Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Treize

TROISIÈME PARTIE

 

LA MAISON DES

FAUX DIEUX

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TREIZE

Qui es-tu ?

Rituel

Un vieil ami

 

Horus ouvrit les yeux, et sourit en voyant le bleu du ciel au-dessus de lui. Des nuages paisibles, jaunes et orange, dérivaient lentement dans son champ de vision. Il les contempla quelques instants, puis se redressa pour s’asseoir en sentant la rosée sous ses paumes, et se rendit compte qu’il était nu. Tout en observant ses environs, il leva vers son visage une main qui sentait l’odeur de l’herbe, mêlée à la fraîcheur cristalline de l’air.

Un paysage d’une insurpassable beauté s’étendait devant lui : de hautes montagnes coiffées de neiges éternelles et drapées d’une écharpe de sapins, de magnifiques forêts d’un vert émeraude qui s’étendait aussi loin que portait l’œil, et une large rivière à l’eau écumante. Des centaines d’herbivores à long poil paissaient sur la plaine, que survolaient des oiseaux bruyants aux pennes élancées. Horus était assis sur la pente au pied des montagnes, le soleil lui réchauffant le visage, dans l’herbe d’un confort absolu.

— Alors voilà, se dit-il calmement à lui-même. Je suis mort.

Personne ne lui répondit, mais il n’avait pas attendu de réponse. C’est donc cela qui arrivait quand une personne mourait ? Il se souvint vaguement que quelqu’un lui avait parlé de l’ancienne croyance en un « paradis » et un « enfer » ; des mots creux, censés promettre la récompense de l’obéissance, et le châtiment de la méchanceté.

Il prit une longue inspiration, chargée d’un parfum de bonne terre : les senteurs d’un monde inconnu et sauvage, et de toutes les choses vivantes qui l’habitaient. Il distinguait même l’odeur de l’air et fut ébahi par sa pureté. Sa fraîcheur vive lui remplissait les poumons. Mais comment était-il arrivé là et… où était-il ?

Il se trouvait auparavant… Où ? Il ne se rappelait plus. Son nom était Horus, sorti de quoi, il ne lui restait que des fragments de souvenirs effacés qui en cet instant même, devenaient plus inconsistants à mesure qu’il cherchait à les retenir.

Décidant qu’il devait essayer d’en découvrir plus sur son environnement, il se leva. Ses dents se crispèrent quand il se servit des muscles de son épaule. Il vit une tache de sang tremper sa robe de laine blanche. N’était-il pas nu une seconde plus tôt ?

Horus n’y pensa plus et se mit à rire. Peut-être que l’enfer n’existait pas, mais cet endroit ressemblait assez à un paradis.

Sa gorge était sèche, il se dirigea vers la rivière, en sentant la douceur de l’herbe sous ses pieds maintenant chaussés de sandales. Il s’en trouvait plus loin qu’il ne le pensait et le trajet allait lui prendre plus longtemps qu’il ne s’y était attendu, mais cela n’avait pas d’importance. La beauté du panorama méritait d’être savourée, et bien qu’une intuition insistante lui troublât les pensées, il l’ignora et continua sa route.

Quand il leva la tête vers eux, les pics semblaient atteindre les étoiles. Leurs sommets se perdaient entre les nuages et les émanations de fumées nocives . Horus cligna des yeux ; une image de montagnes de fer et de ciment persista un instant sur sa rétine. Il la chassa, se croyant troublé par la nouveauté de cet environnement, et continua de traverser les hautes herbes ondoyantes de la plaine, en sentant les ossements et les scories d’innombrables siècles d’industrie crisser sous ses pieds.

Horus sentait maintenant dans sa bouche un goût de cendre, et avait plus que jamais besoin de boire. La puanteur chimique empirait à chacun de ses pas ; il reconnaissait les relents du benzène, du chlore, de l’acide chlorhydrique et de grandes quantités de monoxyde de carbone, des substances mortelles pour n’importe qui, sauf lui, à ce qu’il semblait. Et il se demanda brièvement comment il connaissait toutes ces choses. La rivière s’écoulait juste devant lui. Il marcha dans l’eau peu profonde de ses berges, dont il apprécia le froid mordant. Il se baissa, les deux mains réunies en une coupe.

L’eau glacée lui brûlait la peau, des déchets miniers fondus s’écoulaient en filets corrosifs entre ses doigts , et il la laissa retomber dans la rivière pour s’essuyer les mains sur sa robe, à présent déchirée et tachée de suie. Il leva les yeux ; les montagnes scintillantes étaient devenues de vastes tours d’airain et de fer, qui soutenaient vers le ciel des portes semblables à des bouches géantes, capables d’avaler et de vomir des armées entières. Des ruisseaux de produits toxiques se déversaient de ces tours, empoisonnant la rivière ; autour d’eux, le paysage se flétrissait et mourait dans l’instant.

Dérouté, Horus s’écarta du cours d’eau en reculant, lutta pour garder prise sur cette nature verdoyante qui l’avait entouré, et pour chasser la vision de ce royaume macabre de ruine et de désespoir. Il tourna le dos à la montagne sombre : devant lui se dressait une falaise de fer noirci et du rouge le plus profond, au sommet caché par les nuages hauts, au pied tapissé de rochers et de crânes.

Il tomba à genoux, en s’attendant à trouver la douceur de l’herbe, mais ses rotules percutèrent lourdement un tablier fracturé de cendre et de fonte, où des tourbillons de poussière se soulevaient dans la tempête .

— Mais que se passe-t-il ? Horus avait roulé sur le dos et crié vers un ciel pollué, strié de bandes ocre et violettes. Il se releva et courut, courut comme si sa vie en dépendait. Il courut, abusé par ses sens, au travers de ce paysage qui d’un instant sur l’autre passait d’une douloureuse beauté à une vision cauchemardesque, en l’espace d’un battement de cœur.

Horus avait gagné la forêt, où les troncs noirs des arbres se brisaient sur le passage de sa charge haletante. L’entremêlement des branches dansait devant ses yeux, ainsi que de hautes tours d’acier et de verre, les ruines de grandes cathédrales et de palais effondrés, abandonnés à l’érosion du temps .

Des hurlements d’animaux résonnaient autour de lui, et Horus s’arrêta dans sa folle course quand le bruit pénétra les brumes de son esprit. L’intuition fuyante mais insistante qui l’avait taraudé reconnaissait une importance à ce bruit.

Ces cris endeuillés retentissaient sur cette terre, tel un chœur de voix qui s’adressait à lui. Horus les reconnut comme des hurlements de loups. Il sourit, et tomba à genoux, une main serrée sur son épaule, dont la douleur cuisante le lança dans le bras et jusque dans la poitrine. Avec cette souffrance lui revenait sa clarté d’esprit ; il s’y accrocha, pour contraindre sa mémoire à lui revenir par la force de sa pensée.

Les voix des loups hurlants lui parvinrent à nouveau, et il cria vers les cieux.

— Qu’est-ce qui m’arrive ?

Autour de lui, les arbres s’animèrent d’un mouvement ; une meute d’une centaine de loups surgit des broussailles pour l’entourer, les babines retroussées et les yeux fous. De la bave coulait de leurs crocs exposés, et chacun des loups portait sur son pelage une étrange marque, celle d’un aigle noir à deux têtes. Horus gardait la main fermée sur son épaule. Son bras était engourdi, comme s’il n’avait plus fait partie de son corps.

— Qui es-tu ? demanda le loup le plus proche. Horus cligna plusieurs fois des yeux ; à la silhouette de ce loup s’en superposa brièvement une autre, dont il distingua les courbes d’une armure, et un unique œil cyclopéen grand ouvert.

— Je suis Horus, dit-il.

— Qui es-tu ? répéta le loup.

— Je suis Horus ! beugla-t-il. Que veux-tu de moi ?

— Je n’ai pas beaucoup de temps, mon frère, dit le loup, tandis que la meute commençait à l’encercler. Tu dois te souvenir avant qu’il ne vienne te prendre. Qui es-tu ?

— Je suis Horus, et si je suis mort, alors laisse-moi en paix ! cria-t-il en se relevant d’un bond pour repartir en courant vers les profondeurs de la forêt.

Les loups le suivirent, trottant à ses côtés, se calant sur son allure tandis qu’il courait au hasard dans le crépuscule. Sans cesse, ils lui répétaient la même question, au point qu’Horus en perdît toute notion de direction et du temps.

Il courut en aveugle jusqu’à finalement émerger des arbres devant un large cratère à hauts bords, un trou rempli d’une eau sombre et tranquille, ouvert dans le paysage.

Le ciel au-dessus de lui était noir et sans étoiles, mais une lune du blanc le plus pur brillait comme un diamant sur la voûte céleste. Il cilla, leva une main pour abriter ses yeux de la clarté de ses rayons, et observa les eaux du cratère, certain que quelque présence indicible se cachait dans ses abysses glacés.

Horus regarda derrière lui pour s’apercevoir que les loups avaient eux aussi quitté la lisière de la forêt, et se remit à courir, poursuivi jusqu’au bord du cratère par leurs hurlements. En contrebas, l’eau demeurait plate comme un miroir poli, et le reflet de la lune envahit soudain sa vision.

Les loups hurlèrent à nouveau. Horus sentait les profondeurs de l’eau exercer sur lui une irrésistible attraction. Il regarda le reflet de lune, et écouta la compagnie des loups donner voix une dernière fois à sa question, avant de se jeter dans le vide.

Il tomba. Tout tourna autour de lui, et sa mémoire elle aussi se mit à tourbillonner.

La lune, les loups, Lupercal.

Les Luna Wolves…

Tous les éléments se remirent en place.

— Je suis Horus, des Luna Wolves, Maître de Guerre et régent de l’Empereur, et je suis vivant !

Il frappa la surface de l’eau, qui explosa en fragments de verre noir.

La lumière vacillante emplissait la pièce d’un éclat froid. Sur la pierre fendillée des murs s’étendaient des filets de givre, et l’haleine des cultistes se muait en fumée. À la chaux vive, Akshub avait peint sur les dalles un cercle garni de huit pointes sur sa circonférence. Le corps mutilé d’un des acolytes de la prêtresse davinite était étendu au centre, les bras en croix.

En cet instant charnière convergeaient des milliards d’enchaînements de circonstances, qui tous menaient vers ce monde reculé dont jamais personne n’avait entendu parler.

Tout était sur le point de changer. Davin deviendrait bientôt un lieu de légende.

La chambre secrète au cœur du Delphos était cachée des yeux indiscrets par une puissante magie, et par une technologie sophistiquée, reçue d’adeptes du Mechanicum mécontents, avides de recevoir le savoir que les Word Bearers avaient à leur offrir, un savoir que l’Empereur leur avait interdit.

Akshub s’agenouilla et arracha le cœur de l’homme mort, prélevant d’une main experte l’organe encore chaud dans la cage thoracique de son propriétaire. Elle en prit une bouchée avant de le tendre à Tsepha, son acolyte survivant.

Le cœur fut passé de mains en mains autour du cercle, chacun des adorateurs mordant dans la riche viande rouge. Quand ils arrivèrent à lui, Erebus prit les restants du cœur qu’il engloutit voracement, et sentit le sang couler sur son menton, en goûtant aux souvenirs de l’acolyte dont la lame avait tranché la vie. Cette trahison avait été offerte à l’Architecte du Destin, ce mets sanglant au Dieu du Sang. L’accouplement préalable de l’acolyte condamné avec une truie malade en avait appelé à la puissance du Sombre Prince et du Seigneur de la Putréfaction.

Le sang se répandait sous le cadavre, s’insinuait dans les rainures creusées au sol pour s’écouler vers l’entonnoir creusé au centre du cercle. Erebus savait que du sang y était conservé en permanence, riche en essence humaine et habité de la puissance des dieux. Quel meilleur moyen de puiser dans cette puissance qu’en employant la substance vitale qui portait en elle leur bénédiction ?

— Est-ce réussi ? demanda Erebus. Akshub hocha la tête, et leva la longue dague qui avait ouvert la poitrine du mort.

— Oui. La puissance de Ceux qui Résident Au-delà est avec nous. Mais nous devons être rapides.

— Pourquoi devrions-nous nous presser ? protesta-t-il en plaçant la main sur son épée. Tout doit être fait correctement, ou nous sommes perdus.

— Je le sais, dit la prêtresse. Une autre présence est proche, un fantôme à un œil qui marche entre les mondes et cherche à rendre le fils à son père.

— Magnus, vieux serpent, gloussa Erebus en levant les yeux au plafond de la chambre. Tu ne nous arrêteras pas. Tu es trop loin, et Horus est trop inerte. Crois-moi, j’y ai veillé.

— Avec qui parles-tu ? demanda Akshub.

— Le fantôme à un œil. Tu as dit qu’une autre présence était proche.

— Proche, oui. Mais il n’est pas ici.

Fatigués des réponses sibyllines que donnait la vieille prêtresse, les esprits d’Erebus s’échauffèrent.

— Alors où est-il ?

Akshub leva les mains et se tapota la tête du plat de la lame.

— Il parle au fils, même s’il ne peut pas encore pleinement l’atteindre. Je sens le fantôme tourner autour du temple, et essayer de briser la magie qui l’empêche d’utiliser son plein pouvoir.

— Quoi ? s’exclama Erebus.

— Il n’y parviendra pas, dit la vieille femme, en marchant vers lui, le couteau pointé devant elle. Nos esprits ont parcouru le royaume d’au-delà depuis des milliers d’années. Sa connaissance est bien pâle comparée à la nôtre.

— Il vaudrait mieux, pour ton propre bien, Akshub.

Elle sourit et lui tendit la dague.

— Tes menaces sont sans fondement ici, guerrier. Je pourrais faire bouillir le sang dans tes veines d’un simple mot, ou te faire jaillir les entrailles d’une seule pensée. Tu as besoin de moi pour envoyer ton âme dans le monde au-delà, mais comment en reviendras-tu si je suis morte ? Ton âme dérivera à jamais dans le vide, et tu n’es pas à ce point empli de colère que tu ne craignes ce destin.

Erebus n’aimait pas ce ton d’autorité soudaine qu’avait pris sa voix. Mais la prêtresse avait raison, et il décida de la tuer une fois sa fonction remplie, en ravalant provisoirement sa rage.

— Commençons.

— Très bien, acquiesça Akshub. Tsepha approcha et enduisit le visage d’Erebus d’une poudre d’antimoine.

— Est-ce pour le voile ?

— Oui, lui confirma Akshub. Cela confondra ses sens et il ne te reconnaîtra pas. Le visage qu’il verra sera familier et aimé de lui.

La délicieuse ironie de cette pensée fit sourire Erebus. Il ferma les paupières pour que Tsepha les lui recouvrît, ainsi que ses joues, de la poudre piquante et argentée.

— Le sort qui permettra ton passage vers le vide ne nécessite plus qu’une chose, réclama Akshub.

— Quelle chose ? demanda Erebus, suspicieux.

— Ta mort, dit Akshub, en lui lacérant la gorge.

Horus ouvrit les yeux, et sourit en voyant le bleu du ciel au-dessus de lui. Des nuages paisibles, jaune et orange, dérivaient lentement dans son champ de vision. Il les contempla quelques instants, puis se redressa pour s’asseoir en sentant la rosée sous ses paumes, et se découvrit dans son armure complète, d’un blanc de givre. Tout en observant ses environs, il leva vers son visage une main qui sentait l’odeur de l’herbe, mêlée à la fraîcheur cristalline de l’air.

Un paysage d’une insurpassable beauté s’étendait devant lui : de hautes montagnes coiffées de neiges éternelles et drapées d’une écharpe de sapins, de magnifiques forêts d’un vert émeraude qui s’étendait aussi loin que portait l’œil, et une large rivière à l’eau écumante. Des centaines d’herbivores à long poil paissaient sur la plaine, que survolaient des oiseaux bruyants aux pennes élancées. Horus était assis sur la pente douce au pied des montagnes, le soleil lui réchauffant le visage, dans l’herbe d’un confort absolu.

— Ça suffit, dit-il en se relevant. Je sais que je ne suis pas mort, alors que se passe-t-il ?

Encore une fois, personne ne lui répondit, même si cette fois, il s’était attendu à une réponse. Ce monde sentait toujours aussi bon, mais avec le souvenir de son identité venait celui que ce décor était faux. Rien de tout ceci n’était vrai, pas les montagnes ni la rivière, ni la forêt couvrant les environs, même si tout était étrangement familier.

Il se rappela la toile de fond ténébreuse tendue derrière cette illusion, et s’aperçut qu’en le désirant, il parvenait à entrevoir une suggestion de ce cauchemar derrière toute la beauté étalée devant lui.

Horus se souvint d’avoir pensé, il y avait une éternité, lui semblait-il, que peut-être cet endroit était-il un au-delà, quelque part entre le paradis et l’enfer. Cette idée le faisait maintenant rire. Il avait depuis longtemps accepté le principe que l’univers ne fût que matière, et que ce qui n’était pas matière n’était rien. L’univers était tout, par conséquent, rien ne pouvait exister en dehors.

Horus comprenait que certains théologiens anciens aient pu clamer que le Warp était en vérité l’enfer. Il comprenait ce raisonnement, mais savait que l’Empyrean n’était pas une dimension métaphysique, simplement un écho du monde matériel, dont des vortex d’énergie aléatoire et d’étranges groupes d’engeances xenos malignes avaient fait leur foyer.

Aussi rassurant que fut cet axiome, il ne répondait pas à la question qu’il se posait toujours. Où se trouvait-il ?

Comment était-il arrivé ici ? Son dernier souvenir était d’avoir parlé à Petronella Vivar dans l’apothecarion, de lui avoir confié sa vie, ses espoirs, ses déceptions et ses craintes pour la galaxie. Tous ces propos, provocants pour certains, avaient constitué ses adieux.

Il ne pouvait rien y changer, mais il aurait aimé avoir le fin mot de ce qui lui arrivait. Était-ce un rêve délirant induit par ce qui l’avait terrassé ? L’épée de Temba avait-elle été empoisonnée ? Il rejeta immédiatement cette hypothèse ; aucun poison ne pouvait avoir raison de lui.

Regardant autour de lui, il ne retrouva aucun signe des loups qui l’avaient pourchassé dans cette forêt obscure, mais se souvint brusquement de la forme familière entraperçue derrière le museau du chef de meute. Pendant un bref instant, elle lui avait évoqué Magnus. Mais celui-ci n’était-il pas censé se trouver sur Prospero, à panser son amour-propre après le Concile de Nikaea ?

Quelque chose lui était arrivé sur la lune de Davin, mais Horus ignorait quoi. Son épaule lui faisait mal, et il fit tourner son bras à l’intérieur de son armure pour en détendre le muscle. Le geste ne servit qu’à aggraver la douleur. Une nouvelle fois, il se remit en route en direction de la rivière, toujours assoiffé, même s’il se savait arpenter une illusion.

En franchissant la petite crête qui descendait ensuite vers la rivière, Horus s’arrêta net. Un combattant Astartes en armure flottait dans le courant, le visage dans l’eau. Coincé sur les hauts-fonds proches de la berge, le corps s’élevait et retombait au rythme des clapotis. Horus se précipita vers lui.

Ses pieds entrèrent dans le lit du cours d’eau, et il agrippa le guerrier par le bord de ses épaulières, pour le retourner dans un grand bruit d’éclaboussure.

Horus s’étrangla. L’homme était en vie, et il le connaissait.

Un homme d’une beauté admirable, c’était ainsi que Loken le décrivait. Un homme admirable que tous appréciaient. Le plus noble des héros de la Grande Croisade avait été un autre de ses épithètes.

Hastur Sejanus.

Loken s’éloigna du temple à grands pas, fâché de ce que ses frères avaient commis et furieux contre lui-même : il aurait dû se douter que les plans d’Erebus dépasseraient le simple assassinat du Maître de Guerre.

Ses veines débordaient du besoin de faire violence, mais Erebus n’était pas là, et personne ne pouvait lui dire où il se trouvait. Torgaddon et Vipus marchaient à ses côtés, et malgré sa furie, il percevait leur étonnement de ce qui s’était produit devant les grandes portes du Delphos.

— Qu’est-ce qui se passe, par le Trône ? demanda finalement Vipus quand ils eurent regagné le haut des escaliers processionnels. Garvi, qu’est-ce qui se passe ? Le premier capitaine et l’Autre Horus sont-ils devenus nos ennemis ?

Loken secoua la tête.

— Non, Nero, ils sont toujours nos frères, mais ils sont manipulés. Comme je crois que nous le sommes tous.

— Par Erebus ? demanda Torgaddon.

— Erebus ? répéta Vipus. Qu’a-t-il à voir avec tout ça ?

— Garviel pense qu’Erebus est derrière tout ce qui arrive au Maître de Guerre, expliqua Torgaddon. Loken lui jeta un regard mécontent.

— Vous plaisantez ?

— Pas cette fois, Nero, assura Torgaddon.

— Tarik, l’arrêta Loken. Ne parle pas si fort, ou tout le monde va t’entendre.

— Et alors ? s’enflamma Torgaddon. Si Erebus est derrière tout ça, tout le monde devrait le savoir. Nous devons le démasquer.

— Il le sera, promit Loken, qui voyait les points lumineux des phares des véhicules apparaître à l’entrée de la vallée qu’ils avaient survolée.

— Mais qu’allons-nous faire ? le questionna Vipus.

Telle était bien la question, réalisait Loken. Il leur fallait davantage d’informations avant de pouvoir agir, et il les leur fallait maintenant. Il chercha à retrouver son calme pour réfléchir plus posément.

Il voulait des réponses, mais devait d’abord savoir quelles questions poser. Un homme en particulier avait toujours su voir net au travers de ses troubles et le guider dans la bonne direction.

Il commença à descendre les marches pour retourner au Thunderhawk. Torgaddon et Vipus le suivirent avec l’escouade Locasta. En atteignant le bas des marches, il se retourna vers eux.

— J’ai besoin que vous deux restiez ici. Gardez un œil sur le temple et assurez-vous qu’il n’arrive rien de mal.

— Qu’entendez-vous par « mal » ? se fit préciser Vipus.

— Je ne sais pas exactement, juste… Vous comprenez ? Et prévenez-moi même si vous ne faites qu’entrevoir Erebus.

— Où vas-tu ? l’interrogea Torgaddon.

— Je retourne sur le Vengeful Spirit .

— Pour y faire quoi ?

— Pour obtenir des réponses.

— Hastur ! cria Horus en se penchant pour soulever son ami. Sejanus était avachi dans ses bras, même si Horus le savait en vie grâce au pouls de sa carotide et aux couleurs de ses joues. Il le tira hors de l’eau, en se demandant si sa présence pouvait être une autre des illusions de cet étrange environnement où son vieil ami risquait de constituer une menace pour lui.

La poitrine de Sejanus hoqueta convulsivement avant de recracher l’eau de ses poumons. Horus le coucha sur le côté, confiant dans le fait que la constitution améliorée d’un Astartes lui rendait presque impossible de se noyer.

— Hastur, est-ce vraiment toi ? demanda-t-il. En cet endroit, poser une telle question n’avait probablement aucun sens, mais la joie le submergeait, celle de voir à nouveau ce fils bien-aimé. Il se souvint quelle avait été sa douleur quand Sejanus était tombé sur Soixante-Trois Dix-Neuf, sur le sol d’onyx du palais du faux Empereur. L’agressivité cthonienne avait exigé une vengeance par le sang.

Sejanus expectora un dernier filet d’eau et se redressa sur son coude en aspirant l’air pur à pleins poumons. Sa main palpa sa gorge comme s’il y cherchait quelque chose, qu’il parut soulagé de ne pas trouver.

— Mon fils, dit Horus quand Sejanus se redressa, exactement semblable au souvenir qu’il avait gardé de lui : parfait dans le moindre détail, le visage exalté, les yeux espacés au regard ferme, le nez droit qui eût pu passer pour le reflet du sien.

Tout soupçon que Sejanus pût représenter un danger s’envola quand il reconnut l’éclat argenté de ses yeux. Celui qu’il avait devant lui était bien Hastur Sejanus. Cette possibilité le dépassait, mais il n’osait remettre en question ce miracle, de crainte qu’il lui fût arraché.

— Commandant, le reconnut Sejanus en se redressant pour l’étreindre.

— Qu’il est bon de te revoir, mon garçon. Une partie de moi est morte quand je t’ai perdu.

— Je le sais, monseigneur, répliqua Sejanus quand ils se libérèrent l’un l’autre de leur étreinte. Je ressens votre peine.

— Tu es éblouissant, mon fils, dit Horus en reculant d’un pas pour admirer son guerrier le plus parfait. Il me transporte le cœur de te voir, mais comment est-ce possible ? Même de loin, je t’ai vu mourir.

— Oui, reconnut Sejanus. C’est vrai, mais en vérité, ma mort a été une bénédiction.

— Que veux-tu dire ?

— Elle m’a ouvert les yeux à la vérité de l’univers et m’a libéré des entraves des êtres vivants. La mort n’est plus une contrée inconnue, monseigneur. Elle en est une dont je suis revenu.

— Comment une telle chose est-elle possible ?

— Ils m’ont renvoyé à vous, dit Sejanus. Mon esprit était perdu dans les limbes, seul et à l’agonie, mais je suis revenu vous aider.

Des émotions conflictuelles assaillaient Horus à la vue de Sejanus. L’entendre parler d’esprits et de limbes faisait retentir en lui une note d’avertissement, mais de le voir à nouveau en vie était pour lui un grand bonheur, même si cela n’était pas réel.

— Tu dis que tu es là pour m’aider, alors aide-moi à comprendre cet endroit. Où sommes-nous ?

— Nous n’avons pas beaucoup de temps, dit Sejanus, en remontant la pente vers la crête qui dominait les plaines et les forêts, et en observant longuement autour de lui. Il sera bientôt là.

— Dernièrement, ça n’est pas la première fois que j’entends ça, dit Horus.

— De qui d’autre l’avez-vous entendu ? exigea presque de savoir Sejanus, qui s’était retourné avec une expression sérieuse. Horus fut surpris par la véhémence de sa question.

— C’est un loup qui me l’a dit. Je sais, cela paraît ridicule, mais je te jure qu’il m’a parlé.

— Je vous crois, monseigneur, c’est pourquoi nous devons partir.

Horus soupçonna une dérobade, un usage qu’il n’avait jamais connu chez Sejanus auparavant.

— Tu essaies d’éviter ma question, Hastur. Dis-moi où nous sommes.

— Nous n’avons pas le temps, monseigneur.

— Sejanus. Son ton était devenu celui du Maître de Guerre. Dis-moi ce que je veux savoir, maintenant.

— Très bien, accepta Sejanus, mais vite, car votre corps est à deux doigts de trépasser à l’intérieur du Delphos de Davin.

— Le Delphos ? Je n’en ai jamais entendu parler, et cet endroit ne ressemble pas à Davin.

— Le Delphos est un lieu sacré pour la loge du Serpent, lui apprit Sejanus. Un lieu de guérison. Dans les anciennes langues de Terra, son nom signifie « l’utérus du monde », là où un homme peut être guéri et renaître. Votre corps est allongé dans la chambre de l’Axis Mundi, mais votre esprit n’est plus lié à votre chair.

— Alors nous ne sommes pas réellement ici ? demanda Horus. Ce monde n’est pas réel ?

— Non.

— Ceci est donc le Warp, en conclut Horus, acceptant finalement ce qu’il avait commencé à suspecter.

— Oui. Rien de tout ceci n’existe, expliqua Sejanus en englobant du geste tout le paysage. Ce ne sont que des fragments de votre volonté et de votre mémoire, ayant donné forme à l’énergie informe du Warp.

Horus sut brusquement où il avait déjà vu ce paysage, en se souvenant de la prodigieuse carte de Terra à reliefs géophysiques qu’ils avaient trouvée à dix kilomètres sous la surface d’un monde mort, près de dix ans plus tôt. Ce n’avait pas été la Terra de leur temps, mais une autre, d’un âge passé, aux champs verts, aux mers propres et à l’air pur.

Il leva les yeux vers le ciel, s’attendant à moitié à y voir des visages curieux qui l’auraient observé comme des enfants observant une colonie de fourmis. Mais le ciel était vide, bien qu’il s’assombrît à une allure alarmante. Le monde changeait autour de lui, sous ses yeux, passant de la Terre qui avait autrefois existé aux désolations de l’actuelle Terra.

Sejanus suivit son regard.

— Ça commence.

— Qu’est ce qui commence ? demanda Horus.

— Votre corps et votre esprit se meurent, et ce monde commence à tomber dans le Chaos. C’est pour cela qu’ils m’ont renvoyé à vous, pour vous guider vers la vérité qui vous permettra de regagner votre corps.

Tandis que Sejanus parlait, le ciel se mit à tanguer, et Horus put y discerner la trace des courants fluctuants de l’Empyrean qui s’agitait derrière les nuages.

— Tu n’arrêtes pas de me parler d’« eux », dit Horus. Qui sont ce « eux », et pourquoi s’intéressent-ils à moi ?

— De grandes consciences habitent le Warp, exposa Sejanus en jetant des regards inquiets vers la dissolution du ciel. Elles ne communiquent pas comme nous le faisons, et c’était pour elles la seule façon de vous atteindre.

— Je n’aime pas ça, Hastur, l’avertit Horus.

— Cette dimension ne connaît pas la malveillance. Elle contient un grand potentiel d’énergies, mais aucune malveillance. Uniquement le désir d’exister. Les événements de notre galaxie détruisent leur royaume, et ces consciences vous ont choisi pour être leur émissaire dans les affaires qu’elles ont dans le monde matériel.

— Et si je ne souhaite pas devenir leur émissaire ?

— Alors vous mourrez, dit Sejanus. Elles seules sont assez puissantes pour sauver votre vie à présent.

— Si elles sont si puissantes, pourquoi ont-elles besoin de moi ?

— Elles sont puissantes mais ne peuvent exister dans l’univers de la matière, et doivent œuvrer au travers d’émissaires, répondit Sejanus. Vous êtes un homme d’une très grande force et d’une très grande ambition. Elles savent qu’aucun autre être de la galaxie n’est assez puissant ou assez digne pour faire ce qui doit être fait.

Malgré sa satisfaction d’être ainsi décrit, Horus n’aimait toujours pas ce qu’il entendait. Il ne percevait aucune tromperie, même si une voix dans sa tête lui rappelait que le guerrier aux yeux d’argent qu’il avait devant lui ne pouvait véritablement être Sejanus.

— L’univers matériel ne leur est d’aucun intérêt ; il est un anathème pour eux. Ils ne souhaitent que préserver leur propre domaine de la destruction, continua Sejanus alors que revenait la puanteur chimique de l’autre monde que cachait l’illusion. Un vent malodorant se leva. En échange de votre aide, elles vous accorderont une mesure de leur puissance et les moyens de réaliser vos ambitions.

Horus voyait le monde de fer et de bronze reprendre substance tandis que la trame de cette réalité commençait à se distordre sous ses pieds. Une lumière sombre jaillissait des fissures de la terre, et il entendait se rapprocher le son des loups hurlants.

— Nous devons partir ! cria Sejanus quand la meute eût surgi d’un bouquet d’arbres en pleine désintégration. Aux oreilles d’Horus, leurs hurlements lui semblaient crier désespérément son nom.

Sejanus retourna en courant jusqu’à la rivière, où un ovale de lumière miroitante s’éleva des eaux agitées. Horus entendit des marmonnements obscurs en provenir, et une sorte de prémonition inquiétante s’empara de lui, alors que son regard allait et revenait entre cette lumière étrange et les loups.

— Je ne suis pas certain de vouloir te suivre, dit-il. Le ciel commençait à répandre les larges gouttes d’une pluie acide.

— Venez, ce portail est notre seule sortie ! lui cria Sejanus qui se rapprochait la lumière. Un grand homme l’a dit autrefois : « le vrai génie dédaigne la voie tracée : il cherche les régions jusqu’alors inexplorées. »

— Tu essaies de me convaincre en me citant moi-même ? s’époumona Horus dans les rafales mugissantes du vent.

— Pourquoi pas ? Vos paroles seront citées pour les siècles à venir.

Horus appréciait cette idée. Il rejoignit Sejanus.

— Où mène ce portail ? cria-t-il encore une fois pour se faire entendre malgré le vent et les hurlements des loups.

— À la vérité, promit Sejanus.

Le cratère commença à se remplir quand le soleil fût finalement couché. Dans cet endroit de pèlerinage, des centaines de véhicules de toutes natures terminèrent leur périple depuis la zone d’atterrissage impérial. Les Davinites observèrent l’arrivée de ces convois avec un mélange de surprise et de confusion, incrédules de voir chaque véhicule ainsi abandonné, et leurs occupants se diriger vers le Delphos.

Dans l’heure, des milliers d’arrivants se furent ainsi rassemblés, et d’autres les rejoignaient encore à chaque minute. La plupart d’entre eux, laissés sans direction, trépignaient en une foule désordonnée, jusqu’à ce que les Davinites se missent à circuler parmi eux, les aidant alors à trouver des endroits où déposer leurs possessions et où s’abriter de la pluie qui commençait à tomber.

La procession de phares s’étendait encore sur toute la chaussée oubliée et dans la vallée, jusqu’au bas des reliefs. Pendant que la nuit descendait sur Davin, l’air s’emplit de chants à la gloire du Maître de Guerre, et la lumière incertaine de milliers de cierges se mêla à celles des flambeaux qui encerclaient le Delphos.

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