Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Six
L’âme de la légion
Tout sera différent
Abomination
Loken trouva Abaddon au dôme d’observation, une cloque au niveau des ponts supérieurs du Vengeful Spirit , dont le verre transparent contemplait la surface dépouillée d’Isstvan Extremis. L’endroit était calme et sombre, propice à la réflexion paisible, et Abaddon n’y semblait pas à sa place. L’énergie qui se lisait en lui était celle d’une bête en cage prête à bondir.
— Loken, dit-il quand celui-ci arriva. Tu as eu le culot de me convoquer ? — Oui.
— Et sous quel motif ? réclama Abaddon.
— Par loyauté, dit simplement Loken.
Abaddon pouffa de rire.
— Tu ne connais pas la signification de ce mot. La tienne n’a jamais été mise à l’épreuve.
— Comme la tienne sur Davin ?
— Ah, soupira le premier capitaine, c’est donc de cela qu’il s’agit. N’espère pas me faire la leçon, Loken, tu n’aurais pas été capable de prendre les mesures que nous avons prises pour le Maître de Guerre.
— Peut-être suis-je le seul à avoir défendu mes positions.
— Contre quoi ? Tu aurais laissé mourir le Maître de Guerre plutôt que d’accepter qu’il pût y avoir dans cet univers quelque chose que tu ne comprenais pas ?
— Je ne suis pas là pour débattre de ce qui s’est passé sur Davin, dit Loken, en sentant avoir déjà perdu le contrôle de cette conversation.
— Alors pourquoi ? J’ai des escouades à organiser, et je ne vais pas perdre mon temps en bavardages avec toi.
— Je t’ai fait venir ici parce qu’il me faut des réponses. À propos de ceci. Loken jeta sur la mosaïque du sol le livre qu’il avait pris dans le temple du strategium.
Abaddon se pencha pour le ramasser. Entre les mains de premier capitaine, il paraissait aussi minuscule qu’un des pamphlets d’Ignace Karkasy.
— Alors tu es devenu un voleur, nota Abaddon.
— Ne me parle pas sur ce ton, Ezekyle, pas avant que tu ne m’aies donné des réponses. Je sais qu’Erebus a conspiré contre nous. Il a volé l’anathame à l’interex et il l’a amené sur la lune de Davin. Je le sais, et tu le sais.
— Tu ne sais rien, Garviel, le nargua Abaddon. Ce qui se passe au sein de la croisade arrive pour le bien de l’Imperium. Le Maître de Guerre a un plan.
— Un plan ? Et ce plan nécessite le meurtre de personnes innocentes ? Hektor Varvaras, Ignace Karkasy ? Petronella Vivar ?
— Les commémorateurs ? Abaddon se mit à rire pour de bon. Tu te préoccupes vraiment d’eux ? Tous ces gens nous sont inférieurs, Loken. Le Conseil de Terra veut nous noyer parmi les bureaucrates pour nous étrangler, pour étouffer notre ambition de conquérir la galaxie.
— Et Erebus ? Loken dévia le sujet pour rester maître de sa colère. Que faisait-il sur le Vengeful Spirit ?
Abaddon traversa le diamètre du dôme d’observation.
— Ce ne sont pas tes affaires.
— C’est ma légion ! cria Loken. Ce qui fait que ce sont mes affaires !
— Plus maintenant.
Loken sentit la bile lui monter dans la gorge et serra les mains en deux poings meurtriers.
Cette tension n’échappa pas à Abaddon.
— Tu veux régler cette histoire en vrai guerrier ?
— Non, dit Loken entre ses dents serrées. Malgré tout ce qui s’est passé, tu restes mon frère du Mournival, et je ne me battrai pas contre toi.
— Le Mournival. Abaddon opina de la tête. L’idée a été noble tant qu’elle pouvait durer, mais je regrette de t’y avoir fait entrer. Quoi qu’il en soit, si nous en venions à nous battre, crois-tu vraiment que tu pourrais l’emporter sur moi ?
Loken ignora cette provocation.
— Est-ce qu’Erebus est toujours là ?
— Erebus est le bienvenu à bord du vaisseau-amiral du Maître de Guerre, décréta Abaddon. Tu ferais bien de t’en rappeler. Si tu t’étais joint à nous quand tu en avais la possibilité plutôt que de nous tourner le dos, tu aurais déjà toutes tes réponses. Mais c’est le choix que tu as fait, Loken. Débrouille-toi.
— La loge a amené quelque chose de maléfique dans notre légion, Ezekyle, et peut-être même dans les autres. Quelque chose venu du Warp. Ce qui a tué Jubal et qui s’était emparé de Temba. Erebus nous ment, à nous tous !
— Et il nous manipule, c’est ça ? Erebus nous dirige tous vers un destin pire que la mort ? cracha Abaddon. Tu ignores tant de choses. Si tu connaissais l’ampleur des ambitions du Maître de Guerre, tu nous supplierais de t’accepter parmi nous.
— Alors explique-moi, et peut-être que je te supplierai. Nous avons été des frères, nous pouvons l’être à nouveau.
— Tu le crois vraiment, Loken ? Tu nous as signifié de façon suffisamment claire que tu étais contre nous. Et Torgaddon aussi.
— Nous pouvons trouver une manière de nous entendre, répondit Loken. Pour la légion et pour le Maître de Guerre, si tu veux bien y croire toi aussi.
— Mais tu ne changeras jamais d’avis, pas vrai ?
— Jamais. Pas quand l’âme de ma légion est en jeu.
Abaddon secoua la tête.
— Nous sommes pieds et poings liés à cause d’hommes comme toi, incapables de faire des compromis.
— Le compromis sera notre mort à tous, Ezekyle.
— Oublie-moi jusqu’à ce que nous soyons partis d’Isstvan, lui ordonna Abaddon. Après Isstvan, tout sera réglé.
— Je n’oublierai pas. J’aurai mes réponses, le prévint Loken et se retournant pour s’éloigner de son frère.
— Tu perdras si tu te bats contre nous, lui promit Abaddon.
— Peut-être, lui rétorqua Loken, mais d’autres se dresseront aussi contre vous.
— Alors ils mourront eux aussi.
— Merci à vous tous d’être venus, dit Sindermann avec un léger trac devant le nombre de ses auditeurs rassemblés. Je sais que vous avez tous pris de grands risques pour vous trouver ici, mais cela en devient trop.
Tassés dans un espace de maintenance obscur maculé de cambouis et rabaissé par une tuyauterie sifflante, les fidèles étaient arrivés de tout le vaisseau pour entendre parler la sainte, ayant compris par erreur que celle-ci s’était réveillée. Parmi la foule se distinguaient plusieurs uniformes, ceux des équipages de Titans, des mécaniciens de bord, du personnel médical, des agents de sécurité, et même quelques soldats de l’Armée Impériale. Des hommes en armes gardaient les entrées de la salle, un rappel austère du risque auquel tous s’exposaient par leur seule présence.
Un tel rassemblement était dangereux, trop facile à découvrir ; Sindermann estima qu’il devait rapidement le faire se disperser, et d’une façon qui ne susciterait pas l’émeute.
— Jusqu’à présent, vous avez échappé à la vigilance parce que les regroupements étaient réduits, mais en étant aussi nombreux, vous n’éviterez pas longtemps d’être remarqués, continua-t-il. Vous avez sans doute récemment entendu dire bien des choses étranges et merveilleuses, et j’espère que vous me pardonnerez de vous avoir mis en danger.
La nouvelle du sauvetage d’Euphrati Keeler s’était rapidement diffusée dans tout le croiseur. Le murmure avait circulé parmi les hommes de peine, il avait remonté le réseau des commémorateurs à la vitesse d’une épidémie pour parvenir jusqu’aux oreilles des membres les plus humbles de cette expédition. Les embellissements de la vérité et les rumeurs les plus folles n’avaient pas manqué : les histoires abondaient au sujet de Keeler et de ses miraculeux pouvoirs, de balles détournées en pleine course, de visions de l’Empereur, qui s’étaient adressées directement à elle pour lui ordonner de montrer la voie à Son peuple.
— Et la sainte ? réclama une voix dans la foule. On veut la voir !
Sindermann leva une main.
— Par chance, la sainte est encore en vie. Elle va bien, mais elle n’est pas encore sortie de l’inconscience. Certains d’entre vous ont entendu dire qu’elle s’était remise et qu’elle avait parlé, mais regrettablement, ce n’est pas le cas.
Un marmonnement déçu recouvrit l’assemblée des ouailles, furieuses que l’itérateur les eût privées de ce que tant d’entre elles voulaient croire. Cela rappela à Sindermann certains discours qu’il avait prononcés sur des mondes récemment dominés, où il avait usé des ficelles de son office pour prôner les vertus de la vérité impériale.
Il devait maintenant user du même talent pour donner l’espoir à ces gens.
— La sainte dort toujours, il est vrai, mais l’espace d’un court et glorieux instant, elle a quitté ses songes pour me sauver la vie. J’ai vu ses yeux ouverts, et je sais que lorsque nous aurons besoin d’elle, elle reviendra parmi nous. D’ici là, nous devons nous montrer prudents, car certains dans cette flotte voudraient nous anéantir pour ce en quoi nous croyons. Le seul fait que nous devions nous réunir en secret et nous fier à des guetteurs armés doit vous rappeler que Maloghurst lui-même envoie régulièrement des troupes réprimer les assemblées du Lectio Divinitatus. D’autres ont été tués, et leur sang souille les mains des Astartes. Ignace Karkasy, puisse l’Empereur veiller sur son âme, savait déjà qu’ils devaient être considérés avec prudence avant qu’aucun de nous n’eût réalisé que leurs mains étaient autour de nos gorges.
Il marqua une pause.
— Autrefois, je ne parvenais pas à croire en des concepts comme la sainteté. Je m’étais convaincu de n’accepter que la logique et la science, et de rejeter la religion. Pour moi, la magie et les miracles étaient impossibles, ils n’étaient que l’invention des ignorants cherchant à comprendre ce qui les entourait. Il m’aura fallu le sacrifice de la sainte pour me montrer mon arrogance. J’ai vu de quelle façon l’Empereur nous protège, mais elle m’a aussi fait comprendre qu’il y avait plus que cela. Car si l’Empereur protège Ses fidèles, qui protège l’Empereur ?
Sindermann laissa la question en suspens.
— C’est à nous de Le protéger, intervint Titus Cassar en se frayant un chemin vers l’avant de la foule pour s’adresser à elle. Sindermann l’y avait placé avec des instructions précises : un outil basique des itérateurs pour renforcer leur message.
— Nous devons protéger l’Empereur, parce que personne d’autre ne le fera. Le moderati se retourna vers lui. Mais pour cela, nous devons rester en vie. N’est-ce pas, itérateur ?
— Oui, dit Sindermann. La foi dont fait preuve cette congrégation a causé une telle peur chez les échelons supérieurs de la flotte qu’ils veulent maintenant nous détruire. L’Empereur a un ennemi dans ce vaisseau ; j’en suis maintenant certain. Nous devons survivre, et nous devons nous dresser contre cet ennemi quand il finira par se révéler.
Des murmures inquiets se répandirent quand la foule eut intégré la nature inévitable de cette menace.
— Amis dévoués, reprit Sindermann, les dangers qui nous attendent sont grands, mais la sainte est avec nous et doit être protégée. Nous serons plus en sécurité en restant isolés, mais guettez les signes et prenez garde à vous. Diffusez la nouvelle : la sainte est en sûreté.
Cassar parcourut la communauté pour enjoindre à chacun de regagner son poste. Rassurés par les paroles de Sindermann, ses auditeurs commencèrent à se disperser. En les regardant partir, Sindermann se demanda combien survivraient aux prochains jours.
La galerie des épées courait le long de l’Andronius comme une épine dorsale. Sa voûte était transparente, et les feux des étoiles distantes éclairaient le vide au-delà. Dans cette galerie étaient alignées des centaines de statues, celles de héros des Emperor’s Children aux yeux sertis de gemmes et dont les visages exprimaient un jugement sévère. La tradition voulait que la valeur d’un héros se mesurât au temps qu’il pouvait passer à soutenir leur regard implacable en avançant entre leurs piédestaux.
Tarvitz avait le port de tête droit quand il pénétra dans la galerie, bien qu’il sût ne pas être un héros, rien qu’un simple guerrier donnant le meilleur de lui-même. Les maîtres de chapitre et les commandeurs des âges passés le fixaient. Leurs noms révérés et leurs nobles contenances étaient connus de tous les Emperor’s Children. Des ailes entières de l’Andronius étaient dédiées aux sépulcres des frères tombés à la bataille, mais c’était ici que chacun espérait qu’on se souviendrait de lui.
Tarvitz ne s’attendait pas à ce que son visage terminât ici, mais quand s’achèveraient ses jours, il s’efforcerait que ce fût d’une manière qui pût être considérée digne d’un tel honneur. Même si un tel but était inaccessible, c’en était un auquel aspirer.
Eidolon se tenait devant l’effigie sculptée du seigneur commandeur Teliosa, héros de la campagne de Madrivane, et avant même que Tarvitz ne fût proche, il se tourna vers lui.
— Capitaine, l’accueillit-il. Je vous ai rarement vu ici.
— Ça n’est pas mon habitat naturel, commandeur, répondit Tarvitz. Je préfère laisser les héros de notre légion à leur repos.
— Alors qu’est-ce qui vous amène ici ?
— J’aimerais m’entretenir avec vous si vous m’y autorisez.
— Votre temps serait sûrement mieux employé en le consacrant à vos guerriers, Tarvitz. C’est en cela que réside votre talent.
— Vos paroles m’honorent, commandeur, mais je souhaiterais vous poser une question.
— À quel propos ?
— La mort de la chanteuse de guerre.
— Ah.
Eidolon leva la tête vers la statue qui les dominait de sa hauteur, et dont les yeux creusés les considéraient avec une froideur inébranlable.
— C’était une adversaire coriace ; tout à fait corrompue, mais cette corruption lui prêtait de la force.
— J’ai besoin de savoir comment vous l’avez tuée.
— Capitaine, vous vous adressez à moi comme à un égal.
— J’ai vu ce que vous avez fait, commandeur, le pressa Tarvitz. Ce hurlement, c’était… Je ne sais pas… Il était d’une puissance que je n’avais encore jamais entendue.
Eidolon l’arrêta en levant la main.
— Je comprends que vous ayez des questions à ce sujet, et je peux y répondre. Mais peut-être serait-il même préférable que je vous montre. Suivez-moi.
Tarvitz emboîta le pas au seigneur commandeur. Ils remontèrent la galerie des épées pour bifurquer vers un passage latéral où des parchemins étaient épinglés sur toute la longueur des murs. Le récit des actions les plus glorieuses du passé de la légion y était méticuleusement rapporté. Les novices avaient pour devoir de mémoriser toutes ces différentes batailles avant d’être élevés au rang d’Astartes à part entière.
Les Emperor’s Children ne faisaient pas que se souvenir de leurs triomphes : ils les clamaient haut et fort, car la perfection de leur art de la guerre méritait d’être célébrée.
— Pourquoi ai-je affronté la chanteuse de guerre ? demanda Eidolon.
— Pourquoi ?
— Oui, capitaine, pourquoi.
— Parce que c’est ainsi que les Emperor’s Children se battent.
— Développez.
— Nos héros nous mènent de l’avant pour inciter le reste de la légion à suivre leur exemple. Et ils le peuvent parce que la légion se bat avec un tel talent que combattre à l’avant ne les rend pas plus vulnérables.
Eidolon sourit.
— Excellent, capitaine. Je devrais vous charger d’instruire les novices. Et vous-même, mèneriez-vous de l’avant ?
Un espoir soudain s’alluma dans la poitrine de Tarvitz.
— Bien entendu ! Si on m’en donnait la chance, c’est ce que je ferai. Je ne pensais pas que vous me considériez digne d’un tel rôle.
— Et vous ne l’êtes pas, Tarvitz. Vous êtes un officier du rang, rien de plus, dit Eidolon, écrasant ainsi son faible espoir qu’on lui offrît une chance de prouver ses capacités de chef. Ne le prenez pas comme une offense, poursuivit le seigneur commandeur, malgré l’insulte que cela constituait clairement. Des hommes tels que vous jouent un rôle important dans notre légion, mais pour ma part, je suis l’un des élus de Fulgrim. Notre primarque m’a choisi et m’a élevé au rang qui est le mien désormais. Il m’a remarqué et il a vu en moi les qualités nécessaires pour mener les Emperor’s Children. Il vous a regardé, et il ne les a pas vues. Pour cette raison, je connais les responsabilités qu’implique le fait de devenir un des élus de Fulgrim, d’une façon que vous ne pouvez comprendre, capitaine Tarvitz.
Eidolon l’emmena vers une grande cage d’escalier, qui descendit en s’incurvant vers un large hall dallé de marbre blanc. Tarvitz reconnut l’endroit comme l’un des accès à l’apothecarion du vaisseau, où les blessés d’Isstvan Extremis avaient été amenés à peine quelques heures plus tôt.
— Je pense que vous me sous-estimez, seigneur commandeur. Mais comprenez que pour le bien de mes hommes il me faille savoir…
— Pour le bien de nos hommes, nous consentons tous des sacrifices, le coupa Eidolon. Pour les élus, ces sacrifices sont grands. Et le premier d’entre eux est l’acceptation que tout soit secondaire à la victoire.
— Commandeur, je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre, promit Eidolon, en le menant par une arche dorée vers le centre de l’apothecarion.
— Le livre ? s’étonna Torgaddon.
— Le livre, lui confirma Loken. Il est la clé. Erebus est à bord du vaisseau, je le sais.
L’obscurité et les cendres de la chambre d’archivage numéro trois constituaient l’un des rares endroits où Loken se sentît encore chez lui, et lui rappelaient de nombreux débats avec Kyril Sindermann, en des jours où tout était plus simple. Loken n’avait pas revu l’itérateur depuis des semaines et espérait avec ferveur que le vieil homme fût en sécurité, qu’il n’avait rien subi de la part de Maloghurst ou de ses soldats sans visage.
— Abaddon et les autres doivent veiller sur lui, dit Torgaddon. Loken soupira.
— Comment en sommes-nous arrivés là ? J’aurais donné ma vie pour Abaddon, et pour Aximand, et je sais qu’ils en auraient fait de même pour moi.
— Nous n’allons pas abandonner, Garviel. Il y aura bien un moyen de sortir de cette crise. Nous pouvons réconcilier le Mournival, ou au moins faire en sorte que le Maître de Guerre s’aperçoive des complots d’Erebus.
— Quels qu’ils puissent être.
— Oui, quels qu’ils puissent être. Invité de la loge ou pas, il n’est pas le bienvenu sur le même vaisseau que moi. C’est lui qui est la clé. Si nous le trouvons, nous pourrons dévoiler ce qu’il trafique au Maître de Guerre et nous y mettrons fin.
— Tu en es vraiment sûr ?
— Je ne sais pas, mais ça n’est pas ça qui va m’empêcher d’essayer.
Torgaddon regarda autour de lui, et remua du doigt sur les étagères les cendres des ouvrages carbonisés.
— Pourquoi est-ce que tu m’as donné rendez-vous ici ? Ça sent le bûcher.
— Parce que personne ne vient jamais ici, dit Loken.
— Ah, vraiment ? Pourtant, c’est un endroit charmant.
— Ne sois pas aussi désinvolte, Tarik. Ça n’est pas le moment. La Grande Croisade était censée apporter la lumière dans les recoins les plus reculés de la galaxie, et voilà qu’elle a peur du savoir. Plus nous apprenons, plus nous remettons en question, et plus nous voyons clair dans les mensonges qui nous sont dits. Pour ceux qui veulent nous contrôler, les livres sont dangereux.
— Itérateur Loken, je me sens éclairé, s’égaya Torgaddon.
— J’ai eu un bon professeur, dit Loken en pensant toujours à Kyril Sindermann, et au fait que tout ce qu’on lui avait appris à croire avait été ébranlé jusqu’à ses fondations. Et ce n’est pas seulement une scission entre Astartes qui est en jeu. C’est… C’est une question de philosophie, d’idéologie. De religion, même… De tout. Kyril m’a appris que ce genre d’obéissance aveugle nous avait menés à l’ère des Luttes. Nous avons traversé la galaxie pour y répandre la paix et l’illumination, mais la possibilité de notre échec pourrait bien se trouver ici, parmi nous.
Torgaddon s’approcha et posa une main sur l’épaule de son ami.
— Écoute, nous devons bientôt partir nous battre sur Isstvan III, et d’après la Death Guard, nos ennemis sont menés par des monstres à potentiel psychique capables de te tuer d’un simple cri. Ils ne sont pas nos ennemis parce qu’ils ont lu les mauvais livres ou quelque chose du genre ; ils sont nos ennemis parce que le Maître de Guerre nous le dit. Oublie tout ça pour le moment. Nous allons nous battre. Ça devrait nous aider à relativiser.
— Tu sais si toi et moi, nous sommes censés y descendre ?
— Le Maître de Guerre a choisi la composition du fer de lance. Nous y sommes tous les deux, et on dirait même que nous allons être les patrons.
— Vraiment ? Après tout ce qui s’est passé ?
— Je sais. Mais à cheval offert, on ne regarde pas les dents.
— Au moins, j’aurai la 10e avec moi.
Torgaddon secoua la tête.
— Pas tout à fait. Le Maître de Guerre n’a pas constitué le fer de lance par compagnies. Il l’a fait escouade par escouade.
— Et pourquoi ça ?
— Parce qu’il voulait voir la tête que tu ferais.
— S’il te plaît, Tarik, sois sérieux une minute.
Torgaddon haussa les épaules.
— Le Maître de Guerre sait ce qu’il fait. Ça ne sera pas une bataille facile. Nous allons être largués en plein sur la ville.
— Et l’escouade Locasta ?
— Tu l’auras, ton escouade Locasta. De toute façon, je ne crois pas que tu aurais pu empêcher Vipus de venir avec toi ; tu sais comment il est, il se serait accroché à l’extérieur d’un module d’atterrissage. Il est comme toi, il a besoin de se vider la tête avec une bonne dose de combats. Après Isstvan, les choses reviendront à la normale.
— Je me sentirai beaucoup mieux si l’escouade Locasta m’épaule.
— C’est vrai qu’il faut toujours que les autres veillent sur toi, se moqua Torgaddon.
Loken sourit, non pas parce que Torgaddon avait été drôle, mais parce qu’après tous ces déboires, il était resté le même, quelqu’un sur qui Loken pouvait compter, un ami à qui se fier.
— Tu as raison, dit Loken. Après Isstvan, tout risque d’être différent.
L’apothecarion, en son centre, luisait de cuivre et d’acier. Des dizaines de cellules médicales partaient en arborescence depuis le cœur circulaire du laboratoire principal. Tarvitz sentit un frisson lui parcourir la colonne. Le corps ravagé du capitaine Odovocar était suspendu dans une citerne de stase, dans l’attente que son substrat génétique fut récupéré.
Eidolon traversa la salle, et remonta le couloir carrelé qui menait à un vestibule doré, dominé par une immense mosaïque. Celle-ci dépeignait la victoire de Fulgrim sur Tarsus, où le primarque avait vaincu les perfides eldars malgré de nombreuses blessures. Eidolon leva le bras pour appuyer sur l’un des éclats d’émail qui constituaient la ceinture de Fulgrim, et s’écarta quand la mosaïque se leva sur ses charnières, révélant un passage faiblement éclairé, suivi d’un escalier en spirale. Le seigneur commandeur s’y engagea en faisant signe à Tarvitz de le suivre.
L’absence d’ornementation contrastait avec le reste de l’Andronius . En descendant les marches, Tarvitz vit une lumière bleue et froide émaner de ce qui pouvait se trouver en dessous d’eux. Lorsqu’ils atteignirent leur destination, Eidolon se tourna vers lui.
— Ceci, capitaine, est votre réponse.
La lumière bleue provenait d’une dizaine de cylindres translucides qui tous atteignaient le plafond, dressés contre les murs de la pièce. Chacun était empli de liquide, dans lequel s’apercevaient des formes indistinctes : certaines vaguement humanoïdes, d’autres ressemblant davantage à des assortiments d’organes et de membres. Le reste de la pièce était occupé par des bancs de laboratoire, couverts d’équipements dont certains devaient servir un usage qu’il n’entrevoyait même pas.
Il marcha d’un cylindre à l’autre, révulsé de voir que plusieurs contenaient une chair monstrueusement enflée, difficilement contenue par le verre.
— Que sont ces choses ? demanda Tarvitz, horrifié devant des visions aussi baroques.
— Mes explications seraient insuffisantes, je le crains. Eidolon se dirigeait vers une arche donnant sur la salle suivante. Tarvitz le suivit, en scrutant de plus près les cylindres sur son passage. L’un renfermait un corps de la taille d’un Astartes, mais pas une dépouille. Plutôt quelque chose qui n’était jamais parvenue à maturité, aux traits du visage à moitié formés.
Un autre cylindre ne contenait qu’une tête, mais une tête aux larges yeux à facettes, semblables à ceux d’un insecte. En regardant de plus près, Tarvitz réalisa avec dégoût que ces yeux n’avaient pas été greffés : il ne discernait aucune cicatrice, et le crâne s’était formé pour s’accommoder d’eux.
Ils y avaient poussé.
Il dépassa le dernier cylindre, où flottait une masse de cerveaux reliés par des cordons de chair. Sur chacun d’eux, des lobes supplémentaires avaient grandi comme des tumeurs.
Tarvitz sentait un froid distinct venir de la pièce suivante, aux murs de laquelle s’alignaient des armoires réfrigérées. Il se demanda brièvement ce qu’il pouvait s’y trouver, mais décida qu’il préférait ne pas savoir, car son imagination avait déjà conjecturé toutes sortes de difformités. Une unique table d’opération occupait le centre de la pièce, bien assez large pour y sangler un guerrier de l’Astartes. Un appareillage chirurgical était fixé au-dessus d’elle.
Sur cette table étaient étalées des sections de fibres musculaires découpées d’une façon nette. L’apothicaire Fabius était penché sur elles, les sondes et les aiguilles sifflantes de son narthecium enfoncées dans une masse sombre de chair luisante.
— Apothicaire, dit Eidolon, le capitaine ici présent souhaiterait connaître ce que nous entreprenons.
Fabius, surpris, releva les yeux, son long visage intelligent encadré par une cascade de fins cheveux blonds. Seuls ses yeux paraissaient étranges, petits et sombres, enchâssés dans son crâne comme des perles noires. Sa robe de medicae s’étendait jusqu’au sol. Le sang en souillait la blancheur virginale de quelques coulures écarlates.
— Vraiment ? dit Fabius. Je n’avais pas été informé que le capitaine Tarvitz fût un membre de notre estimée communauté.
— Il ne l’est pas, confirma Eidolon. Pas encore.
— Alors pourquoi est-il ici ?
— Mes propres altérations lui sont apparues.
— Je vois, comprit Fabius.
— Que se passe-t-il ici ? demanda vivement Tarvitz. Où sommes-nous ?
Fabius dressa un sourcil.
— Ainsi, vous avez vu le résultat des améliorations du seigneur commandeur ?
— Est-il devenu un psyker ? demanda Tarvitz.
— Non, non, pas du tout ! Fabius s’était mis à rire. Les capacités du seigneur commandeur sont le résultat d’un implant trachéal combiné à une modification des rythmes de son processus génétique. Il représente un certain succès. Ses pouvoirs sont métaboliques et chimiques, mais pas psychiques.
— Vous avez altéré la souche génétique ? lâcha Tarvitz dans un souffle ébahi. Nos gènes nous viennent du sang du primarque… Quand il découvrira ce que vous avez fait ici…
— Ne soyez pas si naïf, capitaine, lui dit Fabius. D’où croyez-vous que nous soit venu l’ordre ?
— Non, rejeta Tarvitz, il n’aurait jamais…
— C’est pour cette raison qu’il fallait que vous constatiez tout ça de vos yeux, dit Eidolon. Vous souvenez-vous de la purge de Laeran ?
— Bien évidemment, répondit Tarvitz.
— Notre primarque a vu ce que les Laers avaient accompli par la manipulation de leur structure corporelle dans leur recherche de la perfection physique. Le seigneur Fulgrim a de grands projets pour notre légion, Tarvitz ; les Emperor’s Children ne peuvent se contenter de se reposer sur leurs lauriers pendant que nos compagnons Astartes remportent toujours les mêmes victoires insipides. Nous devons poursuivre nos efforts, mais nous atteindrons vite le moment où même un Astartes ne pourra satisfaire au niveau de perfection qu’exigent de nous le seigneur Fulgrim et le Maître de Guerre. Pour cela, nous devons changer. Nous devons évoluer.
Tarvitz recula de la table d’opération.
— L’Empereur a engendré le seigneur Fulgrim pour être le guerrier parfait, et ceux de la légion ont été façonnés à son image. Cette image est l’idéal vers lequel nous tendons. Tenir une race xenos pour un exemple de perfection est une abomination !
— Une abomination ? répéta Eidolon. Tarvitz, vous êtes brave et discipliné, et vos hommes vous respectent, mais il vous manque l’imagination nécessaire pour envisager où cela peut nous mener. Vous devez réaliser que la suprématie de la légion est d’une plus grande importance que votre sensiblerie.
Une assertion aussi brutale, dont l’arrogance et la fourberie dépassaient tout ce qu’il avait pu entendre Eidolon prononcer, réduisit Tarvitz au silence.
— Sans votre présence inopinée à la mort de la chanteuse de guerre, nous ne vous aurions jamais offert cette chance, ajouta Eidolon. Sachez la considérer comme l’opportunité qu’elle représente.
Tarvitz leva les yeux vers ceux du seigneur commandeur.
— Que voulez-vous dire ?
— À présent que vous savez ce que nous expérimentons, peut-être êtes-vous prêt à prendre part au futur de cette légion, plutôt que d’en rester un simple officier du rang.
— Ça n’est pas sans risque, crut bon de signaler Fabius, mais je peux accomplir des merveilles sur votre chair. Je peux faire de vous plus que ce que vous étiez. Je peux vous rapprocher de la perfection.
— Essayez d’envisager quelle serait l’alternative, insista Eidolon. Vous combattrez, et vous mourrez en sachant ce que vous auriez pu devenir.
Tarvitz considéra les deux guerriers présents devant lui, tous deux des favoris de Fulgrim, tous deux des parangons de la recherche effrénée de perfection.
Il réalisa alors que lui était encore loin, très loin de l’idée qu’ils se faisaient de celle-ci. Et pour une fois, il accepta un tel échec à bras ouverts, si cela en était un.
— Non, dit-il en reculant encore. Tout ceci n’est pas… N’est pas juste. Vous ne le ressentez pas ?
— Très bien, dit Eidolon. Vous avez fait votre choix, et il ne me surprend pas. Qu’il en soit ainsi. Vous devez à présent nous laisser, mais vous avez pour ordre de ne parler à personne de ce que vous avez vu ici. Retournez auprès de vos hommes. Les combats promettent d’être difficiles sur Isstvan III.
— Oui, commandeur, dit Tarvitz, soulagé au-delà de toute mesure de pouvoir quitter cette crypte des horreurs.
Il salua, et s’en fut du laboratoire, en se sentant presque épié par les spécimens suspendus dans leurs cylindres.
En retrouvant la lumière de l’apothecarion, Tarvitz ne put se débarrasser de l’impression qu’il venait d’être mis à l’épreuve.
L’avait-il réussie, cela était une tout autre question.
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