Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Quatorze

Les oubliés

Mythologie vivante

Primogénèse

 

Franchir le portail de lumière ressembla à passer d’une pièce à une autre ; cependant, quittant un environnement au bord de la dissolution, Horus se retrouva au milieu d’une masse de gens, sur une immense place circulaire cernée de tours et de magnifiques édifices de marbre. Des milliers de personnes remplissaient cet espace, et puisque qu’Horus dépassait encore la plus grande d’entre elles de la moitié de sa taille, il constatait que des milliers d’autres attendaient de quitter les neuf grandes artères qui y menaient.

Étrangement, aucune de ces personnes ne donna l’impression de remarquer l’arrivée soudaine parmi elles de deux guerriers géants. Un groupement de statues se dressait au centre de la place, et tandis que la multitude marchait en procession autour d’elles, une psalmodie monocorde sortait des haut-parleurs rouillés fixés aux bâtiments, au sommet desquels des cloches sonnaient à toute volée.

— Où sommes-nous ? demanda Horus, en levant les yeux vers les aigles au fronton des édifices, vers leurs clochers dorés et leurs colossales rosaces de vitrail coloré. Chaque structure rivalisait avec sa voisine pour une suprématie de hauteur et d’ostentation. L’œil d’Horus, exercé à l’élégance architecturale et à l’art de la proportion, n’y voyait que l’expression d’une dévotion vulgaire.

— Je ne connais pas le nom de cette place, dit Sejanus. Je la découvre avec vous, mais je pense que nous sommes ici sur un monde-temple.

— Un monde-temple ? Dédié à quoi ?

— Pas à quelque chose, montra Sejanus, le doigt pointé vers les statues du centre de la place. À quelqu’un.

Horus scruta plus précisément les immenses représentations autour desquelles tournait la foule ; celles du cercle extérieur avaient été sculptées dans un marbre blanc et arboraient l’armure complète de guerriers de l’Astartes. Ceux-ci entouraient la figure centrale, elle-même protégée par une somptueuse armure d’or sertie de pierres précieuses étincelantes. Ce personnage brandissait bien haut un flambeau allumé, dont la lumière irradiait tout autour de lui. Le symbolisme était transparent : cet être apportait la lumière à son peuple, protégé par son escorte de combattants.

Le guerrier d’or était manifestement un roi ou un héros d’un genre quelconque, aux traits nobles et patriciens que les sculpteurs avaient exagérés à des proportions ridicules. Celles des statues entourant la plus grande étaient elles aussi grotesques.

— Qui est censé représenter la statue d’or ? demanda Horus.

— Vous ne l’avez pas reconnu ? s’étonna Sejanus.

— Non. Le devrais-je ?

— Allons regarder de plus près.

Horus le suivit cependant que Sejanus progressait vers le centre de la place, et la foule s’écartait devant eux sans même qu’un sourcil ne fût dressé.

— Ces gens ne nous voient pas ? demanda-t-il.

— Non, dit Sejanus. Ou s’ils le peuvent, ils l’auront oublié dans un instant. Nous nous déplaçons parmi eux un peu comme des fantômes, aucun d’eux ne se souviendra de nous.

Horus s’arrêta devant un homme vêtu d’un simple scapulaire dépouillé, qui suivait le mouvement général autour des statues, les pieds nus et ensanglantés. Sa tête était tonsurée, il tenait à la main un chapelet d’osselets gravés reliés par de la ficelle. Un bandage ensanglanté lui couvrait un œil et une longue bande de parchemin épinglée à son accoutrement pendait jusqu’au sol.

En marquant à peine une pause, l’homme voulut faire le tour d’Horus, mais celui-ci tendit le bras pour lui barrer le passage. Une seconde fois, l’homme tenta de le contourner, et il l’en empêcha à nouveau.

— S’il vous plaît, monseigneur, dit l’homme sans lever la tête. Je dois passer.

— Pourquoi ? Qu’êtes-vous en train de faire ?

L’homme prit une expression déroutée, comme s’il essayait de se rappeler quelle question on venait de lui poser.

— Je dois passer, répéta-t-il.

Exaspéré par cette réponse qui ne l’éclairait pas, Horus s’écarta. L’homme s’inclina.

— Puisse l’Empereur veiller sur vous, monseigneur.

À ces mots, Horus sentit une sueur froide lui couler dans le dos. La foule ne lui opposa aucune résistance quand il l’écarta pour se rapprocher du centre de la place, une terrible inquiétude lui nouant le ventre. Il rattrapa Sejanus, lequel l’attendait debout sur une estrade au pied des statues, où une paire d’immenses aigles de bronze encadraient un grand pupitre.

Un personnage officiel immensément gras, dans une chasuble d’or coiffée d’une mitre de soie, lisait à voix haute un épais volume à couverture de cuir. Ses mots étaient portés au-dessus de la foule par des trompettes d’argent, tenues par ceux qui semblaient être de très jeunes enfants ailés flottant au-dessus de lui.

Quand Horus fût assez près, il s’aperçut que cet individu n’était humain que jusqu’à la taille : un ensemble complexe de pistons sifflants et de baguettes d’airain constituait sa moitié inférieure, fusionnée avec le lutrin monté sur roues.

Horus ne s’intéressa pas à lui, et leva la tête vers les personnages statufiés, qu’il finit par reconnaître pour ceux qu’ils étaient.

Leurs visages étaient méconnaissables pour quelqu’un qui comme lui les connaissait si bien.

Le plus proche était Sanguinius, aux ailes ouvertes comme celles des aigles qui ornaient le moindre édifice de la place. D’un côté du Seigneur des Anges se tenait Rogal Dorn, deux petites ailes déployées lui entourant la tête ; de l’autre, quelqu’un qui ne pouvait être que Leman Russ, ses cheveux sculptés pour ressembler à une crinière en bataille, une cape de peaux de loups drapée sur ses larges épaules.

Horus fit le tour des statues en leur reconnaissant d’autres attributs familiers. Guilliman, Corax, le Lion, Ferrus Manus, Vulkan et enfin Jaghataï Khan.

L’identité de la figure centrale ne faisait plus aucun doute. Horus leva les yeux vers le visage sculpté de l’Empereur. À n’en pas douter, les habitants de ce monde jugeaient cette effigie admirable ; pour Horus, elle n’avait absolument pas réussi à capturer le dynamisme et la force de sa personnalité.

De la hauteur supplémentaire que lui offrait le promontoire aux statues, Horus considéra la lente rotation de la foule, et se demanda ce que ces gens pensaient avoir à faire ici.

Des pèlerins. Le mot s’était imposé brusquement à son esprit.

En le reliant à l’ostentation et à la vulgarité des ornements qu’il observait sur les édifices, Horus comprit qu’il ne s’agissait pas d’un simple lieu de mémoire.

— C’est un lieu de culte, formula-t-il alors que Sejanus le rejoignait aux pieds de Corax, dont le marbre froid reproduisait à la perfection le teint pâle de son frère taciturne.

Sejanus le lui confirma de la tête.

— Cette planète entière est dédiée au culte de l’Empereur.

— Mais pourquoi ? L’Empereur n’est pas un dieu. Il a passé des siècles à libérer l’Humanité des entraves de la religion. Cela n’a aucun sens.

— Depuis votre point de vue dans le temps. Mais ce que vous voyez est ce que l’Imperium deviendra si les événements de votre présent suivent leur cours. L’Empereur a le don de sonder l’avenir, et il dirige votre présent vers ce futur.

— Dans quel but ?

— Celui de détruire les croyances anciennes, pour qu’un jour sa vénération les supplante toutes.

— Non, dit Horus, je ne veux pas le croire. Mon père a toujours rejeté toute notion de divinité ; il disait de l’ancienne Terra qu’il s’y trouvait des flambeaux d’espoir, les professeurs, mais aussi des prêtres pour les éteindre. Jamais il n’aurait consenti à cela.

— Pourtant, ce monde tout entier est son temple, dit Sejanus. Et ça n’est pas le seul.

— Il y en a d’autres semblables à celui-ci ?

— Des centaines, attesta Sejanus. Peut-être même des milliers.

— L’Empereur a réprimandé Lorgar pour son comportement, protesta Horus. La légion des Word Bearers avait élevé de grands monuments à la gloire de mon père et persécuté des populations entières pour leur manque de foi, mais l’Empereur ne l’a pas toléré, et a déclaré que Lorgar lui faisait honte par de telles pratiques.

— Parce qu’il n’était pas encore prêt à être vénéré : il n’avait pas encore le contrôle de la galaxie. C’est pourquoi il avait besoin de vous.

Horus se détourna de Sejanus et considéra le visage d’or de son père, en s’acharnant à vouloir réfuter ce qu’il entendait. À tout autre moment, il aurait frappé Sejanus pour avoir émis une telle suggestion, mais les preuves étaient là, devant lui.

Il lui refit face.

— Certains de mes frères sont représentés, mais où sont les autres ? Et où suis-je ?

— Je ne sais pas, répliqua Sejanus. Je suis venu bien souvent dans ce genre d’endroit, mais je ne vous y ai jamais vu représenté.

— Je suis le remplaçant qu’il s’est choisi ! cria Horus. J’ai livré un millier de batailles pour lui. Le sang de mes guerriers est sur ses mains, et il m’ignore comme si je n’existais pas ?

— L’Empereur vous a abandonné, Maître de Guerre, le persuada Sejanus. Bientôt, pour gagner sa place parmi les dieux, il tournera le dos à son peuple. Il ne se soucie que de lui-même et de sa puissance. Nous avons tous été dupés : nous n’avons aucune place dans ses grands projets, et quand l’heure sera venue, il nous rejettera tous pour accomplir son ascension. Pendant que nous faisions la guerre en son nom, il accroissait en secret son influence sur le Warp.

Les pèlerins poursuivaient leur lente procession autour de leur dieu dans la psalmodie monotone du gros personnage officiel. Un prêtre, réalisa Horus. Les paroles de Sejanus cognaient contre l’intérieur de son crâne.

— Ça ne peut être vrai, murmura-t-il.

— Que resterait-il à accomplir pour un être comme l’Empereur après avoir conquis la galaxie ; que lui resterait-il à atteindre, sinon la divinité ? Et à quoi pourraient bien lui servir ceux qu’il laisse derrière lui ?

— Non ! cria Horus en quittant le pied des statues pour aller jeter le prêtre au sol. Le corps hybride du prédicateur fut arraché de son pupitre, et se tortilla en hurlant dans une mare de sang et d’huile. Ses cris furent répercutés par les trompes des enfants flottants. Personne dans la foule ne sembla vouloir venir l’aider.

Horus redescendit sur la place dans une fureur aveugle, laissant Sejanus derrière lui. Une fois encore, la multitude s’écarta devant sa course effrénée, sans réagir davantage à son départ qu’elle ne l’avait fait à son arrivée. En quelques instants, il eut atteint le bord de la place et s’engouffra dans le plus proche des boulevards. Les fidèles remplissaient la chaussée, mais continuèrent de l’ignorer tandis qu’il les poussait sans ménagement. Chaque visage était figé, transi d’adoration pour cette image de l’Empereur.

Sans Sejanus auprès de lui, Horus se comprit tout à fait seul ; il entendit alors le hurlement lointain d’un loup, qui semblait encore s’adresser à lui. Il s’arrêta au beau milieu d’une rue bondée, tendant l’oreille pour saisir à nouveau ce même appel, mais le cri s’était tu aussi vite qu’il avait retenti.

Tandis qu’il écoutait, la foule s’écoulait autour de lui ; encore une fois, personne ne paraissait lui accorder la moindre attention. Jamais depuis qu’il avait quitté son père et ses frères Horus ne s’était senti aussi isolé. Il éprouva soudain la douleur d’être confronté à sa propre vanité, en réalisant combien il aurait voulu être adoré de ces gens qui l’entouraient.

Mais chaque visage traduisait la même dévotion aveugle qu’il avait lue chez ceux qui tournaient autour des statues, une déférence exaltée pour l’homme qu’il appelait son père. Ces gens ne réalisaient donc pas que les batailles gagnées pour leur liberté l’avaient été avec le sang d’Horus ?

La statue entourée de celles de ses frères aurait dû être la sienne, pas celle de l’Empereur !

Horus attrapa le dévot le plus proche pour le secouer violemment par les épaules.

— Il n’est pas un dieu ! lui cria-t-il. Il n’est pas un dieu !

Le cou du pèlerin se brisa dans un craquement très audible, et Horus sentit ses clavicules se disloquer sous sa poigne. Horrifié, il lâcha le corps de l’homme et s’enfonça davantage dans le labyrinthe du monde-temple, changeant de direction au hasard des carrefours, en cherchant à se perdre dans ses rues combles.

Chaque virage l’amenait sur une nouvelle artère remplie d’adorateurs, bordée de merveilles dédiées au Dieu-Empereur : des avenues dont chaque pavé était gravé d’une supplique, des ossuaires plaqués d’or sur une hauteur de plusieurs kilomètres, des forêts de colonnes de marbre, où d’innombrables représentations de saints étaient perchées.

Toutes sortes de démagogues parcouraient les rues, l’un d’eux mortifiant sa chair avec un fouet à prière, tandis qu’un autre brandissait deux carrés de tissu orange, clamant qu’il refusait de les porter. Horus n’y comprenait rien.

D’immenses appareils volants flottaient au-dessus de cette partie de la ville : des zeppelins ampoulés aux mâts de bronze et aux énormes moteurs à hélices. De longues bannières de prière pendaient de leurs coques argentées, qui braillaient leurs hymnes par la bouche de haut-parleurs suspendus, en forme de crânes d’ébène.

Horus dépassa un grand mausolée, d’où des nuées d’anges à la peau d’ivoire et aux ailes de laiton sortaient d’arches sombres pour plonger sur la foule rassemblée là. Solen-nellement, ils volaient par-dessus les âmes suppliantes, et se rassemblaient temporairement pour en soulever quelque pénitent extatique. Des louanges suivaient alors chacun de ces quémandeurs exaucés dans son vol jusqu’aux arches sinistres.

Horus voyait la mort célébrée par le vitrail de la moindre fenêtre, louée par les motifs sculptés de chaque linteau, révérée par les chants funèbres que répercutaient à n’en plus finir les trompes des enfants ailés et gloussants, qui voletaient en cercles comme des oiseaux de proie. Des bannières d’os flottaient au vent, et le vent sifflait dans les orbites de crânes plantés au sommet de leurs perches. Il planait sur ce monde comme un voile de morbidité. La solennité sombre et gothique de cette nouvelle religion paraissait inconciliable avec la vérité dynamique, la raison et la confiance qui avait lancé dans les astres la Grande Croisade.

Les hauts temples et les chapelles se succédaient autour de lui dans un grand flou : cénobites et prédicateurs haranguaient les pèlerins à chaque coin de rue, au son des cloches sonnées par des prophètes de malheur. Partout où Horus regardait, les murs étaient décorés de fresques, de peintures et de bas-reliefs dont les personnages lui étaient familiers : ses frères et l’Empereur lui-même.

Pourquoi n’y avait-il aucune représentation de lui ?

Tout était comme s’il n’avait jamais existé. Il s’effondra à genoux, les deux mains levées vers le ciel.

— Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Le Vengeful Spirit lui paraissait vide, mais Loken savait que cela n’était pas dû qu’à l’absence générale de passagers. La présence rassurante du Maître de Guerre, longtemps considérée comme acquise, s’était elle aussi douloureusement évaporée. Les salles du vaisseau n’en paraissaient que plus désertes, plus creuses, comme le chargeur d’une arme privée de ses munitions, jadis puissante, réduite à du simple métal inerte.

Bien que des portions du croiseur fussent encore occupées par des gens regroupés en cercles, les mains jointes, autour de tapis de bougies, elles aussi laissaient chez Loken la sensation d’être vidé.

Chaque groupe près duquel il passait se jetait sur lui ; le respect habituel accordé aux Astartes était étouffé par l’urgence de connaître l’état du Maître de Guerre. Était-il mort ? Était-il en vie ? L’Empereur était-il arrivé de Terra pour sauver son fils bien-aimé ?

Chaque fois, Loken s’éloignait rageusement, sans répondre à leurs questions, pour poursuivre son chemin vers la chambre d’archivage numéro trois. Ces derniers temps, il était impossible de le trouver autre part ; il savait donc que Sindermann s’y trouverait, penché sur ses livres, en pleine recherche. Loken avait besoin de réponses sur la loge du Serpent, et il les lui fallait maintenant.

Le temps devenait un facteur essentiel, et il s’était déjà arrêté au pont médical pour y confier l’anathame à l’Apothicaire Vaddon.

— Faites très attention, l’avait-il averti en posant le coffret de bois entre eux, sur l’acier de la table d’opération. Ceci est une arme kinebrach appelée un anathame. Elle fut forgée à partir d’un métal xenos intelligent, et elle est hautement dangereuse. Elle est probablement la source du mal qui affecte le Maître de Guerre. Faites ce qu’il faut pour découvrir ce qui s’est passé, mais faites-le vite.

Vaddon avait acquiescé, ébahi que Loken fût revenu avec un élément nouveau dont il pouvait avoir l’utilité. Il avait soulevé l’anathame par sa poignée bardée de clous d’or, pour l’emmener vers un compartiment spectrographique.

— Je ne peux rien vous promettre, capitaine Loken, avait dit Vaddon, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver une explication.

— C’est tout ce que je vous demande, mais le plus tôt sera le mieux. Et ne dites à personne que vous êtes en possession de cette arme.

Vaddon s’était mis au travail, laissant Loken repartir en quête de Kyril Sindermann dans les archives du vaisseau. À présent qu’il avait un but, l’impuissance qu’il avait précédemment ressentie s’était envolée. Il cherchait activement à sauver le Maître de Guerre, ce qui lui redonnait l’espoir qu’il pût exister un moyen de lui faire recouvrer les forces de son corps et de son esprit.

Comme d’ordinaire, les archives étaient calmes, mais il y planait une sorte de chagrin. Loken tendit l’oreille pour y entendre quoi que ce fût, et perçut finalement le grattement d’une plume, plus loin parmi les rayonnages de livres. Il se dirigea rapidement vers ce son, en sachant déjà avant d’atteindre sa source qu’il s’agirait de son vieux tuteur. Seul Kyril Sindermann pouvait griffonner une page avec une telle intensité.

Comme il s’y attendait, Loken le trouva assis à sa table habituelle, et en le voyant, eut la certitude qu’il n’avait pas quitté cet endroit depuis leur dernière conversation. Des bouteilles d’eau et des emballages de nourriture étaient dispersés sur la table. L’air hagard, Sindermann arborait à présent sur les joues et le menton une fine épaisseur de poils blancs.

— Garviel, dit-il sans relever la tête. Vous voilà revenu. Le Maître de Guerre a-t-il succombé ?

— Non, lui répondit Loken. Du moins, je ne crois pas. Pas encore.

Sindermann détacha enfin son regard de ses livres, dont les empilements instables menaçaient de tomber au sol.

— Vous n’en êtes pas certain ?

— Je ne l’ai plus vu depuis que je l’ai laissé sur la table de l’apothecarion.

— Alors pourquoi êtes-vous ici ? Ça n’est sûrement pas pour une autre leçon sur l’éthique et les principes de la civilisation. Que se passe-t-il ?

— Je n’en sais rien, confessa Loken. Quelque chose de grave, il me semble. J’ai besoin de votre connaissance de… des choses ésotériques, Kyril.

— Des choses ésotériques ? reprit Sindermann en posant sa plume. Vous avez réussi à m’intriguer.

— La loge de la légion a amené le Maître de Guerre sur Davin, au temple de la loge du Serpent. Elles l’ont placé dans un temple qu’elles appellent le Delphos, et elles prétendent que les « esprits éternels des choses défuntes » vont le guérir.

— La loge du Serpent, avez-vous dit ? répéta Sindermann en commençant à regrouper des ouvrages qu’il semblait choisir au hasard dans les piles de son bureau. Voilà qui est intéressant…

— Quoi donc ?

— Le serpent, répéta Sindermann. Depuis le début des temps, sur chaque continent où l’homme vénérait des dieux, le serpent était tenu pour l’un d’entre eux. Depuis les jungles moites des îles de l’Afrique jusqu’aux désolations glacées d’Alba, les serpents étaient honorés, craints et respectés en égale mesure. Je pense que l’image du serpent est probablement la plus répandue dans toutes les mythologies connues de l’Humanité.

— Comment serait-elle arrivée sur Davin ? s’étonna Loken.

— À l’origine, les mythes n’étaient pas exprimés sous forme écrite, car le langage écrit était jugé inadéquat pour convoyer la vérité de ces histoires, expliqua Sindermann. Les mythes ne sont pas forgés par les mots, Garviel, mais par les conteurs, et ceux-là sont partout où l’on trouve des gens, qu’importent qu’ils soient primitifs, ou aient été coupés du berceau de l’Humanité. La plupart de ces mythes étaient probablement joués, dansés ou chantés, très souvent dans des états hypnotiques ou hallucinatoires. Cela devait être particulier, mais quoi qu’il en soit, cette méthode de narration était censée permettre aux énergies créatrices et aux liens invisibles du monde naturel d’être amenés dans le domaine conscient. Les peuples anciens croyaient que les mythes formaient un pont entre les mondes physiques et métaphysiques.

Sindermann tourna les pages de ce qui semblait être un livre neuf, à la couverture de cuir rouge récent, et le tourna pour que Loken pût regarder.

— On le voit très clairement ici.

Loken observa les images, celles de tribus d’hommes nus, brandissant des bâtons surmontés de serpents, ainsi que ces mêmes reptiles peints en spirales sur de vieilles poteries. D’autres grands vases montraient des serpents gigantesques enroulés autour de soleils, de lunes et d’étoiles, tandis que sur certains, ils apparaissaient sous des plantes épanouies, ou lovés sur le ventre des femmes enceintes.

— Que sont toutes ces choses ?

— Des artefacts récupérés sur une dizaine de mondes différents durant la Grande Croisade, exposa Sindermann, l’index posé sur les images. Vous voyez ? Nous portons nos mythes en nous, Garviel, nous ne les avons pas réinventés. Il tourna la page pour lui montrer de nouvelles représentations. Ici, le serpent est symbole d’énergie, une énergie spontanée et créative… et de l’immortalité.

— L’immortalité ?

— Oui, dans les ères anciennes, les hommes pensaient que la capacité du serpent à muer, et donc à renouveler sa jeunesse, lui faisait connaître les secrets de la mort et de la renaissance. Ils considéraient la lune changeante comme le corps céleste doté du même savoir, et bien sûr, le cycle lunaire est depuis longtemps associé au rythme de procréation de la femme. La lune est devenue pour tous maîtresse des mystères de la naissance et de la mort, et le serpent était son pendant terrestre.

— La lune… songea Loken.

— Oui, continua Sindermann, désormais lancé. Dans les premiers rites d’initiation où l’impétrant devait mourir et renaître symboliquement, la lune était la déesse-mère, et le serpent le père divin. Il n’est pas difficile de comprendre que le lien entre lui et la guérison soit devenu un aspect récurrent du culte du serpent.

— C’est de cela qu’il s’agit ? s’étrangla Loken. D’un rite initiatique ?

— Je ne saurais en être certain, Garviel, il me faudrait creuser davantage la question.

— Non, parlez m’en maintenant, grogna Loken d’un ton pressant, je dois en savoir plus.

Surpris par le caractère empressé de cette injonction, Sindermann prit plusieurs autres livres qu’il feuilleta, la silhouette du capitaine flottant au-dessus de lui.

— Bien, bien… marmonna-t-il en cherchant parmi les pages aux bords usés. Ah, c’est ici… Oui ; un mot pour désigner le serpent dans l’une des anciennes langues de Terra était « nahash », ce qui signifiait apparemment « deviner ». Il semble que l’image du serpent fut ensuite transposée pour symboliser plusieurs différentes choses, selon la racine étymologique que l’on peut choisir de croire.

— Transposée en quoi ? demanda Loken.

— La première transposition fut celle d’ennemi ou d’adversaire, mais elle semble le plus souvent avoir pris le sens de « Sathan ».

— Sathan, répéta Loken. J’ai déjà entendu ce nom.

— Nous… Nous en avons peut-être parlé aux Pics des Murmures, dit Sindermann à voix basse, en regardant autour de lui comme s’il craignait d’être écouté. Sathan était vu comme une entité cauchemardesque, qu’a vaincue un des héros de la Terre. Comme nous le savons désormais, l’esprit appelé Samus était probablement son équivalent local pour les habitants de Soixante-Trois Dix-Neuf.

— Vous y croyez ? demanda Loken. Que Samus était un esprit ?

— Un esprit d’une certaine forme, oui, avoua Sindermann en toute honnêteté. Ce que j’ai vu sous les montagnes était plus qu’une simple créature xenos, qu’importe ce que le Maître de Guerre en a dit.

— Et le serpent était une incarnation de Sathan ?

Sindermann, ravi de disposer d’un sujet sur lequel éclairer son ami, secoua la tête.

— Non ; en fait, si on y regarde de plus près, l’idée du serpent trouve son origine dans les racines linguistiques olympiennes, en tant que « drakon », le serpent cosmique considéré comme symbole du chaos.

— Du Chaos ? s’écria Loken.

— Oui, poursuivit Sindermann en lui indiquant d’un doigt hésitant le texte qui illustrait son propos dans un autre ouvrage. C’est ce « chaos », ou ce « serpent », qui doit être vaincu pour créer l’ordre et défendre la vie. Ce dragon serpentin était une créature de grande puissance ; les années qui lui étaient liées étaient vouées à l’ambition et à d’incroyables prises de risque. Il était dit que les événements d’une année du dragon survenaient avec trois fois plus d’intensité.

Loken tâcha de masquer son horreur. L’importance rituelle du serpent et sa place dans les mythologies n’avait fait que cimenter sa conviction : ce qui se déroulait sur Davin n’était pas acceptable. Il se pencha sur le livre que Sindermann avait ouvert devant lui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un passage du Livre d’Atum , lui dit le vieil itérateur comme s’il avait peur de lui répondre. Je vous jure ne l’avoir trouvé que très récemment. Je n’en pensais rien de précis, et d’ailleurs, je n’en pense toujours rien… Après tout, ce ne sont que des sottises, n’est-ce pas ?

Loken se força à lire, sentant son cœur s’appesantir davantage à chaque mot qu’il déchiffrait sur la page jaunie.

Je suis Horus, fils des Plus Anciens Dieux,

Je suis celui qui donna voix au Chaos

Je suis le grand destructeur de tout ;

Celui qui fît ce qui lui semblait bon,

Et instaura la fatalité dans le palais de sa volonté.

M’appartiennent les destins de ceux qui empruntent

Cette route serpentine.

— Je m’y connais mal en poésie, réagit brutalement Loken. Qu’est-ce que celle-là est censée signifier ?

— C’est une prophétie, hésita à lui révéler Sindermann. Elle parle d’un temps où le monde retourne à son chaos originel, et où les aspects occultes des dieux suprêmes deviennent le nouveau serpent.

— Je n’ai pas de temps pour les métaphores, Kyril.

— À son premier degré, dit Sindermann, elle parle de la mort de l’univers. Sejanus le retrouva assis sur le parvis d’une basilique, aux larges portes flanquées de squelettes dans leurs robes funéraires, des encensoirs allumés tendus devant eux. La nuit arrivait, mais les allées de la ville étaient toujours encombrées de fidèles, chacun éclairant sa marche d’un cierge ou d’une lanterne.

Horus leva les yeux à l’approche de Sejanus, en songeant que cette procession de lumière lui aurait paru magnifique en tout autre circonstance. La pompe et l’apparat des palanquins transbahutés le long des rues l’auraient auparavant irrité si ces cortèges s’étaient faits en son honneur. Et à présent, voilà qu’il les désirait.

— Avez-vous vu tout ce que vous vouliez voir ? demanda Sejanus en s’asseyant sur les marches près de lui.

— Oui, répondit Horus. Je veux quitter cet endroit.

— Nous pouvons partir quand vous le souhaitez, il vous suffisait de le formuler. Quoi qu’il en soit, nous avons encore des choses à voir, et notre temps ensemble n’est pas infini. Votre corps se meurt, et vous devez faire votre choix avant que même les grandes entités qui habitent le Warp ne puissent plus vous aider.

— Ce choix… Implique-t-il ce que je crois ? demanda Horus.

— Vous seul pouvez décider, dit Sejanus alors que les portes de la basilique s’ouvraient derrière lui.

Horus regarda par-dessus son épaule, et trouva un oblong de lumière familier là où il s’était attendu à voir un vestibule.

— Très bien, dit-il en se relevant pour se tourner vers la lumière. Où allons-nous, maintenant ?

— Au début, répondit Sejanus.

En traversant la lumière, Horus se retrouva dans ce qui lui parût être un laboratoire colossal, dont les vastes parois étaient faites d’acier blanc et de panneaux argentés. L’air avait une odeur stérile, et la température était proche de zéro. Des centaines d’individus engoncés dans des combinaisons blanches totalement hermétiques, aux visières réfléchissantes, travaillaient autour de machines dorées et bourdonnantes qui, rangée après rangée, reposaient sur de longs bancs d’acier.

Des bouffées de vapeur montaient dans l’air froid au-dessus de chaque travailleur. De longs tubes s’enroulaient autour des bras et des jambes des combinaisons blanches, avant de se connecter sur des paquetages dorsaux à l’allure encombrante. Sans qu’aucun mot ne fût échangé, la sensation qu’un grand projet se concrétisait était bien palpable. Horus se promena dans l’installation, dont les occupants l’ignoraient aussi parfaitement que la population du monde-temple. D’instinct, il savait que lui et Sejanus se trouvaient loin sous la surface du monde où ils étaient arrivés, quel que celui-ci pût être.

— Où sommes-nous maintenant ? demanda-t-il. Et quand ?

— Sur Terra, à l’aube d’un nouvel âge.

— Que veux-tu dire ?

En réponse à sa question, Sejanus lui désigna le mur du fond du laboratoire, où un champ d’énergie scintillante protégeait une immense porte d’acier. L’emblème de l’aquila était gravé dans le métal, ainsi que d’autres symboles plus étranges, d’apparence mystique, qui ne paraissaient pas à leur place dans un endroit dédié à la science. Le simple fait de regarder cette porte mettait Horus mal à l’aise, comme si ce qui se trouvait au-delà devait constituer une menace.

— Qu’y a-t-il derrière ? demanda-t-il en reculant d’un pas.

— Des vérités que vous ne voudrez pas voir, lui dit Sejanus, et des réponses que vous ne voudrez pas entendre.

Horus fit l’expérience d’une sensation étrange, qui lui était encore inconnue et lui nouait le ventre. Luttant pour la réprimer, il réalisa qu’en dépit de tout le soin qui avait été mis dans sa genèse, cette sensation était la peur. Rien de bon ne pouvait exister derrière cette porte. Mieux valait oublier ses secrets, et le savoir qui résidait au-delà.

— Je ne veux pas savoir, déclara-t-il en se détournant de la porte. C’en est trop.

— Auriez-vous peur de trouver des réponses ? demanda Sejanus, l’air mécontent. Vous n’êtes pas le Horus que j’ai suivi au combat pendant deux siècles. L’Horus que je connaissais n’aurait pas reculé devant la vérité, aussi incommodante fut-elle.

— Peut-être, mais je ne veux toujours pas savoir.

— Je crains que vous n’ayez pas le choix, mon ami, dit Sejanus. Horus détacha son regard du sien pour s’apercevoir qu’ils se tenaient à présent devant la porte, sous laquelle filtrait un souffle d’air froid alors que le champ d’énergie se dissipait. Des gyrophares jaunes s’allumèrent de chaque côté d’elle, mais personne dans tout le laboratoire ne leur prêta attention tandis que le panneau de la porte remontait dans le mur.

Un savoir interdit l’attendait au-delà ; de cela, Horus en était certain, tout comme il savait qu’il ne pouvait ignorer la tentation de découvrir les secrets que gardait cette porte. Il lui fallait les percer. Sejanus avait raison, il n’était pas dans sa nature de reculer devant quoi que ce fût. Il avait affronté toutes les atrocités que la galaxie avait à lui montrer et n’avait jamais cillé devant elles. Cette fois ne serait pas différente.

— Très bien, dit-il. Montre-moi.

Sejanus sourit et lui posa amicalement la main sur l’épaulière.

— Je savais que nous pouvions compter sur vous, mon ami. Cela ne sera pas facile pour vous, mais sachez que nous ne vous aurions pas montré cela si ça n’était pas nécessaire.

— Fais ce que tu dois faire, dit Horus en retirant la main de Sejanus. Et finissons-en. L’espace d’un bref instant, le reflet de Sejanus s’était brouillé sur le métal de la porte, comme un masque miroitant, et Horus crut voir un sourire reptilien lui passer sur les traits.

Ils traversèrent ensemble la brume glacée, le long d’un corridor spacieux, habillé d’acier, menant à une porte identique qui glissa dans le plafond à leur approche.

La salle qui s’ouvrait derrière faisait peut-être la moitié du laboratoire. Ses murs aseptisés étaient d’un blanc pur, et il ne s’y trouvait ni techniciens ni scientifiques. Le sol était un béton lisse, et la température plus fraîche que froide.

Une passerelle centrale surélevée traversait la longueur de la salle. De chaque côté d’elle, dix larges réservoirs cylindriques de la taille d’une torpille d’abordage étaient posés à plat, avec sur leur flanc un long numéro de série appliqué au pochoir. De la vapeur montait de chacune d’elles, comme celle d’une respiration. Sous la rangée de chiffres se succédaient les mêmes symboles arcaniques qu’il avait vus sur les portes menant à cet endroit.

Chaque citerne était reliée à une collection de machines étranges, dont Horus ne parvenait même pas à imaginer la fonction. Leur technologie ne ressemblait à rien qu’il eût déjà vu, leur construction dépassait son entendement pourtant considérable.

Il grimpa les marches menant à la passerelle, en entendant quand il l’eût atteinte des sons étranges qui évoquaient des coups de poing assénés contre le métal. Arrivé en haut, il voyait à présent que chaque réservoir avait à son extrémité une large écoutille, aux verrous actionnés en son centre par une roue de métal surmontée d’une plaque de verre épais.

Une lumière intense brillait derrière ces hublots, et l’air semblait investi d’une grande puissance. Quelque chose dans ce décor paraissait horriblement familier à Horus, et il ressentit le besoin irrésistible de savoir ce que renfermaient ces citernes, tout en redoutant ce qu’il pourrait y voir.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il quand il entendit Sejanus monter les marches derrière lui.

— Je ne suis pas surpris que vous ne vous souveniez pas. Cela fait plus de deux cents ans.

Horus se pencha, et de son gantelet, il essuya la buée sur le hublot du premier réservoir. Il plissa les yeux pour lutter contre la clarté du dedans, en s’efforçant d’y voir. La lumière était aveuglante ; à l’intérieur, une forme floue se tordait comme de la fumée dans le vent.

Quelque chose l’avait vu. Quelque chose se rapprocha.

— Que veux-tu dire ? demanda Horus, fasciné par l’être étrange, sans forme, qui nageait dans la lumière de la cuve, et dont le mouvement se ralentit pour devenir une silhouette quand il s’approcha de verre. Ses bords se fixèrent en un contour plus solide.

La citerne bourdonnait, comme si le métal parvenait à peine à contenir l’énergie générée par la créature qu’elle renfermait.

— Nous sommes dans les génocryptes les plus secrètes de l’Empereur, sous les pics himalayens, révéla enfin Sejanus. C’est ici que vous avez été créé.

Horus ne l’entendit pas. Médusé, il fixait au travers du hublot une paire d’yeux liquides qui étaient la réplique des siens.

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