Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Douze
Agit-prop
Suspicion entre frères
Le serpent et la lune
La plume d’Ignace Karkasy glissait sur la page comme animée par un esprit propre qu’elle aurait pu capter, investie de toute la pensée qu’il mettait dans ses mots. La muse était bel et bien descendue sur lui ; son flot de conscience s’écoulait telle une rivière de sang, celle de l’événement monstrueux qu’il retraçait, survenu dans cette baie d’embarquement. La métrique jouait dans sa tête une symphonie où chaque canto, chaque strophe s’insérait à sa place comme si aucun autre arrangement de leurs vers n’eût été envisageable.
Même en son heure de gloire, celle des Océanes ou des Réflexions et odes , il ne s’était pas senti aussi inspiré. À dire vrai, en les considérant à présent avec du recul, ils les détestaient pour leurs fioritures, leur nombrilisme invraisemblable, leur manque d’à-propos dans toute cette galaxie. Ces mots, ces idées qui se déversaient maintenant de lui, voilà ce qui importait vraiment, et il se maudit d’avoir mis tant de temps à le découvrir.
Seule importait la vérité ; le capitaine Loken le lui avait dit, mais il ne l’avait pas entendu, pas véritablement. Les vers qu’il avait écrits depuis que Loken l’avait pris sous son parrainage étaient tous trop piètres, indignes de l’homme qui avait remporté le prix des Éthiopiques. Mais tout cela allait changer.
Après ce bain de sang de la baie d’embarquement, il était retourné à ses quartiers pour y prendre une bouteille de vin de Terra, et était revenu au pont d’observation. Mais celui-ci était comble, bondé de fous gémissants, et il avait opté pour la Retraite, qu’il avait trouvée déserte.
Les mots s’étaient répandus en un torrent d’indignation ; ses métaphores étaient devenues osées, sa lyrique résolue malgré la terrible brutalité dont il avait été le témoin. Il venait de noircir déjà trois pages du Bondsman, les doigts tachés d’encre et son âme de poète en feu.
« Tout ce que j’ai pu écrire avant n’était qu’un prologue », se murmura-t-il à lui-même, sans cesser d’écrire.
Karkasy s’interrompit dans son travail pour pondérer son dilemme : la vérité serait inutile si personne ne pouvait l’entendre. Les équipements mis à la disposition des commémorateurs incluaient une presse à laquelle ils pouvaient soumettre leurs œuvres pour une circulation à large échelle. C’était un fait connu, beaucoup de ce qui y passait était contrôlé et censuré, et peu de commémorateurs s’en servaient. Au vu du contenu de sa nouvelle poésie, Karkasy n’avait aucun espoir.
Un sourire se répandit lentement sur ses traits. Il plongea la main dans une poche de ses robes et en sortit un document froissé : l’une des brochures d’Euphrati Keeler sur le Lectio Divinitatus, qu’il lissa devant lui sur la table, de la paume de la main.
L’encre avait bavé et le papier sentait l’ammoniac, ce qui était clairement le travail d’une rotative mécanique bon marché. Si Euphrati en avait trouvé une à utiliser, il le pouvait aussi.
Loken autorisa Tybalt Marr à incinérer le corps d’Eugan Temba avant de quitter le pont. Son compagnon capitaine, éclaboussé de sang et de résidus immondes, dirigea lui-même le souffle d’un lance-flammes sur le cadavre monstrueux, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus rien que des os en cendre. La satisfaction était trop mince pour compenser la perte d’un frère, loin de là, mais elle allait devoir suffire. Laissant derrière eux les derniers vestiges fumants, ils revinrent sur leurs pas à travers tout le Glory of Terra .
Le jour diminuait lorsqu’ils atteignirent le dehors. Davin elle-même, un orbe jaune pâle, flottait très bas dans le crépuscule. Loken portait l’anathame dans son coffret patiné, et ses guerriers le suivaient sans qu’un mot ne passât entre eux.
Une grande vibration grondante empoigna la lune quand trois colonnes de lumière et de fumée s’élevèrent vers les cieux depuis la zone de déploiement impérial où toute cette mésaventure avait commencé. Loken contempla l’incroyable spectacle des machines de guerre de la Legio Mortis retournant en orbite, vers leurs soutes. Il remercia en silence leurs équipages, qui les avaient aidés dans leur combat contre les dépouilles animées.
Bientôt, ils ne virent plus des transports de Titans qu’un éclat diffus à l’horizon ; seuls le clapotis de l’eau et le feulement ténu des moteurs du Thunderhawk en attente perturbaient encore le silence. Les étendues de boue étaient vides sur des lieues à la ronde, et alors que Loken descendait la pente de décombres, il se sentit l’homme le plus solitaire de la galaxie.
À quelques kilomètres de là, des points de lumières bleus décollaient pour suivre les Titans. Les transports de l’Armée Impériale ramenaient les derniers soldats vers leurs vaisseaux d’assignation.
— Ça va être à notre tour de repartir, non ? dit Torgaddon.
— Je suppose que oui, convint Loken. Le plus tôt sera le mieux.
— Comment penses-tu que ce truc ait pu arriver ici ?
Loken n’avait pas besoin de demander de quoi parlait son frère, et secoua la tête. Il ne souhaitait pas encore partager ses soupçons avec lui. Malgré tout l’amitié qu’il y avait entre eux, Torgaddon parlait trop, et Loken ne voulait pas que sa proie lui échappât.
— Je n’en sais rien, Tarik, dit Loken tandis qu’ils atteignaient le niveau du sol et se dirigeaient vers la rampe abaissée du Thunderhawk. Nous ne le saurons peut-être jamais.
— Oh, s’il te plaît, Garvi ! C’est moi ! s’esclaffa Torgaddon. Tu es tellement intègre que ça fait de toi un très mauvais menteur. Je sais que tu as ton idée sur ce qui s’est passé. Allez, crache le morceau.
— Je ne peux pas, Tarik, je suis désolé, dit Loken. Pas encore en tout cas. Mais fais-moi confiance. Je sais ce que je fais.
— Tu es sûr ?
— Non, je ne suis pas sûr, reconnut Loken. Mais je crois. Par le Trône, si seulement le Maître de Guerre avait été là pour me le demander.
— Oui, mais il n’est pas là, établit inutilement Torgaddon. Ça ne te laisse que moi.
Loken foula la rampe, heureux de quitter la surface fangeuse de cette lune, et se retourna pour lui faire face.
— Tu as raison, je devrais t’en parler, et je le ferai bientôt. Il faut seulement que je résolve certains points.
— Écoute, Garvi, je ne suis pas stupide, dit Torgaddon à voix basse, en s’approchant pour qu’aucun des autres ne pût les entendre. Cette chose n’a pu arriver ici que si quelqu’un de l’expédition l’a amenée, je le sais très bien. Il fallait que cette arme soit là avant que nous arrivions. Ça ne laisse qu’une seule personne qui était avec nous sur Xenobia et qui aurait pu arriver ici avant nous. Tu sais de qui je veux parler.
— Je sais de qui tu veux parler, admit Loken en attirant Torgaddon à part pour laisser le reste des Astartes monter dans le Thunderhawk. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi. Pourquoi s’est-il donné tant de mal pour voler cette arme, et pour ensuite l’amener ici ?
— Je vais casser ce fils de chienne en deux s’il a quoi que ce soit à voir avec ce qui est arrivé au Maître de Guerre, maugréa Torgaddon. La légion aura sa peau.
— Non, susurra Loken. Pas encore. Pas avant que nous ayons tout découvert, y compris si quelqu’un d’autre est impliqué. Je n’arrive même pas à m’imaginer que quiconque ait pu oser manigancer contre le Maître de Guerre.
— C’est à ça que tu penses ? À un coup de force ? Tu crois qu’un des autres primarques voudrait lui voler le rang de Maître de Guerre ?
— Je n’en sais rien. Tout ça a l’air tellement improbable, comme dans les livres de Sindermann.
Aucun des deux n’ajouta rien. L’idée qu’un des membres de la fratrie éternelle des primarques pût vouloir usurper la place d’Horus était inconcevable et outrageante, pour dire le moins.
— Hé, appela Vipus depuis le compartiment du Thunderhawk. Qu’est-ce que vous conspirez, vous deux ?
— Rien, mentit coupablement Loken. Nous ne faisons que parler.
— Alors dépêchez-vous de finir, il faut que nous partions tout de suite !
— Pourquoi, que se passe-t-il ? demanda Loken en finissant de grimper à bord.
— Le Maître de Guerre. Ils l’emmènent sur Davin.
Le Thunderhawk décolla quelques instants plus tard, dans une projection d’eau boueuse et le souffle bleu des réacteurs. L’engin cuirassé fit le tour de l’épave massive, gagnant en vitesse et en altitude avant de se tourner vers le ciel.
Le pilote poussa les turbines et l’appareil regagna en rugissant l’espace obscur.
Le grand disque rouge du soleil plongeait derrière l’horizon. Les vents chauds qui montaient de la plaine rendaient le vol cahoteux alors qu’ils pénétraient dans l’atmosphère de Davin. La masse continentale s’enflait dans la verrière blindée, brune, sèche et poussiéreuse. Loken était assis avec les pilotes à l’avant du cockpit et surveillait le panneau des instruments de vol, où le point rouge localisant l’appareil du Maître de Guerre se rapprochait toujours davantage.
Loin en dessous, il discernait les lueurs de la zone de déploiement impériale où ils s’étaient posés la première fois, un large cercle d’arcs lumineux, de plates-formes d’atterrissage et de positions défensives. Leur couloir de descente était très incliné : la vitesse était plus importante pour Loken qu’aucune notion de sécurité. Sur leur chemin vers la surface, ils dépassaient des dizaines d’autres engins volants.
— Pourquoi y en a-t-il autant ? se demanda Loken à voix haute, tandis que leur angle d’arrivée s’aplatissait. Ils dépassèrent le vaste cercle, en y voyant soldats et serviteurs se démener pour assurer la réception de tant d’appareils.
— Aucune idée, dit le pilote, mais il y en a des centaines qui descendent de la flotte. On dirait que beaucoup de monde a envie de voir Davin.
Loken ne répondit pas. La vue d’autant de navettes en route pour Davin était une autre pièce du puzzle qu’il ne comprenait pas. Le réseau de communication était envahi par des transmissions absurdes, dans lesquelles des groupes de voix larmoyantes clamaient que la fin était proche, tandis que d’autres rendaient grâce au divin Empereur, qui bientôt ressusciterait son favori sur son lit de mort.
Rien de tout ça n’avait de sens. Il avait tenté d’entrer en contact avec le Mournival, mais personne ne lui avait répondu, et un terrible pressentiment lui vint quand il n’arriva pas même à joindre Maloghurst sur le Vengeful Spirit .
Leur vol les avait fait dépasser le périmètre impérial, et Loken vit un ruban de lumière s’étendre vers le nord depuis la zone d’atterrissage. Un chapelet de petits points lumineux perçait l’obscurité. Loken ordonna au pilote de voler plus bas et de réduire la vitesse.
Une longue colonne de véhicules. Des chars, des camions d’approvisionnement, des transports à plateaux, et même des engins civils remontaient la piste de terre dure, tous recouverts de passagers, et se dirigeant tous vers les montagnes aussi vite que leurs moteurs pouvaient les pousser. Le Thunderhawk poursuivit son vol dans les rayons faiblissants du jour, et perdit bientôt de vue le convoi qui prenait la même direction.
— Combien de temps avant d’atteindre la position du Maître de Guerre ? demanda-t-il.
— À notre vitesse actuelle, peut-être dix minutes, répondit le pilote.
Loken tâcha de rassembler ses facultés mentales, lesquelles étaient sorties de leurs rails au milieu de toute cette folie. Depuis leur départ de l’interex, son esprit avait été un tourbillon, qui avait aspiré la moindre pensée et les avait toutes recrachées criblées de suspicion. Était-il possible qu’il souffrît encore du contrecoup de ce qui était arrivé à Jubal ? L’épisode qui s’était déroulé sous les Pics des Murmures l’avait-il atteint au point qu’il se tourmentait pour des dangers qui n’existaient pas ?
Il aurait pu le croire, sans la présence de cet anathame, et la certitude que le premier chapelain Erebus lui avait menti lors du trajet vers Davin.
Selon Karkasy, Erebus souhaitait délibérément envoyer Horus sur la lune de Davin. Sa complicité dans le vol de l’anathame ne faisait aucun doute, et ne menait qu’à une seule conclusion. Erebus voulait qu’Horus soit tué ici.
Cela non plus n’avait aucun sens. Pourquoi avoir recours à des manœuvres aussi complexes pour simplement tuer le Maître de Guerre ? Il devait y avoir autre chose…
Lentement, les faits s’accumulaient sans pour autant s’emboîter les uns dans les autres. Il n’avait toujours aucune idée du motif caché derrière tous ces événements, hormis qu’ils avaient été déclenchés par les artifices et le dessein de quelqu’un. Quel que fût ce dessein, il allait exposer cette conspiration au grand jour. Ceux qui y seraient liés le paieraient de leurs vies.
— Nous nous rapprochons de l’appareil du Maître de Guerre, annonça le pilote.
Loken s’arracha à ses réflexions amères. Il n’avait pas eu conscience que le temps avait passé, mais son attention se projeta immédiatement au-delà du verre blindé du cockpit.
De hauts reliefs montagneux les entouraient ; des falaises d’une pierre rouge irrégulière, veinée de strates luisantes d’or et de quartz. Ils suivaient au ras du sol le tracé d’une chaussée ancienne, dont les dalles avaient été brisées et fendillées par le passage des siècles. Des statues de rois disparus jalonnaient la voie processionnelle oubliée, et plusieurs s’étaient couchées en travers, comme des gardiens abattus. Les ombres s’étendaient au fond de cette vallée. Par le creux d’un col, Loken voyait un reflet se projeter sur le ciel de bronze.
Le pilote les fit décélérer, et le cuirassé franchit le col vers un cratère colossal, creusé dans le paysage comme un énorme bassin à fond plat. Ses flancs à pic se dressaient autour d’eux, de part et d’autre d’un diamètre de plusieurs kilomètres.
Un gigantesque bâtiment de pierre se trouvait en son centre, taillé dans la même roche que celle des montagnes, et baigné par la lumière d’un millier de flambeaux. Le Thunderhawk décrivit un cercle autour de la structure, dont Loken observa la forme octogonale, aux angles aménagés chacun comme le donjon d’une forteresse. Les huit tours protégeaient en leur centre un large dôme. Des feux brûlaient à leur sommet.
Loken apercevait en dessous d’eux l’oiseau d’assaut du Maître de Guerre, qu’entourait une multitude de porteurs de torches, des centaines, peut-être des milliers. Un chemin dégagé reliait le Warhawk à l’arche démesurée du bâtiment, et il reconnut la silhouette allongée, reconnaissable entre toutes, du Maître de Guerre que portaient vers elle les Sons of Horus.
— Faites-nous descendre immédiatement ! cria Loken. Il se leva, revint dans le compartiment des passagers et décrocha son bolter de son râtelier.
— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Vipus. Des ennuis ?
— Ça se pourrait, déclara Loken en se retournant pour s’adresser à tous les Astartes présents à bord. Suivez-moi dès que nous aurons débarqué.
Ses guerriers s’étaient efficacement préparés à un débarquement dans l’urgence, et Loken sentit changer le mouvement du Thunderhawk, qui ralentissait encore et approchait du sol. L’éclairage intérieur passa du rouge au vert quand l’appareil eût brutalement touché terre ; la rampe d’assaut s’abaissa et Loken emmena le groupe vers l’édifice en marchant d’un pas résolu.
La nuit était tombée, mais l’air était chaud, et les parfums de floraisons aromatiques l’emplissaient d’une fragrance piquante. Ses hommes le suivaient à une cadence rapide. Beaucoup des porteurs de flambeaux se tournèrent vers eux, interloqués. Loken les reconnaissait à présent comme les autochtones de Davin.
Les Davinites avaient le corps plus sec et svelte que la plupart des hommes ordinaires. Ils étaient grands et hirsutes, avec des membres fins, et leurs mèches de cheveux élaborées se dressaient sur leurs têtes à la manière de celle d’Abaddon. Ils arboraient de longues capes d’écailles arrangées en un tissage miroitant, des armures faites des mêmes écailles laquées, et la majorité d’entre eux étaient armés de poignards et de pistolets à poudre noire, primitifs d’aspect, portés sur des ceinturons croisés. Ils s’écartèrent à l’arrivée des nouveaux Astartes, la tête courbée dans une attitude docile. Loken fut frappé de voir à quel point ces créatures paraissaient proches de la déviance envers le patrimoine humain.
Il ne leur avait pas accordé une attention véritable lors de sa première venue sur la planète. Il n’était encore qu’un capitaine d’escouade, plus préoccupé d’obéir à ses ordres et d’accomplir les tâches assignées que d’observer les habitants locaux. Même lors de cette seconde venue, son attention avait été autre part, et l’apparence plus ou moins bestiale des Davinites lui avait précédemment plus ou moins échappé.
Maintenant que des centaines d’habitants de ce monde l’entouraient, leur divergence par rapport au génome humain était criante. Loken se demanda comment ce peuple avait évité l’éradication soixante ans plus tôt, principalement du fait que le premier contact avait été établi par les Word Bearers, une légion qui n’était pas connue pour tolérer les écarts à la norme.
Cela rappela à Loken la furieuse dispute qu’avaient eue Abaddon et le Maître de Guerre au sujet de l’interex, et comment le premier capitaine avait exigé qu’une guerre fût livrée contre cet empire, pour son acceptation en son sein des engeances xenos. Pour lui, Davin aurait constitué un bien meilleur motif de guerre. Pour une raison quelconque, cela n’était pas arrivé.
Les Davinites étaient distinctement de souche humaine, mais ce rameau de l’Humanité avait presque engendré sa propre espèce. L’espacement de leurs traits, leurs yeux sombres sans pupille, et le volume excessif, presque simiesque, de la pilosité de leurs visages et de leurs bras rappelaient davantage à Loken les mutants de souche stable qu’employaient certains régiments de l’Armée Impériale : des êtres primitifs, avec suffisamment d’entendement, mais guère plus, pour agiter une épée ou faire tirer une carabine.
Une pratique qu’il n’approuvait pas. Les habitants de Davin étaient manifestement investis d’un plus haut de gré d’intelligence, mais leur apparence ne faisait rien pour le rassurer sur ce qui se déroulait ici.
Il les écarta de son esprit alors qu’il approchait qu’un ensemble de marches massives sculptées dans la roche, bordées de statues de serpents lovés et de braseros allumés. Cet escalier était creusé de trois canaux étroits où s’écoulait de l’eau, un en son milieu et un de chaque côté.
Le Maître de Guerre et ses porteurs étaient montés hors de vue, au niveau suivant. Loken précéda ses guerriers dans l’ascension de ces marches processionnelles, qu’il se mit à gravir quatre à quatre quand il entendit plus haut un grattement de pierre sur la pierre. L’image des portes monolithiques apparut dans son esprit.
— Nous devons nous dépêcher, lança-t-il.
Il approchait du haut de l’escalier, où les charbons des braseros jetaient sur les statues une lueur rubiconde, dans laquelle rutilaient les écailles des serpents et leurs yeux sertis d’éclats de quartz. Les ultimes rayons du soleil mourant soulignaient les ondulations de ceux enroulés autour des piliers, comme s’ils s’apprêtaient à glisser le long des marches. L’effet était déroutant. Loken ouvrit à nouveau la fréquence de son armure.
— Abaddon ? Aximand ? Est-ce que l’un de vous m’entend ? Répondez.
Des parasites firent grésiller son oreillette, mais ses appels ne reçurent aucun retour, et il accéléra le pas.
Il atteignit enfin le sommet des marches, et émergea sur une esplanade éclairée par la lune, où de nouvelles statues serpentines surmontaient des colonnes alignées le long d’une voie étroite, menant vers l’arche gigantesque ouverte dans la façade de l’édifice. Ses portes de bronze martelé, à la surface luisante couverte de spirales, se refermaient en grondant. Loken sentit un frisson sur sa peau à la vue de ce portail funeste, dont les ténèbres béantes semblaient renfermer la promesse d’une puissance primale et ancienne.
Devant elles, un groupe de guerriers de l’Astartes regardaient les monstrueuses portes se fermer. Loken ne voyait plus aucun signe de la présence du Maître de Guerre.
— Accélérez, cadence de combat, ordonna-t-il en adoptant lui-même la foulée allongée qui avalait les kilomètres quand aucun support véhiculé n’était disponible. Marcher de ce pas était supportable sur de grandes distances et permettait encore à un guerrier de combattre une fois à destination. Loken espérait ardemment que le terme de cette marche ne l’obligerait pas à employer la force.
Alors qu’ils approchaient de ces portes, il vit que loin d’être gravées de spirales sans aucune signification, chacune était ornée de toutes sortes d’images et scènes. Des serpents ondoyaient d’une plaque de métal à l’autre, d’autres se mordaient la queue, et d’autres encore étaient enlacés comme dans un acte de reproduction.
Il ne perçut pleinement le tableau dans sa totalité que lorsque les portes se furent closes dans un grand fracas de métal. À la différence du Maître de Guerre, Loken n’était pas un grand amateur d’art ; il n’en fut pas moins admiratif devant le spectacle qu’offraient les deux battants fermés. Au centre de son symbolisme s’élevait un grand arbre aux branches écartées, garnies de fruits de toutes provenances. Ses trois racines se prolongeaient au-delà du bas de la porte, vers le large bassin circulaire qui alimentait en eau les trois canaux traversant l’esplanade jusqu’au grand escalier.
Deux serpents jumeaux s’enroulaient autour du tronc de l’arbre, leurs têtes atteignant les branches, et Loken fut frappé par la ressemblance du symbole que les apothicaires portaient sur leur épaulière.
Sept guerriers se tenaient sur l’autre bord du bassin d’eau, devant la porte. Leurs armures arboraient le vert pâle des Sons of Horus, et Loken les connaissait tous : Abaddon, Aximand, Targost, Sedirae, Ekaddon, Kibre et Maloghurst.
Quand ils retournèrent, aucun d’eux ne portait son casque et chacun affichait le même air de désespoir impuissant. À de nombreuses reprises il avait traversé l’enfer des combats avec eux, et de voir une telle expression sur les visages de ses frères le draina de toute sa colère, le laissant vide et désemparé.
Il ralentit le pas en arrivant face à Aximand.
— Qu’avez-vous fait ? Vous tous, qu’avez-vous fait ?
— Ce qui devait être fait, dit Abaddon, quand Aximand ne lui eût pas répondu.
Loken ignora le premier capitaine.
— Horus, dis-moi ce que vous avez fait.
— Ce qu’Ezekyle t’a dit. Nous avons fait ce qui devait être fait, répéta Aximand. Le Maître de Guerre était mourant et Vaddon ne pouvait le sauver. Alors nous nous sommes mis en route pour le Delphos.
— Le Delphos ? demanda Loken.
— C’est le nom de cet endroit, expliqua Aximand. Le temple de la loge du Serpent.
— Le temple ? s’exclama Torgaddon. Horus, tu as amené le Maître de Guerre dans un temple ? Tu es devenu fou ? Le commandant n’aurait jamais approuvé.
— Peut-être pas, lui rétorqua Serghar Targost en s’avançant pour se tenir devant Abaddon, mais vers la fin, il ne pouvait même plus s’exprimer. Il a parlé à cette maudite commémoratrice pendant des heures avant de perdre conscience. Nous avons dû le confiner dans un champ de stase pour le garder en vie suffisamment longtemps et réussir à l’amener ici.
— S’il s’agit bien d’un temple, Tarik a raison, l’épaula Loken.
— Temple, Delphos, maison de guérison, appelez-le comme vous voudrez, se dédouana Targost. Le Maître de Guerre est à l’article de la mort ; ni la religion ni le rejet de la religion n’ont plus de véritable importance. C’est le seul espoir qu’il nous reste, et qu’avons-nous à perdre ? Si nous n’avions rien fait, le Maître de Guerre serait mort. Au moins, nous lui avons offert une chance de survivre.
— Et à quel prix allons-nous racheter sa vie ? demanda Loken. En l’amenant dans la maison érigée pour de faux dieux ? L’Empereur nous l’a enseigné : la civilisation n’aura atteint la perfection que quand la dernière pierre de la dernière église aura assommé le dernier prêtre. Et c’est ici que vous avez amené le Maître de Guerre. Cela va à l’encontre de tout ce pour quoi nous avons combattu pendant deux siècles. Vous ne l’aviez pas réalisé ?
— L’Empereur en aurait fait de même s’il avait été là, affirma Targost, et Loken sentit sa colère remonter à la surface devant un tel orgueil.
Menaçant, il s’approcha de Targost.
— Bien sûr que non, le railla l’autre capitaine, mais je sais qu’il voudrait voir son fils survivre.
— En confiant sa survie à ces… à ces sauvages ?
— C’est de ces sauvages que nous vient notre fameuse confrérie, lui rappela Targost.
— Ça ne fait qu’une raison de plus de m’en méfier, lui rétorqua Loken, en se retournant pour s’adresser à Vipus et à Torgaddon. Venez. Nous allons sortir le Maître de Guerre de là.
— Vous ne pouvez pas, intervint Maloghurst en avançant pour rejoindre Abaddon, et Loken eut soudain l’impression distincte que ses frères constituaient une barrière entre lui et la porte.
— Que voulez-vous dire ?
— Il est dit qu’une fois fermée, la porte du Delphos ne peut plus être réouverte, hormis de l’intérieur. L’homme nécessitant d’être soigné est porté à l’intérieur, et laissé au destin que les esprits éternels des choses défuntes choisissent pour lui. Si sa destinée est de vivre, il ouvrira la porte de lui-même. Sinon, elle ne s’ouvre que neuf jours après, et sa dépouille est brûlée avant que ses cendres soient jetées dans le bassin.
— Vous avez donc simplement laissé le Maître de Guerre seul à l’intérieur ? Pour tout le bien que cela va lui faire, vous auriez aussi bien pu le laisser sur le Vengeful Spirit . Et « les esprits éternels des choses défuntes », qu’est-ce que cela signifie ? C’est parfaitement inepte, vous ne croyez pas ?
— Ce que vous, vous ne comprenez pas, c’est que ne rien faire et le regarder mourir aurait été inepte, dit Maloghurst. Vous nous jugez pour avoir agi par amour pour lui.
— Non, je ne comprends pas, répondit tristement Loken. Comment vous est seulement venue l’idée de l’amener ici ? Encore une information secrète de votre maudite loge ?
Aucun de ses frères ne parla, et tandis que Loken scrutait leurs visages en quête d’une réponse, la vérité lui apparut soudain dans toute sa clarté horrible.
— C’est Erebus qui vous a parlé de cet endroit, n’est-ce pas ?
— Oui, admit Targost. Il connaissait de longue date les loges de la planète, et il avait constaté le pouvoir de leurs maisons de guérison. Si le Maître de Guerre vit, vous lui serez reconnaissant qu’il nous en ait parlé.
— Où est-il ? demanda Loken. Il en répondra devant moi.
— Il n’est pas là, Garvi, dit Aximand. C’était aux fils d’Horus de l’amener ici.
— Alors où est-il, toujours sur le Vengeful Spirit ?
— Je suppose. Pourquoi est-ce si important pour toi ?
— Je pense que vous avez tous été abusés, mes frères, dit Loken. À présent, seul l’Empereur a le pouvoir de guérir le Maître de Guerre. Tout le reste n’est que tromperie.
— L’Empereur n’est pas là, rappela abruptement Targost. Nous avons cherché l’aide que nous pouvions trouver.
— Et toi, Tarik ? l’interpella Abaddon. Vas-tu te détourner de tes frères du Mournival, comme Garviel ? Viens.
— Tout est peut-être toujours tout blanc ou tout noir pour Garvi, mais il a raison, Ezekyle. Je ne peux pas me ranger à vos côtés cette fois. Je suis désolé, lança encore Torgaddon quand Loken et lui tournèrent le dos à la porte.
— Vous rejetez votre serment ? cria Abaddon alors qu’ils s’éloignaient. Vous avez juré d’être fidèles au Mournival jusqu’à la fin de votre vie. Vous serez considérés comme des parjures !
Les paroles du premier capitaine atteignirent Loken avec la force d’un bolt et il s’arrêta net. Des parjures… L’idée était horrible.
Aximand vint le rattraper, le saisit par le bras et lui montra le bassin. Une ondulation parcourait l’eau noire et Loken vit la lune de Davin s’y refléter.
— Regarde, dit Aximand. La lune qui se reflète sur l’eau. Le croissant de la nouvelle lune, Loken… Celui qui a été tracé sur ton casque quand tu as prêté serment au Mournival. C’est un bon présage, mon frère.
— Un présage ? cracha Loken en le faisant lâcher prise. Depuis quand plaçons-nous notre foi dans des présages ? La cérémonie du Mournival était peut-être un rite de passage, Horus, mais ce qui se passe ici est de la sorcellerie. Je vous avais dit que je ne m’inclinerai pas devant les esprits et que je ne croyais que dans la clarté empirique de l’Imperium. Et je reste fidèle à ces paroles.
— S’il te plaît, Garvi, le supplia Aximand. Nous faisons ce qui est juste.
Loken secoua la tête.
— Je crois que nous finirons tous par regretter amèrement le jour où vous avez amené le Maître de Guerre ici.
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