Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Un
Le sang de l’incompréhension
Nos frères dans l’ignorance
L’Empereur doit mourir
— J’étais là, dirait-il plus tard, jusqu’à ce que ce « plus tard » fût devenu une ère sombre et sans rires. J’étais là, le jour où Horus a tué l’Empereur. La licence était savoureuse et faisait toujours glousser ses camarades.
L’histoire était plaisante. Celui qui le poussait à la raconter était en général Torgaddon, le boute-en-train, un homme aux rires puissants. Et Loken racontait une fois de plus cette histoire, répétée tant de fois qu’il la narrait sans presque y réfléchir.
Loken prenait toujours bien soin d’en faire percevoir toute l’ironie à son auditoire. Probablement se sentait-il quelque peu honteux de son implication dans cette affaire où l’incompréhension avait fait verser le sang. Cette histoire de la mort de l’Empereur reposait sur une tragédie implicite, une tragédie que Loken voulait faire percevoir à son public. Mais la mort de Sejanus était d’ordinaire ce qui retenait les attentions.
Elle, et cette phrase d’accroche.
Autant que leurs horologues perturbés par le Warp pouvaient en attester, l’année était la deux cent troisième de la Grande Croisade. Loken situait toujours l’histoire à son époque exacte. Leur commandant était Maître de Guerre depuis près d’un an, depuis la conclusion triomphale de la campagne d’Ullanor, et toujours inquiet de mériter son nouveau statut, principalement aux yeux de ses frères.
Maître de Guerre. Le titre était encore trop récent, trop peu naturel, pas encore passé dans l’usage.
Et le fait de se trouver encore au milieu de nulle part, parmi les étoiles, était devenu presque étrange. Ils faisaient pourtant ce qu’ils avaient déjà fait pendant deux siècles. C’était le début d’une époque, tout autant qu’une fin.
Les vaisseaux de la 63e flotte expéditionnaire impériale avaient trouvé l’Imperium par accident. Une tempête soudaine, déclarée plus tard providentielle par Maloghurst, les avait forcés à un changement de cap, et ils s’étaient translatés à l’intérieur d’un système de neuf mondes.
Neuf mondes, autour d’un soleil jaune.
Ayant détecté le banc de vaisseaux stationnés dans la bordure extérieure du système, l’Empereur demanda d’abord à connaître les raisons de leur venue. Puis, il prit le temps de longuement corriger ce qu’il considéra comme les multiples erreurs de leur réponse.
Et il exigea de recevoir leur serment de fidélité.
Lui seul était l’Empereur de l’Humanité, expliqua-t-il. Stoïquement, il avait guidé son peuple au travers de l’époque des grandes tempêtes Warp, de l’ère des Luttes, et défendu fermement sa loi. Car c’était là ce qu’on avait attendu de lui. Il avait protégé la flamme de la culture humaine durant la douloureuse isolation de cette longue nuit ; il avait entretenu ce fragment primordial, l’avait conservé intact, dans l’attente du jour où la diaspora de l’Humanité rétablirait un contact.
Il se réjouissait qu’un tel temps fût venu ; son cœur était allègre de voir les vaisseaux orphelins s’en revenir vers le berceau de l’Imperium. Tout les attendait. Tout avait été préservé.
Il serrerait les orphelins contre son cœur, alors le grand temps de la reconquête pourrait commencer et l’Imperium de l’Humanité s’étendrait à nouveau parmi les étoiles.
Dès qu’ils lui auraient témoigné leur allégeance. En tant qu’Empereur. De l’Humanité.
Le commandant, passablement amusé, envoya Hastur Sejanus rencontrer l’Empereur et lui délivrer ses salutations.
Sejanus était son favori. Pas aussi fier ou irascible qu’un Abaddon, pas aussi impitoyable qu’un Sedirae, pas même aussi endurant ou vénérable qu’un Iacton Qruze, Sejanus était le parfait capitaine, pourvu de toutes ces qualités en proportions égales, guerrier tout autant que diplomate. Ses états de service, que seuls surpassaient ceux d’Abaddon, devenaient pourtant secondaires en présence de l’individu. Une beauté admirable, disait Loken pour étoffer son récit, un homme admirable que tous appréciaient.
— Nul ne faisait meilleure figure en armure Mk IV qu’Hastur Sejanus. Le fait que tous se rappellent de lui et célèbrent encore ses faits d’armes dit bien quelle était sa valeur. Le plus noble héros de la Grande Croisade. C’était ainsi que Loken le décrivait. Dans des temps futurs, les hommes se souviendront de lui avec une telle estime qu’ils donneront son nom à leurs fils.
Sejanus, avec une escouade des meilleurs guerriers de sa 4e compagnie, pénétra dans le système sur une barge dorée, pour être reçu en audience par l’Empereur sur son palais de la troisième planète.
Et fut tué.
Assassiné. Immolé sur le sol d’onyx du palais, là où il se tenait, devant le trône de l’Empereur. Sejanus et sa glorieuse escouade, Dymos, Malsandar, Gorthoi et les autres, tous massacrés par la garde d’élite de l’Empereur, les prétendus Invisibles.
Sejanus n’avait apparemment pas fait la preuve de l’allégeance attendue. De manière assez indélicate, il avait suggéré qu’il pût en réalité exister un autre Empereur.
Le chagrin du commandant fut absolu. Il avait aimé Sejanus comme un fils. Tous deux avaient combattu côte à côte pour soumettre une centaine de mondes, mais le commandant, toujours confiant et sage malgré ces circonstances, ordonna à ses signaleurs d’accorder à l’Empereur une seconde chance.
Le commandant détestait devoir recourir à la guerre, et recherchait toujours les alternatives à la violence quand celle-ci pouvait être évitée. C’était une erreur, se convainquit-il, une terrible et funeste erreur. La paix de tous pouvait être sauvée. Cet « Empereur » pouvait être ramené à la raison.
C’était à partir de ce point, dans le récit de Loken, qu’une suggestion de guillemets commençait à s’entendre autour du mot « Empereur ».
Il fut décidé qu’une seconde délégation serait envoyée. Maloghurst se porta immédiatement volontaire. Le commandant approuva, mais en ordonnant à des vaisseaux de pointe de se placer à portée d’assaut. L’intention était claire : une main tendue en signe de paix, l’autre comme un poing fermé. Si la seconde ambassade échouait, ou rencontrait la même agressivité, le poing serait déjà prêt à frapper. En ce jour sombre, narrait Loken, l’honneur de mener le fer de lance avait échu, par le jeu des habituels tirages au sort, aux troupes d’Abaddon, de Torgaddon et d’Aximand, l’Autre Horus. Et à celles de Loken.
Dès l’ordre reçu, les préparatifs de bataille avaient commencé. Les vaisseaux du fer de lance glissèrent vers l’avant, sous le couvert d’un arrêt de leurs émissions. À bord, les oiseaux d’assaut furent hissés sur leurs supports de lancement. Les serments de l’instant furent prêtés, les armes distribuées et vérifiées. Les armures furent assemblées autour des corps consacrés de ceux qui avaient été choisis.
En silence, tendus et prêts à être envoyés, les hommes du fer de lance regardèrent les appareils de Maloghurst et de ses émissaires amorcer leur courbe de descente vers la troisième planète. Des batteries de surface les firent exploser en pleins cieux. Alors que les débris brûlants de la flottille de Maloghurst chutaient dans l’atmosphère, les éléments de la flotte de « l’Empereur » s’élevèrent des océans, sortirent des nuages hauts, quittèrent les puits de gravité des lunes proches. Six cents croiseurs de combat, armés pour la guerre.
Abaddon brisa la couverture de son silence radio et adressa en personne une dernière supplique à « l’Empereur » pour le conjurer de revenir à la raison. Les croiseurs commencèrent à ouvrir le feu vers lui.
— Mon commandant, transmit Abaddon vers la flotte en attente, il est impossible de traiter avec cet imbécile. Il refuse de nous écouter.
Et le commandant répondit :
— Éclaire-le, mon fils, mais épargne tous ceux que tu pourras. Et si tu ne peux pas respecter cet ordre, venge la mort de mon noble Sejanus. Décime les meurtriers aux ordres de cet imposteur et amène-le devant moi.
— Et c’est ainsi, soupirait toujours Loken, que nous avons fait la guerre à ces frères perdus dans leur ignorance.
C’était le soir ; le ciel était pourtant saturé de lumière. Les tours héliotropes de la Haute Cité, construites pour suivre le soleil durant la journée, pivotaient de façon indécise vers les radiances intermittentes. Des formes spectrales nageaient en haute altitude : les vaisseaux, engagés dans un combat tumultueux, semblaient tracer des thèmes astraux fugaces avec les rayons de leurs batteries.
Au sol, sur les vastes esplanades de basalte qui composaient les alentours du palais, les tirs fusaient dans l’air comme une pluie horizontale. De longues stries de projectiles traceurs ondulaient tels des serpents pesants, des rayons d’énergie rectilignes disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus et les rafales de bolts soufflaient comme le blizzard. Des oiseaux d’assaut, pour beaucoup abattus et en flammes, jonchaient vingt kilomètres carrés du paysage.
De leur démarche lente, de sombres silhouettes humanoïdes franchissaient les limites des terrains du palais. Ils avaient l’allure d’hommes en armure, et marchaient comme des hommes, mais étaient des géants, chacun haut de cent quarante mètres. Le Mechanicum avait déployé une demi-douzaine de ses Titans. Autour de leurs chevilles noircies, les troupes s’élançaient en une lame de fond large de trois kilomètres.
Les Luna Wolves étaient l’écume de cette vague, leurs milliers de silhouettes d’un blanc lustré se déversaient sur les plates-formes des esplanades. Des obus explosaient parmi eux, soulevant des boules de feu ondoyantes et des arbres de fumée brune. Le choc graveleux de chaque détonation faisait trépider le sol et retomber la cendre comme imprécation finale. Les appareils d’assaut continuaient de passer au-dessus de leurs têtes, entre les structures des Titans espacés, et dissipaient les lents nuages de fumée ascendante dans des tourbillons soudains.
Le casque de chaque Astartes était empli de communications radio ; les voix courtes se répondaient, leurs tonalités rendues plus cassantes par la qualité des transmissions.
Loken goûtait à nouveau à la guerre pour la première fois depuis Ullanor, et toute la 10e compagnie avec lui. Il y avait eu des combats, quelques accrochages, mais aucun de réellement difficile. Loken constatait avec plaisir que sa cohorte ne s’était pas rouillée. Grâce au régime d’exercices et d’entraînements en conditions réelles qu’il avait imposé, ses soldats étaient restés aussi vifs et ardents que les serments de l’instant prononcés quelques heures plus tôt.
Ullanor avait été un épisode glorieux. Ils n’avaient pas ménagé leurs efforts pour déloger et renverser un empire bestial. Les peaux-vertes s’étaient montrés des adversaires pernicieux et résistants, mais ils leur avaient brisé l’échine, et dispersé du pied leurs cendres encore chaudes. Le commandant avait vaincu par l’emploi de sa stratégie de prédilection, le coup direct à la gorge : en ignorant les masses ennemies dont le nombre surpassait celui des croisés à cinq contre un. Il avait attaqué directement le seigneur de guerre et sa caste de commandement, afin de laisser les troupes adverses livrées à elles-mêmes.
La même philosophie était ici en œuvre ; arrachez la gorge et laissez le corps mourir. Loken et ses hommes, et les machines de guerre venues les soutenir, étaient le tranchant de la lame dégainée dans ce seul but.
Mais cette offensive n’avait rien en commun avec celle d’Ullanor. Pas de bosquets boueux et de barricades de terre, pas de forteresses branlantes de métal nu, pas d’explosions de poudre noire ni de hurlements d’ogres. Ça n’était pas une empoignade barbare, dont la brutalité des corps et des lames déterminerait l’issue.
C’était une guerre moderne, en un lieu civilisé. L’homme face à l’homme, entre les bâtiments monolithiques d’un peuple instruit. L’ennemi possédait de l’artillerie lourde, des armes antipersonnel dont la technologie égalait en tout point celle de la légion, ainsi que le savoir-faire et l’entraînement nécessaires à leur usage. Derrière l’imagerie verte de ses lentilles, Loken voyait les hommes en armure, leurs armes à énergie dirigées contre eux depuis les galeries inférieures du palais. Il voyait les affûts des armes tractées sur chenilles, les batteries automatisées ; des faisceaux de quatre, voire huit pièces reliées, montées sur des plateaux à jambes hydrauliques.
Rien de commun avec Ullanor. La bataille d’Ullanor avait été un calvaire. Celle-ci serait une épreuve, contre leurs égaux. Contre leurs semblables.
Malgré toute sa technologie martiale, une qualité essentielle faisait défaut à l’ennemi, cette qualité enfermée dans l’écrin de chaque armure énergétique Mk IV : la chair et le sang génétiquement améliorés de l’Astartes impérial. Modifiés, perfectionnés, post-humains, les Astartes étaient supérieurs à tous ceux qu’ils avaient rencontrés, et à tous ceux qu’ils ne rencontreraient jamais. Aucune force combattante de la galaxie ne pouvait espérer égaler les légions, pas tant que les étoiles ne se seraient pas éteintes, que l’aberration ne régnerait pas et que les lois de la logique n’auraient pas été renversées. Car comme l’avait dit un jour Sedirae, la seule chose capable de vaincre l’Adeptus Astartes serait un autre Adeptus Astartes, et ils avaient tous éclaté de rire. Nul n’avait à craindre l’impossible.
Leurs adversaires, dans des armures d’un magenta poli rehaussé d’argent, comme Loken le découvrirait plus tard en les voyant sans son casque, tenaient résolument les hautes portes menant au palais intérieur. Ces hommes étaient grands, robustes, larges d’épaules et de poitrine, à l’apogée de leur force. Aucun d’eux, pas même parmi les plus élancés, n’arrivait au menton d’un seul des Luna Wolves, lesquels donnaient l’impression d’affronter des enfants.
Des enfants bien armés, il fallait le reconnaître.
À travers la fumée remuante et les détonations qui lui secouaient le corps, Loken fit gravir les marches au pas de course à la première escouade de vétérans dont les semelles de plastacier éraflaient la pierre : l’escouade tactique Hellebore, 10e compagnie, des colosses resplendissants dans leurs armures d’un blanc de perle, l’emblème de la tête de loup marqué d’un noir mat sur leurs épaulières autoréactives. L’air de la nuit vibrait sous la distorsion des décharges de chaleur. Devant Loken, un genre de grand mortier robotisé projetait son chapelet d’ogives paresseux et continu au-dessus de leurs têtes.
— Détruisez-le ! entendit-il le frère-sergent Jubal lancer sur la fréquence. L’ordre avait été donné dans le dialecte laconique de Cthonia, leur monde d’origine, une langue que les Luna Wolves avaient conservée pour en faire leur jargon de bataille.
Le frère porteur du lance-plasma de l’escouade obéit sans hésitation. L’espace d’une demi-seconde éblouissante, un ruban lumineux de vingt mètres relia la gueule de son arme à l’automortier, puis la destruction de l’emplacement baigna la façade du palais dans un gonflement de flammes jaunes.
Des dizaines de soldats ennemis furent tués dans l’explosion. Plusieurs d’entre eux, soulevés dans les airs, retombèrent brisés sur la volée de marches.
— À l’assaut ! aboya Jubal.
Des tirs nourris ricochèrent sur leurs armures et les éraflèrent. Loken en ressentait la piqûre distante. Frère Calends chancela et tomba, mais se releva presque aussitôt.
Loken voyait à présent l’ennemi se disperser devant leur charge. Il leva son bolter. Son arme arborait une entaille dans le métal de la crosse, héritée de la hache d’un peau-verte sur Ullanor, un stigmate décoratif qu’il avait demandé aux armuriers de ne pas lisser. Loken se mit à tirer, non par rafales, mais au coup par coup, en sentant à chaque fois l’arme reculer et lui buter contre la paume. La charge explosive des projectiles pénétrants faisait éclater les hommes touchés comme des fruits trop mûrs. Lorsqu’ils tombaient, une vapeur rose montait de chaque corps disloqué.
— 10e compagnie ! cria-t-il. Pour le Maître de Guerre !
Le cri n’était pas encore familier ; un autre aspect de cette nouveauté. C’était la première fois que Loken le poussait au combat. La première occasion qu’il avait eu de le faire, depuis que cet honneur avait été accordé à Horus par l’Empereur après Ullanor.
Par le seul véritable Empereur.
— Lupercal ! Lupercal ! scandèrent les Luna Wolves qui se déversèrent à l’intérieur, en choisissant de répondre par l’ancien cri de guerre, le nom affectueux que donnait la légion à son commandant. Les trompes des Titans retentirent.
Ils investirent le palais. Loken s’arrêta près d’une des portes monumentales et fit passer ses hommes les premiers, pour observer avec soin l’avancée de l’effectif principal de sa compagnie. Un déluge de tirs infernal continuait de pleuvoir sur eux depuis les balcons et les tours. Un dôme de lumière s’éleva brusquement dans le ciel lointain, étonnamment intense et éclatante. Les lentilles du casque de Loken se foncèrent instantanément. Le sol trembla et un son pareil à un claquement de tonnerre les atteignit. Un vaisseau de taille conséquente, criblé et en flammes, s’était décroché du ciel pour s’écraser sur les faubourgs de la Haute Cité. Attirées par l’éclat lumineux, les tours héliotropes pivotèrent nerveusement.
Les rapports affluèrent. La 5e compagnie d’Aximand avait sécurisé la régence et les pavillons des lacs ornementaux à l’ouest de la Haute Cité. Les troupes de Torgaddon remontaient les portions inférieures de la ville, en détruisant les blindés envoyés pour les bloquer sur place.
Loken regarda vers l’est. À trois kilomètres, de l’autre côté de la plaine de basalte et de la marée d’assaillants, de l’autre côté des Titans à la démarche lente et des tirs ininterrompus, la 1re compagnie, celle d’Abaddon franchissait les fortifications vers le flanc opposé du palais. En amplifiant cette vue, Loken put entrevoir les centaines d’armures blanches traversant la fumée et les tirs. À leur tête, les carrures sombres de l’escouade Terminator Justaerin, la première de la 1re compagnie. Leurs armures noires comme la nuit donnaient l’impression qu’ils appartenaient à une autre légion.
— Loken pour la 1re compagnie, transmit-il. La 10e compagnie est entrée.
Il y eut une pause et une brève distorsion sonore. Puis la voix d’Abaddon lui répondit.
— Loken, Loken… Vous avez été très rapide. Comme si vous cherchiez à me mettre dans l’embarras.
— Pas un seul instant, premier capitaine, répondit Loken. Une tradition de strict respect hiérarchique était fermement établie au sein de la légion. Et bien qu’il fût lui-même un officier supérieur, Loken considérait le premier capitaine avec déférence et admiration. Loken admirait d’ailleurs de la sorte tout le reste du Mournival, même si Torgaddon lui avait toujours témoigné les signes d’une amitié sincère.
À présent, Sejanus n’était plus, songea-t-il. L’aspect du Mournival ne tarderait pas à changer.
— Je plaisantais, Loken, lui retourna Abaddon, d’une voix si profonde que certaines de ses voyelles furent avalées par la liaison. Rendez-vous aux pieds de ce faux Empereur. Le premier là-bas gagnera l’honneur de l’éclairer sur ses errements.
Loken lutta pour réprimer un sourire. Ezekyle Abaddon avait rarement plaisanté avec lui par le passé. Il se sentit presque encensé, porté aux nues. Être un des guerriers élus était une chose, mais l’être parmi la plus haute élite représentait le rêve de tout capitaine.
En rechargeant son arme, il pénétra dans le palais par l’immense porte, piétinant les dépouilles emmêlées des morts ennemis. Les enduits de plâtre des murs intérieurs s’étaient fissurés et décrochés ; sous ses pieds, leurs morceaux épars crissaient comme du sable. L’air était empli de fumée. L’affichage de son casque ne cessait de sauter d’un réglage à un autre pour chercher à compenser les fluctuations de luminosité et lui donner une lecture claire des environs.
Il s’engagea dans le hall principal en entendant l’écho d’une fusillade, plus loin à l’intérieur du complexe palatial. Le corps d’un frère gisait avachi à sa gauche dans le cadre d’une porte. Le corps en armure blanche ne paraissait pas à sa place au milieu des cadavres plus petits de l’ennemi. Marjex, l’un des apothicaires de la légion, était penché sur lui. Il leva les yeux à l’approche de Loken, et secoua tristement la tête.
— Qui est-ce ? demanda le capitaine.
— Tibor, de la 2e escouade, lui apprit Marjex. Le front de Loken se plissa quand il constata quelle horrible blessure à la tête avait arrêté Tibor.
— L’Empereur se souviendra de son nom, formula-t-il.
Marjex acquiesça, et tendit la main vers son narthecium pour y prendre le reductor. Il s’apprêtait à récupérer les précieuses glandes de Tibor afin de les ramener aux banques génétiques de la légion.
Loken abandonna l’apothicaire à son devoir pour poursuivre sa progression. Devant lui, dans un vaste ensemble de colonnades, les murs élancés se couvraient de fresques, montrant les scènes familières d’un Empereur révéré assis sur un trône d’or. Ces gens sont aveugles, songea-t-il. Quelle tristesse. Une journée, une seule journée à écouter les itérateurs, et ils comprendraient. Nous ne sommes pas leurs ennemis. Nous sommes leurs prochains, et nous portons avec nous le message d’une rédemption. La Longue Nuit s’est achevée. L’homme sillonne à nouveau les étoiles, et la puissance de l’Astartes avance à ses côtés pour le prémunir du danger.
Dans un large couloir pentu aux parois gravées d’argent, Loken rattrapa des éléments de la 3e escouade. De toutes les unités de sa compagnie, la 3e escouade, l’escouade tactique Locasta, était celle qu’il préférait et privilégiait. Son chef, le frère-sergent Nero Vipus, était son plus ancien et plus fidèle ami.
— Comment est votre humeur, mon capitaine ? demanda Vipus, dont le plastron opalin était taché de suie et strié par endroits du sang autochtone.
— Flegmatique, Nero. Et la vôtre ?
— Coléreuse. Rageuse, en vérité. Je viens de perdre un homme, et deux autres des miens sont blessés. Quelque chose couvre la bifurcation devant nous. Quelque chose de gros. Une cadence de feu que vous n’imaginez pas.
— Vous avez essayé de la faire sauter ?
— Deux ou trois grenades, aucun effet. Et il n’y a rien à voir. Vous avez entendu parler comme moi de ces prétendus Invisibles, ceux qui ont massacré Sejanus ; je me demandais…
— C’est à moi d’y réfléchir, le coupa Loken. Qui est à terre ?
Vipus haussa les épaules en signe d’acceptation tacite. Il était un peu plus grand que Loken, et son geste fit s’entrechoquer les lourdes plaques de son armure.
— Zakias.
— Zakias ? Non…
— Déchiré en lambeaux devant mes yeux. Je peux vous jurer que je sens la main du vaisseau posée sur moi, Garvi.
La main du vaisseau. Une périphrase consacrée. Le vaisseau-amiral du commandant avait pour nom le Vengeful Spirit , et dans le deuil ou l’adversité, les Luna Wolves aimaient en appeler à cet esprit vengeur, comme à un symbole du châtiment à venir.
— Au nom de Zakias, poursuivit Vipus, je vais trouver cet Invisible et…
— Maîtrisez votre colère, frère, elle ne nous servira en rien, le reprit Loken. Occupez-vous de vos blessés pendant que je pars jeter un œil.
Vipus hocha la tête et redirigea ses hommes. Loken les dépassa en direction de la jonction contestée.
C’était un croisement à la voûte en ogive, où se rencontraient quatre couloirs ; d’après sa lecture de l’imagerie tactique, la zone était déserte et calme. Des volutes de fumée se dissipaient entre les arcs de la croisée. Le sol d’ouslite avait volé en éclats sous des milliers d’impacts de tirs. Le corps de frère Zakias n’avait pas encore été emporté, et gisait au centre du carrefour, en une pile de plastacier blanc fumant et de matière sanguinolente.
Vipus avait dit vrai. Aucun indice d’une présence ennemie. Pas de trace de chaleur, pas même la moindre suspicion de mouvement. Mais en étudiant la scène, Loken aperçut un tas de douilles vides, jaillies de derrière une cloison, en face de lui. Était-ce là que le tueur se cachait ?
Il se pencha pour ramasser un fragment de plâtre tombé, et le lança à découvert. Il y eut un cliquetis, puis une rafale de tirs automatisés ratissa le croisement. Durant ces cinq secondes, plus d’un millier de projectiles fusèrent. Loken voyait les douilles fumantes être éjectées de derrière la cloison.
Le bruit cessa. Une vapeur de fycélène se répandit comme une brume légère. Le tir avait approfondi le sillon moucheté sur le dallage de pierre, en déchiquetant une nouvelle fois la dépouille de Zakias. Des taches de sang et des bouts de tissus charnels avaient été dispersés.
Loken attendit. Il entendit un gémissement et le clac métallique d’un système d’autorechargement. La trace thermique qu’il lisait et qui s’estompait était celle de l’arme ; aucune chaleur corporelle.
— Ça y est, vous avez gagné une nouvelle médaille ? demanda Vipus en s’approchant.
— Ça n’est qu’une sentinelle automatisée, lui révéla Loken.
— Voilà déjà un soulagement : après les grenades que nous avons lancées, je commençais à penser que ces fameux Invisibles étaient aussi des « Invulnérables ». Je vais demander un soutien Devastator pour…
— Passez-moi une torche, demanda Loken.
Vipus en décrocha une de sa cuisse et la tendit à son capitaine. Loken alluma le bâton d’une rotation de ses poignets, puis le lança devant lui. L’objet rebondit en crépitant sa lueur incandescente et dépassa la position supposée de l’engin de mort.
Des servomoteurs s’enclenchèrent. En éventrant le sol, le tir implacable partit à la poursuite de la torche, qu’il fit sauter et rebondir à nouveau dans la longueur d’un des couloirs.
— Garvi… commença Vipus.
Loken courait. Il traversa le croisement, plaqua brutalement son dos contre la cloison. L’arme faisait toujours feu. Il contourna la séparation et vit enfin la sentinelle, construite dans une alcôve. La machine trapue, montée sur quatre pieds et bardée de lourdes plaques, tournait son canon court et trépidant à l’opposé de lui pour continuer à mitrailler la torche distante.
Loken, en se jetant sur elle, arracha une poignée de ses câbles. Le canon toussa quelques instants encore et se tut.
— La voie est libre ! appela-t-il. L’escouade Locasta le rejoignit.
— C’est ce qu’on appelle généralement faire de l’épate, lui fit remarquer Vipus.
Loken leur fit remonter le grand couloir, au bout duquel ils pénétrèrent dans un somptueux salon d’apparat. D’autres salles aussi richement ornées s’étendaient au-delà. Tout y paraissait étrangement calme.
— De quel côté ? demanda Vipus.
— Nous devons aller trouver cet « Empereur », dit Loken. Vipus s’en amusa.
— Aussi simplement que ça ?
— Le premier capitaine m’a parié que je ne l’atteindrai pas le premier.
— Oh, le premier capitaine ? Depuis quand lui et Garviel Loken se lancent-ils des défis amicaux ?
— Depuis que la 10e compagnie a pénétré dans le palais devant la 1re . Ne vous en faites pas, Nero, j’essaierai de me souvenir de vous quand je serai devenu célèbre.
Nero Vipus partit d’un rire dont le son étouffé sortit de son masque respirateur comme la toux d’un bœuf phtisique.
Ce qui arriva alors ne fit plus rire aucun d’eux.
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