Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Neuf
L’impensable
Les esprits des Pics des Murmures
Esprits compatibles
Deux jours avant l’assaut de la légion contre les pics des murmures, Loken accordait un nouvel entretien privé à la commémoratrice Mersadie Oliton ; le troisième depuis son accession au Mournival, après laquelle son attitude envers elle semblait s’être substantiellement modifiée. Bien que le sujet n’eût pas été réellement évoqué, Mersadie commençait à penser que Loken l’avait choisie pour devenir sa mémorialiste attitrée. Il lui avait dit, au soir de son élection, qu’il déciderait peut-être de partager ses souvenirs avec elle ; à présent, elle s’étonnait sans mot dire de sa volonté à le faire. Elle avait déjà enregistré près de six heures de réminiscences : des exposés de batailles et de stratégies, des descriptions d’opérations militaires particulièrement ardues, des réflexions sur les vertus comparées de certains types d’armes, les faits d’armes notables et les triomphes de ses compagnons. Entre leurs conversations, elle retournait vers sa cabine et passait en revue toute la matière obtenue pour en tirer la charpente d’un long récit fluide. Elle espérait à terme consigner une histoire complète de l’expédition, et une vision plus générale de la Grande Croisade telle que l’avait vécue Loken auprès des expéditions qui avaient précédé la 63e .
La somme d’anecdotes qu’elle avait collectées était considérable, mais il y manquait un élément important : Loken lui-même. Leur nouvel entretien était pour elle une nouvelle occasion d’essayer de l’amener à parler de lui.
— D’après ce que je crois savoir, dit-elle, vous ne ressentez rien que nous, les simples mortels, nous pourrions comparer à la peur ?
Loken s’arrêta et fronça les sourcils. Il polissait encore une plaque de son armure, ce qui paraissait être sa distraction favorite lorsqu’il se trouvait en sa compagnie. Il la faisait venir à sa chambre d’armement privée et restait assis là, à astiquer son équipement de combat tandis qu’il lui parlait et qu’elle écoutait. Pour Mersadie, l’odeur particulière de la poudre abrasive était devenue synonyme du son de sa voix et de ses histoires. Bien plus d’un siècle d’histoires à raconter.
— Question étrange, jugea-t-il.
— Et à quel point la réponse est-elle étrange ?
Il haussa imperceptiblement les épaules.
— Les Astartes n’ont pas peur. Pour nous, cela est impensable.
— Parce que vous êtes entraînés à la maîtriser ? demanda Mersadie.
— Non. Nous sommes entraînés à être disciplinés, mais la capacité à avoir peur nous a été retirée. Nous y sommes immunisés.
Mersadie prit mentalement note d’approfondir plus tard ce dernier commentaire, qui lui semblait anéantir un peu du mythe de l’Astartes. Surmonter la peur était le propre d’un héros, mais il n’y avait rien de courageux dans le fait d’être insensible à l’émotion. Était-il vraiment possible de tronquer une émotion entière de ce qui était au départ un esprit humain ? Cela ne laissait-il pas un vide ? Les autres émotions étaient-elles compromises par ce manque ? La peur pouvait-elle être excisée proprement, ou son ablation entraînait-elle avec elle des lambeaux d’autres qualités ? En tout cas, cela contribuait à expliquer pourquoi les Astartes étaient démesurés de tous points de vue, sauf celui de la personnalité.
— Bien, continuons, dit-elle. La dernière fois, vous alliez me parler de la guerre contre les superviseurs ; c’était il y a vingt ans, n’est-ce pas ?
Il la fixait toujours, les yeux légèrement plissés.
— Comment ça ? demanda-t-il.
— Excusez-moi ?
— Vous n’avez pas aimé la réponse que je vous ai donnée la dernière fois ?
Mersadie s’éclaircit la gorge.
— Non, non, ça n’est pas ça du tout. J’aurais simplement aimé…
— Quoi donc ?
— Puis-je être sincère ?
— Bien sûr, dit-il, son chiffon de fibre lustreuse toujours à la main, en raclant patiemment à l’intérieur des bords de son pot.
— J’aurais aimé obtenir de vous quelque chose d’un peu plus personnel, capitaine. Vous m’avez déjà fourni énormément de détails authentiques et de faits qui permettraient à n’importe quel texte historique de faire autorité. Par exemple, la postérité connaîtra avec précision de quelle main Iacton Qruze maniait son épée, la couleur du ciel au-dessus des cités-monastères de Nabatae, la méthode de l’assaut en tenailles exécuté par les White Scars, le nombre de rivets sur une épaulière de Luna Wolf, et le nombre de coups de hache, portés depuis tel angle, qu’il aura fallu pour faire tomber le dernier des princes ommakad. Elle le regarda droit dans les yeux. Mais rien sur vous, capitaine. Je sais ce que vous avez vu, pas ce que vous avez ressenti.
— Ce que j’ai ressenti ? Qui cela pourrait bien intéresser ?
— L’Humanité est une race d’êtres sensibles. Les générations futures à qui sont destinées nos commémorations apprendront davantage des faits s’ils sont baignés dans un contexte émotionnel. Elles s’intéresseront moins aux détails de la bataille d’Ullanor, par exemple, qu’à ce que cela pouvait être d’y avoir participé.
— Vous êtes en train de me dire que je vous ennuie ?
— Non, pas du tout, commença-t-elle, avant de réaliser qu’il souriait. Certaines choses que vous m’avez dites paraissent extraordinaires, mais vous n’avez pourtant pas l’air de vous en émerveiller. Vous ne connaissez pas la peur, êtes-vous capable de ressentir de l’admiration, de la surprise ? De la majesté ? N’avez-vous rien vu de si bizarre que cela vous a laissé sans voix, ou vous a choqué ? Peut-être même rendu nerveux ?
— Ça m’est arrivé, dit-il. L’étrangeté de l’univers m’a surpris plusieurs fois.
— Parlez-moi de ces choses qui vous ont surpris.
Il fit une moue et réfléchit.
— Des chapeaux énormes, lança-t-il pour commencer.
— Je vous demande pardon ?
— Sur Sarosel, après son inféodation, les citoyens ont organisé un grand carnaval de réjouissances. Leur intégration dans l’Imperium s’était faite sans heurt et sans une goutte de sang. Le carnaval a duré huit semaines. Dans les rues, les danseurs portaient des chapeaux gigantesques faits de rubans, de tiges et de papier, chacun d’une forme différente : un vaisseau, une épée dans un poing, un dragon, un soleil. Ils étaient aussi larges que mes bras étendus, expliqua-t-il en joignant le geste à la parole. J’ignore comment ils réussissaient à les faire tenir en équilibre ou à supporter leur poids, mais nuit et jour ils remontaient en dansant les rues intérieures de la cité principale, et ces formes sautaient et tournaient sur elles-mêmes comme si elles étaient portées par un lent torrent. On ne voyait plus les personnes qui les portaient. C’était un spectacle assez étrange.
— Je vous crois.
— Cela nous faisait rire. Horus a ri en les voyant.
— Est-ce la chose la plus étrange que vous ayez connue ?
— Non, laissez-moi réfléchir… La méthode de guerre sur Keylek nous a tous interloqués. C’était il y a quatre-vingts ans. Les keylekides étaient une espèce extraterrestre que l’on pourrait décrire comme reptilienne. Ils étaient très doués dans l’art du combat et se sont montrés hostiles dès les premiers contacts pris avec eux. Leur planète était très inhospitalière ; je me souviens de sa roche rouge et d’une eau indigo. Le commandant (c’était bien avant qu’il ne devînt le Maître de Guerre) s’attendait à une guerre brutale et prolongée, car les keylekides étaient des créatures grandes et fortes. Il fallait au moins trois ou quatre bolts pour abattre même le plus petit de leurs guerriers. Nous sommes descendus sur leur monde pour y faire la guerre, mais ils ont refusé de nous combattre.
— Comment cela se fait-il ?
— Nous ne comprenions pas les règles de leurs conflits. Comme nous l’avons appris plus tard, les keylekides considéraient la guerre comme l’activité la plus dégradante à laquelle une race intelligente pouvait se livrer, ils lui appliquaient donc des restrictions sévères. Il y avait à la surface de leur planète de grandes structures rectangulaires de plusieurs kilomètres de côté, des grands toits plats à murs ouverts. Nous les avions surnommés les « abattoirs », et il s’en trouvait un à peu près tous les trois cents kilomètres. Les keylekides n’acceptaient de combattre que sur ces sites réservés aux combats. La guerre était interdite à tout autre endroit de la surface. Ils nous attendaient dans leurs abattoirs pour y résoudre le conflit.
— C’est assez surprenant. Et qu’avez-vous fait ?
— Nous les avons massacrés, annonça-t-il comme une évidence.
— Bien sûr, répondit-elle en inclinant de côté sa tête anormalement allongée.
— Certains avaient suggéré que nous pussions aller à leur rencontre pour les affronter selon leurs règles, continua Loken. Il y aurait eu un certain honneur dans cette façon de procéder, mais Maloghurst… Il me semble que c’était lui, a avancé que nous nous battions aussi selon des règles, que l’ennemi avait choisi de ne pas reconnaître. De plus, ils étaient des adversaires incroyables. Si nous n’avions pas agi, ils seraient restés une menace. Combien de temps leur aurait-il fallu pour se donner de nouvelles règles et abandonner les anciennes ?
— Des images d’eux ont-elles été enregistrées ? voulut savoir Mersadie.
— Beaucoup, il me semble. Le cadavre préservé d’un de leurs combattants est exposé dans le musée de conquête de ce vaisseau. Et puisque vous voulez savoir ce que je ressens, c’est parfois de la tristesse. Vous avez mentionné les superviseurs. J’allais vous raconter cette histoire ; cela a été une longue campagne, qui m’a empli de chagrin.
Tandis qu’il lui narrait cet épisode, elle s’inclina en arrière contre le dossier de son siège, à cligner occasionnellement des yeux pour enregistrer son image. Loken se concentrait toujours sur le lustrage de son armure, mais elle percevait en lui le malaise caché derrière cette application.
— Les superviseurs, expliqua-t-il, formaient une race d’êtres conscients mécanisés, et en tant que tels, transgressaient largement les limites autorisées par la loi impériale. La vie artificielle sans aucun composant organique avait depuis longtemps été interdite par le Conseil de Terra et le Mechanicum. Les superviseurs, aux ordres d’une machine supérieure appelée l’Archidroïde, habitaient un ensemble de cités délabrées sur la planète Dahinta, des villes aux mosaïques fines qui avaient jadis été splendides, mais dont l’âge extrême avait érodé les charmes. Les superviseurs trottaient parmi les édifices en ruine, pour y livrer une bataille de réfection perdue d’avance, mus par l’obsession de préserver ces villes négligées.
Les machines avaient fini par être détruites au terme d’une guerre lente et brutale, au cours de laquelle les savoirs du Mechanicum s’étaient avérés d’une grande valeur. Ce ne fut qu’alors que le triste secret fut découvert.
— Les superviseurs étaient le produit de l’ingéniosité des humains, dévoila Loken.
— Des humains les avaient construits ?
— Oui, des milliers d’années plus tôt, peut-être même dans les derniers temps de l’ère de la Technologie. Dahinta avait été une colonie humaine, où une branche perdue de notre race avait édifié une grande culture et des cités magnifiques, avec des machines pensantes à son service. À un point donné, et pour une raison qui nous est inconnue, les humains se sont éteints en laissant leurs cités vides derrière eux, exception faite des gardiens immortels auxquels ils avaient donné vie. C’était assez poignant, et passablement étrange.
— Ces machines n’ont pas reconnu les hommes ?
— Elles n’ont vu que les guerriers de l’Astartes et nous ne ressemblions pas aux hommes qui étaient leurs maîtres.
Elle hésita un moment, puis hasarda :
— Je me demande si nous aurons autant de motifs de nous étonner durant cette expédition.
— Vous en aurez, et j’espère que beaucoup vous empliront de joie et d’émerveillement plutôt que de détresse. Je vous raconterai un jour la grande célébration triomphale donnée après Ullanor. C’est un événement qui mérite d’être retenu.
— J’ai hâte de vous entendre m’en parler.
— Je n’en ai pas le temps maintenant. Mes devoirs m’appellent.
— Une dernière histoire, peut-être ? Suffisamment courte ? Une chose qui vous ait émerveillé.
Il se rassit et réfléchit.
— Il y en a bien une. Ça n’a pas plus de dix ans. Nous avons trouvé un monde mort où s’était jadis trouvé de la vie. Une espèce vivante avait vécu là et avait disparu, ou était partie vers une autre planète, en laissant derrière elle une myriade d’habitats souterrains totalement déserts. Nous les avons soigneusement fouillés, chaque grotte, chaque tunnel, et nous n’y avons trouvé qu’une seule chose remarquable, au plus profond de ce complexe, dans un bunker de pierre, à dix kilomètres sous la surface. Une carte. Une grande mappemonde, en vérité, de vingt mètres de diamètre, où se lisait tout le relief géographique d’une planète, à un niveau de détail inimaginable. Nous n’avons pas tout de suite compris de quoi il s’agissait, mais l’Empereur l’avait reconnue.
— Quoi donc ? demanda-t-elle.
— C’était Terra. Une représentation complète de Terra, parfaite dans le moindre détail. Mais cette carte datait d’une ère très ancienne, avant l’édification des cités-ruches et les dégradations de la guerre. Les lignes côtières, les océans et les montagnes avaient depuis longtemps changé d’aspect.
— C’est… c’est incroyable, lâcha-t-elle dans un souffle. Il approuva de la tête.
— Tant de questions sans réponses enfermées dans une seule salle. Qui avait réalisé cette carte, et pourquoi ? Quelles raisons avaient amené ce peuple sur Terra, il y avait si longtemps ? Pourquoi avait-il fait traverser à cette carte la moitié de la galaxie, pour la cacher, comme le plus précieux des trésors, au fin fond de sa planète ? C’était impensable. Je ne connais pas la peur, maîtresse Oliton, mais si je le pouvais, je l’aurais sans doute ressentie à ce moment-là. Je n’imagine pas que quelque chose puisse perturber mon âme autant que cette carte l’a fait.
Impensable.
Le temps s’était ralenti, se réduisait à une tête d’épingle sur laquelle semblait peser toute la gravité de l’univers. Loken se sentait lourd, apathique, inutile, incapable de formuler une réponse ou de seulement commencer à réagir à ce qu’il voyait.
Était-ce de la peur ? Avait-il fini par y goûter malgré tout ? Était-ce ainsi que la terreur paralysait les mortels ?
Le sergent Udon, le casque déformé en un anneau de céramite sanglante, gisait mort à ses pieds. Près de lui étaient tombés deux autres frères de bataille, atteints à bout portant en pleins cœurs : s’ils n’étaient pas encore morts, leurs blessures leur seraient bientôt fatales.
Devant lui se tenait Jubal, le bolter entre les mains.
C’était impensable. Cela ne pouvait être. Un Astartes venait de se tourner contre d’autres Astartes. Un Luna Wolf avait assassiné les siens. Toutes les lois de la fraternité et de l’honneur que Loken tenait pour acquises venaient d’être emportées avec autant d’aisance qu’une toile d’araignée. La folie de ce crime résonnerait à jamais.
— Jubal… Qu’avez-vous fait ?
— Pas Jubal. Samus. Je suis Samus. Samus est tout autour de toi. Samus est l’homme à côté de toi.
La voix de Jubal convoyait une émotion curieuse, une gaieté aride. Loken le savait sur le point de faire feu à nouveau. Le reste de l’escouade d’Udon, aussi médusée que Loken, avançait à pas lents, mais nul ne leva son bolter. Malgré ce que Jubal venait de commettre, aucun d’entre eux ne pouvait briser le code de l’Astartes et tirer sur un de ses frères.
Loken, en tout cas, en était incapable. Il jeta son bolter derrière lui et se rua sur Jubal.
Xavyer Jubal, chef de l’escouade Hellebore, l’un des meilleurs parmi les hommes du rang, s’était déjà remis à tirer. Les bolts traversèrent la caverne en sifflant et allèrent frapper l’escouade hésitante. Un autre casque éclata dans une gerbe de sang, d’éclats d’os et de fragments de métal ; un autre frère de bataille s’effondra sur le sol rocheux. Deux autres furent jetés à côté de lui par les projectiles qui détonèrent contre leur torse.
Loken le percuta et le fit reculer en cherchant à immobiliser ses bras ; Jubal se débattit, ses membres animés d’une fureur soudaine.
— Samus ! brailla-t-il. Samus signifie la fin et la mort ! Samus rongera tes os !
Ils s’écrasèrent ensemble avec force contre la paroi de pierre, qui se fendilla sous le choc. Jubal refusait de lâcher son arme meurtrière ; Loken le plaqua à nouveau contre la roche. Le ruissellement des eaux pleuvinait sur eux.
— Jubal !
Loken lui décocha un coup de poing qui aurait décapité un homme. Son gantelet fermé percuta le casque de Jubal, et il répéta son geste, à quatre ou cinq reprises, contre son visage ou sa poitrine. La visière de céramite se fissura. Un autre direct, appuyé de tout son poids, et Jubal chancela ; chaque coup de poing résonnait dans cette grotte comme un marteau de forgeron, l’acier contre l’acier.
Quand Jubal oscilla sur ses jambes, Loken attrapa son bolter et le lui arracha des mains pour le jeter dans l’abîme.
Mais Jubal n’avait pas encore renoncé ; il attrapa Loken et le précipita de côté contre la paroi. Des fragments infimes de la montagne fusèrent de l’endroit de l’impact. Il l’envoya cogner une deuxième fois comme un sac pesant, en y mettant tout son poids. La sensation de douleur monta droit à la tête de Loken, qui sentit sur la langue le goût du sang. Il chercha à se dégager, mais Jubal lui assénait à son tour une série de coups de poing. L’arrière de sa tête percuta plusieurs fois la paroi.
Les autres arrivèrent sur eux en criant et se saisirent de Jubal pour les séparer.
— Tenez-le ! rugit Loken. Maintenez-le à terre !
Ils étaient de l’Astartes, aussi forts que de jeunes dieux dans leur armure énergétique, mais ne purent réussir ce que leur capitaine leur ordonnait. Jubal frappa de son poing encore libre et souleva l’un d’eux du sol. Deux des trois autres s’accrochèrent à son dos tels des lutteurs, telle une cape vivante, essayant de l’entraîner à terre, mais il se débattit et les força à lâcher prise.
Une telle force. Une force inimaginable, capable de faire céder des Astartes comme les mannequins des cages d’entraînement.
Le forcené se tourna vers le dernier frère qui s’élançait pour venir le plaquer au sol.
— Attention ! l’avertit Jubal en jubilant. Samus est là !
Sa main droite rencontra en pleine course la tête du frère. Jubal avait frappé la main ouverte, les doigts tendus, et ses doigts traversèrent le gorgerin de son assaillant aussi nettement que la pointe d’une lance. La vie se mit à gicler au travers de l’armure percée. Jubal retira sa main d’un geste vif, et le frère tomba à genoux, s’étrangla dans un gargouillis, le sang jaillissant à gros bouillons de son cou dévasté.
Furieux au-delà de toute raison, Loken se jeta sur Jubal, mais le sergent enragé pivota et le cueillit en pleine course d’un revers de la main.
La puissance du coup fut invraisemblable, bien supérieure à ce dont même un guerrier de l’Astartes était capable ; si grande que le gantelet de Jubal se fissura, comme le fit le revêtement de l’épaulière de Loken, qui avait reçu le choc. Tout fut noir l’espace d’un quart de seconde devant les yeux de Loken, avant qu’il ne prît conscience qu’il volait. Jubal l’avait frappé si fort qu’il l’avait projeté vers le grand vide abyssal.
Loken percuta la volée de marches étendue au-dessus du néant. Il faillit y rebondir et finir sa chute, mais parvint à s’y rattraper, les doigts crispés sur les blocs, les pieds balançant au-dessus du gouffre. L’eau tombait sur lui en une bruine légère, les dépôts minéraux et la moisissure rendaient la pierre poisseuse. Loken se sentit glisser. Il se souvint de lui, suspendu de la même manière dans la tour du palais de « l’Empereur », et grogna d’une rage dépitée.
Cette rage le fit garder prise. Cette rage, et la volonté intense de ne pas faire défaut au Maître de Guerre. Pas maintenant. Pas devant cette infamie terrible.
Il se hissa d’un coup sur la jetée étroite, pas plus large qu’un pont où deux hommes n’auraient pas pu se croiser. L’abîme, noir comme le vide de l’espace, béait en dessous de lui. Ses muscles tétanisés tremblaient.
Il le vit. Jubal chargeait vers le pied des marches en tirant sa lame de combat. Activée, la courte épée d’estoc se mit à luire.
Loken tira sa propre épée. L’eau de la fonte des glaces s’évapora en sifflant au contact du métal parcouru de courants d’énergie.
Jubal monta les marches d’un bond en tailladant l’air devant lui. Il continuait à délirer, d’une voix qui n’était plus la sienne ; il porta un large coup vers Loken, qui remonta les marches à reculons, puis commença à détourner les attaques suivantes avec sa propre arme. Des étincelles fusèrent, les lames s’entrechoquaient dans un tintamarre de cloche dissonante. La hauteur n’était pas un avantage dans ce combat, car Loken devait se tasser sur lui-même pour tenir sa garde.
Les épées de combat standard n’étaient pas des instruments de duel. Malgré leur double tranchant, ces armes étaient faites pour frapper de la pointe, au cœur de la mêlée, et n’offraient pas plus d’allonge qu’elles ne permettaient de subtilité. Jubal l’abattait comme une hache, forçant Loken à rester sur la défensive. Leurs lames cisaillaient les quelques ruissellements d’eau et les dispersaient dans l’air en volutes fumantes.
Loken se faisait fort de conserver la maîtrise de tous les types d’armes et enchaînait régulièrement de six à huit heures d’affilée dans les cages d’entraînement. Il attendait de tous les hommes de sa compagnie qu’ils en fissent de même. Xavyer Jubal, il le savait, était avant tout habile à la dague et à la hache, mais n’était pas maladroit à l’épée.
Excepté aujourd’hui. Jubal avait perdu tout son talent, ou l’avait peut-être oublié dans la vague de folie qui s’était déversée sur son esprit. Il attaquait à la manière d’un dément, dans une frénésie de taillades sauvages. Loken était de même forcé de mettre de côté une bonne part de son habileté pour contrer et parer ses coups. Trois fois, il réussit à le faire reculer de quelques marches, mais toujours Jubal reprenait le dessus et le forçait à monter encore plus haut. Loken eut à sauter pour éviter un coup porté très bas et faillit perdre l’équilibre en retombant. Dans la bruine argentée, les marches étaient traîtresses, et il lui fallait lutter tout autant pour y conserver pied que pour résister face à tant d’agressivité inflexible.
L’assaut prit fin brusquement quand Jubal passa la garde de Loken et lui enfonça la pleine longueur de sa lame dans l’épaulière gauche.
— Samus est là ! beugla-t-il de satisfaction. Mais son arme, logée trop profondément, s’était coincée.
— Plus pour longtemps, lui répliqua Loken en poussant la pointe de son épée dans le plastron exposé de son adversaire, qu’elle transperça dans un élan fluide pour ressortir au travers de sa plaque dorsale.
Jubal vacilla. Ses doigts lâchèrent son arme, qui demeura fichée dans l’épaulière. Ses deux mains à demi ouvertes, il tendit les bras vers la tête de Loken : sans violence, mais presque avec douceur, comme s’il implorait sa pitié, ou de l’aide. L’eau dégoulinait sur les plaques blanches de leurs armures.
— Samus… hoqueta-t-il. Loken retira son épée d’un coup sec.
Jubal chancela et oscilla, le sang s’écoulant de son plastron perforé pour être aussitôt dilué par la bruine. Son ventre et ses cuisses se voilèrent d’une nuance rose.
Il s’effondra en arrière, dégringola de marche en marche dans un tourbillon de membres avachis et lourds. À cinq mètres du bas des marches, la vitesse de sa chute faillit le faire basculer dans le vide ; il s’arrêta là, les jambes ballantes, à moitié suspendu au-dessus du précipice, mais commença à glisser peu à peu, entraîné par son propre poids. Loken entendit le lent grincement de l’armure sur les blocs humides.
Il descendit les marches quatre à quatre pour se précipiter vers Jubal, et arriva près de lui au moment où ce dernier allait glisser dans le néant. Loken le rattrapa par le bord de son épaulière gauche et se mit à lentement le ramener sur l’avancée de pierre. Il n’allait pas y arriver. Jubal semblait peser un million de tonnes.
Les trois survivants de l’escouade Brakespur se tenaient au pied des marches et le regardaient lutter.
— Aidez-moi ! leur cria-t-il.
— À le sauver ? demanda l’un d’eux.
— Pourquoi ? s’étonna un autre. Pourquoi voulez-vous faire ça ?
— Aidez-moi ! grogna-t-il à nouveau. Ils ne bougèrent pas. De désespoir, Loken leva son épée et frappa violemment pour clouer aux marches l’épaule droite de Jubal. L’ayant ainsi empêché de glisser davantage, il put mieux le saisir et le hissa à lui.
Le souffle pantelant, Loken décrocha son casque cabossé pour cracher une gorgée de sang.
— Amenez-moi Vipus, ordonna-t-il. Qu’il vienne immédiatement.
Il n’y avait plus de combats à voir lorsqu’ils finirent par être amenés sur le plateau, et la lumière n’était plus bonne. Euphrati prit au hasard quelques clichés des navettes posées et du cône de fumée qui s’élevait de la montagne escarpée, sans en espérer grand-chose. Tout paraissait terne et mort à cette hauteur. Même le panorama était insipide.
— Pouvons-nous aller voir la zone des combats ? demanda-t-elle à Sindermann.
— On nous a demandé d’attendre.
— Il y a un problème ?
Il secoua la tête, de l’air de dire « Je ne sais pas ». Comme chacun d’eux, l’itérateur avait sanglé son masque respiratoire autour de sa tête, mais ses traits paraissaient tirés.
Le calme était angoissant. Des groupes de Luna Wolves revenaient à pas pesants de la forteresse vers les oiseaux de métal, et les soldats de l’Armée Impériale occupaient tout le plateau. Les commémorateurs avaient été avertis que la victoire était totale ; autour d’eux, aucun signe de réjouissance.
— Oh, c’était une formalité, répondit Sindermann quand Keeler l’eut interrogé à ce sujet. Presque un exercice de routine pour la légion. Une offensive mineure, comme je vous l’ai dit avant de nous mettre en route. Je suis désolé que vous soyez déçue.
— Pas du tout, dit-elle ; en vérité, la journée lui faisait un peu l’effet d’une douche froide. Elle n’était pas certaine d’avoir su à quoi s’attendre, mais le frisson de la descente et les circonstances étranges avaient commencé à la faire vibrer. À présent, tout était terminé, et elle n’avait rien vu.
— Carnis voudrait questionner certains des guerriers revenus de là-haut, vint dire Siman Sark, et il m’a demandé de les prendre en photo pendant qu’il leur parle. Ce serait possible ?
— Je suppose que oui, soupira Sindermann. Il appela un des officiers d’infanterie pour emmener Sark et Carnis auprès des Astartes.
— La forme du poème symphonique me paraît la plus appropriée, envisagea Tolemew van Krasten à haute voix. Une composition symphonique entière risquerait de trahir l’atmosphère.
Euphrati acquiesça sans vraiment comprendre.
— Un accord mineur ; un mi, je pense. Ou peut-être un la. J’ai déjà un titre : « Les esprits des pics des murmures », ou alors « La voix de Samus ». Qu’est-ce que vous en pensez ?
Elle le fixait avec des yeux ronds.
— Je plaisante, dit-il avec un sourire triste. Je n’ai aucune idée de la façon dont je suis censé répondre à cet endroit. Tout paraît si austère.
Si au départ Euphrati Keeler avait pris van Krasten pour un compositeur du type pompeux, elle commençait maintenant à l’apprécier. Cette pensée la prit tandis qu’il tournait un regard pensif vers le sommet fumant. Elle leva son appareil.
— Vous venez de faire une image de moi ? s’étonna-t-il. Elle hocha la tête.
— Ça vous dérange ? Vous aviez une façon de regarder la montagne qui résumait assez bien notre état d’esprit à tous.
— Mais je suis un commémorateur, lui rappela-t-il. Ai-je vraiment une place dans vos travaux ?
— Témoins ou pas, nous sommes tous ici, lui répondit-elle. Je prends ce que je vois. Qui sait, vous pourrez peut-être me retourner la faveur ? Un petit refrain à la flûte dans votre prochaine ouverture ?
Ils se mirent tous les deux à rire.
Un Luna Wolf approchait de leur petit groupe restreint.
— Nero Vipus, dit-il en faisant le signe de l’aquila. Le capitaine Loken vous présente ses respects et requiert l’attention de maître Sindermann.
— C’est moi, répondit l’itérateur. Y aurait-il un problème, sergent ?
— Il m’a été demandé de vous conduire au capitaine, répondit Vipus. Par ici, s’il vous plaît.
Ils s’éloignèrent à deux. Les grandes enjambées de Vipus contraignirent Sindermann à forcer l’allure.
— Qu’est-ce qui peut bien se passer ? s’interrogea van Krasten à voix basse.
— Je n’en sais rien. Allons voir, proposa Keeler.
— Vous voulez les suivre ? Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
— Je suis partant, intervint Borodin Flora. Personne n’est vraiment venu nous dire de rester ici.
Ils regardèrent autour d’eux. Twell s’était assis près du patin du train d’atterrissage avant d’un des oiseaux d’assaut et démarrait une esquisse au fusain sur un petit bloc de feuilles. Carnis et Sark étaient occupés autre part.
— Allons-y, décréta Keeler.
Vipus guida Sindermann dans la place forte dévastée, où le vent gémissait de tunnels en chambres. Les soldats de l’Armée Impériale dégageaient les cadavres par les accès pour les balancer dans la gorge ; Vipus dut pourtant faire contourner à l’itérateur de nombreux corps démembrés, en lui répétant des choses telles que « Je suis désolé que vous deviez voir ça » et « Ne regardez pas ».
Mais Sindermann n’arrivait pas à détourner le regard. Il avait loyalement itéré pendant des années, néanmoins, pour la première fois, il traversait le terrain d’une bataille récente. Ce qu’il vit l’horrifia et s’imprima dans sa mémoire. Les effluves du sang et de la crasse l’assaillaient ; les formes humaines étaient démembrées, brûlées au-delà de tout ce qu’il avait imaginé possible. Il vit les parois rendues collantes par le sang et la matière cérébrale, la moelle suinter d’os éclatés, des membres et des organes joncher le sol détrempé.
— Terra, balbutia-t-il, encore et encore. C’était là l’ouvrage de l’Astartes, et la réalité de la croisade de l’Empereur. La souffrance des mortels, infligée à une échelle qui dépassait son entendement. Terra, continua-t-il de marmonner. Quand il fut arrivé devant Loken, qui l’attendait à un des étages supérieurs de la forteresse, le mot qu’il répétait était devenu « Terreur », sans qu’il s’en fût rendu compte.
Loken se trouvait dans une grande chambre obscure, près d’une sorte de bassin. L’eau coulait en gargouillant le long d’un des murs humides, l’air sentait les oxydes. Une douzaine de Luna Wolves solennels entouraient Loken, dont un en armure Terminator géante. Loken lui-même était tête nue, le visage recouvert de bleus. Il avait détaché son épaulière gauche, laquelle reposait par terre près de lui, traversée par une épée courte.
— C’est un tel massacre, confia Sindermann d’une voix ténue. Je n’envisageais pas véritablement de quoi les guerriers de l’Astartes étaient capables, mais à présent, je…
— Silence, le coupa abruptement Loken. Il regarda les Luna Wolves présents autour de lui et leur donna congé d’un signe de tête. Ils sortirent à la file en ignorant Sindermann.
— Nero, restez dans les parages, appela Loken. Sur le point de franchir le seuil, Vipus acquiesça.
Désormais que la salle était presque vide, Sindermann s’aperçut qu’un corps était étendu près du bassin. C’était celui d’un Luna Wolf, inerte, mort, le casque enlevé, l’armure blanche tachée de sang. Ses bras lui avaient été attachés au torse avec du câble d’escalade.
— Je… commença Sindermann. Je ne comprends pas, capitaine. On m’a dit qu’il n’y avait pas eu de pertes.
Loken hocha lentement la tête.
— Et c’est ce que nous allons affirmer. Ce sera la version officielle. La 10e a pris cette forteresse et a mené une attaque nette sans subir de pertes. Ce qui est assez vrai. Aucun des insurgés ne nous a infligé une seule perte. Pas même une blessure. Nous en avons tué près d’un millier.
— Mais cet homme… ?
Loken se tourna vers Sindermann. Son visage était troublé, plus que l’itérateur ne l’avait jamais vu.
— Qu’y a-t-il, Garviel ?
— Quelque chose s’est produit, lui apprit Loken. Quelque chose de… de si impensable que je…
Il se tut et regarda à nouveau la dépouille ligotée de Jubal.
— Je dois faire un rapport, et j’ignore quoi dire. Il n’y a aucun précédent en la matière. Je suis soulagé que vous soyez là, Kyril, vous plus que tout autre. Vous avez su me guider toutes ces années.
— J’aime à penser que…
— J’ai besoin de votre conseil. Maintenant.
Sindermann fit un pas et vint placer sa main sur le bras du guerrier colossal.
— Vous pouvez me faire confiance, en quelque circonstance que ce soit, Garviel. Je suis là pour servir. Loken baissa les yeux vers les siens.
— Tout ceci doit rester hautement confidentiel.
— Je comprends.
— Il y a eu des morts aujourd’hui. Six frères de l’escouade Brakespur, incluant Udon. Un autre s’accroche difficilement à la vie. Et l’escouade Hellebore… L’escouade Hellebore a disparu. Je crains qu’ils soient tous morts.
— C’est impossible. Les insoumis n’ont pas pu…
— Ils n’en sont pas responsables. Xavyer Jubal a tué nos hommes, dit Loken en désignant du doigt le corps allongé.
Ces mots firent à Sindermann l’effet d’une gifle ; il recula brutalement.
— Comment ? Pardonnez-moi, Garviel, j’ai cru un instant que vous aviez dit…
— C’est lui qui les a tués. Jubal a tué nos hommes. Avec son bolter, de ses mains, il a tué six membres de l’escouade Brakespur juste devant mes yeux. Et il m’aurait tué moi aussi, si je ne lui avais pas passé mon arme au travers du corps.
Sindermann sentit ses jambes trembler. Il trouva pour s’asseoir un rocher proche et s’y laissa tomber.
— Par Terra, s’étrangla-t-il.
— L’Astartes n’affronte pas l’Astartes. L’Astartes ne tue pas les siens. C’est contre toutes les lois de notre nature. Cela est même contraire au patrimoine génétique de l’Empereur qu’il a placé en nous quand il nous a créés.
— Il doit y avoir une erreur, rejeta Sindermann.
— Non. Je l’ai vu faire. Il avait perdu la raison. Il était possédé.
— Garviel, reprenez-vous. La possession est une notion spiritualiste qui…
— Il était possédé. Jubal prétendait être Samus. — Oh.
— J’en déduis que vous avez entendu ce nom ?
— J’ai entendu des murmures, mais ce n’était que de la propagande ennemie, n’est-ce pas ? Une stratégie d’intimidation ; c’est ce qu’on nous a dit.
Loken effleura les meurtrissures de son visage et sentit la douleur le lancer.
— C’est ce que je croyais. Je ne vous poserai la question qu’une seule fois, itérateur. Les esprits existent-ils ?
— Non, capitaine. Absolument pas.
— C’est ce qu’on nous apprend et nous sommes affranchis de cette notion, mais est-ce qu’ils pourraient exister ? Cette planète est couverte de temples et ses habitants sont superstitieux : est-ce qu’ils pourraient exister ici ?
— Non, réaffirma Sindermann avec davantage de fermeté. Il n’existe pas d’esprits, de démons ou de fantômes, pas même dans les recoins les plus sombres de cette galaxie. C’est la vérité qui nous a été montrée.
— J’ai étudié les archives, Kyril, répliqua Loken. Samus est le nom que les gens de ce monde donnaient à leur figure du mal, qui est emprisonnée dans ces montagnes ; c’est ce que leurs légendes disent.
— Ce ne sont que des légendes, Garviel. Des mythes. Nous avons appris beaucoup de choses depuis que nous explorons les étoiles, et la plus pertinente de toutes est qu’il existe toujours une explication rationnelle, même aux événements les plus mystérieux.
— Un Astartes a levé son arme contre les siens en se proclamant être un démon de l’enfer. Rationalisez-moi ça.
L’itérateur se leva.
— Calmez-vous, Garviel. Je vais vous donner une explication.
Loken ne répondit pas. Sindermann alla jusqu’au cadavre et l’observa. Les yeux de Jubal étaient grand ouverts, révulsés et injectés de sang. La chair de son visage était racornie, comme âgée de dix mille ans. D’étranges traces, semblables en apparence aux taches brunes de la vieillesse, étaient apparues sur sa peau tendue.
— Ces marques, signala Sindermann. Ces traces de décrépitude. Pourraient-elles être les signes d’une maladie, ou d’une infection ?
— Pardon ? demanda Loken.
— Un virus, peut-être ? Un choc toxique ? Une infection ?
— Les Astartes sont résistants, asséna Loken.
— À la plupart des contagions, mais pas à tout. Ce pourrait être une réaction à un agent si virulent qu’il aura corrompu l’esprit de Jubal en même temps que son corps. Les maladies peuvent rendre les hommes fous.
— Alors pourquoi lui et aucun autre ? argumenta Loken.
— Peut-être une faille indécelable dans son patrimoine génétique.
— Mais il se comportait comme s’il était possédé, soutint Loken, en réemployant le mot avec une emphase brutale.
— Nous avons tous été exposés à la propagande ennemie. Si l’esprit de Jubal était dérangé par la fièvre, sans doute ne faisait-il que répéter les mots qu’il avait entendus.
Loken médita un instant ces paroles.
— Ce que vous dites me paraît sensé, Kyril.
— Comme à chaque fois, je l’espère.
— Une infection, agréa Loken. Cela semble être une explication rationnelle.
— C’est une véritable tragédie que vous avez connue aujourd’hui, capitaine, mais les démons ou les esprits n’y ont joué aucun rôle. Il nous faut réagir. Vous devez faire placer cette zone en quarantaine et demander la venue d’une équipe de medicae. D’autres cas pourraient se déclarer. Le personnel non Astartes tel que moi risque de se montrer moins résistant, et la dépouille du pauvre Jubal pourrait devenir un vecteur de propagation.
Le regard de Sindermann se porta à nouveau vers le cadavre.
— Par la grande Terra. Quels ravages cela aura causé sur lui. Je pleure de constater un tel gâchis.
Dans un craquement de tendons raidis, Jubal redressa la tête et le fixa de ses yeux rougis.
— Attention, grogna-t-il dans un souffle.
Euphrati Keeler avait cessé de prendre des images. Elle rangea son appareil. Les scènes qui s’offraient à eux dans les tunnels confinés de la forteresse outrepassaient les limites de la décence. Jamais elle n’aurait imaginé que la charpente humaine pouvait être disloquée de la sorte, aussi totalement. L’odeur marquée du sang, emprisonnée dans l’air entre les murs froids, arrivait à l’atteindre malgré son masque respiratoire.
— Je veux ressortir, tout de suite, se plaignit van Krasten, contrarié, presque tremblant. Il n’y a pas la moindre note de musique ici. Je vais me sentir mal d’ici peu.
Euphrati aurait eu tendance à se ranger à son avis.
— Pas question, dit Borodin Flora d’une voix basse mais déterminée. Nous devons tout observer. Nous sommes des commémorateurs, c’est notre devoir.
Euphrati était certaine que Flora produisait lui-même un grand effort pour réprimer ses haut-le-cœur, mais elle adhéra à sa perception des choses. C’était leur devoir. C’était pour cette raison qu’ils avaient été amenés ici. Pour dépeindre et commémorer la Croisade de l’Humanité. Malgré ce qu’ils voyaient.
Elle reprit l’appareil dans son sac et essaya quelques vues timides. Non pas des morts, car cela aurait été obscène, mais de leur sang sur les murs, de la fumée répandue par le vent dans les galeries, des piles de douilles dispersées sur le sol taché de noir.
Des soldats emmenant des corps passèrent près de leur groupe par équipes de deux. Certains leur jetèrent des regards curieux.
— Vous êtes perdus ? demanda l’un des militaires.
— Pas du tout. Nous avons obtenu la permission de venir ici, avança Flora.
— Je ne vois pas l’intérêt, estima l’homme.
Euphrati prit une série de plans larges où les soldats, presque réduits à des silhouettes, ramassaient les morceaux humains à une intersection. Elle frissonna, et espéra que ces photos n’auraient pas le même effet sur son public.
— Je veux ressortir, supplia à nouveau van Krasten.
— Restez avec nous, vous allez vous perdre, l’avertit Keeler.
— Je crois que je vais vomir, prévint-il.
Il était sur le point de le faire quand un long hurlement déchirant retentit dans les couloirs.
— Qu’est-ce que c’était ?
Jubal se leva. Les câbles qui l’entravaient s’effilochèrent et se rompirent, et libérèrent ses bras. Il poussa un grand cri, puis cria de plus belle. Ses braillements frénétiques résonnèrent entre les murs de la salle.
Sindermann recula en titubant dans une panique totale. Loken s’élança pour tenter de maîtriser à nouveau le dément revenu d’entre les morts.
Celui-ci frappa du poing et l’atteignit à la poitrine. Loken se sentit projeté en arrière et s’écrasa dans le bassin avec un grand bruit d’eau.
Jubal se retourna, le dos courbé. La salive coulait de sa mâchoire pendante. Ses yeux toujours aussi rouges roulaient comme des boussoles posées sur un pôle nord.
— Pitié… Par pitié… bredouilla Sindermann.
— A… tten… tion. Les syllabes tombèrent lentement de la bouche de Jubal quand il avança d’un pas lourd. Quelque chose lui arrivait. L’infection maligne le faisait enfler, avec tant de fureur que son armure commença à se disloquer. Des sections de plaques se décrochèrent, tombèrent, exposant des bras boursouflés par la gangrène et les excroissances fibreuses, dont la peau tendue virait au bleu pâle. Son visage se déforma, devint livide, une longue langue serpentine se déroula sous sa bouche craquelée.
Il leva dans une posture triomphante ses mains étirées, révélant des ongles devenus des crochets noirs et psoriasiques.
— Samus est là, lança-t-il de sa voix languissante.
Sindermann tomba à genoux devant la brute difforme. Jubal traînait avec lui une odeur de chair corrompue et de blessures suintantes. Il continua d’avancer ; son corps, sur lequel dansait une lumière jaune, semblait devenir transparent par intermittence comme s’il n’était pas tout à fait en phase avec le présent.
Un tir de bolter le toucha à l’épaule droite et explosa contre les téguments croûteux qu’était devenue sa peau. Des fibres de chair et des gouttelettes de pus giclèrent dans toutes les directions. Dans le cadre de la porte, Nero Vipus visa à nouveau.
La chose qui avait été Xavyer Jubal attrapa Sindermann et le jeta sur Vipus. Tous deux s’écrasèrent contre le mur du couloir, Vipus ayant lâché son arme pour amortir le choc et épargner les os fragiles de l’itérateur.
Jubal s’échappa dans le couloir sans se préoccuper davantage d’eux, en laissant dans son sillage une traînée de sang visqueux et de fluides décolorés.
Voyant l’abomination arriver sur eux, Euphrati hésita brièvement entre hurler et lever son appareil, et finit par faire les deux. Van Krasten perdit le contrôle de lui-même et s’effondra au sol dans une mare de ses propres productions corporelles. Borodin Flora se contenta de reculer, la lèvre inférieure tremblant en silence.
La chose-Jubal qui descendait le corridor dans leur direction était atroce et difforme, si gigantesque que ce qu’il lui restait d’armure blanche traînait derrière elle comme des haillons de métal. D’étranges taches noires parsemaient sa peau distendue par les bosses et les bubons. La tête de Jubal s’était étirée en une gueule d’aspect canin, d’où ses dents restées humaines dépassaient comme des carrés d’ivoire, écartés par la profusion de fins crocs transparents qui avait investi ses gencives. Tant de crocs que sa bouche ne pouvait plus se fermer. Ses yeux étaient des billes de sang. Des éclairs de lumière spasmodique l’entouraient en formant de vagues motifs. Les mouvements de Jubal ne paraissaient pas corrects, comme ceux d’un mauvais montage vidéo joué légèrement trop vite.
Mais le mauvais montage agrippa Tolemew van Krasten et l’écrasa comme un jouet contre le mur du tunnel, de plus en fort, dans une succession d’éclaboussures, tant et si bien que quand il le lâcha, très peu de van Krasten existait encore au-dessus du sternum.
Keeler cria, l’estomac brusquement contracté. Borodin Flora la laissa derrière lui pour se planter face au monstre en faisant le signe de l’aquila.
— Arrière ! lui commanda-t-il. Arrière !
La chose-Jubal se pencha en avant, écarta ses mâchoires d’une largeur inimaginable en révélant un nombre incalculable de crocs effilés, et croqua le torse de Borodin Flora sous la hauteur des épaules. Le reste du corps s’écroula en répandant le sang comme un tuyau haute pression.
Euphrati Keeler tomba à genoux. L’épouvante lui avait coupé les jambes. Elle accepta son destin, principalement parce qu’elle ne se figurait pas encore ce qu’il allait être, mais en trouvant rassurante la pensée qui lui vint : dans les ultimes moments de sa vie, face à l’horreur incompréhensible, elle n’avait pas ajouté à une mort brutale l’indignité de s’uriner dessus.
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