Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Un extrait de ‘The Horus Heresy : Collection Volume 2’
Un extrait de
La Fuite de L’Eisenstein
dans The Horus Heresy : Collection Volume 2.
(À paraître Janvier 2020)
OceanofPDF.com
Dans le vide de l’espace, les vaisseaux se rassemblaient.
Les coques crénelées et leurs grandes formes ornementales, qui dérivaient calmement au milieu de l’obscurité silencieuse, ressemblaient à une congrégation d’édifices gothiques, d’une complexité de cathédrale, comme arrachés à la surface de mondes et devenus des bâtiments de guerre. Leurs grands nez sculptés, ciselés en pointes de flèche hautaines et redoutables, étaient tous tournés vers une même destination. Sur certains brûlaient des torches qui défiaient l’absence d’oxygène : au bout de ces tubes, des lueurs plasmiques traînaient leurs sillages orange clair de gaz turbulents, le long des kilomètres de flancs métalliques. Ces feux n’étaient allumés que lorsque l’heure était au conflit. L’éclat de la chaleur qu’ils dilapidaient était un message adressé à l’ennemi.
Nous vous amenons les feux de l’illumination.
La nef en tête de flottille était taillée dans un acier de la couleur d’un ciel d’orage, avec une proue d’un vert océan, et avançait lentement, en un mouvement inexorable, comme l’aurait fait une dague dans la main d’un tueur patient. Ce vaisseau n’arborait que peu d’ornements, lesquels étaient de nature martiale ; des exergues gravés sur son étrave en lettres de la hauteur d’un homme, de longues lignes de texte, rappelant toute une vie de batailles livrées, de planètes visitées, d’adversaires réduits en épaves. Seules deux décorations proéminentes venaient rompre sa monotonie : un aigle bicéphale doré, les ailes déployées à l’avant du pont de navigation, et un grand emblème fait d’un alliage lourd de fer et de nickel, un unique crâne serti dans un cadre d’acier en forme d’étoile, à la pointe même de la lame de proue, vigilant et menaçant.
D’autres vaisseaux s’alignaient derrière le premier ; leur formation reproduisait les schémas de bataille en fer de lance de leurs passagers. Faisant écho à l’inébranlable résolution de ces occupants, le croiseur de tête arborait fièrement sur sa coque un nom inscrit en caractères de haut gothique : Endurance .
Ceux qui arrivaient derrière variaient en classes et en tailles, plus petites ou plus grandes que la sienne : l’Indomitable Will , le Barbarus’s Sting , le Lord of Hyrus , le Terminus Est , l’Undying , le Spectre of Death , et bien d’autres encore.
Telle était la flotte qui se regroupait dans l’ombre du soleil baptisé Iota Horologii, pour porter la Grande Croisade et la volonté de l’Empereur de l’Humanité sur l’un des gigantesques mondes-cylindres des jorgall. Transportés par milliers à bord de ces croiseurs, les instruments de cette volonté, les Astartes de la 14e légion, la Death Guard.
Kaleb Arin remontait les corridors de l’Endurance d’une démarche rapide, serrant contre sa poitrine son lourd fardeau enveloppé d’une étoffe. Des années de service lui avaient inculqué une manière de marcher et de se comporter qui le rendait pratiquement invisible au milieu des silhouettes d’Astartes. Il avait appris l’art de se faire oublier d’eux. À ce jour, malgré toutes les années de devoir dont attestaient les rivets plantés dans sa clavicule, Kaleb n’avait pas encore perdu cet émerveillement de se trouver parmi eux, qui l’avait submergé dès le moment où il avait dédié sa vie à la 14e légion. Malgré les sillons de son visage pâle qui trahissaient son âge, et ses cheveux poivre et sel, il se dressait toujours avec la vitalité d’un homme beaucoup plus jeune. La force de sa conviction l’avait soutenu, avec celle d’autres croyances plus secrètes, pour continuer à faire preuve d’une loyauté sans faille.
Peu d’hommes dans la galaxie, se fit-il la réflexion, pouvaient s’estimer aussi heureux que lui. La vérité qui ne l’avait jamais quitté demeurait aussi claire à ses yeux qu’elle l’avait été des décennies plus tôt, quand il s’était trouvé sous un ciel dévasté par les nuages toxiques, et qu’il avait accepté ses propres limites, ses propres échecs. Ceux qui continuaient à vouloir ce qu’ils ne pourraient jamais devenir, ceux qui se reprochaient de ne pas atteindre les hauteurs enivrantes qu’ils n’atteindraient jamais, ceux-là ne pouvaient pas connaître la paix de l’âme. Kaleb n’était pas comme eux. Kaleb comprenait sa place dans l’ordre des choses. Il savait où il devait être, et ce qu’il était censé faire. Sa place était ici, et maintenant ; il ne lui appartenait ni de questionner ni de vouloir, seulement de faire .
Il n’en ressentait pas moins de fierté. Quels hommes, se dit-il, pouvaient espérer marcher là où il marchait, parmi des demi-dieux nés de la chair de l’Empereur lui-même ? Ils ne cessaient jamais de l’émerveiller. L’hilote longeait les murs des couloirs en évitant les colosses, lesquels s’affairaient à leurs préparatifs pour l’engagement qui s’annonçait.
Les Astartes étaient comme des statues venues à la vie, de grands mythes descendus de leurs piédestaux, qu’il voyait marcher autour de lui dans leurs armures couleur de marbre blanc, leurs plaques bordées de vert et rehaussées d’or, certains dans des prototypes récents aux lignes plus lisses, d’autres dans les modèles anciens garnis de clous à large tête et dotés d’un casque à front bas. Ils étaient des êtres incroyables, les façonneurs de l’Imperium partant vers leurs hauts faits, une crainte respectueuse flottant autour d’eux comme une cape. Jamais ils ne comprendraient la façon dont les simples mortels les regardaient.
Kaleb, lui, savait que certains parmi la légion le considéraient avec mépris, au mieux comme une présence irritante, au pire comme ne valant guère mieux qu’un serviteur décérébré, ce qu’il acceptait comme sa condition avec le même stoïcisme résolu qui était le propre de la Death Guard. Jamais il ne se bercerait de l’illusion qu’il était l’un d’entre eux ; cette chance avait été offerte à Kaleb, et il avait échoué face à l’épreuve, mais il savait dans son cœur qu’il vivait selon le même code, et que son corps frêle d’humain mourrait pour les mêmes idéaux si cela pouvait servir l’Imperium. Kaleb Arin, aspirant déçu, hilote et écuyer du capitaine, était aussi satisfait de son existence que quiconque pouvait l’être.
Le poids de son fardeau était mal réparti à l’intérieur de l’étoffe, et il le serra en diagonale contre sa poitrine. Pas une fois il n’avait osé le laisser toucher le pont ou frôler un obstacle de trop près. Même à travers l’épais velours émeraude, le seul fait de le porter l’investissait d’un grand honneur. Il continua d’avancer et de monter par le circuit tortueux des couloirs, en franchissant les passerelles qui traversaient l’activité industrieuse et odorante des ponts d’armes. Il arriva sur les niveaux supérieurs, dans les portions du vaisseau allouées exclusivement aux Astartes et où l’équipage courant n’avait pas l’autorisation de s’aventurer. S’il avait souhaité pénétrer dans ces halls, même le capitaine de l’Endurance aurait eu à demander la permission à l’officier Death Guard de plus haut rang.
Kaleb ressentit une vague de satisfaction, et inconsciemment, passa une main par-dessus ses robes sur la broche en forme de crâne épinglée à son cou. L’objet était aussi gros que sa paume, et fait d’une sorte d’alliage d’étain. Les mécanismes qu’il renfermait valaient une permission de passage écrite aux yeux du Dieu-Machine et des systèmes de surveillance du vaisseau. Cette broche était, d’une certaine manière, l’insigne de sa fonction. Kaleb l’imaginait aussi vieille que le vaisseau, peut-être autant que la légion elle-même. Elle avait servi à des centaines de serfs, morts en remplissant le même rôle que lui aujourd’hui. L’objet lui survivrait certainement.
Ou peut-être pas. Les coutumes se perdaient, et bien peu, parmi les frères de bataille les plus anciens, daignaient encore entretenir les traditions de la légion. Les temps et l’Astartes changeaient. Kaleb en avait été le témoin grâce aux traitements réjuvénants qui avaient étiré son espérance de vie et lui avaient accordé un fragment de la longévité de ses maîtres.
À jamais proche des Astartes, mais toujours tenu à une certaine distance, il avait vu les humeurs changer. Cela avait commencé dans les mois qui avaient suivi la décision de l’Empereur, celle de se retirer de la Grande Croisade, depuis qu’il avait fait au noble Primarque Horus l’honneur de le nommer Maître de Guerre. Le changement continuait autour de lui, en un lent remous silencieux, froid comme de la glace. Dans ses moments d’inquiétude les plus sombres, Kaleb se prenait à se demander où les mentalités émergeantes allaient les emmener, lui et la légion.
Son visage se fit amer. Il chassa par une grimace ce soudain assaut de mélancolie. Ce n’était pas le moment de considérer des futurs incertains et d’entretenir des inquiétudes sur ce qui devait advenir : une bataille se préparait, qui assiérait une fois de plus le juste droit de l’Humanité à arpenter les étoiles sans obstacle et sans crainte.
Alors qu’il approchait de la chambre d’armement, il regarda par un hublot renforcé, constellé de points lumineux. Kaleb se demanda lequel de ces points était le monde-colonie des jorgall, et si les xenos avaient la moindre idée de la tempête prête à s’abattre sur eux.
Nathaniel Garro leva Libertas devant ses yeux et observa la ligne de sa lame. Le métal lourd et dense de l’épée luisait dans la lumière bleue ; une vague de reflets irisés joua sur les parois de la chambre quand il inclina le tranchant. Aucune imperfection n’apparaissait dans la matrice cristalline du monoacier. Garro ne regarda même pas son écuyer, là où l’homme attendait dans une posture à demi inclinée.
— Du bon travail. Il lui fit signe de se redresser. Je suis satisfait.
Kaleb avait replié le velours entre ses doigts.
— J’ai cru comprendre que le serviteur qui a pris soin de votre arme était mécanicien ou forgeron dans sa précédente vie. Certains talents de sa carrière originale ont dû lui rester.
— Sans doute. Garro fit faire à Libertas quelques passes d’échauffement, en bougeant avec aisance dans la protection close de son armure énergétique MkIV. Il laissa la plus infime trace d’un sourire monter sur son visage maigre. Les ébréchures que la lame avait reçues durant la pacification des lunes de Carinea l’avaient troublé : elles n’avaient résulté que d’un seul coup mal exécuté, qui avait traversé un pilier de métal au lieu de la chair ennemie. Il était bon de sentir à nouveau entre ses mains son arme favorite. La masse substantielle de la large lame le complétait, et à un certain degré, l’idée de partir au combat sans elle avait dérangé Garro. Il ne se serait pas permis d’employer des mots tels que « chance » ou « superstition », sauf avec ironie, et pourtant, sans Libertas dans son fourreau, il devait admettre qu’il se sentait… Moins protégé.
L’Astartes aperçut son reflet dans le métal poli : des yeux âgés, sur un visage qui, malgré sa fatigue apparente, paraissait trop jeune pour eux. Une tête chauve parcourue de cicatrices pâles. Une expression patricienne qui trouvait ses racines dans les dynasties guerrières de l’ancienne Terra, et un teint blême, mais sans cette lividité que ses frères de la Death Guard avaient gardée du monde froid et dangereux de Barbarus. Garro leva l’épée en un salut, et la fit glisser dans le fourreau accroché à sa ceinture.
Il regarda vers Kaleb.
— Elle est plus vieille que moi, le savais-tu ? C’est ce qu’on m’a dit. Certains éléments de cette arme ont été fabriqués sur Terra avant l’ère des Luttes.
L’hilote hocha la tête.
— Dans ce cas, mon maître, je trouve approprié que ce soit un fils de Terra qui la brandisse.
— Seul importe qu’elle soit maniée pour servir l’Empereur, lui rétorqua Garro.
Kaleb ouvrait la bouche pour répondre, mais du mouvement à la porte de la chambre accrocha son regard. Immédiatement, l’hilote de Garro s’inclina en un salut déférent.
— Une si bonne épée, dit une voix.
L’Astartes se tourna pour voir approcher deux de ses frères. Alors que les silhouettes s’approchaient, il résista à l’envie de leur sourire.
— Dommage qu’elle ne soit pas confiée aux bons soins d’un guerrier plus jeune et plus vigoureux.
Garro fixa du regard celui qui avait parlé. Comme beaucoup parmi la Death Guard, le nouvel arrivant avait la tête rasée, en ayant néanmoins conservé sur l’arrière de la tête des cheveux qui frôlaient ses épaules en mèches noir et gris. Son visage était anguleux et buriné, mais les yeux qui y étaient sertis avaient en eux une lueur pétillante.
— Cette folle jeunesse, répondit Garro avec légèreté. Êtes-vous sûr que vous arriveriez à la porter, Temeter ? Vous aurez peut-être besoin que quelqu’un vous aide, dit-il en lui désignant le second frère, un personnage plus mince, aux traits affublés d’un œil bionique.
La bonne humeur se propagea en un éclatement de rires rauques.
— Pardonnez-moi, capitaine, répliqua Temeter. Je pensais vous l’échanger contre quelque chose qui vous conviendrait mieux… Une canne, par exemple ?
Garro fit exagérément semblant de considérer l’offre qui lui était faite.
— Vous avez peut-être raison. Mais je ne peux pas décemment confier mon épée à quelqu’un qui sent encore le lait de sa mère.
Leurs rires se répercutèrent dans la pièce, et Temeter leva les mains en signe de défaite.
— Je n’ai pas d’autre choix que de m’incliner devant l’âge et l’expérience de notre vénérable capitaine de bataille.
Garro vint vers lui et lui serra la main dans une poigne solide.
— Sacré Ullis. Vous n’avez pas beaucoup moins d’années au compteur.
— Oui, mais elles font toute la différence. De toute façon, ça n’est pas une question d’âge, mais de capacités.
Au côté de Temeter, l’autre Death Guard avait conservé une expression sérieuse.
— Alors je me risquerais à dire qu’elles vous font sérieusement défaut, mon capitaine.
— N’en rajoutez pas, Andus, se défendit Temeter. Nathaniel a déjà suffisamment de répartie sans que vous ne vous y mettiez !
— Je ne fais qu’aider le commandant de ma compagnie, comme doit le faire n’importe quel sergent, dit le vétéran avec un signe de tête. Quelqu’un qui n’aurait pas connu Andus Hakur aussi bien que son capitaine aurait pu croire que l’insulte proférée était réelle, et en vérité, Garro avait entendu son domestique retenir son souffle avec effarement. Mais l’humour d’Hakur était sec au point d’en devenir aride.
Pour sa part, le capitaine Temeter avait accueilli la remarque en riant. Lui et Garro avaient tous deux servi avec cet autre guerrier avant de prendre le commandement de leurs compagnies respectives. Le fait que Garro eut persuadé le vieil Astartes de rejoindre son escouade de commandement plutôt que celle de Temeter était devenu entre eux un objet de taquinerie.
Garro rendit son signe de tête à Hakur et prit Temeter à part.
— Je ne m’attendais pas à vous voir avant le rassemblement sur le Terminus Est . C’est pour cela que je suis ici… Il tapota le pommeau de l’épée. Je ne voulais pas rejoindre le vaisseau de Typhon sans elle.
Temeter jeta un regard interrogateur à l’hilote de Garro.
— Oui, son croiseur est un vrai coupe-gorge, pas vrai ? Mais donc, je suppose que vous n’avez pas appris la nouvelle ?
Garro lança à son vieux camarade un regard de biais.
— Quelle nouvelle ? Et épargnez-moi vos effets théâtraux, Ullis, parlez.
La voix de Temeter baissa d’un ton.
— L’estimé commandant de la première grande compagnie, le capitaine Calas Typhon, a dû céder le commandement de l’assaut contre les jorgall. Quelqu’un d’autre va nous mener.
— Qui ? le pressa Garro. Typhon n’accepterait jamais de s’effacer devant un autre Astartes, sa fierté ne le lui permettrait pas.
— Vous n’avez pas tort, continua Temeter, Typhon ne s’efface pas devant n’importe qui.
La prise de conscience soudaine frappa Garro comme un courant de glace.
— Vous voulez dire…
— Le Primarque est ici, Nathaniel. Mortarion a décidé de prendre part en personne à cet engagement. Le programme est avancé.
— Le Primarque ? Les mots s’étaient glissés en un murmure hors de la bouche de Kaleb. Sa fascination et sa nervosité se devinaient dans chacune des syllabes.
Temeter le regarda comme s’il remarquait le laquais personnel de Garro pour la première fois.
— En effet, petit homme. À l’heure où je parle, il se trouve à bord de l’Endurance .
Kaleb tomba à genoux et fit le signe de l’aquila, sans pouvoir cacher le tremblement de ses mains.
Malgré lui, son maître se sentit la gorge sèche. Jusqu’à l’annonce de Temeter, Garro, comme la majorité de la légion, croyait le maître de la Death Guard retenu autre part par une mission d’importance que lui avait confiée par le Maître de Guerre lui-même. Cette arrivée soudaine et secrète le laissait abasourdi. Apprendre que Mortarion conduirait leur fer de lance contre les jorgall l’avait empli d’exaltation, mêlée d’une certaine inquiétude.
— Quand devons-nous nous rassembler ? demanda-t-il en retrouvant sa voix.
Temeter eut un large sourire. Il constatait avec une certaine réjouissance ce trouble passager de Garro, d’habitude imperturbable.
— Tout de suite, mon vieil ami. Je suis venu vous chercher pour le conclave.
Il se pencha pour poursuivre sur le ton de la conspiration :
— Et je dois vous avertir que le Primarque est arrivé en intéressante compagnie.
Le hall de rassemblement n’avait rien de remarquable. Il n’était rien de plus qu’un espace rectangulaire dans la coque avant de l’Endurance , ouvert sur les étoiles à son extrémité, protégé du vide assassin de l’espace par deux panneaux ovales de verre blindé. Des volets à lames étaient à moitié fermés devant ces fenêtres, et jetaient des barres de lumière blanche ténue comme filtrait à travers eux l’éclat d’une nébuleuse proche.
Le plafond était une voûte formée par les poutrelles principales de la cage thoracique du vaisseau, que reliaient des plaques d’acier riveté. Il n’y avait pas de sièges, ni rien sur quoi quelqu’un eut pu se reposer. Nul ne s’en serait servi. Ce n’était pas un lieu pour les intrigues et les longs débats, mais un endroit où des ordres brefs étaient donnés, des directives prises et des plans de bataille rapidement établis. Ses seuls ornements étaient quelques bannières de combat suspendues au métal des poutres.
La salle était parsemée d’ombres. Les alcôves formées entre les espars viraient au noir d’encre. La lumière tombait en flaques, réglée sur le même blanc jaunâtre que le plein jour de Barbarus. Au centre du hall, un cylindre hololithique pivotait selon un axe paresseux, telle une citerne d’un bleu fantomatique dérivant dans l’air. Des adeptes du Mechanicum tournaient et s’affairaient autour du projecteur en forme de disque, sans jamais s’en écarter de plus de la longueur d’un bras. Peut-être, imagina Garro, avaient-ils peur de se risquer parmi les guerriers assemblés là.
Il parcourait l’assemblée en observant les visages des officiers navals de haut rang et des représentants envoyés par tous les vaisseaux de la flottille. Le capitaine de l’Endurance , une femme maigre comme une mèche de fouet, au visage sévère, remarqua son regard et lui adressa de la tête un salut respectueux. Garro le lui retourna. Derrière son épaule, Temeter murmura :
— Où est Grulgor ?
— Là-bas, indiqua Garro d’un signe du menton, avec Typhon.
— Ah, dit sagement Temeter, ça ne devrait pas me surprendre.
Les capitaines des 1re et 2e compagnies de la Death Guard se consultaient mutuellement, dans un murmure si bas que même les sens accrus des autres Astartes ne suffisaient pas à deviner leurs propos. Garro s’aperçut que Grulgor avait remarqué leur arrivée ; comme cela était son habitude, il les ignora néanmoins, malgré le manquement protocolaire que cela représentait.
— Vous ne serez jamais amis, n’est-ce pas ? hasarda Temeter, qui s’en était aperçu lui aussi. Pas même un seul instant.
Garro se permit le plus infime des haussements d’épaules.
— Je préfère ne pas m’en préoccuper. Nous ne nous élevons pas au rang qui est le nôtre en nous faisant aimer ; c’est une croisade que nous devons gagner, pas un concours de popularité.
Temeter émit un petit bruit sarcastique.
— Parlez pour vous. Je suis extrêmement populaire.
— Je suis sûr que vous en êtes convaincu.
Quand ils se furent approchés, Typhon et Grulgor cessèrent abruptement leur conversation et se tournèrent vers eux. Le premier capitaine de la Death Guard, commandant de la compagnie la plus en vue et bras droit du Primarque, offrait un profil imposant dans son armure Terminator couleur de fer. Une queue de cheveux noirs se déversait sur ses épaules, et son visage barbu était surmonté par le coffrage carré de son harnachement de guerre. Une unique corne surgissait du front de son casque qu’il tenait coincé au creux de son bras. Les émotions qui l’habitaient étaient bien dissimulées, mais pas au point qu’il pût cacher les plissements de contrariété autour de ses yeux.
— Temeter. Garro.
Typhon posa sur les deux hommes un regard mesuré. Sa voix était un grondement grave.
L’air détendu que Temeter avait arboré jusque-là disparut aussitôt, évaporé sous les yeux perçants du premier capitaine. Garro ne pouvait qu’être médusé par la colère qui brillait derrière ces pupilles sombres, encore froissées que le commandement du fer de lance leur ait été usurpé au dernier moment.
— Grulgor et moi discutions des changements dans le plan d’offensive, continua Typhon.
— Des changements ? répéta Temeter. Je ne savais pas…
— C’est pourquoi nous vous en informons, le coupa Grulgor en laissant paraître un soupçon de raillerie. Bien qu’il fût né sur un monde du bord opposé de la galaxie, Ignatius Grulgor partageait avec Garro une contenance et des caractéristiques physiques similaires, jusqu’à la tête chauve et à la collection de cicatrices ; mais là où Garro se montrait impassible et mesuré, Grulgor côtoyait toujours les limites de l’arrogance, grognait plus qu’il ne parlait, jugeait les autres au lieu de les estimer.
— La 4e compagnie va être redéployée pour conduire des opérations d’abordage parmi la flotte d’escorte du monde-cylindre.
Temeter s’inclina en masquant l’irritation qu’il devait ressentir, privé d’un rôle à jouer dans les gloires plus grandes qu’il y aurait à tirer de cette opération.
— Comme notre Primarque le jugera bon. Il releva la tête et regarda Grulgor droit dans les yeux. Merci de m’en avoir averti, capitaine.
— Commandeur. Grulgor avait pratiquement craché ce mot. Adressez-vous à moi par mon grade, capitaine Temeter.
Celui-ci fronça les sourcils.
— Pardon, commandeur. C’est de ma faute. Les traditions ont tendance à m’échapper quand autre chose m’occupe l’esprit.
Garro regarda la mâchoire de Grulgor se durcir. Toutes les légions Astartes avaient leurs spécificités et leurs coutumes propres. La Death Guard différait de beaucoup de ses sœurs dans la façon dont était par exemple envisagée la structure de commandement. Par tradition, la 14e légion ne compterait jamais plus de sept grandes compagnies, même si celles-ci comptaient bien plus d’hommes que d’autres cohortes Astartes, comme celles des Space Wolves ou des Blood Angels. Et cependant que de nombreuses légions avaient pour usage d’honorer le meneur de leur 1re compagnie du titre de premier capitaine, la Death Guard avait également établi deux autres titres privilégiés, respectivement accordés aux chefs des 2e et 7e compagnies. Ainsi, bien qu’il n’y eût pas réellement de supériorité de l’un envers l’autre, Grulgor pouvait s’il le souhaitait se prévaloir du titre de « commandeur », tout comme Garro était appelé « capitaine de bataille ». Ce dernier croyait savoir que cet honneur particulier remontait aux Guerres d’Unification, quand cette marque de distinction avait été accordée à un officier de la 14e légion par l’Empereur en personne. Et lui-même était fier de porter ce même titre, tant de siècles plus tard.
— Nos traditions font de nous ce que nous sommes, intervint-il calmement. Il est juste et bon que nous y soyons attachés.
— Avec une certaine modération, le corrigea Typhon. Nous ne devons pas nous laisser entraver par les règles d’un passé qui ne serait plus que poussière pour nous.
— C’est vrai, estima Grulgor.
— Ah, dit Temeter. Donc, Ignatius, vous vous accrochez à la tradition d’une main et vous la repoussez de l’autre ?
— Les manières anciennes sont justes et bonnes tant qu’elles servent un but. Grulgor jeta à Garro un regard glacial. Cet esclave personnel que vous conservez à vos côtés est une tradition, mais il est inutile. Voilà une coutume sans aucune valeur.
— Permettez-moi de ne pas partager cet avis, commandeur, répondit Garro. Mon hilote remplit à la perfection son rôle d’écuyer…
Grulgor s’en moquait.
— Pff. J’en ai eu un autrefois, je pense que j’ai dû le perdre quelque part sur une lune glaciaire. Pauvre petite chose, il n’a pas dû survivre au froid. Il détourna les yeux. À mon sens, tout ça pue la sensiblerie, Garro.
— Comme à chaque fois, Grulgor, j’accorde à vos commentaires toute l’attention qu’ils méritent. Il se détourna quand une silhouette parée d’or lui accrocha le regard en passant sous un puits de lumière.
Temeter vit où Garro regardait et lui tapa deux fois sur l’épaulière.
— Je vous avais bien dit que Mortarion avait amené de la compagnie.
Kaleb s’affairait à plier l’étoffe verte qui avait entouré l’épée en un carré net. Dans l’alcôve de la pièce d’armement, les armes et l’équipement du capitaine Garro reposaient autour de lui, suspendus à leurs patères ou à leurs râteliers. Contre l’une des cloisons reposait le lourd coffrage argenté du bolter de son maître, poli pour lui donner une patine mate, où les détails de bronze brillaient sous la lumière blême des globes bioluminescents.
L’hilote reposa le tissu et se frotta les mains, pris par ses pensées. Il lui était difficile de garder l’esprit clair à l’idée que le Primarque ne se trouvait qu’à quelques niveaux de lui, quelque part sur les ponts supérieurs. Kaleb leva les yeux vers le plafond d’acier et s’imagina ce qu’il aurait pu voir si l’Endurance avait été fait de verre. Mortarion aurait-il irradié le froid et les ténèbres comme certains le disaient ? Aurait-il seulement été possible pour un simple mortel tel que lui de regarder en face le Seigneur de la Mort sans sentir son cœur s’arrêter de battre ? Il prit une profonde inspiration pour calmer ses nerfs. Cette distraction n’était pas évidente à gérer, et lui rendait difficile d’accomplir ses tâches ordinaires. Mortarion était un des fils de l’Empereur lui-même, et l’Empereur… L’Empereur était…
— Kaleb.
Il se retourna face à Hakur. Le vétéran était l’un des rares Astartes à l’appeler par son nom.
— Oui, monseigneur ?
— Sois un peu à ce que tu fais. De la tête, il lui désigna le plafond, à l’endroit où Kaleb avait eu les yeux fixés. Le Primarque te regarde à travers l’acier.
Le serf parvint à mobiliser un piètre sourire et s’inclina, en ramassant un chiffon et une boîte de pâte à lustrer. Sous le regard neutre d’Hakur, il revint au centre même de l’alcôve pour se mettre à l’ouvrage sur la lourde cuirasse de céramite et d’airain qui reposait là. Garro ne portait cette pièce cérémonielle qu’au combat ou pour les occasions solennelles. Son revêtement ornemental, qui allait de pair avec le rang honorifique de capitaine de bataille, montrait un aigle aux ailes déployées et au bec courbe, moulé dans le bronze comme s’il s’apprêtait à s’envoler du plastron. De même, le dos arborait un second aigle en guise de protège-nuque, qui dépassait entre les épaulières lorsque la cuirasse était portée sous le paquetage dorsal d’une armure d’Astartes.
Ce qui rendait cette pièce unique était que les aigles différaient de l’aquila impérial. Alors que le symbole de l’Imperium de l’Humanité avait deux têtes, l’une aveugle, tournée vers le passé, l’autre surveillant le futur, les aigles du capitaine de bataille étaient monocéphales. Pour Kaleb, cela signifiait qu’ils ne voyaient que le temps présent, et peut-être étaient-ils une sorte de porte-bonheur, capables de voir venir à l’avance un tir fatal ou un coup de lame. Il avait une fois émis cette idée à voix haute, et n’avait reçu que mépris et moqueries de la part des hommes de Garro. Le sergent Hakur lui avait plus tard expliqué que de telles pensées étaient de la superstition, qu’elles n’avaient pas leur place sur un vaisseau de croisade. « Nous menons notre guerre pour dissiper les fables et les mystifications sous la lumière crue de la vérité, pas pour propager d’autres mythes. » Le vétéran avait tapoté l’un des aigles du bout du doigt. « Ce n’est que du bronze inanimé, rien de plus. De même que nous sommes faits de chair et d’os. »
Pourtant, la main de Kaleb ne put s’empêcher de dériver vers une petite icône, suspendue à une chaîne autour de son cou, cachée sous les plis de sa tunique là où personne ne pouvait la voir.
La silhouette était assurément féminine, élancée, pleine de prestance, habillée de mailles denses et brillantes plaquées comme une seconde peau, et d’un plastron d’armure doré qui lui formait un corsage. Un demi-masque qui lui enserrait le cou révélait la moitié d’un visage élégant. Garro avait parfois du mal à estimer l’âge d’un non-Astartes, mais il estimait qu’elle ne pouvait pas avoir plus de trente années solaires. Une mèche de cheveux sombres aux reflets violets se dressait sur son crâne lisse, totalement nu à l’exception d’un tatouage d’aquila rouge sang. Elle était assez belle, mais ce qui riva son attention sur elle était la façon dont elle traversait sans un bruit le sol de fer de la salle. S’il ne l’avait vu émerger des ombres, Garro aurait pu la prendre pour un fantôme hololithique, une image très détaillée venue du projecteur.
— Amendera Kendel, la nomma Typhon avec certaine répugnance. Une traqueuse de sorcières.
Temeter hocha la tête.
— Du cadre de la dague de foudre. Elle est ici sur délégation de la Sororité du Silence, et apparemment, sur les ordres du Sigillite en personne.
La lèvre supérieure de Grulgor se fronça.
— Il n’y a pas de psykers ici. Quel rôle pourrait bien jouer ces femmes dans cette bataille ?
— Le régent de Terra doit avoir ses raisons, estima Typhon, mais le ton de sa voix laissait entendre que lui-même n’en voyait pas.
Garro regardait la traqueuse de sorcières parcourir la salle. Sa discrétion était exemplaire. Elle continuait de se déplacer avec retenue, traversant l’assemblée des officiers navals d’une façon apparemment aléatoire, même si les sens exercés de Garro lui faisaient comprendre qu’elle ne l’était pas.
Cette Kendel observait, cataloguait les réactions des personnes présentes et les mémorisait pour s’y référer plus tard. Elle évoquait à Garro un éclaireur observant le terrain avant une bataille, recherchant les cibles et leurs points faibles. Jamais encore il n’avait rencontré une des Sœurs du Silence, seulement entendu parler de leurs exploits au service de l’Imperium.
Leur nom était mérité, considéra-t-il. Kendel était bel et bien silencieuse, comme le vent soufflant sur une tombe, et sur son passage, il remarqua que certains frissonnaient sans vraiment s’en rendre compte, ou paraissaient momentanément distraits. Comme si la traqueuse de sorcières projetait autour d’elle une aura invisible qui troublait les mortels.
Garro la regarda passer près de l’entrée du hall de rassemblement, et son regard fut accroché par le reflet de bronze et d’acier sur deux grandes figures qui se dressaient de chaque côté de l’écoutille d’accès. Le torse bombé par des armures très décorées, et plus grandes encore que Typhon, les deux sentinelles identiques bloquaient le seuil en croisant leurs faux de combat, caractéristiques de l’élite de la Death Guard. Seuls quelques rares guerriers personnellement choisis par le Primarque avaient la permission de manier de telles armes, que l’on nommait faucheuses, forgées pour ressembler au simple outil de moisson censé avoir été l’arme de Mortarion durant sa jeunesse. Le premier capitaine en maniait une lui aussi, mais Garro reconnut immédiatement ces deux lames jumelles.
— Le Linceul, murmura-t-il. Ces deux Astartes constituaient la garde d’honneur personnelle du Primarque, condamnés à ne jamais révéler leur visage à quiconque excepté Mortarion, jusqu’à leur trépas. Il se racontait que les membres du Linceul étaient choisis en secret par le Primarque parmi les simples frères, puis enregistrés comme ayant été tués au combat. Ils étaient ses gardiens anonymes, à qui il n’était jamais permis de s’éloigner de leur seigneur de plus de quarante-neuf pas. Garro ressentit un certain frisson en réalisant qu’il ne s’était même pas aperçu de leur arrivée dans la salle.
— S’ils sont ici, où est notre maître ? demanda Grulgor.
Un froid sourire passa sur les lèvres de Typhon lorsqu’il comprit.
— Il était là depuis le début.
De l’autre côté du hall, une ombre imposante se détacha de la pénombre près des fenêtres ovales. Des pas réguliers amenèrent le silence en foulant les plaques du pont. Tous les deux pas, montait une lourde résonance quand le pied d’une hampe de métal marquait le rythme de cette marche. Les muscles de Garro se crispèrent, alors que le bruit faisait reculer de l’hololithe plusieurs des officiers subalternes de la flotte.
Dans les légendes poussiéreuses qui avaient perduré de l’histoire des vieux états-nations de Terra, comme la Mérique, l’ancienne Ursh et l’Oséanie, existait le mythe d’une créature surgissant à pas lents des ténèbres pour emporter les esprits défunts ; un individu squelettique, l’incarnation qui fauchait les âmes comme sur un champ de blé. Ce n’était là que les spéculations des superstitieux et des craintifs. Et pourtant, en cette heure même, à un milliard d’années-lumière de la planète où ce folklore était né, le reflet même de cette figure emblématique se dressait sous la demi-lumière de l’Endurance , haut et émacié, dans une cape aussi grise qu’une mer glaciaire.
Mortarion s’arrêta et posa sur le sol la lame de sa faucheuse retournée, plus haute que lui d’encore une tête. Seules les silhouettes du Linceul restèrent debout. Toutes les autres personnes présentes, humains et Astartes, se prosternèrent à genoux. La cape de Mortarion s’ouvrit lorsqu’il tendit sa main libre, paume vers le haut.
— Relevez-vous, dit-il.
La voix du Primarque était grave et ferme, assez antithétique avec le visage cendreux et glabre qui émergeait de son épais gorgerin. Il s’en élevait des volutes de gaz blanc, des fumées capturées dans l’air de Barbarus. Garro perçut leur odeur, et pendant un instant, sa mémoire sensorielle le ramena sous les nuages de la planète au ciel nocif.
L’assemblée se releva, et le Primarque continua de dominer la salle. Sous la cape grise, il était un paladin bardé de bronze et d’acier nu. Le crâne ornemental de la Death Guard grimaçait sur son plastron dans son insigne étoilé. Et à sa ceinture, au niveau de la poitrine d’un Astartes ordinaire, Garro vit l’étui où reposait la Lanterne, un pistolet à énergie unique, de conception shenlongi.
Les seules autres parures de Mortarion étaient un chapelet d’encensoirs ronds en airain, lesquels contenaient eux aussi des éléments de la haute atmosphère empoisonnée de son monde d’adoption. Garro avait entendu dire que Mortarion les reniflait parfois comme un connaisseur aurait humé de bons vins, ou qu’il les lançait parmi les rangs de l’ennemi pour le faire suffoquer.
Le capitaine de bataille réalisa qu’il avait retenu son souffle, et le relâcha tandis que les yeux ambrés de Mortarion observaient la salle. Le silence était total quand son seigneur se mit à parler.
— Des xenos.
Dans la bouche de Pyr Rahl, le mot était sans effort devenu une insulte. Ses doigts martelaient la bouche du canon de son bolter.
— Je me demande de quelle couleur va être leur sang ; blanc ? Violet ? Vert ? Il regarda autour de lui en passant une main sur ses cheveux ras. Quelqu’un veut parier avec moi ?
— Personne, Pyr, lui répondit Hakur en secouant la tête. Nous sommes tous fatigués de vos jeux imbéciles. Il jeta un regard vers l’alcôve d’armement où l’hilote de Garro était à l’ouvrage.
— Et de toute manière, que pourrions-nous parier ? ajouta Voyen, qui rejoignait Hakur près des râteliers d’armes blanches. Les deux vétérans étaient assez dissemblables par leur physique ; Voyen était ample de carrure, quand celle d’Hakur était plus fine, et ils veillaient pourtant ensemble à l’essentiel de ce qui touchait l’escouade. Nous ne sommes pas des rustres ni des simples soldats pour nous échanger de la monnaie !
— Ça n’est pas un pari pour de l’argent, apothicaire, rien d’aussi trivial que cela. Nous jouons pour le plaisir d’avoir eu raison et de pouvoir nous en targuer.
Solun Decius, le plus jeune membre de l’escouade de commandement, approcha en se passant une serviette sur le visage, afin d’en éponger la sueur suite à ses efforts dans l’une des cages d’entraînement. Son expression dure ne paraissait pas à sa place chez un frère de son âge. Ses yeux luisaient d’une ardeur à peine contenue, enthousiasmés par les soudaines possibilités de gloire qu’avait laissées entrevoir la venue du Primarque.
— J’accepte de parier, pour que vous nous laissiez tranquilles. Il se tourna vers Hakur et Voyen, mais ses aînés ne lui apportèrent aucun soutien. Je dis rouge, comme celui des orks.
Rahl renifla avec un air amusé.
— Blanc comme neige. Comme celui des arachnides.
— Vous vous trompez tous les deux. De derrière Rahl leur arriva le ton monotone de Tollen Sendek, au visage absorbé par une plaque de données dont l’écran regorgeait de cartes tactiques. Le sang des jorgall est bordeaux sombre.
Le guerrier avait l’arcade sourcilière prononcée, et de petits yeux qui le faisaient paraître assoupi en permanence.
— Et comment avez-vous acquis cette connaissance ? voulut savoir Decius.
Sendek agita en l’air sa plaque de données.
— Je suis bien informé, Solun. Pendant que vous usiez les dents de votre épée tronçonneuse dans les cages, j’ai étudié l’ennemi. Ces rapports de dissection des magos biologis sont fascinants.
Decius produisit un petit bruit de dédain.
— Tout ce que j’ai besoin de savoir, c’est comment les tuer. Et ça, est-ce que vos rapports vous en parlent, Tollen ?
Sendek hocha amplement la tête.
— Bien sûr.
— Eh bien, allez-y. Voyen fit signe à l’autre Astartes de se lever. Ne gardez pas de telles informations pour vous seul.
Sendek soupira et se mit debout, ses traits perpétuellement moroses éclairés par l’écran de la plaque. D’une main, il tapotait son plastron.
— Les jorgall pratiquent des implants mécaniques pour accroître leur potentiel physique. Ils possèdent certains traits semblables à ceux des humains : une tête, un cou, des yeux et une bouche. Malgré cela, il semble que leur cerveau et leur système nerveux central ne se trouvent pas ici… dit-il en montrant son front. Mais ici.
La main de Tollen reposait à nouveau sur sa poitrine.
— Pour les tuer, il faut donc leur viser le cœur ? nota Rahl, et il reçut un hochement de tête en réponse.
— Bien, dit Decius. Comme ça ? En un éclair, l’Astartes avait pivoté sur place et levé son bolter. Un seul projectile surgit du canon et partit ravager le torse d’un mannequin d’exercice immobile, à moins de quelques mètres du coin d’armement de Garro. À ce bruit, l’hilote du capitaine sursauta et se valut un petit bruit réprobateur de la part d’Hakur.
Decius se retourna, content de lui-même. Meric Voyen regarda vers l’autre vétéran.
— Quel jeune chiot arrogant. Je ne comprends pas ce que le capitaine lui trouve.
— Autrefois, j’ai dit la même chose de vous, Meric.
— La rapidité et le talent ne sont rien sans maîtrise de soi, répliqua l’apothicaire. Des démonstrations de ce genre seraient plutôt dignes des Emperor’s Children.
Les paroles de l’autre guerrier firent naître chez Hakur un fin sourire.
— Sous nos allures distinctes, nous sommes tous des Astartes, et nous sommes tous frères.
L’humeur de Voyen s’assombrit brutalement.
— Ceci est tout autant un mensonge qu’une vérité, mon frère.
La forme de la construction jorgalli devint visible dans le cube hololithique. C’était un épais cylindre long de plusieurs kilomètres, rendu bulbeux à une de ses extrémités par ses blocs de propulsion, terminé à l’autre bout par une proue plus effilée. D’énormes ailes en forme de pétales, couvertes de panneaux miroitants, formaient une corolle à l’arrière de cette chose, accrochaient la lumière du soleil et la réfléchissaient à travers des fenêtres aussi vastes que des mers intérieures.
Mortarion pointa du doigt.
— Un monde-cylindre. Sa masse est deux fois supérieure à celle des autres qui ont été éliminés en orbite des planètes Tasak Bêta et Fallon. À la différence de ceux-ci, notre cible est le premier engin jorgalli que nous trouvons en plein milieu de l’espace.
À l’aide de ses longs mécadendrites semblables à des vers, l’un des adeptes actionna quelques commutateurs, et l’image recula pour révéler un halo de vaisseaux en forme de larme, rangés en déploiement serré.
— Une flotte substantielle voyage en avant du monde-cylindre. Le capitaine Temeter dirigera l’engagement qui visera à perturber ces croiseurs et à briser leurs lignes de communication.
Le Primarque accepta de la tête un salut de Temeter.
— Des éléments des 1re , 2e et 7e compagnies m’accompagneront lorsque je mènerai le fer de lance sur le cylindre en lui-même. Ce terrain convient à nos talents particuliers. Les jorgall respirent un mélange d’oxygène et de nitrogène à fortes concentrations chlorées. Un poison faible auquel nos poumons résisteront sans effort.
Comme pour souligner son argument, Mortarion inspira une bouffée de gaz par son masque.
— Le premier capitaine Typhon sera mon soutien direct. Le commandeur Grulgor pénétrera dans le secteur des blocs de propulsion et prendra le contrôle de leur centre névralgique. Le capitaine de bataille Garro neutralisera les incubateurs.
Garro salua fermement, imitant par là les gestes de Typhon et Grulgor. Il dissimula la déception que lui causait son objectif désigné, très loin du point d’attaque du Primarque sur la longueur du cylindre, et commença plutôt à considérer les premiers éléments de son plan d’attaque.
Mortarion hésita un moment, et Garro aurait pu jurer entendre un fin sourire se trahir dans le son de sa voix.
— Comme certains de vous ont pu le déduire, ce combat ne sera pas seulement celui de la Death Guard. Sur la requête de Malcador le Sigillite, j’ai amené ici avec moi une équipe d’investigateurs de la Divisio Astra Telepathica, menée par sœur Amendera, chevalier de l’oubli. Le Primarque inclina la tête et Garro vit la Sœur du Silence lui retourner une profonde révérence. Elle répondit par quelques signes, des mouvements rapides des doigts et du poignet.
— Les honorables sœurs vont se joindre à nous afin de suivre une piste psychique qui les a conduites jusqu’à ce monde artificiel.
Garro se raidit. Des psykers ? C’était la première fois qu’il entendait évoquer une telle menace sur l’engin jorgalli, et il releva que seul Typhon ne paraissait pas surpris à l’annonce d’une telle nouvelle.
— Je suis certain que chacun d’entre vous perçoit la pleine importance de notre entreprise, continua le Seigneur de la Mort, d’une voix toujours aussi grave. Les vaisseaux générationnels de ces jorgall ont à plusieurs reprises pénétré dans notre espace, avec l’intention de coloniser des mondes appartenant à l’Empereur. Nous ne pouvons pas les laisser y prendre pied. Il se tourna, et son visage disparut dans le capuchon de sa cape. Avec le temps, les Astartes effaceront ces créatures des cieux de l’Humanité, et c’est sur ce chemin que nous ferons un pas aujourd’hui.
Garro et ses frères de bataille saluèrent une nouvelle fois quand Mortarion leur tourna le dos et s’éloigna vers les ombres accueillantes. Ils ne l’acclamèrent pas par un cri de guerre, ne marquèrent pas l’importance de cet instant par de grandes déclarations. Le Primarque avait parlé, et sa seule voix suffisait.
(À paraître Janvier 2020).
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