Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Quinze
Révélations
Dissension
Dispersion
Dans les deux jours qui avaient suivi le départ du Maître de Guerre, le Vengeful Spirit était devenu un vaisseau fantôme, qui avait saigné tous ses appareils de descente, ses transports, ses esquifs, et tout autre engin capable d’atteindre la surface pour suivre Horus sur Davin.
Cela convenait parfaitement à Karkasy, qui parcourait les ponts avec un nouveau but et un air d’insouciance exercé, une besace de toile passée en bandoulière sur une épaule. Chaque fois qu’il empruntait une zone publique du vaisseau, il s’assurait que personne n’était là, puis disposait un nombre généreux de ses feuilles de papier sur les écritoires, les tables ou les divans.
Sa douleur à l’épaule s’atténuait à mesure que sa sacoche se vidait de ses exemplaires de La vérité est tout ce que nous avons . Chaque feuille portait trois de ce qu’il considérait être ses œuvres les plus puissantes jusqu’à ce jour. Les dieux insouciants avait sa préférence, car il établissait entre les Titans des mythes anciens et les Astartes une comparaison à la défaveur de ces derniers ; un poème dont il savait déjà qu’il méritait un plus large public. La raison lui aurait commandé d’être prudent avec ce qu’il produisait, mais la passion brûlait en lui, trop ardente pour être contenue.
Réussir à mettre la main sur une copieuse à bas prix avait été d’une ridicule facilité, en l’acquérant auprès du premier ferrailleur venu, qu’il ne lui avait pas fallu longtemps pour approcher. Ça n’était pas une machine de bonne qualité, ni même une qui aurait retenu son attention sur Terra, malgré quoi elle lui avait coûté tous ses gains au merci-merci. Et elle avait fait l’affaire, bien que sa cabine se fût mise à empester l’encre d’imprimerie.
Fredonnant calmement pour lui-même, Karkasy continua d’explorer les ponts civils, et retrouva finalement la Retraite, en se tenant aux aguets maintenant qu’il pénétrait dans une zone où il était connu, et où d’autres pouvaient se trouver.
Ses craintes se révélèrent infondées : la Retraite était vide, ce qui la rendait encore plus déprimante et négligée d’aspect. On ne devrait jamais voir un bouge trop bien éclairé, se dit-il, ça ne le rend que plus triste. Il traversa l’endroit en déposant quelques exemplaires sur chaque table.
Karkasy se figea, le bras tendu au-dessus de l’une d’elles, en entendant le bruit d’un goulot tintant sur un verre.
— Puis-je savoir ce que vous faites ? demanda une voix féminine manifestement cultivée, mais tout aussi manifestement ivre.
Karkasy se retourna et vit au bout de la salle une femme en piteux état sortir d’une des alcôves, ce qui expliquait pourquoi il ne l’avait pas vue. Elle se trouvait encore dans l’ombre, mais il la reconnut dans l’instant comme Petronella Vivar, la documentaliste du Maître de Guerre, bien que son apparence fût loin d’être aussi soignée que la dernière fois qu’il l’avait vue sur Davin.
Non, ça n’était pas exact, se souvint-il ; il l’avait vue dans la baie d’embarquement quand les Astartes étaient revenus en transportant le Maître de Guerre.
Manifestement, l’expérience qu’elle avait vécue n’avait pas manqué de laisser sa marque sur elle.
— Ces feuilles, demanda-t-elle, qu’est-ce que c’est ?
D’un air coupable, Karkasy posa celles qu’il tenait en main et fit tourner sa sacoche pour la dissimuler dans son dos.
— Rien de bien intéressant, se dédouana-t-il en remontant vers elle la rangée des alcôves. Juste quelques poèmes que j’aimerais que les gens lisent.
— Des poèmes ? Ils sont réussis ? S’ils pouvaient me remonter un peu…
Il aurait mieux valu la laisser à sa solitude et à son ivresse larmoyante, mais l’ego de Karkasy ne put s’empêcher de répondre.
— Je pense qu’ils comptent parmi mes meilleurs.
— Puis-je les lire ?
— Je vous le déconseille pour l’instant, ma chère, dit-il. Pas si vous cherchez quelque chose de léger. Le ton en est un peu morose.
— Un peu morose. Elle se mit à rire. Le bruit était cassant et déplaisant. Vous n’avez pas idée.
— Vivar, c’est bien ça ? demanda Karkasy en approchant d’elle. C’est votre nom, n’est-ce pas ?
Elle leva les yeux, et Karkasy, expert pour mesurer le degré d’ébriété chez les autres, la jugea au bord de l’inconscience. Trois bouteilles vides étaient posées sur sa table, et les éclats d’une quatrième étaient dispersés par terre.
— Oui, c’est moi, Petronella Vivar, se présenta-t-elle. Palatina Majoria de la maison Carpinus, écrivain et incapable… Et je crois, très très soûle.
— Je m’en aperçois, mais qu’entendez-vous par « incapable » ?
— Incapable, répéta-t-elle simplement, d’une voix traînante, en se versant un nouveau verre. Je suis venue pour pouvoir décrire la gloire d’Horus et la splendide fraternité des primarques, vous savez ? Quand je l’ai rencontré, j’ai dit à Horus que s’il ne me laissait pas faire, il pouvait aller se faire voir. Et j’ai cru que je venais de perdre toutes mes chances. Mais il a ri.
— Il a ri ?
Elle hocha la tête.
— Il a ri, mais depuis, il m’a quand même laissé faire. Je crois qu’il a dû se dire que j’étais amusante, et qu’il fallait me garder sous la main, ou quelque chose du genre. Et moi, je croyais que j’étais prête à tout voir.
— Et ce que vous avez vu a-t-il été à la hauteur de vos espérances, ma chère Petronella ?
— Non, si je peux être honnête, pas vraiment. Vous voulez à boire ? Je vais vous raconter.
Karkasy accepta et alla se chercher un verre sur le bar avant de revenir s’asseoir devant elle. Elle lui versa du vin. La table en reçut davantage que le verre.
— Merci, dit-il. Alors, pourquoi n’est-ce pas comme vous l’espériez ? Beaucoup de commémorateurs pensent qu’une telle position serait le rêve de tout documentaliste. Mersadie Oliton aurait tué pour obtenir une telle place.
— Qui ça ?
— Une de mes amies, expliqua Karkasy. Elle aussi est une documentaliste.
— Elle n’en voudrait pas non plus, croyez-moi. Karkasy percevait que le gonflement des yeux de Petronella était tout autant dû aux larmes qu’à l’alcool. Il vaut mieux garder certaines illusions. Tout ce que je croyais savoir… renversé d’un coup, comme ça ! Croyez-moi, elle n’en voudrait pas.
— Oh, je crois que si, insista Karkasy en sirotant son verre.
Elle secoua la tête, puis le regarda de plus près, avec l’air de le voir pour la première fois.
— Vous êtes qui ? demanda-t-elle soudain. Je ne vous connais pas.
— Je m’appelle Ignace Karkasy, dit-il en bombant le torse. Lauréat du prix des Éthiopiques et…
— Karkasy ? Je connais votre nom… chercha-t-elle en se frottant le plat de la paume contre la tempe. Attendez, vous êtes un poète, pas vrai ?
— Exactement. Vous connaissez mon œuvre ?
Elle hocha la tête.
— Vous écrivez de la poésie. Pas très bonne, je crois, je ne me souviens plus bien.
Piqué au vif par ce rejet, il devint susceptible.
— Et vous, qu’est-ce que vous avez écrit de si impérissable ? Je ne peux pas dire que je me souvienne non plus d’un de vos travaux.
— Ha ! En tout cas, vous vous souviendrez de ce que je vais écrire bientôt, ça, je peux vous le garantir !
— Vraiment ? la railla-t-il en montrant les bouteilles sur la table. Et que prévoyez-vous d’écrire exactement ? Mémoires d’une mondaine éméchée ? Vengeance des spiritueux sur le Vengeful Spirit ?
— Vous vous croyez malin, pas vrai ?
— Il m’arrive de l’être par moments.
Rabattre son caquet à une femme ivre ne représentait pas un véritable défi, mais Karkasy en jouissait néanmoins. Il allait être plaisant de remettre à sa place cette pauvre petite fille riche, qui se plaignait de la plus grande chance de son existence.
— Vous ne savez rien, lui lança-t-elle.
— Vraiment ? demanda-t-il. Dans ce cas, pourquoi ne m’éclairez-vous pas ?
— Très bien ! Je vais le faire.
Et elle fit à Ignace Karkasy le récit le plus incroyable qu’il eût entendu de toute sa vie.
— Pourquoi m’as-tu amené ici ? demanda Horus en reculant de la citerne. Les deux iris, de l’autre côté du verre, le regardaient avec curiosité, clairement conscients de sa présence quand personne d’autre ne l’avait été durant leur curieuse odyssée. Tout en sachant pertinemment à qui étaient ces yeux, il ne pouvait accepter que cette chambre stérile, située loin sous la terre, fût l’endroit où sa glorieuse vie avait débuté.
Il avait grandi sur Cthonia, sous les fumées noires des fonderies ; tel avait été son premier foyer. Ses premiers souvenirs se confondaient dans un mélange d’images et de sensations. Rien dans sa mémoire ne lui évoquait cet endroit, ni la conscience d’avoir grandi dans…
— Vous avez vu le but ultime de l’Empereur, dit Sejanus. Vous deviez voir comment a commencé sa quête de transcendance.
— Avec les primarques ? dit Horus. Ça n’a aucun sens.
— C’est parfaitement censé. Vous deviez devenir ses généraux. Comme au nom d’un dieu, vous alliez écraser des planètes et récupérer la galaxie pour lui. Vous étiez une arme, Horus, une arme bonne à jeter quand elle se serait émoussée et ne lui serait plus utile.
Horus se détourna de Sejanus et remonta la passerelle, en s’arrêtant pour regarder par les hublots des réservoirs. Dans chacun, il vit quelque chose de différent, de la lumière, des formes indéfinissables, des organismes pareils à une architecture, des yeux et des roues tournant dans des cercles de feu. Une force était à l’œuvre telle qu’il n’en avait jamais connue ; il sentait ses puissantes énergies entourer et protéger les citernes, et courir sur sa peau, portée par l’air.
Il s’arrêta près du réservoir portant le chiffre XI et posa sa main contre l’acier froid, en ressentant toute la gloire qui aurait pu exister pour ce qui grandissait à l’intérieur, mais sachant que celle-ci ne viendrait jamais. Il s’approcha pour regarder.
— Vous savez ce qui va se passer, monseigneur, dit Sejanus. Vous ne resterez plus longtemps ici.
— Oui, dit Horus. Un accident s’est produit. Nous avons été perdus, dispersés parmi les étoiles, jusqu’à ce que l’Empereur nous retrouve.
— Non, le corrigea Sejanus. Il n’y a pas eu d’accident.
Horus détourna les yeux du hublot.
— Qu’est-ce que tu me racontes ? Bien sûr que si, nous avons été emportés de Terra comme des feuilles mortes dans un ouragan. Je suis arrivé sur Cthonia, Russ sur Fenris, Sanguinius sur Baal, et tous les autres sur les mondes où ils ont été élevés.
— Vous m’avez mal compris. Je voulais dire que ça n’était pas un accident, expliqua Sejanus. Regardez autour de vous. Vous savez à quelle profondeur nous sommes et vous avez vu les sceaux protecteurs gravés sur les portes qui mènent ici. Quel genre d’accident pourrait se produire dans ce complexe et vous avoir envoyé si loin dans la galaxie ? Et quelles étaient les chances que vous atterrissiez tous sur d’anciens mondes de l’Humanité ?
Horus n’avait pas la réponse, et s’appuya contre le garde-fou de la passerelle pour respirer profondément tandis que Sejanus se rapprochait de lui.
— Qu’es-tu en train de suggérer ?
— Je ne suggère rien. Je vous dis ce qui s’est passé.
— Tu ne me dis rien ! rugit Horus. Tu ne fais qu’emplir ma tête de spéculations et de conjectures, mais tu ne me dis rien de concret. Je suis peut-être stupide, qui sait, alors explique-moi tout et sois plus clair.
— Très bien, consentit Sejanus. Je vais vous parler de votre création.
Des Thunderhawks passaient en grondant au-dessus du Delphos ; Euphrati Keeler prit quelques clichés rapides de la structure immense, soulignée par un fond d’éclairs rouges. Ces images n’avaient rien de spécial, leur composition était banale et pédestre, mais elle les prit, car tout élément de ce moment historique devait impérativement être enregistré pour les générations à venir.
— Vous avez fini ? demanda Titus Cassar, légèrement en retrait d’elle. Le rendez-vous pour la prière ne va pas tarder, et je suppose que vous ne voudriez pas être en retard.
— Je sais, Titus, arrêtez de vous tracasser.
Elle avait rencontré Titus Cassar le lendemain de son arrivée dans la vallée du Delphos, en suivant les symboles secrets du Lectio Divinitatus jusqu’à une réunion de prière clandestine qu’il avait organisée dans l’ombre de l’édifice. Le nombre de gens que comptait sa congrégation l’avait surprise : près de soixante personnes, qui récitaient, la tête courbée, des suppliques au Divin Empereur de l’Humanité.
Cassar l’avait accueillie parmi ses ouailles, mais les fidèles s’étaient rapidement mis à graviter autour d’elle pour ses sermons, qu’ils préféraient à ceux du moderati. Malgré toute sa foi, la diction saccadée de Cassar laissait beaucoup à désirer ; il croyait, mais il n’était pas un orateur ni un itérateur. Euphrati s’était inquiétée du fait qu’il pût mal prendre l’usurpation de son groupe, mais se sachant un suiveur, pas un meneur, il lui avait au contraire cédé sa place avec joie.
En vérité, elle non plus n’était pas une meneuse. Comme Cassar, elle avait reçu la foi, mais ne se sentait pas à l’aise devant un auditoire trop nombreux. Le groupe des fidèles ne semblait pas le remarquer, et la regardait avec adoration délivrer la parole de l’Empereur.
— Je ne me tracasse pas.
— Si, vous vous tracassez.
— Bon, peut-être, mais je dois retourner au Dies Irae avant qu’on ne se mette à me chercher. Le princeps Turnet aura ma peau s’il découvre ce que j’étais occupé à faire.
Les puissantes machines de guerre de la Legio Mortis se tenaient en sentinelles à l’entrée de la vallée, trop énormes pour pouvoir s’y engager. Le cratère ressemblait désormais plus au site d’un ralliement militaire qu’à un attroupement de pèlerins : des tanks, des camions bâchés ou à plateaux et des véhicules de commandement mobile avaient amené ici des dizaines de milliers de personnes durant les sept derniers jours.
Avec les autochtones à l’apparence bizarre, une grande portion de la flotte expéditionnaire avait rempli le cratère de campements improvisés tout autour du Delphos. Dans un admirable élan spontané, les gens avaient rejoint l’endroit où se trouvait le Maître de Guerre, et l’ampleur de ce regroupement avait encore le don d’émerveiller Euphrati. Les marches du temple étaient couvertes d’offrandes au Maître de Guerre, et elle savait que beaucoup s’étaient départis de tout ce qu’ils possédaient, dans l’espoir que cela pourrait d’une façon ou d’une autre accélérer sa guérison.
Keeler avait donné un sens nouveau à sa vie, mais restait une imagiste dans l’âme, et certains des clichés qu’elle avait pris ici comptaient parmi ses meilleurs.
— Vous avez raison, nous devrions y aller, dit-elle en refermant son appareil et en le laissant pendre autour de son cou. Elle passa la main dans ses cheveux courts, auxquels elle ne s’était toujours pas habituée, mais dont elle appréciait l’image qu’ils lui donnaient d’elle-même.
— Vous avez réfléchi à ce que vous alliez dire ce soir ? lui demanda-t-il tandis qu’ils se dirigeaient vers le lieu de la prière.
— Non, pas vraiment, avoua-t-elle. Je ne prévois jamais autant à l’avance. Je laisse la lumière de l’Empereur me remplir, et je l’exprime avec mon cœur.
Cassar était suspendu au moindre de ses mots. Elle lui sourit.
— Vous savez, il y a six mois, j’aurai ri si quelqu’un avait sorti une phrase de ce genre devant moi.
— De quel genre ? demanda Cassar.
— Au sujet de l’Empereur, dit-elle en triturant l’aigle d’argent qu’elle gardait caché au bout d’une chaîne sous sa robe de commémoratrice. Mais je suppose qu’il peut arriver beaucoup de choses à quelqu’un en six mois.
— Je le pense aussi, attesta Cassar en approchant d’un groupe de soldats de l’Armée Impériale. La lumière de l’Empereur est une force puissante, Euphrati.
Quand ils furent arrivés au niveau des soldats, l’un d’eux, une brute au cou épais et à la tête rasée, décocha au moderati un coup d’épaule qui l’envoya au sol.
— Hé, regardez un peu où vous allez, grogna le soldat en se penchant sur lui.
Keeler vint se tenir au-dessus de Cassar.
— Ça suffit, espèce de crétin, c’est toi qui l’as bousculé !
Le soldat se tourna et lui envoya en pleine mâchoire un revers du poing. Euphrati tomba au sol, plus sonnée que blessée. Elle lutta pour se relever, le goût du sang dans la bouche, mais une paire de mains l’agrippa par les épaules pour la clouer par terre. Deux soldats la maintenaient pendant que les autres commençaient à rouer Cassar de coups de bottes.
— Lâchez-moi ! hurla-t-elle.
— Ta gueule, salope ! dit le premier soldat. Tu crois qu’on sait pas ce que vous faites ? Vos prières à l’Empereur et vos conneries ? C’est d’Horus que vous devriez vous préoccuper !
Cassar se redressa sur ses genoux, en bloquant les coups de pied du mieux qu’il le pût, mais il avait face à lui trois soldats entraînés et ne pouvait tous les parer. Il cogna l’un d’eux à l’entrejambe, s’écarta de la trajectoire d’une semelle épaisse qui visait sa tête, et avait finalement réussi à se relever quand une main le frappa sur le côté du cou.
Keeler se débattait dans l’étreinte de ses agresseurs, mais ces hommes étaient trop forts. L’un d’eux tendit l’autre main pour prendre l’appareil à images autour de son cou, et elle lui mordit le poignet quand il l’eût approché de ses dents. Il cria et lui arracha tout de même son bien, tandis que l’autre soldat lui tirait la tête en arrière par les cheveux.
— Faites ça et je vous tue ! brailla-t-elle en se débattant plus fort. Le soldat saisit l’appareil par sa sangle et l’abattit plusieurs fois contre le sol. Cassar avait remis un genou à terre, le visage ensanglanté et furieux. Il libéra le pistolet de son holster, mais un genou l’atteignit au visage et lui fit perdre connaissance. L’arme tomba à côté de lui.
— Titus ! cria Keeler en luttant comme une forcenée, et parvenant enfin à dégager l’un de ses bras, qu’elle tendit derrière elle pour griffer l’autre homme au visage. Il hurla et la lâcha, et Euphrati se précipita à genoux vers le pistolet abandonné.
— Attrapez-la ! cria quelqu’un. Sale adoratrice de l’Empereur !
Elle atteignit le pistolet en entendant des bruits de coups, et roula sur le dos, l’arme braquée devant elle, prête à cribler de tirs le prochain qui l’approcherait.
Et elle vit alors qu’elle n’aurait besoin de ne tuer personne.
Trois des soldats étaient à terre, un autre s’enfuyait à toutes jambes au travers du camp, et le dernier était suspendu dans la poigne de fer d’un Astartes. Les jambes du soldat soulevé par le cou battaient l’air à un mètre du sol.
— Cinq contre un, ça ne te paraît plus aussi équitable maintenant, pas vrai ? demanda le guerrier que Keeler reconnût comme le capitaine Torgaddon, l’un des membres du Mournival. Elle se souvint d’avoir pris quelques bonnes images de lui sur le Vengeful Spirit , et d’avoir trouvé qu’il était le plus beau des Sons of Horus.
Torgaddon arracha le nom et l’écusson d’unité sur l’uniforme du soldat avant de le lâcher.
— Tu vas entendre parler des maîtres de discipline. Et maintenant, dégage avant que je ne te tue.
Keeler laissa retomber le pistolet, rampa jusqu’à son appareil, et jura en s’apercevant que lui et les images qu’il contenait étaient probablement fichues. Elle fouilla les pièces éparpillées pour ramasser la bobine mémorielle. Si elle parvenait à l’amener assez rapidement au banc de cadrage qu’elle conservait dans sa cabine, certaines des vues pouvaient peut-être encore être sauvées.
Cassar grogna de douleur. Elle se sentit momentanément coupable de s’être précipitée vers son appareil cassé au lieu de se préoccuper de lui, mais le sentiment fut passager.
— Vous êtes Keeler ? demanda Torgaddon au moment où elle rangeait la bobine dans ses robes. Elle releva la tête, surprise qu’il connût son nom.
— Oui.
— Parfait, dit-il, en lui offrant sa main pour la relever. Vous voulez me parler de ce qui s’est passé ?
Elle hésita, réticente à révéler à un guerrier de l’Astartes le motif de cette agression.
— Je crois qu’ils n’appréciaient pas les clichés que je prenais, mentit-elle.
— Alors du coup, ils se sont pris pour des critiques ? s’amusa Torgaddon. Elle sentit parfaitement qu’il ne la croyait pas.
— Il faut que je retourne vite au vaisseau pour essayer de sauver mes images.
— C’est ce que j’appelle une heureuse coïncidence, dit-il.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— On m’a demandé de vous ramener sur le Vengeful Spirit .
— Vraiment ? Qui ?
— Est-ce que c’est important ? lui demanda Torgaddon. Vous allez devoir venir avec moi.
— Vous pouvez au moins me dire qui veut que je revienne, non ?
— C’est une information secrète.
— Vraiment ?
— Non. C’est Kyril Sindermann qui vous demande.
L’idée de Sindermann envoyant un Astartes chercher des gens sur commande lui parut incongrue, mais il ne pouvait y avoir qu’une seule raison pour laquelle le vieil itérateur souhaitât lui parler. Ignace ou Mersadie devaient être allés lui parler de sa foi. Elle se sentit bouillir devant leur refus de comprendre la vérité nouvelle qu’elle-même venait de trouver.
— Alors comme ça, les Astartes sont au service des itérateurs, à présent ? le houspilla-t-elle.
— Pas vraiment, dit Torgaddon. C’est un service que je rends à un ami et je pense qu’il est dans votre propre intérêt de venir avec moi.
— Pourquoi ?
— Vous posez beaucoup de questions, mademoiselle Keeler, dit Torgaddon. Ça fait sans doute parti des traits de caractère pour lesquelles on vous considère comme une bonne commémoratrice, mais pour une fois, vous feriez peut-être mieux de vous taire et d’écouter.
— Je me suis attirée des ennuis ?
Du bout du pied, Torgaddon remua les vestiges de l’appareil disloqué.
— Disons juste que quelqu’un voudrait vous donner des leçons d’imagerie.
— L’Empereur savait qu’il lui faudrait les meilleurs des guerriers pour mener ses armées, amorça Sejanus. Mener des combattants comme les Astartes nécessitait des commandants pareils à des dieux, des commandants virtuellement invincibles, et capables de se faire obéir de ces surhommes en un clin d’œil. Ils seraient créés pour être des meneurs d’hommes, des seigneurs de guerre dont les prouesses martiales n’auraient d’égales que celles de l’Empereur, et doué chacun d’un de ses talents particuliers.
— Les primarques.
— En effet. Seuls des êtres d’une telle prestance pouvaient prétendre conquérir la galaxie. Considérez la volonté et l’orgueil nécessaires pour envisager une telle entreprise. Quel genre d’homme aurait seulement pu y songer ? À qui d’autre qu’un primarque une tâche aussi monumentale aurait-elle pu être confiée ? Nul homme, pas même l’Empereur, ne pouvait mener à bien un tel projet en agissant seul. C’est pour cela qu’il vous a créés.
— Pour conquérir la galaxie au nom de l’Humanité, compléta Horus.
— Non, pas pour l’Humanité. Pour lui, le reprit Sejanus. Au fond de votre cœur, vous savez déjà quel destin vous attend quand la Grande Croisade sera terminée. Vous deviendrez un geôlier, occupé à policer le régime de l’Empereur tandis qu’il s’élèvera vers le statut de dieu et vous abandonnera tous. Une drôle de récompense pour quelqu’un ayant conquis la galaxie.
— Ça n’a rien d’une récompense, gronda Horus en frappant du poing devant lui, dans le flanc de la citerne argentée. Le métal se déforma et une fissure aussi fine qu’un cheveu apparut sur le verre renforcé. Il entendit venir de l’intérieur un martèlement désespéré, et la fuite d’un gaz se mit à siffler doucement depuis le hublot givré.
— Regardez autour de vous, dit Sejanus. Croyez-vous que la science de l’homme soit parvenue seule à créer des êtres comme les primarques ? Si une telle technologie existait, pourquoi ne pas avoir engendré une centaine d’Horus, ou un millier ? Non, un marché a été conclu, et vous en êtes le fruit. Je le sais, parce que les maîtres du Warp sont tout autant vos pères que l’Empereur.
— Non ! cria Horus. Je refuse de te croire. Mes frères les primarques sont les fils de l’Empereur, conçus à partir de sa chair et de son sang, et chacun de nous est une partie de lui.
— Chacun est un aspect de lui, c’est vrai, mais d’où vous vient votre puissance ? Un marché a été conclu avec les dieux du Warp pour qu’ils vous accordent une mesure de la leur : c’est elle qu’il a insufflée en vous, pas sa propre puissance humaine.
— Les dieux du Warp ? De quoi parles-tu, Sejanus ?
— De ces entités dont le royaume est détruit par l’Empereur, révéla Sejanus. Des consciences, des créatures, ou des dieux ; la terminologie qui nous sert à les décrire n’est pas vraiment importante. Leur puissance est si extraordinaire qu’ils peuvent être considérés comme des dieux à notre échelle. Ils connaissent les secrets de la vie et de la mort, et de tout ce qui survient entre elles. Les expériences nouvelles, le changement, la guerre et la décomposition font tous partie du cycle éternel de l’existence, et les dieux du Warp en sont les maîtres. Leur puissance coule dans vos veines et vous accorde vos incroyables capacités. L’Empereur connaît depuis longtemps leur existence : il les a contactés il y a des siècles, pour leur offrir son amitié et sa dévotion.
— Jamais il n’aurait fait une chose pareille ! refusa d’admettre Horus.
— Vous sous-estimez sa soif de pouvoir, dit Sejanus en rejoignant avec lui les marches descendant vers le sol du laboratoire. Les dieux du Warp sont puissants, mais ils ne comprennent pas cet univers matériel, et l’Empereur est parvenu à les trahir, en leur volant leur puissance pour lui-même. En vous créant, il vous a transmis une part infime de cette puissance.
Horus se sentait respirer par saccades douloureuses. Il aurait voulu rejeter en bloc les paroles de Sejanus, mais une part de lui savait qu’il ne lui mentait pas. Comme pour tout homme, son avenir était incertain, mais son passé lui avait toujours appartenu ; ses succès et son existence, il les avait forgés de ses deux mains. Et voilà que tout lui était enlevé par la faute de l’Empereur.
— Alors nous avons tous été souillés, murmura Horus. Moi et tous mes frères.
— Pas souillés, le contredit Sejanus. Le pouvoir du Warp ne sait rien faire d’autre qu’exister. Utilisé sagement et par un homme assez puissant, il peut devenir une arme sans égale. Il peut être maîtrisé, il peut être un outil pour celui qui le souhaite.
— Alors pourquoi l’Empereur ne l’a-t-il pas mieux utilisé ?
— Parce qu’il était faible, dit Sejanus en se rapprochant d’Horus. À la différence de vous. Il lui manquait la volonté de le maîtriser, et les dieux du Warp sont cruels envers ceux qui les trahissent. L’Empereur leur avait volé une mesure de leur puissance pour lui-même, et ils se sont vengés.
— Comment ?
— Vous allez le voir. La puissance qu’il leur avait volée le rendait trop dangereux pour être attaqué de front, mais ils avaient percé une partie de ses projets, et s’en sont pris à ce dont il avait le plus besoin pour les réaliser.
— Les primarques.
— Les primarques, lui confirma Sejanus en repartant sur la passerelle. Horus entendit hurler des sirènes distantes, et sentit l’air de la salle s’agiter, comme si un courant électrique glacé sautait de molécule en molécule.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il alors que le bruit des alarmes s’amplifiait.
— Justice va s’accomplir, dit Sejanus.
La surface réfléchissante des réservoirs s’éclaira quand une lueur d’un bleu actinique apparût au-dessus d’eux. Horus leva les yeux pour voir une masse de lumière sale se matérialiser juste en dessous du plafond, et demeurer suspendue telle une galaxie en miniature au-dessus des cuves d’incubation, en s’enflant davantage à chaque nouvelle seconde. Un vent fort se mit à souffler sur Horus, qui s’accrocha à la rambarde de la passerelle, alors que le vortex en expansion se mettait à pousser un hurlement suraigu.
— Qu’est-ce qui se passe ? cria-t-il, en s’aidant du garde-fou pour rejoindre les marches.
— Vous savez très bien ce qui se passe, dit Sejanus.
— Nous devons sortir d’ici.
— Il est trop tard pour cela. Sejanus lui agrippa le bras dans une poigne de fer.
— Lâche-moi, Sejanus, ou qui que tu sois. Je sais que tu n’es pas Sejanus, tu peux t’arrêter de vouloir me le faire croire.
Alors qu’il parlait, un groupe de guerriers en armures pénétra en trombe dans la salle pour se diriger vers eux. Ils étaient six ; chacun avait la carrure d’un Astartes, mais ils paraissaient moins impressionnants sans le volume d’une armure de bataille complète. Ils portaient des plastrons d’or fabuleusement ornementés, décorés d’aigles et d’éclairs, et tous étaient coiffés d’un grand heaume pointu à panache de crin rouge. Des capes écarlates flottaient derrière eux dans le souffle du cyclone qui balayait la salle. Leurs longues lances à bolters, fixés sous les lames crépitantes, étaient pointées vers lui. Il reconnut immédiatement ces guerriers comme faisant partie de la Garde Custodienne, l’escorte prétorienne de l’Empereur en personne.
— Halte, et faites face à votre jugement ! cria le guerrier de tête, en pointant sa lance droit sur le cœur d’Horus. Malgré le casque complet, Horus aurait reconnu ces yeux et cette voix en toute circonstance.
— Valdor ! cria-t-il. Constantin, c’est moi, c’est Horus !
— Silence ! lui intima Valdor. Cessez cette invocation sur-le-champ !
Horus leva les yeux au plafond, en sentant la puissance contenue dans ce maelström l’attirer à elle comme l’appel d’un ami perdu. Il ferma son esprit à ce chant des sirènes, ramena son attention vers le sol de la salle, et fit un pas en avant.
Des crépitations jaillirent des lances des custodiens, et Horus fut mis à genoux sous le martèlement des impacts de bolts. Le vent tonitruant étouffait le bruit de la fusillade. Horus cria, non pas de douleur, mais du fait que d’autres guerriers de l’Imperium avaient ouvert le feu sur lui.
D’autres projectiles le frappèrent, arrachant des segments de son armure, mais sans qu’aucun ne pût venir à bout de ses protections. Les custodiens avançaient en rangs disciplinés, déversant leurs rafales sur lui, et le maintenaient cloué sur place. Sejanus s’abrita derrière les marches auxquelles les projectiles explosifs arrachaient des fragments de métal et des étincelles.
Horus rugit, se redressa d’un bond et s’élança, oubliant toute retenue dans l’œil de cette tornade assourdissante. Un bolt ricocha contre son gorgerin et faillit l’arrêter dans sa charge, mais il en aurait fallu davantage. Il arracha la lance des mains du custodien le plus proche et lui désagrégea le crâne d’un unique coup de poing.
Il renversa sa prise sur la hampe, et scinda en deux le custodien suivant, de la clavicule à l’aine. Les deux moitiés du guerrier furent emportées par les vents hurlants et disparurent dans le vortex. Un autre des custodiens mourut quand Horus l’empala sur sa lance par la poitrine.
Un fer piqua vers son visage, mais il le fracassa d’un revers de la main, et arracha le bras de son agresseur avec une aisance spontanée. Le cinquième mourut quand le primarque lui arracha la tête dans son poing fermé ; du sang lui jaillit du cou comme d’un geyser alors qu’Horus jetait la tête de côté.
Seul subsistait Valdor, et Horus grogna en s’approchant de lui. Le canon de la lance du custodien cracha de nouveau. Horus serra les dents sous les impacts et leva le poing pour écraser son adversaire, en entendant alors une plainte de métal. La force de la tornade provenue du vortex avait finalement atteint son but.
Horus se figea dans son attaque, soudain terrifié pour ceux qui se trouvaient à l’intérieur des citernes. Il se retourna, vit l’une d’elles répandre ses gaz et des hurlements en se soulevant du sol, pour suivre les autres qui avaient été arrachées de leurs fixations.
Alors le temps s’arrêta. Une lueur aveuglante emplit le laboratoire.
Horus sentit couler en lui une sensation douce comme le miel, et se tourna vers la source de la lumière : un géant d’une beauté et d’une majesté inimaginables.
Il tomba à genoux, transporté de joie à sa vue. Qui n’aurait pas voulu vénérer un être d’une telle perfection ? La force et la certitude irradiaient de lui, les mystères secrets de la création dansaient au bout de ses doigts. Les réponses qui étaient là, en lui, n’attendaient que d’être transmises, avec la sagesse nécessaire pour les utiliser.
L’armure qu’il portait luisait d’un reflet d’or sans défaut, ses traits étaient impossibles à sonder, et aucune créature de l’univers ne pouvait égaler sa gloire.
Ce guerrier avançait comme au ralenti, en levant la main, faisant cesser par ce seul geste toute la folie du vortex. Le maelström fut réduit au silence, les cuves d’incubation suspendues en l’air.
La figure dorée tourna vers Horus un regard étonné.
— Je te connais, dit-il, et Horus pleura d’entendre une symphonie de son aussi parfaite.
— Oui, dit Horus, d’une voix incapable de s’élever au-delà du murmure.
Le géant pencha la tête de côté.
— Tu voudrais détruire mon grand ouvrage, mais tu n’y arriveras pas. Je te supplie de te détourner de cette voie, ou tout sera perdu.
Horus tendit la main vers le guerrier d’or. Celui-ci tourna son regard triste vers les cuves d’incubation immobiles au-dessus de lui, et pesa les conséquences des événements futurs, le temps d’un clignement de cil.
Horus lut la décision dans ses yeux et cria.
— Non !
L’auguste figure se détourna de lui. Le temps reprit brutalement son cours.
Le bruit du vent surgi du Warp revint avec une force assourdissante, mais Horus entendit les hurlements de ses frères au milieu de l’entrechoquement métallique de leurs incubateurs.
— Père, non ! cria-t-il. Vous ne pouvez pas laisser cela arriver !
Le géant en armure d’or s’éloignait, abandonnant le tumulte derrière lui, sans se soucier des vies qu’il avait forgées. Horus sentit une haine ardente s’allumer en lui.
La force du vent l’enveloppa, et il se laissa emporter. En tourbillonnant sur lui-même, Horus ouvrit les bras, réuni comme il l’était avec tous ses frères.
L’abysse du vortex baillait au-dessus d’eux comme un grand œil empli de terreur et de folie.
Il s’abandonna à sa puissance et le laissa l’emporter dans son étreinte.
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