Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Un

TROISIÈME PARTIE

 

L’EFFRAYANT SAGITTAIRE

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UN

Ne commets pas d’erreur

Cousins éloignés

D’autres habitudes

 

Suite inattendue de la guerre sur Meurtre, ils étaient devenus les invités de l’interex, et dès le début de leur séjour, des voix s’étaient élevées pour appeler à la guerre.

L’une d’elles, et une des plus virulentes, était celle d’Eidolon, mais Eidolon n’était pas en grâce. D’autres furent celles de Maloghurst, et celles de Sedirae et Targost, et Goshen, et Raldoron des Blood Angels. De tels hommes ne pouvaient être aussi aisément ignorés.

Sanguinius réserva son avis, attendant la décision du Maître de Guerre, comprenant qu’Horus aurait besoin du soutien sans équivoque de son frère Primarque.

La mésentente, Maloghurst l’avait le mieux résumée en ces termes : le peuple de l’interex est de notre sang et nous descendons des mêmes ancêtres. Ce sont nos frères perdus, mais ils diffèrent de nous d’une manière fondamentale, si profonde, si incontournable qu’elle appelle légitimement à la guerre. Ils contredisent absolument tous les tenants essentiels de la culture impériale telle qu’elle fut définie par l’Empereur, et de telles divergences ne peuvent être tolérées.

Provisoirement, Horus les tolérait assez bien. Loken comprenait pourquoi. Il était facile d’admirer les guerriers de l’interex, facile de les apprécier. Ils étaient gracieux et nobles, et une fois le malentendu résolu, avaient réagi sans la moindre hostilité.

Il fallut un étrange épisode pour permettre à Loken d’appréhender réellement les pensées du Maître de Guerre. Cela survint durant le voyage, le voyage de neuf semaines depuis Cent Quarante Vingt jusqu’à l’avant-poste de l’interex le plus proche, les vaisseaux mêlés de la flotte expéditionnaire et de ses renforts calquant leur itinéraire sur celui de l’autre flottille.

Le Mournival s’était rendu aux grands appartements privés d’Horus, et une querelle y avait éclaté. Abaddon avait été rallié aux arguments pro-guerre ; Maloghurst et Sedirae lui avaient tous deux fait partager leurs vues, au point qu’il fût convaincu de devoir tenir tête au Maître de Guerre et de ne pas baisser les bras. Les voix s’étaient élevées, Loken avait regardé avec un étonnement croissant Abaddon et le Maître de Guerre se crier l’un sur l’autre. Il avait déjà vu Abaddon en colère, au milieu des combats, mais jamais encore le commandant n’avait montré ce visage. La fureur d’Horus le surprit, l’inquiéta presque.

Comme toujours, Torgaddon cherchait à désamorcer la situation avec légèreté. Loken sentait que même Tarik était dérouté par la violence qu’il voyait.

— Vous n’avez pas d’autre choix ! grogna Abaddon. Nous en avons déjà vu assez pour savoir que leurs principes s’opposent aux nôtres ! Vous devez…

— Je dois ? s’emporta Horus. Je dois ? Tu es du Mournival, Abaddon ! Tu m’avises, et tu me conseilles, et telle est ta place ! Ne t’imagine pas pouvoir me dire ce que je dois faire !

— Vous n’avez pas le choix et vous savez ce qui doit être fait !

— Sors d’ici !

— Vous le savez !

— Sors ! hurla Horus en jetant sa coupe avec une telle force qu’elle vola en éclats sur l’acier du pont. Les dents serrées, il fixa Abaddon. Sors, Ezekyle, avant que je ne commence à chercher un nouveau premier capitaine !

Abaddon lui rendit un moment son regard irrité, puis cracha sur le sol et sortit à grands pas de la pièce. Un silence estomaqué s’installa. Horus se tourna, la tête penchée.

— Torgaddon ? dit-il calmement.

— Monseigneur ?

— Suis-le, s’il te plaît. Essaie de le calmer. Dis-lui que s’il demande ma mansuétude d’ici une heure ou deux, je me serai peut-être suffisamment radouci pour l’entendre. Mais il a tout intérêt à le faire à genoux, et sa voix ne devra être qu’un murmure.

Torgaddon s’inclina et quitta immédiatement la pièce. Loken et Aximand s’échangèrent un regard, esquissèrent un salut hâtif et s’apprêtèrent à le suivre.

— Vous deux, restez, leur grommela Horus.

Ils s’arrêtèrent sur place. Quand ils firent demi-tour, le Maître de Guerre secouait la tête, se passait une main sur la bouche. Une sorte de sourire se déchiffrait dans ses yeux écartés.

— Par le Trône… À quel point le noyau en fusion de Cthonia peut brûler en nous parfois…

Horus s’assit sur l’une des longues couches capitonnées, et les pria d’approcher d’un signe de la main.

— Durs comme de la pierre et incandescents au cœur. Volcaniques. Nous avons tous en nous la chaleur des plus profondes mines. Nous savons tous que la lave s’échappe parfois, sans prévenir. Elle est en nous et elle nous a forgés ; durs comme la pierre, le cœur brûlant. Asseyez-vous, asseyez-vous. Prenez du vin. Pardonnez-moi cet éclat d’humeur. Je préfère vous avoir avec moi, la moitié d’un Mournival vaut mieux que rien.

Ils s’assirent sur la couche qui lui faisait face. Horus prit un verre neuf et se versa un peu du vin d’un broc en argent.

— Le frère sage et le frère calme, commenta-t-il. Loken n’était pas sûr de savoir qui le Maître de Guerre le considérait être. Allez-y, conseillez-moi. Vous êtes restés trop silencieux durant notre débat.

Aximand s’éclaircit la gorge.

— Ezekyle n’a pas… tout à fait tort, commença-t-il. Il se raidit en voyant Horus dresser les sourcils.

— Continue.

— Nous… Comment dire… Nous menons cette croisade selon certaines doctrines. Nous l’avons fait depuis deux siècles. Selon des lois sur lesquelles l’Imperium est fondé, les lois de notre existence. Qui ne sont pas arbitraires. Elles nous ont été données à défendre par l’Empereur en personne.

— Loué soit-il, approuva Horus.

— Les doctrines de l’Empereur nous ont guidés depuis le commencement, nous ne leur avons jamais désobéi. Aximand marqua une pause, et ajouta : jusqu’à présent.

— Estimes-tu vraiment qu’il s’agisse de désobéissance ? Aximand ne répondit pas. Et toi, Garviel ? formula Horus. Rejoins-tu Aximand sur ce point ?

Loken regarda à nouveau dans les yeux du Maître de Guerre.

— Je crois savoir pourquoi nous devrions faire la guerre à l’interex, monseigneur. Il m’intéresserait de savoir pourquoi vous pensez que nous ne devrions pas.

Horus lui sourit.

— Enfin un homme qui réfléchit. Il se remit debout et, en emportant son verre avec soin, traversa le salon d’apparat jusqu’à son mur de droite, dont une section était richement décorée par une fresque. On y voyait l’Empereur s’élever au-dessus de tous, pour capturer les constellations dans sa main tendue.

— Les étoiles, reprit Horus. Vous voyez, ici, comme il s’en empare ? Tout le zodiaque vole à sa portée, comme autant de papillons. Les étoiles sont le patrimoine légitime de l’homme. C’est ce qu’il m’a dit, une des premières choses qu’il m’a dites quand nous nous sommes rencontrés. J’étais encore un enfant, il m’a mis à côté de lui et il a levé le doigt vers le ciel. Ces points de lumière, m’a-t-il dit, nous avons attendu des générations pour pouvoir nous en emparer. Imagine, Horus, que chacun devienne une culture humaine, que chacun devienne un royaume de beauté et de magnificence, libéré des discordes, libéré de la guerre, libéré des bains de sang et de l’oppression qu’imposent les tyrans extraterrestres. Ne commets pas d’erreur, m’a-t-il dit, et ils seront à nous.

Horus caressa doucement l’enroulement des astres peints, jusqu’à ce que sa main rencontrât l’image de celle de l’Empereur. Il la retira et se retourna vers Aximand et Loken.

— Quand j’étais un enfant trouvé, sur Cthonia, je voyais très peu les étoiles. Le ciel était si souvent masqué par la cendre et la fumée des fonderies, mais vous vous en souvenez, bien sûr.

— Oui, dit Loken. L’Autre Horus confirma de la tête.

— Les quelques nuits où les étoiles étaient visibles, je me posais des questions sur elles. Je me demandais ce qu’elles étaient et ce qu’elles pouvaient signifier. Des petites étincelles mystérieuses… Elles devaient avoir une raison d’être là. Je me suis posé ces questions toute mon enfance, jusqu’à ce que l’Empereur vienne. Et je n’ai pas été surpris quand il m’a expliqué leur importance.

— Je vais vous révéler une chose, poursuivit-il en venant retrouver son siège devant eux. Le premier texte que mon père m’a donné à lire était un manuel d’astrologie. Très simple, un livre pour enfants. Je l’ai encore avec moi, quelque part. Il avait remarqué ma fascination pour les étoiles. Il voulait que j’apprenne et que je comprenne.

Il marqua une pause. Loken était toujours fasciné d’entendre Horus appeler l’Empereur « mon père ». Cela était déjà arrivé quelquefois depuis que Loken avait rejoint la plus haute sphère de la légion. En chaque occasion, cela avait annoncé des confidences sans réserve.

— Dans ce livre, il y avait les constellations du zodiaque. Horus but à son verre et la pensée le fit sourire. Je les ai toutes apprises. En un seul soir. Pas seulement les noms ; les motifs, les associations, les structures. Les vingt signes. Le lendemain, mon appétit de connaissance l’a fait rire. Mon père m’a expliqué que les signes du zodiaque étaient des modèles anciens et peu fiables maintenant que les flottes exploratrices avaient entamé une cartographie galactique détaillée. Il m’a dit qu’un jour, vingt fils comme moi correspondraient aux vingt signes du ciel. Chaque fils incarnerait le caractère d’un amas zodiacal spécifique. Et il m’a demandé lequel je préférais.

— Et qu’avez-vous répondu ? demanda Loken. Horus se recula sur son siège avec un petit rire.

— Je lui ai dit que je les aimais tous. Je lui ai dit que j’étais content de connaître enfin les noms des points de lumière dans le ciel. Que j’aimais Leos, naturellement, pour sa fureur majestueuse, et Skorpos, avec son armure et sa lame. Je lui ai dit que Tauromach me plaisait à cause de son obstination, et qu’Arbitos parlait à mon sens de l’équité. Le Maître de Guerre secoua la tête, tristement. Mon père a dit qu’il admirait mes choix, mais qu’il était surpris, parce que je n’en préférais pas un en particulier. Il m’a remontré l’homme-cheval, qui galopait avec son arc. L’effrayant Sagittaire, l’a-t-il appelé, le plus grand guerrier de tous. Fort, implacable, rapide et sûr de son tir. Dans l’ancien temps, ce signe dominait tous les autres. Le centaure, l’homme-cheval, le traqueur, il avait été vénéré durant toutes les ères précédentes ; en Anatolie, quand lui était enfant, le centaure était encore un symbole de puissance. Dans l’antiquité, un homme sur un cheval, armé d’un arc, était le soldat prépondérant et arrivait à battre tous ceux qu’il avait face à lui. Avec le temps, le mythe avait fait se fondre le cavalier avec l’animal. La synthèse parfaite de l’homme et de la machine de guerre. C’est ce que tu dois apprendre à être, m’a-t-il dit. Un jour, tu devras diriger mes armées, mes instruments de guerre, comme s’ils étaient une extension de toi. L’homme et le cheval réunis en un seul, galopant vers les cieux, ne se soumettant à personne. Sur Ullanor, il m’a donné ceci.

Horus posa sa coupe, et se pencha en avant afin de leur montrer la chevalière d’or patiné qu’il portait au plus petit doigt de sa main gauche, si érodée par l’âge que l’image en était indistincte. Loken crut discerner des sabots, le bras d’un homme, un arc tendu.

— Elle a été faite en Perse, l’année avant la naissance de l’Empereur. L’effrayant Sagittaire. Il me l’a offert en disant : tu sais qui il est. Mon Maître de Guerre, mon centaure enraciné dans les légions de l’Imperium. Moitié homme, moitié armée. Là où tu te dirigeras, les légions se dirigeront. Là où tu iras, elles iront. Là où tu frapperas, elles aussi frapperont. Continue de chevaucher sans moi, mon fils, et les armées chevaucheront avec toi.

Il y eut un long silence.

— Et voilà, sourit Horus. Je dois être prédisposé à aimer l’effrayant Sagittaire, maintenant que nous le rencontrons face à face.

Son sourire était contagieux. Loken et Aximand hochèrent la tête et se mirent à rire.

— À présent, dis-leur la vraie raison, prononça une voix.

Ils se tournèrent. Sanguinius se tenait sous une arche, de l’autre côté de la salle, derrière un rideau de soie blanche. Lui aussi avait écouté. Le Seigneur des Anges écarta le voilage et pénétra dans le salon, les arêtes de ses ailes caressant le tissu satiné. Une simple robe le vêtait, resserrée autour de sa taille par une ceinture de chaînons dorés. Il dégustait les fruits d’un plat.

Loken et Aximand se levèrent à l’unisson.

— Restez assis, les pria Sanguinius. Mon frère est d’humeur à ouvrir son cœur. Vous devriez écouter la vérité.

— Je ne suis pas sûr que… amorça Horus. Sanguinius prit un des petits fruits rouges de son plat et le lui lança.

— Dis-leur le reste, se moqua-t-il.

Horus attrapa le fruit et le regarda, puis mordit dedans. Du revers de sa main, il essuya le jus coulé sur son menton, et se tourna à nouveau vers Loken et Aximand.

— Vous vous rappelez le début de mon histoire ? Ce que l’Empereur m’a dit à propos des étoiles ? Ne commets pas d’erreur, et elles seront à nous.

Il mordit deux nouvelles fois, jeta le noyau, et avala la chair du fruit avant de continuer.

— Mon cher frère Sanguinius a raison, car Sanguinius a toujours été ma conscience.

Sanguinius parut hausser les épaules, un geste étrange pour un tel géant ailé.

— Ne commets pas d’erreur, continua Horus. Cinq mots. Ne commets pas d’erreur. Sur décret de l’Empereur, je suis Maître de Guerre. Je n’ai pas le droit de lui faillir. Je n’ai pas le droit de commettre d’erreur.

Aximand l’encouragea du regard.

— Depuis Ullanor, j’en ai déjà commis deux. Ou j’ai contribué à ce qu’elles soient commises, ce qui est bien suffisant, car la responsabilité de toutes les erreurs de la croisade finit par retomber sur moi.

— Quelles erreurs ? le questionna Loken.

— Des erreurs de compréhension. Horus se passa la main sur le front. Soixante-Trois Dix-Neuf. Notre première mission ; ma première en tant que Maître de Guerre. Tant de sang y a été versé, le sang de l’incompréhension. Nous n’avons pas su lire les signes et nous en avons payé le prix. Ce pauvre Sejanus me manque toujours. Toute cette guerre, même ce cauchemar qu’il t’a fallu endurer dans les montagnes, Garviel… Une erreur. Tout aurait pu se dérouler différemment. Soixante-Trois Dix-Neuf aurait pu être ralliée à nous sans que le sang ne soit versé.

— Non, mon commandant, dit Loken avec emphase. Les habitants étaient trop attachés à leurs convictions, et ces convictions nous faisaient obstacle. Nous n’aurions pas pu les faire obéir sans guerre.

Horus secoua la tête.

— Tu es trop bon, Garviel, mais tu te trompes. Il y avait d’autres moyens. Il aurait dû y en avoir. J’aurais dû être capable de faire basculer cette civilisation sans qu’un coup de feu ne soit tiré. L’Empereur y serait parvenu.

— Je ne pense pas, disconvint Aximand.

— Puis il y a eu Meurtre, poursuivit Horus en ignorant la remarque faite par l’Autre Lui. Ou la « Terre des Araignées », comme l’appelle l’interex. Quel est le nom exact qu’il lui donne ?

— Urisarach, lui vint en aide Sanguinius. Bien qu’à mon avis, le mot doive être accompagné du motif musical approprié.

— Ça suffira, dit Horus. Quelle erreur de compréhension avons-nous commise là-bas ? L’interex nous avait laissé des avertissements disant de ne pas approcher, et nous les avons ignorés. Un monde sous embargo, un refuge pour les créatures qu’il avait déjà vaincues, et nous nous sommes jetés dessus.

— Nous ne pouvions pas savoir, raisonna Sanguinius.

— Nous aurions dû ! s’emporta Horus.

— C’est en cela que réside la différence entre notre philosophie et celle de l’interex, dit Aximand. Nous ne tolérons pas l’existence des races extraterrestres hostiles. Eux l’ont dominée, mais se sont refusés à l’anéantir. Au lieu de quoi ils l’ont exilée sur un monde-prison.

— Nous exterminons, étaya Horus. Eux trouvent un moyen d’éviter une mesure aussi drastique. Lesquels d’entre nous se montrent les plus humains ?

Aximand se leva.

— Je rejoins Ezekyle sur ce point. L’indulgence est une faiblesse. L’interex est admirable, mais il se montre trop clément et trop généreux avec des xenos qui ne méritent aucune pitié.

— L’interex a amené le peuple arachnide à rendre des comptes, et tous deux ont appris à se tolérer, dit Horus. Il a entraîné les kinebrach à…

— Je n’avais pas de meilleur exemple à donner ! réagit Aximand. Les kinebrach. L’interex les a intégrés dans sa culture.

— Je ne prendrai pas une fois encore une décision irréfléchie ou prématurée, statua placidement Horus. Mes erreurs mettent en péril mon rôle de Maître de Guerre. Je vais chercher à comprendre l’interex, et apprendre de lui, et parlementer avec lui, et seulement alors, je déciderai s’il s’est trop écarté de notre voie. C’est un peuple éduqué. Pour une fois, peut-être pourrions-nous apprendre de lui.

Il était difficile de s’accoutumer à la musique. Celle-ci était parfois majestueuse et forte, particulièrement quand les joueurs de méturge entamaient une mélodie, et devenait parfois un murmure calme, un bourdonnement, presque un acouphène, mais cessait rarement. Ce que les gens de l’interex appelaient « l’aria » était pour eux un élément fondamental de communication. Ils utilisaient toujours le langage parlé (et leur langue était d’ailleurs un dialecte humain raffiné, plus proche du langage d’origine de Terra que ne l’était le cthonien), mais ils avaient depuis longtemps conçu l’aria comme un moyen d’accompagnement et de perfectionnement du discours, et comme un mode de traduction.

Passé au crible par les itérateurs durant le voyage, le concept de l’aria s’avéra complexe à définir. Il s’agissait dans l’essence d’une forme mathématique complexe, d’une constante universelle qui transcendait les barrières linguistiques. Ses structures arithmétiques s’exprimaient au travers de modulations harmoniques précises, lesquelles prenaient une allure de musique pour l’oreille ignorante. Des écheveaux de mélodies compliquées résonnaient en arrière-fond sonore de toutes les transmissions vocales de l’interex, et quand l’un de ses citoyens voulait s’adresser à quelqu’un face à face, il était fréquent pour lui de se faire accompagner par un ou plusieurs joueurs de méturge. Ces musiciens étaient les interprètes, dans les deux sens du terme. Grands, comme tous les hommes de l’interex, ils portaient de longs manteaux d’une fibre verte et brillante, bordés de délicats passepoils d’or. Les cartilages de leurs oreilles étaient distendus et évasés par retouche chirurgicale, comme ceux des chauves-souris ou d’autres animaux nocturnes. La technologie interex de communication à distance, équivalente aux systèmes radio impériaux, était accrochée autour de leurs hauts cols, et chacun d’eux portait son méturge sanglé sur la poitrine, un objet bardé d’amplificateurs et de tuyaux flûtés, et de nombreuses touches sur lesquelles les doigts des joueurs reposaient constamment. Le bec de l’instrument, qui évoquait celui d’un cygne, permettait au musicien d’y souffler, d’y fredonner, ou même de parler au travers.

La première rencontre entre l’Imperium et l’interex avait été formelle et prudente. Des envoyés étaient montés à bord du Vengeful Spirit escortés par leurs joueurs de méturge et leurs soldats. Ces émissaires étaient uniformément beaux et minces, au regard perçant. Leurs cheveux étaient courts, et des dermatoglyphes que Loken suspectait d’être permanents décoraient le côté gauche ou droit de leur visage. Les robes qui leur arrivaient aux genoux paraissaient faites d’une douce étoffe bleu pâle, sous laquelle leurs vêtements ajustés étaient tissés du même fil luisant que les manteaux des musiciens.

Les soldats étaient impressionnants. Cinquante d’entre eux, menés par des officiers, étaient descendus les premiers de leur navette. Plus grands que les émissaires, ils étaient couverts des pieds à la tête d’une armure métallique argent et vert émeraude, ornée de chevrons rouges aposématiques. Ces armures, qui semblaient d’une conception presque fragile et moulaient étroitement leurs corps, n’étaient en rien aussi massives que celles de l’Astartes. Les guerriers, diversement désignés comme des glèves ou des sagittaires, apprit Loken, étaient presque aussi grands que ceux des légions, mais leur carrure bien plus élancée et leurs tenues serrées les faisaient paraître frêles en face des géants impériaux. À cette première entrevue, Abaddon doutait que ces armures pussent résister à une bonne gifle.

Les armes suscitèrent davantage de remarques. La plupart de ces soldats avaient le fourreau de leur épée attaché dans le dos. Les glèves portaient des lances à long fer, lestées à l’autre extrémité d’une lourde boule métallique ; les autres, des arcs incurvés forgés dans quelque métal sombre. Ces fameux sagittaires avaient chacun un faisceau de longues flèches sans empennage lacé à la cuisse droite.

— Des arcs ? marmonna Torgaddon. Sérieusement ? Ils nous épatent avec la taille de leurs vaisseaux, et ils viennent à bord des nôtres avec des arcs ?

— Ce sont probablement des armes cérémonielles, murmura Aximand.

Les officiers se reconnaissaient aux demi-lunes taillées en dents de scie qu’ils arboraient en travers de leur casque. Leurs visières étaient toutes semblables : leur métal épousait les lignes du front, des pommettes et du nez, avec des oculaires ovales rétroéclairés de bleu. La bouche et le menton de chaque visière, étendus comme une mâchoire pugnace, contenait un module de communication.

Derrière les soldats sveltes, d’autres silhouettes complétaient l’escorte, plus imposantes et plus trapues. Ces hommes portaient le même type d’armure dans des tons brun et or. Loken les supposa être une sorte d’infanterie lourde, aux corps modifiés pour en accroître la masse musculaire, redessinés pour le combat rapproché, mais ils ne portaient pas d’armes. Ils étaient vingt, et flanquaient cinq créatures robotiques, des quadrupèdes d’argent, de conception élégante, assemblés pour imiter les meilleurs pur-sang de Terra, à l’exception notable qu’ils ne possédaient ni tête ni cou.

— Assure-toi que l’adepte Regulus les observe par les liaisons vidéo, jeta en aparté Horus à Maloghurst. J’aurai besoin de ses conclusions.

L’un des ponts d’embarquement du vaisseau-amiral avait été entièrement dégagé pour l’accueil cérémoniel. Des bannières impériales étaient accrochées sur toute la longueur du plafond, et l’intégralité de la 1re compagnie en armure constituait la garde d’honneur d’Horus. Les Astartes formaient deux blocs inamovibles de silhouettes blanches rigides et immobiles, derrière deux premières rangées noires composées des Terminators de l’escouade Justaerin. Dans l’allée laissée entre les deux formations, Horus était entouré du Mournival, de Maloghurst, et de représentants supérieurs de la flotte dont Ing Mae Sing. Sous leurs capes, le Maître de Guerre et ses lieutenants étaient en armure complète, bien qu’Horus fut tête nue.

Ils regardèrent une navette pondéreuse de l’interex remonter la longueur éclairée de la baie et se poser sur des patins d’atterrissage polis. Puis des rampes s’ouvrirent à sa proue, dont le métal blanc se déplia comme un origami géant, et l’ambassade débarqua. Au total, en comptant les soldats et les joueurs de méturge, les arrivants étaient plus d’une centaine. Ils s’arrêtèrent, les émissaires alignés à l’avant, leur escorte arrangée derrière eux en une symétrie parfaite. Quarante-huit heures de transmissions intenses entre les vaisseaux avaient précédé ce moment difficile. Quarante-huit heures de délicate diplomatie.

Horus hocha la tête ; celles des hommes de la 1re compagnie se courbèrent, et ils plaquèrent leur arme contre leur plastron en un seul mouvement uni. Horus lui-même s’avança et remonta seul l’allée centrale, sa cape se gonflant derrière lui.

Il vint se présenter face à celui qui paraissait être l’émissaire principal, fit le signe de l’aquila et s’inclina devant lui.

— Je vous souhaite la bienvenue au…

Dès qu’il eut commencé à parler, les joueurs de méturge firent doucement chanter leurs instruments. Horus s’arrêta.

— Protocole de traduction, lui apprit l’envoyé, dont les paroles furent elles aussi accompagnées au méturge.

— C’est assez déconcertant, s’égaya Horus.

— Cela sert un but de clarté et de compréhension mutuelle.

— Nous paraissons nous comprendre assez bien, dit Horus avec le même sourire. L’émissaire acquiesça.

— Très bien. Je vais donc leur demander d’arrêter, dit-il.

— Non. Continuons ainsi. Si telle est votre façon de faire.

À nouveau, son interlocuteur hocha la tête. L’échange se poursuivit dans cette étrange mélopée.

— Je vous souhaite la bienvenue au nom de l’Empereur de l’Humanité, aimé de tous, et au nom de l’Imperium de Terra.

— Au nom de la société de l’interex, j’accepte vos salutations et je vous fais les miennes.

— Merci, ponctua Horus.

— Concernant vos propos, reprit l’émissaire. Vous êtes de Terra ? — Oui.

— De l’Ancienne Terra, aussi appelée la Terre ? — Oui.

— Cela peut-il être confirmé ?

— De nombreuses façons, sourit Horus. Vous connaissez donc Terra ?

Une expression étrange, presque douloureuse, passa sur le visage de l’envoyé qui se tourna vers ses confrères.

— Nous sommes de Terra, par nos ancêtres et nos gènes. Elle fut notre monde d’origine, il y a une éternité de cela. Si vous êtes réellement de Terra, cet instant est solennel. Pour la première fois depuis des millénaires, l’interex a établi un contact avec les cousins qu’il avait perdus.

— Telle est la raison qui nous a lancés parmi les étoiles, affirma Horus. Retrouver toutes les branches de notre grande famille, de qui nous fûmes coupés il y a si longtemps.

L’émissaire courba la tête.

— Diath Shehn, abbrocateur.

— Je suis Horus, le Maître de Guerre.

La musique des méturges produisit une légère mais perceptible note discordante quand elle exprima « Maître de Guerre ». Le front de Shehn se plissa.

— Maître de Guerre ? répéta-t-il.

— Ce titre m’a été donné en personne par l’Empereur de l’Humanité, pour me permettre d’agir comme son premier lieutenant.

— C’est un terme fort. Et belliqueux. Votre flotte est-elle une entreprise militaire ?

— Elle comporte un élément militaire ; l’espace est trop dangereux pour que nous le parcourions sans pouvoir nous défendre. Mais d’après ce que je vois, abbrocateur, la vôtre compte également des soldats.

Shehn fit la moue.

— Vous avez assailli Urisarach, avec une grande véhémence, et au mépris des balises d’avertissement que nous avions positionnées dans le système. Il semble que votre composante militaire soit considérable.

— Nous en discuterons en détail plus tard, abbrocateur. Si des excuses doivent être présentées, vous les entendrez directement de ma bouche. Laissez-moi d’abord vous tendre les bras.

Horus se retourna et fit un signe. La compagnie entière d’Astartes et ses officiers rangèrent leurs armes pour retirer leurs casques, et présenter rangée après rangée des visages humains. L’ouverture, et non l’hostilité.

Shehn et les autres émissaires s’inclinèrent, et firent eux-mêmes un signal, un signal sous-tendu par une séquence musicale. Les guerriers de l’interex levèrent leurs visières, révélant ainsi des visages nets, aux yeux durs.

Excepté les silhouettes trapues, les fantassins lourds en brun et or. Quand eux ôtèrent leurs casques, leurs visages n’avaient rien d’humain.

Ils étaient appelés les kinebrach. Une espèce avancée, mature, capable du voyage interstellaire depuis plus de quinze mille ans. Les kinebrach avaient déjà fondé une civilisation forte implantée sur plusieurs mondes de cette région de l’espace bien avant que Terra ne fût entrée dans la première ère de la Technologie, une époque où l’Humanité explorait à peine l’extérieur de son système solaire à bord de transports subluminaires.

Quand l’interex les avait rencontrés, leur culture archaïque était faiblissante ; une guerre territoriale éclata après le contact initial et dura près d’un siècle. En dépit de la technologie supérieure des kinebrach, les humains prirent le dessus, mais dans leur victoire, ils n’exterminèrent pas les extraterrestres. Un rapprochement se fit, en partie grâce à la volonté de l’interex de développer l’aria pour faciliter un niveau de communication plus abouti entre les espèces. Placés face à diverses options, qui incluaient la poursuite de la guerre et l’exil, les kinebrach choisirent de devenir des citoyens-clients de l’interex en expansion : il leur convint de placer leur destinée entre les mains de ces humains progressistes. Intégrés culturellement comme des partenaires, les kinebrach partagèrent leurs avancées technologiques par voie d’échange. Pendant trois mille ans, les humains de l’interex et les kinebrach avaient ainsi coexisté avec succès.

— Le conflit contre les kinebrach fut notre première guerre extraterrestre significative, expliquait Diath Shehn, assis avec les autres émissaires dans la salle d’audience du Maître de Guerre. Le Mournival était là, et les joueurs de méturge s’étaient alignés contre les murs pour accompagner les tractations. Elle nous a beaucoup appris. Elle nous a enseigné notre place dans le cosmos, et certaines valeurs, la compassion, la compréhension et l’empathie. L’aria en a directement dérivé, comme outil à utiliser dans nos rapports avec des groupes non humains. La guerre nous a fait prendre conscience de notre humanité, ou du moins, que notre dépendance à des facultés humaines telles que le langage était un obstacle aux relations avec d’autres.

— Peu importe qu’elle soit très sophistiquée, abbrocateur, intervint Abaddon ; parfois, la communication ne suffit pas. D’après notre expérience, la plupart des génotypes xenos se montrent hostiles. Communiquer et négocier avec eux ne sont pas des options. Le premier capitaine, comme beaucoup de ceux présents, n’était pas à son aise. La délégation entière de l’interex avait été invitée à pénétrer dans la chambre d’audience, et les kinebrach se trouvaient non loin, à l’extrémité de la salle. Abaddon ne cessait de leur jeter des regards. Les yeux de ces choses simiesques étaient si singulièrement enfoncés sous leurs arcades frontales qu’ils n’étaient qu’un reflet. Leur chair était d’un bleu noir, et creusée de profondes rides ; des franges de poils roux, si fins qu’ils ressemblaient à du duvet, entouraient la base de leurs crânes angulaires. Le nez et la bouche se fondaient en un seul organe au bout de leur museau carré, une fente à trois branches, capable de s’ouvrir vers le haut pour humer l’air, ou latéralement pour révéler une rangée de petites dents aiguisées. Ils avaient cette odeur, une odeur de terre qui n’était pas exactement déplaisante, hormis qu’elle n’était absolument pas humaine.

— Nous nous en sommes nous-mêmes aperçus, ratifia Shehn, bien que cela nous ait semblé moins fréquent que vous le semblez le dire. Il nous est arrivé de rencontrer des espèces qui n’ont aucun désir de communiquer avec nous, qui ne nous approchent qu’avec des intentions prédatrices. Parfois, le conflit est la seule option. Tel a été le cas avec… Comment avez-vous dit que vous les appeliez ?

— Les arachnides, le secourut Horus avec un sourire que Shehn lui rendit.

— Je vois que ce mot dérive de l’ancienne racine… Les arachnides étaient très évolués et intelligents, mais pas à notre manière, leur vie était vouée à la reproduction et à l’expansion de leur territoire. Ils avaient infesté huit systèmes le long du bord Shartiel de nos provinces, et ils menaçaient d’envahir deux de nos mondes peuplés. Nous sommes partis en guerre pour sauvegarder nos intérêts, au terme de quoi nous étions victorieux, mais toujours sans entrevoir aucun rapprochement pacifique. Nous avons donc placé tous les arachnides survivants en captivité en les transportant sur Urisarach. Nous les avons également privés de leur technologie de voyage interstellaire et des moyens de la reproduire. Urisarach est devenue une réserve où ils pouvaient exister sans menacer aucune existence, y compris la leur. Les balises que nous avons établies avaient pour but de vous en éloigner.

— N’avez-vous pas songé à les exterminer ? s’enquit Maloghurst. Shehn secoua la tête.

— Quel droit avons-nous de provoquer l’extinction d’une autre espèce ? Dans la plupart des cas, la compréhension mutuelle peut être atteinte. Les arachnides ont été un exemple extrême, où l’exil était la seule solution humaine.

— L’approche que vous décrivez est fascinante, intervint rapidement Horus en s’apercevant qu’Abaddon allait parler à nouveau. Je pense qu’il est temps pour moi de vous présenter les excuses promises, abbrocateur. Nous nous sommes mépris sur le dispositif mis en œuvre à Urisarach. Nous avons violé votre réserve. L’Imperium est désolé de cette transgression.

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