Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Neuf
Les tours d’argent
Un retour sanglant
Le voile s’affine
De là où il se tenait, le soleil rasant du soir faisait briller les faces du toit de l’Athenaeum comme s’ils étaient en feu. Même si Magnus n’avait fait que se représenter une métaphore très imagée, la seule idée de cet incendie lui pinça le cœur ; il lui répugnait d’imaginer ce vaste dépôt de connaissances en proie aux flammes. Son regard cyclopéen se détourna de la pyramide de cristal et d’or.
Tizca, la Cité de Lumière, étendait sous lui ses colonnades de marbre, ses larges boulevards paisibles et plantés d’arbres. De hautes tours d’argent et d’or se dressaient au-dessus d’une ville entière de bibliothèques, de musées et autres sièges du savoir. Cette architecture, composée pour l’essentiel de marbre blanc et d’ouslite veinée d’or, luisait comme le joyau d’une couronne. Elle évoquait encore une époque déjà révolue, celle durant laquelle ces bâtiments avaient été érigés, par des artisans qui avaient affiné leur talent pendant des décennies sous la tutelle des Thousand Sons.
Depuis le balcon de la pyramide de Photep, Magnus le Rouge, primarque des Thousand Sons, envisageait le futur de Prospero. La migraine née de ses cauchemars féroces lui emplissait toujours la tête, et son œil lui semblait palpiter dans son orbite élargie. Il s’appuya à la balustrade de marbre, essayant de chasser les visions qui l’avaient assailli dans son sommeil et revenaient à présent le harceler en plein jour. La lumière du soleil dissipait d’ordinaire les ombres de la nuit, mais ces intuitions ténébreuses qu’il avait eues en particulier ne se laissaient pas écarter si aisément.
Aussi loin que Magnus parvenait à s’en souvenir, il avait toujours possédé ce don, cette malédiction d’anticiper l’avenir. Et sa vision métaphorique de l’Athenaeum le troublait davantage qu’il voulait bien l’admettre.
Il se versa un peu du contenu d’un pichet d’argent, et passa une main à la peau cuivrée dans ses cheveux roux. Le vin l’aidait à atténuer la douleur de son cœur comme celle de sa tête, mais la solution n’était que temporaire. Étaient en marche des événements qu’il avait le pouvoir de changer. Même si ce qu’il avait vu n’était pour une part que folie et trouble, et n’avait aucun sens, il en discernait suffisamment pour savoir qu’il lui faudrait prendre sa décision au plus vite, avant de laisser ces événements échapper à tout contrôle.
Magnus se détourna de la vue de Tizca et revint à l’intérieur de la pyramide, en s’arrêtant devant le reflet que lui renvoyaient les panneaux d’argent. L’immense Magnus était un géant à la crinière luxuriante. Ses traits patriciens étaient nobles et justes, son unique pupille d’or mouchetée d’écarlate. Là où son autre œil aurait dû se trouver, son visage était lisse et vide, bien qu’une fine cicatrice courût de l’arête de son nez au relief de sa pommette.
On l’avait appelé Magnus le Cyclope, ou pire encore. Depuis leur fondation, les Thousand Sons étaient considérés avec suspicion, pour avoir embrassé des pouvoirs dont d’autres s’effrayaient. Des pouvoirs qui, parce qu’ils n’étaient pas compris, étaient rejetés comme impurs. Rejetés depuis le Concile de Nikaea.
Magnus jeta son gobelet à terre, furieux au souvenir de sa résignation, aux pieds de l’Empereur, où il avait été contraint de renoncer à l’étude des disciplines magiques par crainte de ce qu’il aurait pu apprendre. Une telle crainte ne pouvait être que ridicule, car le royaume de son père n’était-il pas fondé sur la recherche du savoir et la raison ? Quel mal pouvaient bien causer l’étude et l’apprentissage ?
Bien que Magnus se fût retiré sur Prospero et eût déclaré renoncer à de telles occupations, la planète jouissait d’un attribut qui la rendait parfaite pour ses recherches : elle était éloignée des yeux fureteurs de ceux qui l’accusaient de manipuler des énergies au-delà de son contrôle.
Il se pencha pour ramasser son gobelet, puis le remplit à nouveau avant de retourner s’asseoir à son bureau dans ses appartements. Il y faisait frais, et les odeurs diverses des encres et des parchemins le firent sourire. Aux murs de la large salle s’étendaient des étagères et des vitrines emplies de diverses curiosités, vestiges de connaissances glanées sur des mondes conquis. Magnus avait lui-même écrit une bonne part des ouvrages présents dans cette pièce, mais d’autres avaient contribué à cette collection très personnelle, Phosis T’kar, Ahriman et Uthizzar pour n’en nommer que quelques-uns.
Le savoir avait toujours été un refuge pour Magnus ; le frisson enivrant de décomposer l’inconnu en ses sous-éléments constituants, et ainsi, de le rendre appréhensible. Dans le passé ancien de l’homme, l’ignorance des rouages de l’univers avait engendré des dieux. Leur compréhension pleine et entière devait détruire cette superstition à jamais. Tel restait le but de Magnus.
Mais son père le lui avait dénié, et maintenait ses sujets dans l’ignorance des véritables forces à l’œuvre dans leur galaxie. La doctrine de science et de raison qu’il avait promue n’était qu’un mensonge, une couverture réconfortante jetée sur l’Humanité pour la préserver de la vérité.
Magnus avait cependant regardé au plus profond du Warp, et il savait.
Il ferma l’œil, vit à nouveau les ténèbres de cette salle corrompue, le reflet luisant sur l’épée, et le coup qui allait changer le sort de tous. Il vit la mort et la trahison, les héros et les monstres. Il vit la loyauté, mise à l’épreuve, ployer et rester ferme en égale mesure. De terribles destins attendaient ses frères. Pire encore, son père ignorait tout du fléau qui les menaçait.
Quelques coups furent frappés doucement à la porte, et Ahriman entra dans son armure rouge, tenant devant lui un long bâton surmonté d’un seul œil.
— Avez-vous pris votre décision, monseigneur ? demanda sans préambule son maître archiviste.
— Oui, mon ami.
— En ce cas, dois-je rassembler la cabale ?
— Oui, soupira Magnus. Dans les catacombes, sous la cité. Ordonnez aux apprentis de préparer la conjonction et je vous aurai bientôt rejoints.
— Comme vous le souhaitez, monseigneur, dit Ahriman.
— Quelque chose vous trouble ? lui demanda Magnus, ayant décelé une note de réticence dans la voix de son vieil ami.
— Monseigneur, il ne m’appartient pas de vous le dire.
— Allons. Si un souci vous préoccupe, je vous autorise à le formuler.
— Puis-je donc parler librement ?
— Bien entendu, l’encouragea Magnus. Qu’y a-t-il ?
Ahriman hésita encore avant de répondre.
— Ce sort que vous proposez est dangereux, très dangereux. Nul d’entre nous n’en connaît réellement les subtilités, et peut-être ne pouvons-nous pas en entrevoir toutes les conséquences.
Magnus se mit à rire.
— Je ne vous avais encore jamais vu tergiverser devant la puissance d’un sort, Ahriman. Il réside toujours des inconnues dans une manipulation d’énergie de cette magnitude, mais ce n’est qu’en la maniant que nous pourrons la dompter. N’oubliez jamais que nous sommes maîtres du Warp, mon ami. Le Warp est fort, oui, et il y réside une grande puissance, mais nous avons les moyens de le plier à notre volonté, n’est-ce pas ?
— Il est vrai, monseigneur, reconnut Ahriman. Alors pourquoi l’utilisons-nous pour avertir l’Empereur de ce qui est à venir, alors qu’il nous l’a interdit ?
Magnus se leva de son siège. Sa peau cuivrée était assombrie par la colère.
— Parce que quand mon père aura vu notre magie sauver ses domaines, il ne pourra plus nier que ce que nous faisons ici est important, et même vital à la survie de l’Imperium !
Ahriman hocha la tête, inquiété par la rage de son primarque. Le ton de Magnus se radoucit.
— Il n’y a pas d’autre voie, mon ami. Le palais de l’Empereur est protégé contre l’énergie du Warp, et seule une telle mobilisation de puissance pourra en pénétrer les sceaux.
— Je vais aller rassembler la cabale immédiatement, dit Ahriman.
— Oui, rassemblez-la, mais attendez mon arrivée avant de commencer. Horus pourrait encore nous étonner.
La panique, la peur, l’indécision : trois émotions qu’il n’avait encore jamais connues s’emparèrent de Loken quand Horus tomba. Le Maître de Guerre s’écroula comme au ralenti, et s’étala dans la boue, le corps totalement relâché. Des cris d’alarme s’élevèrent, mais une inaction paralysante avait saisi les Astartes les plus proches du commandant, comme si le temps lui-même s’était figé.
Le regard de Loken, incapable de croire à ce qu’il voyait, restait fixé sur le Maître de Guerre étendu au sol devant lui, inerte, pareil à un corps sans vie. De la même façon, le reste du Mournival demeurait immobile, transi par l’incrédulité. L’air paraissait devenu épais et dense, et les cris résonnants et distants, comme ceux d’un holotransmetteur à l’allure trop lente.
Seule Petronella Vivar ne semblait pas affectée par l’immobilité de Loken et de ses frères. À genoux dans la boue auprès du Maître de Guerre, elle sanglotait et le suppliait de se relever.
Le fait que son commandant fût à terre et qu’une simple femme eût été plus prompte à réagir qu’aucun des Sons of Horus frappa Loken de honte. Il s’agenouilla auprès d’Horus.
— Apothicaire ! cria-t-il. Le temps reprit brutalement son cours dans un concert de cris.
Le Mournival s’accroupit à ses côtés.
— Qu’est-ce qu’il lui arrive ? demanda Abaddon.
— Commandant ! criait Torgaddon.
— Lupercal ! criait Aximand.
Loken les ignora et se força à se concentrer.
C’est un blessé de terrain et je vais le traiter comme tel, décida-t-il.
Il inspecta le corps du Maître de Guerre, sur lequel les autres avaient posé leurs mains en écartant la commémoratrice, pour tenter de réveiller leur seigneur et commandant. Trop de personnes interféraient avec la situation.
— Ça suffit. Reculez ! exigea-t-il.
L’armure du Maître de Guerre était dans un sale état, mais il ne constatait aucune autre faille évidente dans les plaques que là où l’épaulière avait été arrachée et là où sa blessure thoracique continuait de s’épancher.
— Aidez-moi à lui retirer son armure ! demanda-t-il.
Le Mournival, uni comme une fratrie et heureux de pouvoir concentrer ses efforts, se plia immédiatement à l’ordre de Loken. En quelques instants, ils eurent retiré à Horus sa plaque pectorale et défait les attaches de son autre épaulière.
Loken arracha son casque, le jeta de côté pour presser son oreille contre la poitrine du Maître de Guerre, et entendit ses cœurs battre leur double pulsation d’une lenteur funèbre.
— Il est encore vivant ! cria-t-il.
— Écartez-vous ! l’invectiva une voix derrière lui, et Loken se tournait pour rétorquer quand il vit sur l’armure du nouvel arrivant la double hélice d’un caducée. Un autre apothicaire se joignit au premier et le Mournival fut congédié sans cérémonie quand ils les poussèrent pour se mettre au travail, en portant leurs nartheciums sifflants vers la chair du Maître de Guerre.
Loken resta là à les regarder, impuissant, tandis qu’ils essayaient de stabiliser l’état du primarque. Ses yeux s’emplirent de larmes et il chercha en vain autour de lui quelque chose à accomplir. Mais il n’y avait rien qu’il pût faire, et il aurait voulu hurler vers les cieux, contre ce destin qui l’avait fait si fort et si inutile.
Abaddon pleurait ouvertement, et de voir le premier capitaine si désemparé ne fît qu’accroître les craintes de Loken pour le Maître de Guerre. Aximand regardait les apothicaires à l’œuvre avec un stoïcisme affligé, tandis que Torgaddon se mordait la lèvre et retenait la commémoratrice pour l’empêcher de s’approcher.
Le teint du Maître de Guerre était livide, ses lèvres bleues et ses membres rigides. Loken se sentit obligé de passer sa rage en anéantissant ce qui avait pu le terrasser. Il se retourna et partit vers le Glory of Terra , déterminé à purger ce vaisseau de malheur, en le démontant pièce par pièce s’il le fallait.
— Capitaine ! cria l’un des apothicaires, que Loken connaissait sous le nom de Vaddon. Faites venir un Warhawk immédiatement ! Nous devons le rapatrier vers le Vengeful Spirit !
Loken se figea sur place, tiraillé entre son désir de vengeance et son devoir envers le Maître de Guerre.
— Maintenant ! insista l’apothicaire, et l’emprise de la fureur fut brisée.
Loken acquiesça, abattu, et ouvrit une liaison avec les pilotes des oiseaux d’assaut, heureux de retrouver un but dans ce tourbillon confus. Quelques instants plus tard, un des appareils médicaux fut en route, et Loken continua de regarder, comme hypnotisé, les apothicaires qui luttaient pour sauver le Maître de Guerre.
Il comprenait, d’après la nature frénétique de leurs soins, qu’ils livraient une bataille pénible, leurs nartheciums filtrant le sang dans des centrifugeuses miniatures et appliquant sur les plaies des segments de peau synthétique. Leurs échanges verbaux lui passaient loin au-dessus de la tête, même s’il y reconnaissait à l’occasion quelques termes familiers.
— Cellules de Larraman ineffectives…
— Empoisonnement hypoxique…
Aximand apparut à son côté et posa la main sur l’épaule de Loken.
— Ne dis rien, l’avertit ce dernier.
— Je n’allais rien dire, Garviel. Il va s’en sortir. Cet endroit ne peut rien lui infliger qui le tiendrait ainsi très longtemps.
— Comment peux-tu en être sûr ? lui reprocha Loken, dont la voix était proche d’éclater en un sanglot.
— Je le sais. C’est une question de foi.
— De foi ?
— Oui, répondit Aximand. J’ai foi en notre commandant. Il est trop résistant et trop tenace pour être vaincu. Avant que tu ne t’en sois rendu compte, nous serons redevenus ses chiens de guerre.
Loken hocha la tête. Le souffle descendant d’un oiseau d’assaut l’empêcha de répondre.
L’engin hurlant flottait au-dessus d’eux, en soulevant des pans de bruine à mesure de sa descente. Les patins de son train se déployèrent et touchèrent le sol dans une projection boueuse.
Avant même que l’appareil ne fût posé, le Mournival et les apothicaires avaient soulevé Horus. Au moment où la rampe s’écrasa dans la fange, ils se ruèrent à l’intérieur, où ils installèrent le Maître de Guerre sur une des civières alors que le Warhawk accroissait son régime pour quitter la lune de Davin.
La rampe d’assaut se referma derrière eux dans un claquement de métal, et Loken sentit l’engin se cabrer lorsque le pilote visa vers le ciel. Les apothicaires relièrent leur patient à des instruments médicaux en lui enfonçant des tubes et des aiguilles dans les bras, et lui placèrent sur la bouche un masque d’oxygénation.
Sentant sa présence superflue, Loken se laissa tomber dans l’un des sièges contre le fuselage de l’appareil, où il se tint la tête entre les mains.
Les autres membres du Mournival en firent de même face à lui.
Dire qu’Ignace Karkasy n’était pas heureux aurait tenu de l’euphémisme : son repas était froid, Mersadie Oliton en retard, et le vin qu’il buvait n’aurait pas été digne de lubrifier des engrenages de moteur. Pour parfaire le tableau, son stylo courait sur le papier épais du Bondsman numéro 7 sans la moindre verve. Il avait décidé de délaisser la Retraite, en partie par crainte d’y retrouver Wenduin, mais principalement parce que l’environnement y était devenu déprimant. Le vandalisme qui lui avait été infligé la rendait incroyablement triste à ses yeux, et si certains commémorateurs avaient besoin de sordide comme source d’inspiration, Karkasy n’était pas de ceux-là.
Il se détendait sur la passerelle où la plupart des commémorateurs se rassemblaient pour leurs repas, mais qui demeurait déserte l’essentiel de la journée. La solitude l’aidait à mettre au clair tout ce qui s’était passé depuis qu’il s’était confronté à Euphrati Keeler au sujet de sa distribution de pamphlets sur le Lectio Divinitatus, même si cela ne l’aidait pas à composer ses poèmes.
Elle ne s’était pas repentie devant lui. Non, elle avait même insisté pour le faire prier l’Empereur-Dieu avec elle, devant un genre d’autel de fortune.
— Je ne peux pas, avait-il dit. C’est ridicule. Tu ne te rends pas compte ?
— Qu’y a-t-il de si ridicule ? lui avait-elle demandé. Réfléchis : nous nous sommes embarqués dans la plus grande croisade qu’ait connue l’homme. Une croisade, une guerre motivée par la croyance religieuse !
— Non, non, avait-il protesté, tu n’y es pas du tout. Nous nous sommes émancipés du besoin d’une religion, Euphrati, nous n’avons pas quitté Terra pour faire un pas en arrière et retomber dans le concept dépassé de la croyance. Ce n’est qu’en dissipant les nuages et les superstitions de la religion que nous découvrirons la vérité, la raison, et la moralité.
— Croire en un dieu, ce n’est pas de la superstition, Ignace, avait-elle argumenté en lui tendant une de ses brochures du Lectio Divinitatus. Lis ça et fais-toi ta propre idée.
— Je n’ai pas besoin de le lire, s’était-il emporté en jetant le pamphlet à terre. Je sais déjà ce qu’il va me dire, et je ne suis pas intéressé.
— Mais tu n’as aucune idée de ce que c’est. Tout est si clair pour moi. Depuis que cette chose m’a attaquée, je me suis cachée, dans ma cabine et dans ma tête ; maintenant, je sais que tout ce que j’avais à faire, c’était de laisser la lumière de l’Empereur pénétrer dans mon cœur, et qu’il m’aurait guérie.
— Mersadie et moi, nous n’avons rien à voir avec ça ? s’était moqué Karkasy. Toutes ces heures que tu as passées à pleurer sur notre épaule ?
— Bien sûr que si, lui avait dit Euphrati, souriante, en s’avançant pour lui poser les mains sur les joues. C’est pour ça que je voulais te transmettre ce message et te dire ce que j’avais compris. C’est très simple, Ignace : nous créons nos propres dieux, et l’Empereur est le Maître de l’Humanité.
— Nous créons nos propres dieux ? avait-il répété en s’éloignant d’elle. Non, ma chère, ce sont l’ignorance et la peur qui ont créé les dieux. Ce sont l’exaltation et la tromperie qui les ont rendus charmeurs, et c’est la faiblesse humaine qui les vénère. Cela s’est toujours passé ainsi tout au long de l’histoire ; quand les hommes ont détruit leurs anciens dieux, ils en ont trouvé des nouveaux pour prendre leur place. Qu’est-ce qui te fait croire que tout aurait changé ?
— Je sens la lumière de l’Empereur en moi.
— Oh, parfait ; c’est un argument que je ne peux pas contredire, n’est-ce pas ?
— Épargne-moi tes sarcasmes, Ignace, avait dit Euphrati, soudain devenue hostile. Je croyais que tu serais ouvert à la bonne parole, mais je vois que tu n’es qu’un abruti avec l’esprit étroit. Va-t’en, je ne veux plus jamais te voir.
Congédié de la sorte, il s’était retrouvé seul au-dehors, sur la coursive, privé de l’amie qu’il venait de gagner. Cela avait été la dernière fois qu’ils s’étaient parlé. Il ne l’avait vue qu’une seule fois depuis, et elle avait ignoré ses salutations.
— Perdu dans tes pensées ? demanda Mersadie Oliton. Surpris, il releva la tête, tiré d’une rêverie aussi misérable par son apparition soudaine.
— Désolé, ma chère, dit-il, je ne t’ai pas entendu approcher. J’étais très loin d’ici ; je composais de nouveaux vers que le capitaine Loken ne comprendrait pas et que Sindermann refuserait.
Elle sourit, ce qui lui rendit un peu le moral. Il était impossible d’être trop maussade en présence de Mersadie, qui avait l’art de faire réaliser à un homme combien il était bon d’être là.
— La solitude a l’air de bien t’aller, Ignace. Tu es moins exposé à la tentation.
— Oh, je ne suis pas sûr, dit-il en levant la bouteille de vin. Il y aura toujours de la place dans ma vie pour la tentation. Quand je ne me suis pas senti tenté par une chose ou une autre, c’est que ça n’était pas une très bonne journée.
— Tu es incorrigible, pouffa-t-elle, mais assez parlé de ça. Qu’est ce qui était important au point de me tirer de mes transcriptions pour me donner rendez-vous ici ? J’aimerais être à jour quand le fer de lance remontera de la lune.
Désarçonné par ce franc-parler, Karkasy ne fut pas sûr de savoir par où commencer et opta pour une approche en douceur.
— Aurais-tu vu Euphrati récemment ?
— Hier soir, juste avant le décollage des oiseaux d’assaut. Pourquoi ?
— Est-ce qu’elle t’a paru être elle-même ?
— Oui, je crois. J’ai été un peu surprise par son changement d’apparence, mais après tout, c’est une imagiste, je suppose qu’ils font tous ça de temps à autre.
— Est-ce qu’elle a essayé de te donner quelque chose ?
— De me donner quelque chose ? Non. Bon, allez, dis-moi où est le problème.
Karkasy fit glisser un des opuscules cornés de l’autre côté de la table, et regarda changer l’expression de Mersadie, à mesure qu’elle le lût et le reconnût pour ce qu’il était.
— Où est-ce que tu as eu ça ? demanda-t-elle quand elle l’eût fini.
— C’est Euphrati qui me l’a donné, lui dit-il. Appa-remment, elle voulait nous apporter la bonne parole de l’Empereur-Dieu en premier, parce que nous l’avons aidée quand elle avait besoin de soutien.
— De l’Empereur-Dieu ? Elle ne se sent pas bien ?
— Je n’en sais rien. Peut-être, jugea-t-il en se versant à boire. Mersadie poussa vers lui un verre qu’il remplit également. Je pense qu’elle n’était pas remise de son expérience aux Pics des Murmures, même si elle en a eu l’impression.
— C’est complètement insensé, dit Mersadie. Elle va se faire retirer sa certification. Tu as essayé de le lui rappeler ?
— On peut dire ça comme ça, dit Karkasy. J’ai essayé de la raisonner, mais tu sais comment ça se passe avec les illuminés : jamais de place pour une autre opinion.
— Et ?
— Et rien, elle m’a jeté de sa cabine après ça.
— Laisse-moi deviner : tu as fait preuve de ton tact habituel.
— J’aurais peut-être pu me montrer un peu plus délicat, avoua Karkasy, mais j’étais secoué de découvrir qu’une femme intelligente comme elle pouvait se laisser entraîner dans de telles absurdités.
— Alors qu’est-ce qu’on peut faire ?
— À toi de me le dire. Je n’en sais absolument rien. Tu crois que nous devrions en parler à quelqu’un ?
Mersadie but longuement à son verre de vin.
— Je pense que nous sommes obligés.
— Une idée ?
— Sindermann, peut-être ?
Karkasy soupira.
— Je me doutais que tu allais penser à lui. Je n’aime pas le personnage, mais ce serait probablement le meilleur choix à faire. Si quelqu’un peut convaincre Euphrati d’ouvrir les yeux, ce sera un itérateur.
Mersadie soupira elle aussi et leur versa à tous deux une nouvelle rasade.
— Ça te dit de te soûler avec moi ?
— Je crois que tu commences à parler mon langage, accepta Karkasy.
Ils échangèrent pendant une heure leurs souvenirs et leurs histoires d’une époque moins compliquée, en finissant la bouteille de vin et en envoyant un serviteur leur en chercher une autre quand ils furent parvenus au bout. Lorsqu’ils eurent absorbé la moitié de la seconde, ils planifiaient déjà une grande œuvre symphonique où les trouvailles de Mersadie seraient mises en vers afin de les embellir.
Ils rirent et évitèrent soigneusement de ramener le sujet sur Euphrati Keeler ou sur la trahison dont ils se rendraient bientôt coupables envers elle.
Leurs pensées furent immédiatement dissipées quand des sirènes d’alerte retentirent, et au-dehors, le couloir se remplit de gens empressés. Ils essayèrent d’abord d’ignorer tout ce bruit, mais à mesure que le passage s’intensifia, ils décidèrent d’élucider quelle était la cause de cette agitation. Emmenant avec eux la bouteille et les verres, Karkasy et Mersadie Oliton se dirigèrent d’un pas maladroit vers l’écoutille où ils découvrirent un spectacle de confusion extrême.
Soldats et civils, commémorateurs et membres de l’équipage se dirigeaient tous en hâte vers les baies d’embarquement. Ils virent des visages striés de larmes, et des personnes s’étreignaient en pleurant pour se consoler l’une l’autre de leur misère partagée.
— Qu’est-ce qui se passe ? cria Karkasy en agrippant un soldat au passage.
Le jeune homme se retourna, l’air furieux.
— Lâche-moi, espèce de vieux crétin.
— Je veux juste savoir ce qui se passe, demanda Karkasy, choqué par le fiel de son interlocuteur.
— Vous n’avez pas entendu ? pleura le soldat. On en parle dans tout le vaisseau…
— Quoi donc ? demanda Mersadie.
— Le Maître de Guerre…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Il va bien ?
L’homme secoua la tête.
— Que l’Empereur nous protège… Le Maître de Guerre est mort !
La bouteille qui glissa de la main de Karkasy se fracassa sur le sol, et il fut instantanément dégrisé. Le Maître de Guerre, mort ? Il devait sûrement y avoir une erreur. De toute évidence. Horus était au-dessus de préoccupations comme la mort. Il regarda Mersadie et vit que les mêmes pensées lui traversaient la tête. Le soldat qu’il avait arrêté se dégagea d’un coup d’épaule et partit en courant dans le corridor, les laissant tous deux, debout, pétrifiés par une perspective aussi horrible.
— Ça ne se peut pas, murmura Oliton. C’est absolument impossible.
— Je sais. Il doit y avoir eu une erreur.
— Et s’il n’y en avait pas ?
— Il faut que nous le sachions, décida Karkasy.
Elle lui donna raison, et attendit qu’il eût récupéré son Bondsman avant de se joindre avec lui à la multitude de curieux empressés en route vers les baies d’embarquement. Aucun d’eux ne parla durant le trajet, trop occupé à se figurer l’impact qu’allait avoir le décès du Maître de Guerre. Karkasy sentit la muse remuer au fond de lui, aiguillonnée par un tel sujet, et essaya de ne pas la mépriser pour ne se manifester qu’en une heure aussi terrible.
Il repéra le corridor qui menait au pont d’observation adjacent au sabord de lancement, d’où l’on pouvait voir les oiseaux d’assaut décoller ou revenir. Elle résista à sa traction jusqu’à ce qu’il lui eût exposé son plan.
— Aucune chance qu’ils nous laissent passer, expliqua Karkasy, essoufflé par sa course. De là-bas, nous pourrons regarder arriver les oiseaux d’assaut, et il y a une passerelle qui surplombe la baie elle-même.
Ils quittèrent donc le courant humain qui les entraînait vers la baie d’embarquement et suivirent le couloir voûté menant au pont d’observation. À l’intérieur de la longue salle, la grande fenêtre de verre blindé laissait voir les étoiles et les coques luisantes des croiseurs énormes qui appartenaient à l’Armée Impériale ou au Mechanicum. En dessous d’eux s’ouvrait comme un gouffre béant le sabord de la baie d’embarquement, dont les balises d’entrée clignotaient d’un rouge furibond.
Mersadie tamisa l’éclairage de la salle, et les détails devinrent plus visibles de l’autre côté du verre.
Le renflement brun de la lune de Davin incurvait à l’opposé d’eux sa surface terreuse tachée de nuages. Un halo de lumière malade la couronnait. Vu d’ici, tout paraissait tranquille.
— Je ne vois rien, dit Mersadie.
Karkasy pressa son visage contre le verre afin d’éliminer leurs reflets et essaya de distinguer autre chose que lui et Mersadie. Et il la vit. Comme une luciole étincelante, une petite tache de feu distant s’élevait de la couronne et se dirigeait vers le Vengeful Spirit .
— Là-bas ! dit-il, en pointant du doigt vers la lumière.
— Où ça ? Attends, je le vois ! D’un clignement d’yeux, Mersadie enregistra l’image de l’appareil en approche.
Karkasy regarda la lueur devenir plus nette, et prendre lentement la forme d’un oiseau d’assaut qui amorçait son approche finale. Même s’il n’était pas pilote, Karkasy pouvait mesurer que sa vitesse était excessive. Les ailes de l’engin ne se replièrent qu’à la dernière seconde, quand il visa l’ouverture ceinte de rouge.
— Viens ! dit-il en attrapant Mersadie par la main pour l’entraîner vers les marches qui menaient à la passerelle. L’escalier était raide et étroit, Karkasy dut s’arrêter pour reprendre son souffle avant d’en avoir atteint le sommet. Lorsqu’ils furent parvenus sur la coursive, l’oiseau d’assaut avait déjà été immobilisé, et sa rampe s’abaissait.
Tandis que sonnait le Carillon du Retour, une horde d’Astartes se pressa autour de l’appareil, dont émergèrent quatre guerriers, les plates de leurs armures éraflées et maculées de sang. À eux quatre, ils portaient un corps drapé dans une bannière de la légion. La respiration de Karkasy se figea dans sa gorge et il sentit son cœur se pétrifier à cette vue.
— Le Mournival, dit Mersadie. Ce n’est pas possible…
Mais les quatre frères furent suivis de près par un énorme brancard, sur lequel était étendu un autre guerrier à la prestance magnifique.
Même de là où ils se trouvaient, Karkasy pouvait dire que la silhouette couchée était celle du Maître de Guerre. Si les larmes lui montaient aux yeux au spectacle de ce guerrier parfait et pourtant vaincu, par bonheur, ce n’était pas lui qu’on amenait sous une bannière. Il entendait Mersadie cligner des paupières et prendre des images, bien que cela fût inutile ; ses yeux étaient embués de larmes autant que les siens. Derrière la civière arriva la commémoratrice, Vivar, la robe arrachée, son étoffe fine tachée de boue et de sang, mais Karkasy l’écarta de son esprit quand il vit d’autres guerriers se presser vers le brancard ; en armures blanches, ils entourèrent le Maître de Guerre qui devait être sorti de la baie en grande hâte. Le cœur de Karkasy s’allégea en les reconnaissant comme des apothicaires.
— Il est toujours vivant… dit-il.
— Quoi ? Comment tu le sais ?
— Les apothicaires continuent de le soigner, s’égaya Karkasy avec un sourire. Le soulagement avait le goût du plus doux des nectars. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et s’étreignirent, heureux du simple fait que le Maître de Guerre eût survécu.
— Il est vivant, sanglota Mersadie. Je le savais… Il ne pouvait pas être mort.
— C’est vrai, reconnut Karkasy, il n’avait pas le droit de mourir.
Ils se séparèrent et s’appuyèrent contre la rambarde tandis que les Astartes escortaient leur commandant au travers de la baie. Lorsque les grandes portes anti-explosions s’ouvrirent, la multitude rassemblée au-dehors se déversa comme une lame de fond. Des cris leur parvinrent malgré le verre renforcé de la passerelle d’observation.
— Non, murmura Karkasy. Non…
Les Astartes n’étaient pas d’humeur à être ralentis par cette masse de gens, et les écartaient brutalement pour se forcer un passage. Le Mournival ouvrait la voie à la civière, en fendant sans pitié la foule amassée devant lui. Karkasy vit des hommes et des femmes jetés à terre, piétinés, et entendit leurs hurlements pathétiques.
Mersadie lui serrait le bras, et ils regardèrent les Astartes se frayer un passage sanglant dans la baie. Ils passèrent les grandes portes et disparurent hors de vue, en route vers le pont médical.
— Ces pauvres gens… pleura Mersadie en tombant à genoux. La scène qu’ils contemplaient avait tout du contrecoup immédiat d’une bataille : des soldats étaient blessés, des commémorateurs et des civils gisaient dans le sang là où ils étaient tombés, les membres brisés, simplement pour avoir eu la malchance de s’être tenus sur le chemin des Astartes.
— Ils n’avaient rien à faire d’eux, dit Karkasy, toujours incrédule quant aux actes sanglants qui s’étaient déroulés sous leurs yeux. Ils les ont tués comme s’ils n’avaient rien à faire d’eux.
Toujours choqué de la façon presque naturelle dont les Astartes avaient estropié la foule, il serra le fer de la balustrade, les articulations de ses doigts virant au blanc, la mâchoire crispée par le sentiment d’un outrage.
— Comment ont-ils osé ? les admonesta-t-il entre ses dents serrées. Comment ont-ils osé ?
Sa colère bouillonnait, très proche de la surface de son esprit. Il remarqua néanmoins une silhouette en robe qui traversait le carnage, en se penchant sur les blessés et les personnes hébétées.
Ses yeux se plissèrent. Il reconnut les formes bien faites d’Euphrati Keeler.
Elle distribuait ses brochures du Lectio Divinitatus, et elle n’était pas seule.
La mine sombre, Maloghurst visionnait les enregistrements de la baie d’arrivée. Ses frères des Sons of Horus y malmenaient la foule venue se presser autour du corps perclus du Maître de Guerre. Les images défilèrent à nouveau sur le moniteur incrusté dans la table du sanctum, et chaque fois qu’il les regardait, Maloghurst priait pour qu’elles fussent différentes, mais elles demeuraient chaque fois résolument les mêmes.
— Combien de morts ? demanda Hektor Varvaras, venu se tenir auprès de lui.
— Je n’ai pas encore reçu le chiffre final. Mais il y a au moins eu vingt et un morts, et beaucoup d’autres sont dans un état critique, ou ne se réveilleront pas de leur coma.
Tandis que les images se succédaient à elles-mêmes une nouvelle fois, il maudit Loken et les autres d’avoir fait usage d’une telle brutalité, mais supposa qu’il ne pouvait pour autant les blâmer pour leur ardeur. Le Maître de Guerre se trouvait dans un état grave et nul ne pouvait dire s’il survivrait. Leur volonté désespérée d’atteindre les ponts médicaux était pardonnable, même si aux yeux de la majorité, leurs actions ne l’étaient pas.
— C’est une sale affaire, Maloghurst, déclara inutilement Varvaras. L’Astartes n’en sortira pas grandi. Maloghurst soupira.
— Ils croyaient le Maître de Guerre mourant et ont agi en conséquence.
— Agi en conséquence ? le reprit Varvaras. Je ne crois pas que beaucoup accepteront cette explication, mon ami. Une fois que la nouvelle se sera répandue, ce sera un coup porté au moral de chacun.
— Elle ne se répandra pas, assura Maloghurst. Je fais rassembler tous ceux qui étaient présents dans cette baie, et j’ai fait couper toutes les fréquences non militaires du vaisseau.
Grand, le maintien précis, Hektor Varvaras avait un visage mince et angulaire. Le moindre de ses mouvements était calculé, un trait qu’il devait sans doute à son grade de seigneur commandant des forces de l’Armée Impériale intégrées à la 63e expédition.
— Croyez-moi, Maloghurst, la nouvelle finira par sortir d’ici. D’une façon ou d’une autre. Rien ne peut rester secret à jamais ; de tels événements ont l’habitude d’être racontés, et celui-ci ne fera pas exception.
— Dans ce cas, que suggérez-vous, seigneur commandant ?
— Est-ce une véritable question, Mal, ou ne faites-vous simplement que vous montrer courtois ?
— Je vous le demande véritablement, dit Maloghurst, souriant de réaliser qu’il disait bel et bien la vérité. Varvaras était un soldat habile, qui comprenait le cœur des hommes mortels.
— Vous devez dire de vous-même aux gens ce qui s’est passé. Et vous montrer honnête.
— Des têtes vont devoir tomber, l’avertit Maloghurst. Les civils demanderont réparation.
— Alors donnez-la-leur. Si c’est ce qu’il faut, donnez-leur du sang. Ils doivent voir quelqu’un payer pour cette atrocité.
— Atrocité ? Est-ce ainsi que vous considérez les faits ?
— Comment les appelleriez-vous ? Ce sont des meurtres que ces guerriers de l’Astartes ont commis.
L’énormité de ce que suggérait Varvaras frappa Maloghurst de plein fouet, et il s’abaissa lentement vers un des fauteuils à la table du Maître de Guerre.
— Vous souhaiteriez me voir sacrifier un guerrier de l’Astartes ? Je ne peux pas.
Varvaras se pencha au-dessus de la table noire, sur laquelle les décorations et les médailles de son uniforme se reflétèrent comme des soleils d’or.
— Le sang des innocents a été versé, et même si je peux comprendre les raisons qui ont poussé vos hommes à agir, cela ne change rien.
— Je ne peux pas, Hektor, répéta Maloghurst en secouant la tête.
Varvaras revint se placer près de lui.
— Vous et moi avons tous deux prêté serment de fidélité à l’Imperium, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, mais quel rapport y a-t-il ?
Le vieux général fixa Maloghurst droit dans les yeux.
— Nous avons juré que nous défendrions les idéaux de noblesse et de justice que l’Imperium représente.
— Oui, mais le cas est différent. Il y avait des circonstances atténuantes…
— Elles sont hors de propos, le coupa Varvaras. Le nom de l’Imperium doit représenter quelque chose, ou il ne représentera plus rien. En vous détournant de ses principes, vous trahiriez votre serment de loyauté. Est-ce là ce que vous voulez, Maloghurst ?
Avant qu’il ne pût répondre, des coups furent frappés à la porte de verre du sanctum et l’écuyer se retourna pour voir qui était venu les interrompre.
Ing Mae Sing, maîtresse des astropathes du vaisseau, se tenait devant eux comme une apparition squelettique en sa robe blanche. La portion supérieure de son visage était masquée dans l’ombre de sa capuche.
— Maîtresse Sing, salua Varvaras en s’inclinant avec égard devant la télépathe.
— Seigneur Varvaras, répondit-elle de sa voix douce, légère comme une plume. Elle lui retourna sa révérence, en inclinant la tête précisément dans la bonne direction malgré sa cécité, un talent qui ne manquait jamais de déstabiliser Maloghurst.
— Qu’y a-t-il, Maîtresse Sing ? demanda-t-il, bien qu’en vérité, cette interruption arrivât pour lui à point nommé.
— Je vous apporte des nouvelles dont vous devriez vous sentir concerné, sire Maloghurst, dit-elle en tournant vers lui son regard aveugle. Les chœurs astropathiques sont troublés. Ils ressentent un puissant remous dans les courants du Warp ; puissant et croissant.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Que le voile entre les dimensions s’affine, annonça Ing Mae Sing.
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