venu pour eux ? dit Loken en jetant les imprimés qui se dispersèrent dans toute la cabine. Avez-vous perdu l’esprit ?
— Pas du tout, mon cher capitaine, voulut le rassurer Karkasy, en affectant un calme qu’il ne ressentait pas. Il faut que je vous remercie pour tout ça.
— Moi ? De quoi parlez-vous ? demanda Loken, manifestement surpris. Le doute avait ébréché sa colère fracassante. Du geste, Karkasy lui offrit du vin d’une bouteille, mais le guerrier secoua la tête.
— Vous m’avez dit de continuer à toujours dire la vérité, aussi cruelle et indigeste fut-elle, dit Karkasy, en se versant à boire dans une tasse sale et fendillée. « La vérité est tout ce que nous ayons pour nous ». Vous vous rappelez ?
— Je me rappelle, soupira Loken en s’asseyant sur le lit crissant de Karkasy.
Celui-ci expira à fond. Le danger immédiat était passé. Il prit une longue gorgée de son vin : ça n’était pas un grand cru, et la bouteille était restée trop longtemps ouverte, mais il l’aida à calmer sa nervosité. Karkasy prit à son écritoire une chaise à haut dossier et vint s’asseoir devant Loken, qui tendit la main pour finalement accepter la bouteille.
— Vous avez raison, Ignace, c’est moi qui vous ai demandé de dire la vérité, mais je n’aurais jamais cru que cela nous mènerait là. Loken prit une lampée au goulot de la bouteille.
— Moi non plu, et pourtant… répondit Karkasy. La question est maintenant : qu’allez-vous faire ?
— Je n’en sais absolument rien, reconnut Loken. Étant donné les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions, je pense que vous vous êtes montré injuste envers le Mournival ; nous n…
— Non, l’interrompit Karkasy. Je n’ai pas été injuste. Vous, les Astartes, vous culminez au-dessus de nous à tout point de vue, et vous exigez notre respect, mais ce respect doit être mérité. Votre éthique ne doit souffrir aucun reproche. Il n’est pas suffisant de vous maintenir au-dessus de la limite entre le blanc et le noir, vous devez aussi vous tenir à l’écart de la zone grise entre les deux.
Loken rit sans conviction.
— Et moi qui croyais que c’était à Sindermann de nous professer l’éthique.
— Ma foi, personne n’a beaucoup vu notre cher Kyril dernièrement, n’est-ce pas ? J’admets que dans les rangs des justes, je suis un peu à l’arrière, mais je sais que ce que je fais est fondé. Plus encore, je sais que ce que je fais est nécessaire.
— Vous vous sentez impliqué à ce point ?
— Oui, capitaine. Plus que je ne me suis senti impliqué de toute ma vie.
— Et vous comptez continuer d’imprimer ça ? demanda Loken en soulevant une poignée de notes griffonnées.
— Y a-t-il une bonne réponse à vous donner, capitaine ?
— Oui. Répondez-moi honnêtement.
— Si je le peux, dit Karkasy, je continuerai.
— Vous allez nous amener des ennuis à tous deux, Ignace Karkasy. Mais si nous n’avons plus la vérité pour nous, nous n’avons plus rien. Et si je vous empêchais de vous exprimer, je ne vaudrais guère mieux qu’un tyran.
— Vous voulez dire que vous n’allez pas m’empêcher d’écrire ni me renvoyer sur Terra ?
— Je devrais, mais je ne le ferai pas. Soyez conscient que vos poèmes vous ont fait de puissants ennemis, Ignace, des ennemis qui exigeront votre renvoi, ou pire encore. Néanmoins, à compter de ce moment, vous serez sous ma protection directe.
— Vous croyez qu’il va falloir me protéger ?
— Sans aucun doute, dit Loken.
— On m’a dit que vous vouliez me voir, lança Euphrati Keeler. Vous voulez bien me dire pourquoi ?
— Ah, ma chère Euphrati, l’accueillit Kyril Sindermann en levant le nez de son repas. Entrez donc.
Après avoir écumé les allées poussiéreuses de la chambre d’archivage numéro trois pendant plus d’une heure, elle venait de le trouver dans la zone de restauration du pont inférieur. D’après les itérateurs encore à bord, le vieil homme passait le plus clair de son temps dans ce secteur, ratant ses conférences, non qu’il y eût encore des étudiants sur le vaisseau, et faisant la sourde oreille aux invitations de ses pairs à se joindre à leurs déjeuners.
Torgaddon l’avait laissée chercher Sindermann seule et s’était contenté d’accomplir son devoir en la ramenant sur le Vengeful Spirit . Il était ensuite parti en quête du capitaine Loken pour regagner Davin avec lui. Torgaddon allait certainement l’informer de ce à quoi il avait assisté sur la planète, mais Keeler ne se souciait plus de qui pouvait être au courant de ses croyances.
Sindermann avait une mine atroce, les yeux égarés et gris, les traits émaciés.
— Vous n’avez pas l’air en forme, lui dit-elle.
— Je pourrais vous retourner votre remarque, Euphrati, répliqua Sindermann. Vous avez perdu du poids. Cela ne vous va pas.
— La plupart des femmes s’en réjouiraient. Mais vous n’avez pas envoyé un Astartes me chercher pour discuter de mes habitudes alimentaires ?
Sindermann se mit à rire, en écartant le livre qu’il consultait en mangeant.
— Non, vous avez raison.
— Alors pourquoi ? demanda-t-elle en s’asseyant face à lui. Si c’est à cause de ce qu’Ignace a pu vous dire, vous pouvez épargner votre salive.
— Ignace ? Non, cela fait quelque temps que je ne lui ai pas parlé, lui avoua Sindermann. C’est Mersadie Oliton qui est venue me voir. Elle m’a appris que vous étiez devenue l’agitatrice de cette secte du Lectio Divinitatus.
— Ça n’est pas une secte.
— Non ? Comment l’appelleriez-vous, dans ce cas ?
Elle réfléchit un instant avant de répondre :
— Une nouvelle foi.
— C’est une réponse astucieuse, estima Sindermann. Si vous me le permettez, j’aimerais en savoir plus à son sujet.
— Vraiment ? Je croyais que vous m’aviez fait ramener pour me parler de mes errements, pour utiliser votre talent d’itérateur et essayer de me convaincre d’abandonner mes croyances.
— Pas du tout, ma chère, dit Sindermann. Vous pensez peut-être pouvoir conserver votre secret au fond de votre cœur, mais il se révélera. Nous sommes une espèce curieuse quand il est question de foi. Les choses qui dominent notre imagination déterminent nos vies et nos caractères. Par conséquent, il nous revient de juger avec soin de ce que nous vénérons, car cela déteint sur nous-mêmes.
— Et que croyez-vous que nous vénérions ?
Sindermann jeta un coup d’œil furtif de part et d’autre du pont avant de produire une feuille de papier qu’elle reconnût immédiatement comme l’un des pamphlets du Lectio Divinitatus.
— C’est précisément sur ce point qu’il me faudrait votre aide. J’ai lu ceci plusieurs fois, et je dois admettre que je suis intrigué par ce qu’il y est érigé en principes. Voyez-vous, depuis les… Les événements sous les Pics des Murmures… Je ne dors plus très bien, et je me suis noyé dans mes lectures. Je pensais qu’en comprenant ce qui nous était arrivé, je parviendrais à le rationaliser.
— Et vous y êtes arrivé ?
Elle sentit toute la lassitude et le désespoir que cachait son sourire.
— Très honnêtement ? Non, pas vraiment. Plus je lis, plus je constate à quel point nous nous sommes éloignés des jours où des clergés autocratiques nous imposaient une religion impérieuse. Dans le même temps, je vois émerger de mes lectures un motif récurrent.
— Un motif ? Quel genre de motif ?
— Écoutez-moi, dit Sindermann en contournant la table pour venir s’asseoir à côté d’elle, et en aplatissant le pamphlet devant elle. Votre Lectio Divinitatus évoque comment l’Empereur a évolué parmi nous pendant des millénaires, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Dans les textes anciens… La plupart sont très mauvais, des récits de barbarie et de violence, mais j’y ai trouvé des thèmes qui revenaient fréquemment. Un être de lumière apparaît dans plusieurs de ces textes, et pour autant qu’il me coûte de l’admettre, cela ressemblait beaucoup à ce que ce papier décrit. J’ignore quelle vérité se trouve pour moi au bout de cette voie d’investigation, mais j’aimerais en savoir plus.
Elle ne sut pas quoi dire.
— Regardez, dit-il en retournant vers eux le livre qu’il lisait. Cet ouvrage est écrit dans un dérivé d’une ancienne langue humaine. C’en est une que je n’avais jamais rencontrée auparavant. Je parviens à percer la signification de quelques passages, à ce qu’il me semble, mais la structure est très complexe, et sans certaines racines qui me permettraient d’effectuer les connexions grammaticales correctes, cela s’avère très difficile à traduire.
— Comment s’appelle ce livre ?
— Je pense qu’il s’agit du Livre de Lorgar , bien qu’il ne m’ait pas été donné de le vérifier auprès du premier chapelain Erebus. Si c’était bien le cas, cet exemplaire a sans doute été offert au Maître de Guerre par Lorgar lui-même.
— Et pourquoi cela le rend-il si important ?
— Vous ne vous souvenez pas de ces rumeurs sur le compte de Lorgar ? l’interrogea Sindermann. Que lui aussi a vénéré l’Empereur comme un dieu ? Il se raconte que sa légion a dévasté certaines planètes pour ne pas avoir montré envers l’Empereur la dévotion appropriée, et lui a édifié de grands monuments.
— Je me souviens de ces histoires, oui. Mais ce ne sont que des histoires ?
— Probablement, mais si ça n’en était pas ? suggéra Sindermann, les yeux rendus étincelants par la possibilité d’une telle découverte. Et si l’un des primarques, rien de moins qu’un des fils de l’Empereur, connaissait une vérité que nous autres mortels ne sommes pas encore prêts à recevoir ? Si mes tentatives de traduction ont jusque-là été correctes, ce livre parle de révéler au monde l’essence divine. Je dois savoir ce que cela signifie !
Malgré elle, Euphrati sentit son pouls s’accélérer. Une preuve indéniable de la divinité de l’Empereur, émanant de Kyril Sindermann, élèverait le Lectio Divinitatus bien au-dessus de son humble statut, à la dimension d’un phénomène capable de se répandre d’un bord à l’autre de la galaxie.
Sindermann lut cette prise de conscience sur son visage.
— Mademoiselle Keeler, j’ai passé l’intégralité de ma vie d’adulte à promouvoir la vérité de l’Imperium, et je suis fier de ce que j’ai accompli, mais n’avons-nous pas professé le mauvais message ? Si vous avez raison et si l’Empereur est un dieu, ce que nous avons vu sous les sommets de Soixante-Trois Dix-Neuf représente un danger plus terrifiant que ce que nous pouvions imaginer. Si c’était un esprit maléfique, nous avons besoin d’un être divin tel que l’Empereur, plus que jamais. Je sais maintenant que les paroles ne peuvent pas déplacer les montagnes, mais elles peuvent toucher la multitude, nous l’avons déjà souvent constaté. Les gens sont prêts à se battre et à mourir pour des mots, plus que pour n’importe quoi d’autre. Les mots façonnent la pensée, suscitent des émotions, et incitent à l’action ; ils tuent et ils ressuscitent, ils corrompent et ils corrigent. Si être un itérateur m’a appris quoi que ce soit, c’est bien que ceux qui manient la parole, les prêtres, les augures et les intellectuels, ont joué un rôle plus décisif dans l’histoire que les chefs militaires ou les gouvernants. Si nous pouvions prouver l’existence d’un dieu, je vous promets que les itérateurs iraient tous crier cette vérité depuis les plus hautes tours.
Euphrati resta là, les yeux écarquillés, bouche bée, tandis que Kyril Sindermann renversait son univers. Ce prophète de la vérité séculaire lui parlait de dieux et de foi ? En le regardant dans les yeux, elle y vit le doute de soi-même et la crise d’identité qui l’agitait sans doute depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Elle comprit quelle part de lui Sindermann avait perdue ces derniers temps, et quelle autre part de lui il y avait gagné.
— Laissez-moi regarder, dit-elle, et Sindermann poussa le livre devant elle.
L’écriture angulaire, cunéiforme, courait sur la hauteur de la page et non sur sa largeur. Elle comprit d’emblée qu’elle ne serait d’aucune aide dans son interprétation, même si certains signes lui paraissaient connus.
— Je n’arrive pas à lire ce texte. De quoi parte-t-il ?
— C’est bien là le problème. Je ne peux vous le dire exactement, confessa Sindermann. Je réussis à déchiffrer certains mots séparément, mais cela reste difficile sans la compréhension grammaticale.
— J’ai déjà vu cette écriture, dit-elle, en se rappelant soudain pourquoi elle lui semblait si familière.
— Je ne pense pas, Euphrati, se rembrunit Sindermann. Ce livre n’a pas bougé des archives depuis des décennies. Je ne pense pas que quelqu’un l’ait seulement lu depuis qu’il y a été rangé.
— Arrêtez d’être aussi condescendant, je vous jure que j’ai déjà vu cette écriture, insista-t-elle.
— Où ça ?
Keeler sortit la main de sa poche, y ayant retrouvé la bobine mémorielle de son appareil détruit. Elle se leva de son siège.
— Rassemblez vos notes, je vous retrouve à la chambre d’archivage dans trente minutes.
— Où allez-vous ? demanda Sindermann en refermant son livre.
— Chercher quelque chose qui va vous intéresser.
Horus ouvrit les yeux sur un ciel épaissi par les nuages de polluants. Un parfum chimique stagnait dans l’air.
L’odeur était familière. C’était celle de sa planète.
Il se trouvait sur un plateau inégal, couvert d’une poussière noire, devant le tunnel d’une mine désaffectée, et ressentit la douleur lancinante du mal du pays en se réalisant de retour sur Cthonia.
La fumée des fonderies lointaines et le martèlement incessant de l’extraction de fond emplissait le ciel de particules. Il regrettait les jours qu’il avait connus ici, où tout était plus simple.
Horus chercha Sejanus autour de lui, mais quoi qu’avait pu être ce vortex dans les profondeurs de Terra, il n’avait manifestement pas emporté son compagnon avec lui.
Son déplacement n’avait pas été aussi silencieux et instantané que les précédents dans ce domaine étrange. Les puissances qui habitaient le Warp lui avaient dévoilé un aperçu furtif de cet avenir qui n’avait rien d’attirant. De repoussantes engeances xenos y dominaient d’immenses portions de la galaxie et un sentiment d’impuissance s’était emparé des fils des hommes.
La puissance des glorieuses armées de l’Humanité avait été brisée ; les légions s’étaient fragmentées, réduites à des vestiges de ce qu’elles avaient été. Les bureaucrates et les gratte-papier administraient un régime où les individus ne menaient plus que des vies sans gloire, sans importance et sans ambition.
Dans ce futur sombre, l’Humanité n’avait plus le pouvoir de défier les seigneurs extraterrestres, de combattre les terreurs face auxquelles l’Empereur l’avait abandonnée. Son père y était devenu un dieu charognard, qui ne partageait plus la souffrance de ses sujets, et ne se souciait plus de leurs destins.
En vérité, la solitude de Cthonia lui semblait bienvenue. Ses pensées se bousculaient dans sa tête en un remous de colère et de ressentiment. L’Empereur s’était commis avec des forces qu’il ne pouvait maîtriser, des forces qu’il n’avait pas contrôlées en au moins une occasion. Il avait cédé ses fils contre une promesse de pouvoir, et était à présent retourné sur Terra pour essayer de se l’accaparer à nouveau.
— Je ne laisserai pas tout ceci arriver, se promit-il d’une voix calme.
Alors qu’il prononçait ces mots, le hurlement plaintif d’un loup le fit se relever. Aucun loup ne vivait sur Cthonia, et Horus en avait assez d’être ainsi constamment pourchassé.
— Montrez-vous ! cria-t-il, avant de pousser son propre cri de guerre, le poing levé.
À ce cri répondit un nouveau hurlement, plus proche. Horus se sentit gagné par la soif de combattre. Il avait goûté au sang lors du massacre des gardes custodiens, et il lui tardait de le répandre à nouveau.
Des ombres se déplaçaient autour de lui.
— Lupercal ! Lupercal ! lança-t-il encore.
Les ombres prirent forme. Une meute de loups à fourrure rousse se détacha de l’obscurité. Ils l’entouraient, et Horus reconnut le chef de meute comme l’animal qui, le premier, lui avait parlé quand il s’était éveillé dans le Warp.
— Qui es-tu ? demanda Horus. Et ne me mens pas.
— Un ami, répondit le loup, sur les contours duquel couraient des lignes de lumière dorée. Il se dressa sur ses pattes arrière, sa silhouette s’allongea et s’élargit en devenant plus humanoïde ; ses proportions s’étoffèrent, pour le faire devenir aussi grand qu’Horus lui-même.
Une peau cuivrée remplaça sa fourrure, et ses yeux dorés se coulèrent l’un dans l’autre pour n’en former plus qu’un. Une épaisse chevelure rousse lui poussa sur la tête en même temps qu’une armure couleur de bronze se matérialisait sur son torse et ses bras. Il portait à présent une cape de plumes. Horus le connaissait aussi bien qu’il connaissait sa propre image.
— Magnus, dit-il. Est-ce bien toi ?
— Oui, mon frère, dit Magnus, et les deux guerriers s’étreignirent, entrechoquant leurs plastrons.
— Comment est-ce possible ? demanda Horus. Es-tu en train de mourir, toi aussi ?
— Non, dit Magnus. Tu dois m’écouter, mon frère. Il m’a fallu trop longtemps pour t’atteindre, et il me ne me reste plus beaucoup de temps. Les sorts et les protections conjurées autour de toi sont puissants ; chaque seconde que je passe ici, une dizaine de mes apprentis meurent pour me l’offrir.
— Ne l’écoutez pas, Maître de Guerre, dit une autre voix, et Horus se tourna pour voir Hastur Sejanus émerger des ombres du tunnel de mine. C’est à elle que nous avons cherché à échapper ; une créature métamorphe du Warp, qui se nourrit des âmes humaines. Elle cherche à dévorer la vôtre afin qu’elle ne puisse plus rejoindre votre corps ; tout ce qu’était Horus n’existerait plus.
— Il ment, cracha Magnus. Tu me connais, Horus, je suis ton frère. Et lui, qui est-il ? Hastur ? Hastur est mort.
— Je sais, mais ici, dans ce royaume, la mort n’est pas une fin.
— Il y a de la vérité en cela, reconnut Magnus, mais préfères-tu accorder ta confiance aux morts plutôt qu’à ton propre frère ? Nous pleurons Hastur, mais Hastur nous a quittés. Cet imposteur n’ose même pas arborer son propre visage !
Magnus leva la main en l’air et referma ses doigts, comme pour agripper une chose invisible. Puis il tira le poing en arrière. Hastur hurla et une lumière argentée lui jaillit des yeux, brillante comme celle d’une fusée au magnésium.
Horus plissa les siens. Derrière la lumière, il distinguait toujours un guerrier de l’Astartes, mais qui portait à présent les couleurs des Word Bearers.
— Erebus ?
— Oui, monseigneur. Une longue cicatrice rouge tracée sur le cou du premier chapelain commençait déjà à guérir. Je suis venu à vous sous l’apparence de Sejanus pour faciliter votre acceptation de ce qui doit être fait. Cependant, je ne vous ai dit que la vérité depuis que nous avons rejoint ce royaume.
— Ne l’écoute pas, Horus, l’avertit l’autre primarque. L’avenir de la galaxie est entre tes mains.
— En effet, reprit Erebus, car l’Empereur va se désintéresser de nous dans la recherche de son apothéose. Horus doit sauver l’Imperium. Il est évident que l’Empereur ne le fera pas.
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