Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Trois

 

Impasse

Illumination

Le loup et la lune

 

Ils se levèrent tous quand le Maître de Guerre entra dans la pièce, une large salle du complexe de l’Extranus où les impériaux tenaient leurs briefings réguliers. De grandes baies vitrées surplombaient les paliers successifs de la cité forestière et l’océan scintillant.

Horus attendit en silence que six agents et serviteurs de l’entourage du maître des transmissions eussent achevé leur recherche routinière de matériel espion, et ne parla que quand ils eurent activé le dispositif transportable d’isolement posé dans un coin. Les mélodies distantes de l’aria furent immédiatement atténuées, jusqu’à se taire.

— Deux semaines sans un seul accord ferme, commença-t-il. Pas même une proposition mutuellement acceptable sur la suite à donner à notre rencontre. Ils nous considèrent avec un mélange de curiosité et de réserve, et ils nous tiennent à distance d’eux. Des commentaires ?

— Nous avons épuisé toutes les possibilités, monseigneur, dit Maloghurst, au point que je crains que nous ne perdions notre temps. Ils ne laissent rien entrevoir, hormis une volonté d’établir des liens diplomatiques par voie d’ambassade, dans une optique de commerce et d’échanges culturels. Ils ne se laissent pas entraîner sur le sujet d’une alliance.

— Ou d’une soumission, fit calmement remarquer Abaddon.

— Toute tentative d’imposer notre volonté ne ferait que confirmer l’opinion qu’ils ont de nous. Nous ne pouvons pas les contraindre à se joindre à nous.

— Si, nous le pouvons, avança Abaddon.

— Alors j’estime que nous ne le devrions pas, rétorqua Horus.

— Depuis quand nous soucions-nous de ne pas froisser les sensibilités, monseigneur ? demanda le premier capitaine. Quelles que soient nos différences, ils sont humains. Il est leur devoir et leur destin de se joindre à nous et de se tenir à nos côtés, pour la gloire de Terra. Et s’ils refusent…

Il laissa volontairement ses mots en suspens. Le front d’Horus se plissa.

— Quelqu’un d’autre ?

— Il semble certain que l’interex ne souhaite pas se joindre à nous dans notre tâche, intervint Raldoron. Il ne s’investira pas dans une guerre, et il ne partage pas nos buts ni nos idéaux. Il se satisfait de poursuivre sa propre destinée.

Sanguinius ne dit rien. Il laissa son maître de chapitre énoncer l’opinion des Blood Angels, mais réservait son avis d’une influence considérable pour Horus seul.

— Peut-être a-t-il peur que nous essayions de le conquérir, soutint Loken.

— Peut-être a-t-il raison d’avoir peur, reprit Abaddon. Ses coutumes sont déviantes. Trop déviantes pour que nous l’acceptions sans le contraindre au changement.

— Nous ne livrerons pas de guerre ici, énonça Horus. Le moment est mal choisi. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Nous ne pouvons provoquer la formation d’un nouveau front, dont l’ampleur serait à l’échelle de l’effort à fournir pour soumettre l’interex. S’il est besoin de le soumettre.

— Ezekyle a présenté un argument de taille, intervint Erebus d’une voix posée. L’interex, pour de bonnes raisons, j’en suis sûr, a bâti une société bien trop différente du modèle de culture humain que l’Empereur a promu. À moins qu’il ne montre sa volonté de s’adapter, il doit nécessairement être considéré comme un adversaire de notre cause.

— Peut-être le modèle imposé par l’Empereur est-il trop contraignant, envisagea platement le Maître de Guerre.

Il y eut un silence. Plusieurs des personnes rassemblées se jetèrent des regards d’incompréhension.

— Allons ! s’exclama Sanguinius pour briser ce mutisme général. Êtes-vous réellement inquiets que notre Maître de Guerre puisse envisager de défier l’Empereur ? Son père ? Cette idée le fit s’esclaffer, et il parvint à forcer quelques sourires. Abaddon ne souriait pas.

— L’Empereur aimé de tous, commença-t-il, nous a chargés d’accomplir sa volonté et de rendre tout l’espace connu propre à la colonisation humaine. Ses édits sont sans équivoque : nous ne devons souffrir le psyker sans contrôle ni le xenos, nous devons nous garder des ténèbres du Warp, et unifier les poches de l’Humanité disloquées. C’est notre rôle. Tout le reste est sacrilège et contraire à ses souhaits.

— Et un de ses souhaits, rétorqua Horus, était de me faire devenir le Maître de Guerre, son seul régent, pour que je m’efforce d’exaucer son rêve. La croisade est née de l’ère des Luttes, Ezekyle. Née de la guerre. Notre approche de la conquête et de la purge a été formulée en un temps où chaque forme extraterrestre nous était hostile, où chaque fragment de l’Humanité qui n’était pas avec nous, nous était radicalement opposé. La guerre était la seule réponse. Il n’y avait pas de place pour la subtilité, mais deux siècles ont passé, et nous avons à traiter d’autres problèmes. L’essentiel de notre guerre est terminé, et c’est pourquoi l’Empereur s’est retiré sur Terra en nous laissant terminer son ouvrage. Ezekyle, les citoyens de l’interex ne sont pas des monstres, ni des ennemis déterminés à nous nuire. Je suis convaincu que si l’Empereur était aujourd’hui avec nous, il reconnaîtrait une nécessité d’adaptation. Il ne voudrait pas que nous détruisions aveuglément ce que nous n’avons pas de bonne raison de détruire. C’est précisément pour que je fasse de tels choix qu’il m’a accordé sa confiance.

Il parcourut du regard toute son assistance.

— Il compte sur moi pour prendre les décisions que lui aurait prises. Il compte sur moi pour ne pas commettre d’erreurs. Je dois avoir la liberté d’interpréter sa politique en son nom, et je ne me laisserai pas contraindre à la violence pour satisfaire servilement les attentes de quelques-uns.

Un soir froid recouvrait les étagements de la ville, et sous les couches de feuillage agitées par le souffle de l’océan, les avenues et les trottoirs étaient éclairés par le givre d’ampoules blanches.

Pour ce quart de la nuit, Loken était de garde sur le périmètre qu’on lui avait désigné. Le Maître de Guerre dînait avec Jephta Naud et d’autres pontes dans la demeure palatiale du commandant général. Horus avait confié au Mournival qu’il comptait profiter de l’occasion pour pousser Naud de façon informelle à prendre des engagements plus substantiels, notamment sur la possibilité que l’interex puisse, au moins par principe, reconnaître l’Empereur comme la véritable autorité humaine. Une telle suggestion n’avait pas encore été tentée au cours des pourparlers formels, car les itérateurs avaient prédit son rejet d’emblée. Le Maître de Guerre souhaitait sonder les sentiments du commandant général sur le sujet, dans une atmosphère où toute offense pouvait être maquillée en simple conjecture. Loken ne soutenait guère son idée, mais faisait confiance à son commandant pour formuler sa proposition avec délicatesse. Ils étaient à présent bien engagés dans la troisième semaine d’une démarche de plus en plus infructueuse. Deux jours plus tôt, le Primarque Sanguinius avait fini par prendre congé pour rentrer en territoire impérial retrouver les contingents Blood Angels.

Horus regrettait clairement de le voir partir, mais la décision était dictée par la prudence, et Sanguinius ne l’avait prise que pour laisser plus de temps à son frère dans ses tractations avec l’interex. Sanguinius allait s’occuper directement de certaines des affaires courantes les plus pressées qui réclamaient l’attention du Maître de Guerre, et ainsi apaiser les voix qui l’appelaient à un retour immédiat.

La résidence de Naud, proche du centre de la cité, était remarquablement vaste. Haute de six étages, dominant l’une des plus somptueuses terrasses, elle se composait d’une grande armature de fer noir, aux espaces comblés par des mosaïques de bois verni et de verre coloré. L’interex n’acceptait pas les étrangers en armes à l’intérieur de leur cité, mais une petite escorte personnelle fut concédée à un personnage aussi auguste que le Maître de Guerre. L’essentiel du conséquent détachement impérial était enfermé pour la nuit dans le complexe de l’Extranus. Torgaddon et dix hommes de sa compagnie triés sur le volet étaient en faction à l’intérieur de la salle à manger et tenaient lieu de garde rapprochée, tandis que Loken et ses dix propres hommes arpentaient les alentours.

Loken avait choisi la 6e escouade de sa compagnie, l’escouade tactique Walkure. Par l’entremise de son vétéran, le frère-sergent Kairus, il avait fait se déployer les hommes aux entrées de la demeure et avait formulé une fréquence de patrouille simple.

La demeure était calme, ainsi que la cité. Passaient sur elles le son de la brise océane, le bruissement de la végétation, le gargouillis des fontaines ornementales et le murmure omniprésent de l’aria. Loken passait de salle en salle, de la pénombre à la lumière. Dans la plupart des salles de l’intérieur du palais, les sources d’éclairage encastrées dans les murs dispensaient une matrice d’ombres et de couleurs au travers des panneaux de bois rare et de verre bariolé. Il croisait de temps à autre un membre de l’escouade Walkure en tournée d’inspection et échangeait avec lui quelques mots. Moins fréquemment, il voyait des servants s’empresser d’amener les plats vers la salle du dîner, ou croisait le chemin des propres sentinelles de Naud, pour la plupart des glèves en armure, qui passaient sans un mot, mais avec un signe de tête.

La maison de Naud était une mine d’art, un art trop étrange par moments pour l’entendement de Loken. Les œuvres étaient élégamment exposées dans des alcôves, et sur des piédestaux isolés protégés par un champ de force. Il trouvait un sens à certaines d’entre elles ; des portraits et des bustes, des toiles, des sculptures, des images de nobles de l’interex et de leurs familles, des études d’animaux ou de fleurs sauvages, des scènes montagnardes, des représentations élaborées et ingénieuses de mondes sans nom, ouverts en coupe sur des strates mises à nu comme les couches d’un oignon.

Dans un des couloirs inférieurs de l’aile est, Loken tomba sur une œuvre qui l’interpella plus particulièrement. C’était un livre, un livre ancien, aux grandes pages usées et enluminées, à l’abri de son propre champ carré. Les enluminures furent les premières à retenir son œil, représentations de diables et de spectres, d’anges et de chérubins. Puis il nota que le texte était couché dans son ancienne orthographe, une forme qui avait survécu depuis la préhistoire, entre autres dans Les Chroniques d’Ursh que Loken n’avait toujours pas terminées. Il se pencha sur le tome. Un mouvement de sa main au-dessus du champ de charge statique en fit tourner les pages ; il revint à la première et lut le titre imprimé en caractères gras.

Une histoyre eydifiante du mal ; Estant pour l’homme un avisement contre les tromperies du mage & les charmes du démon.

— Ça vous a attiré l’œil, n’est-ce pas ?

Loken se retourna. Un officier royal de l’interex se tenait non loin, à le regarder. Loken le connaissait ; un des commandants subordonnés de Naud, dont il savait le nom, Mithras Tull. Ce qu’il ignorait était comment Tull avait réussi à le surprendre sans se faire entendre.

— C’est un ouvrage bien curieux, commandant, lui dit-il.

Tull acquiesça et sourit. Il était un glève, dont la lance lestée était appuyée derrière lui contre un pilier. Sa visière relevée dévoilait des traits plaisants et honnêtes.

— C’est une correspondance.

— Une correspondance ?

— Pardonnez-moi ; ce mot nous sert aussi à désigner les choses très vieilles qui remontent à notre héritage commun. Une correspondance. Ce livre vous parle autant qu’il nous parle à nous, j’imagine.

— Il est très insolite, en effet, admit Loken. Il déverrouilla les loquets de son casque et le retira par politesse. Y aurait-il un problème, commandant ?

— Non, pas du tout, le rassura Tull avec un geste d’apaisement. Mes devoirs sont les mêmes que les vôtres ce soir, capitaine. Sécurité. Je suis chargé des patrouilles en intérieur.

— Parlez-moi un peu de ce livre. Si vous en avez le temps ?

— La nuit est calme, sourit à nouveau Tull. Il s’avança, et en effleurant le champ de ses doigts gantés de métal, tourna les pages. Mon seigneur Jephta adore ce livre. Il a été composé dans les premières années de notre histoire, avant que l’interex ne fût véritablement fondé, durant notre expansion. Il n’en reste que très peu de copies. C’est un traité contre la pratique de la sorcellerie.

— Et Naud l’adore ? demanda Loken.

— Comme une… Quel mot employez-vous ? Une curiosité ? La voix de Tull avait quelque chose d’étrange, et Loken finit par réaliser quoi : cette conversation était la première qu’il avait avec un représentant de l’interex sans musique de méturges en fond sonore. C’est un ouvrage très sombre, très tragique, continua Tull. Tellement apocalyptique ; imaginez, capitaine… Les hommes de Terra se lancent dans les étoiles, possèdent une grande et merveilleuse technologie, et craignent les ténèbres à ce point qu’il leur faut composer des traités sur les démons.

— Les démons ?

— Oui. Ce livre met en garde contre les sorciers et leurs familiers, contre leurs pratiques, et contre les arts par lesquels un homme pourrait se transformer en démon avant de se jeter sur ses semblables. Certains se changèrent en démons et se retournèrent contre les leurs.

— Et donc… Vous considérez cela comme un sujet de plaisanterie ? Comme un vestige de l’obscurantisme du passé ?

— Pas comme un sujet de plaisanterie, capitaine. Juste comme une approche éculée et alarmiste. L’interex est une société mature. Nous comprenons avec assez de justesse la menace que pose le Chaos.

— Le Chaos ?

Tull fronça les sourcils.

— Oui, capitaine, le Chaos. Vous prononcez ce mot comme si vous ne l’aviez jamais entendu ?

— Je connais ce mot, mais vous l’employez comme s’il avait une connotation spécifique.

— Oui, il en a une, bien sûr ; aucune race du cosmos ne peut parcourir l’espace sans comprendre la nature du Chaos. Nous sommes reconnaissants aux eldars de nous avoir enseigné les rudiments de ce que nous savons, mais tôt ou tard, nous serions sans doute parvenus à la même connaissance sans leur aide. Personne ne peut emprunter l’Immaterium très longtemps sans être confronté au Chaos en tant qu… Sa voix diminua jusqu’à s’éteindre. Par le grand et saint ciel ! Vous voulez dire que vous ne savez pas ?

— Que je ne sais pas quoi ? demanda sèchement Loken. Tull se mit à rire, mais ce rire n’était pas moqueur.

— Tout ce temps, nous vous avons tourné autour, à vous et à votre Maître de Guerre parce que nous craignions le pire…

Loken fit un pas en avant.

— Commandant, dit-il, j’accepte d’avouer mon ignorance et de me laisser éclairer, mais pas de me faire rire au nez.

— Pardonnez-moi.

— Dites-moi pourquoi je le devrais. Expliquez-moi.

Tull cessa de rire et fixa Loken, avec une froideur et une dureté terribles dans ses yeux bleus.

— Le Chaos est la damnation de tout le genre humain. Le Chaos nous survivra et dansera sur nos cendres. Tout ce que nous pouvons faire, tout ce que nous pouvons nous efforcer de faire, c’est de reconnaître sa menace et de la tenir à l’écart de nous, aussi longtemps que nous durerons.

— Ça n’est pas encore assez clair pour moi, estima Loken.

Tull secoua tristement la tête.

— Nous nous sommes mépris à un tel point…

— Sur quoi ?

— Sur vous. Sur l’Imperium. Je dois aller voir le seigneur Naud sur-le-champ et le lui expliquer. Si seulement nous l’avions découvert plus tôt…

— Expliquez-moi d’abord. Ici. Maintenant.

Tull observa Loken un long moment, en silence, comme s’il jugeait quelles étaient ses options. Pour finir, il haussa les épaules.

— Le Chaos est une des forces premières du cosmos, qui réside dans l’Immaterium… Ce que vous appelez le Warp. Il est la source du mal le plus pernicieux et de la corruption la plus totale. Il est le plus grand ennemi du genre humain, de nous tous, de l’Imperium et de l’interex, parce qu’il le menace de l’intérieur, comme un chancre. Il est insidieux, ça n’est pas une forme de vie hostile qui puisse être vaincue et supprimée. Il se répand comme une maladie. Il est à la racine de la sorcellerie et de la magie. Il…

Il hésita et regarda Loken avec une expression affligée.

— Il est la raison pour laquelle nous nous sommes méfiés de vous. Vous devez comprendre que lorsque nous avons établi le premier contact, nous avons exulté, nous étions fous de joie. Enfin. Enfin un contact avec nos frères perdus, un contact avec Terra, après tant de générations. C’était un rêve que nous avions tous, mais nous savions qu’il fallait être prudent. Depuis le temps que nous avions perdu tout lien avec Terra, les choses avaient pu changer. Toute une époque de conflits était passée. Nous n’avions aucune garantie que ceux qui avaient l’air d’être des hommes et qui clamaient venir de Terra au nom d’un nouvel empereur n’étaient pas des agents du Chaos déguisés. Nous n’avions aucune garantie que les hommes de Terra n’avaient pas été contaminés et transformés par le Chaos.

— Nous ne sommes…

— Je vous en prie, Loken, laissez-moi terminer. Le Chaos, quand il se manifeste, est brutal, vorace, agressif. C’est une force de destruction intarissable. Les eldars nous l’ont enseigné, ainsi que les kinebrach, et les hommes purs de l’interex se sont dressés contre le Chaos partout où il montrait son visage belliqueux. Reconnaissez, capitaine : est-ce que vous ne paraissez pas belliqueux ? Vous êtes colossaux, vous avez été engendrés pour le combat, entraînés à détruire. Vous êtes menés par un homme que vous appelez sans réserve le Maître de Guerre. Maître de Guerre. Quel genre de grade est-ce là ? Pas général, ni commandant, mais Maître de Guerre. La violence de ce terme a des accents du Chaos. Nous voulons vous accueillir à bras ouverts, nous ne demandons qu’à nous joindre à vous, à nous tenir à vos côtés, épaule contre épaule, mais nous avons peur de vous, Loken. Vous ressemblez à l’ennemi dont nous apprenons dès la naissance à nous méfier. Les démons impitoyables et conquérants du Chaos. Le dieu de l’annihilation à la main sanglante.

— Ce n’est pas nous, articula Loken, abasourdi. Tull acquiesça de bon cœur.

— Je le sais à présent. Je m’en rends compte. Toute cette attente n’était pas nécessaire, il n’y a pas de souillure en vous. Rien que la plus surprenante ignorance.

— Je vais essayer de ne pas me vexer.

Tull s’esclaffa et prit le poing droit de Loken entre ses mains.

— Vous ne devez pas. Nous pouvons vous apprendre quels sont les dangers qui nous guettent. Nous pouvons être frères et…

Il s’arrêta brusquement et retira ses deux mains.

— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Loken.

Tull écoutait son communicateur personnel. Son visage s’assombrit.

— Reçu, lâcha-t-il dans le micro de son col. Exécution.

Il leva à nouveau les yeux vers Loken.

— Mesures de sécurité, capitaine. Voulez-vous… Je suis désolé, cela peut paraître brutal après ce que je viens de vous dire… mais voulez-vous bien me remettre vos armes ?

— Mes armes ?

— Oui, capitaine.

— Je suis désolé, je ne peux pas faire une telle chose. Pas tant que mon commandant sera dans ce bâtiment.

Tull se racla la gorge et abaissa avec soin la visière de son casque, puis il tendit la main pour se saisir de sa lance.

— Capitaine Loken, dit-il d’une voix que relayait à présent son attirail audio, je vous somme de me remettre vos armes immédiatement.

Loken recula d’un pas.

— Pour quel motif ?

— Je n’ai pas à vous en donner ! Je suis officier de garde, en région de l’interex ! Jetez vos armes !

Loken coiffa lui-même son casque. Plus aucune donnée n’était affichée sur ses oculaires. Il vérifia les fréquences auxiliaires et les canaux de sécurité, pour essayer de joindre Kairus, Torgaddon ou un membre quelconque de la garde rapprochée. Les équipements électroniques de son armure étaient tous bloqués.

— Êtes-vous en train de me brouiller ?

— Ce sont les systèmes de la ville qui brouillent les vôtres. Donnez-moi votre arme, Loken.

— Je ne peux pas. Ma priorité est d’assurer la sécurité de mon commandant.

Tull secoua la tête.

— Oh, vous êtes malin. Très malin. Vous avez presque failli m’avoir. Vous avez presque réussi à me faire croire que vous étiez innocent.

— Tull, j’ignore tout de ce qui se passe.

— Bien entendu…

— Commandant Tull, nous étions parvenus à nous comprendre, d’homme à homme. Pourquoi faites-vous ça ?

— Vous avez presque failli m’avoir. C’était très réussi, mais vous avez fait une erreur de timing. Vous avez dévoilé votre jeu trop tôt.

— Jeu ? Quel jeu ?

— Ne faites pas semblant. La Galerie des Objets est en train de brûler. Vous avez déplacé vos pions. À nous de répliquer.

— Tull, l’avertit Loken en plaçant une main décidée sur le pommeau de son épée. Ne m’obligez pas à vous affronter.

Dans un grognement de déception, la lance de Tull frappa vers Loken.

L’officier de l’interex bougeait à une vitesse effarante. Malgré sa main posée sur son arme, Loken n’eut pas le temps de la tirer du fourreau, mais parvint à lever le bras pour détourner le coup, et les deux qui suivirent. L’armure légère de l’infanterie de l’interex semblait faciliter des mouvements d’une dextérité singulière, en améliorant peut-être les facultés naturelles de son porteur. Les attaques de Tull, fluides et professionnelles, s’appuyaient sur la longueur de son fer de lance pour forcer Loken à reculer. Le tranchant microfin avait déjà tracé plusieurs sillons profonds dans l’armure de Loken.

— Tull ! Arrêtez !

— Rendez-vous !

Loken n’avait aucun désir de combattre, et pas la moindre idée de ce qui avait pu monter Tull si soudainement et totalement contre lui, mais il n’avait pas non plus l’intention de se rendre. Le Maître de Guerre était en danger. Autant que Loken pouvait le supposer, tous les agents impériaux de la zone avaient été comme lui privés de liaison radio et de senseurs. Il n’était pas possible d’avertir le groupe du Maître de Guerre, ni les troupes de l’Extranus, et certainement pas la flotte. Ses priorités étaient simples. Il était une arme, un instrument, et en tant que tel, ne servait qu’un seul but : protéger la vie du Maître de Guerre. Toute autre considération se trouvait reléguée à un rang tout à fait secondaire.

Loken se focalisa. Il sentit la puissance de ses membres, le réchauffement et la tension soudaine des polymères du revêtement intérieur de son armure. Il sentit la palpitation de l’unité d’alimentation plaquée au creux de son dos, qui obéissait à son instinct et pourvoyait l’énergie à un seuil maximal. Il avait écarté les coups de lame et permis à Tull de défigurer son armure.

C’en était fini.

Il tendit la main, alla à la rencontre du coup suivant et cogna le plat du fer de lance de son poing fermé. Tull exploita l’inertie avec expertise, fit tournoyer son arme et se servit de l’élan pour piquer droit vers la poitrine de Loken. Le coup n’arriva pas si loin. De sa main gauche, Loken attrapa la lance à la base de son fer et l’immobilisa, dans un mouvement d’une vitesse comparable à celle de son adversaire. Avant que Tull ne pût la dégager, il frappa du poing droit sur le plat de la lame et la décrocha de la hampe.

Son adversaire se ressaisit, et inversa sa prise sur la lance brisée pour abattre son contrepoids rond comme la tête d’une longue masse d’armes ; du dos de ses gantelets, Loken se protégea de deux coups appuyés. Tull fit tourner son poignet autour de la hampe, et la lance fut soudainement parcourue par les scintillements bleus d’une charge électrique. Il lança la boule crépitante vers Loken et il y eut un claquement bruyant. L’énergie emmagasinée dans l’arme était telle que Loken fut projeté de l’autre côté du corridor. Il retomba sur le sol lustré et glissa sur quelques mètres, les étincelles résiduelles de la charge courant sur son plastron. Un goût de sang lui était parvenu à la bouche ; il sentit la douleur rapidement étouffée d’une contusion sérieuse au torse.

D’un ciseau de ses jambes, il fut à nouveau sur ses pieds quand Tull avança sur lui. Loken pouvait enfin tirer son épée. Dans la lumière multicolore des mosaïques, la lame d’acier blanc se mit à luire comme une stalagmite.

Il n’offrit pas à Tull l’opportunité de reprendre le rôle de l’attaquant. Loken surprit l’homme dans sa charge et lui asséna une succession de coups d’épée comme on abat un marteau. Tull recula, forcé d’utiliser les vestiges de son arme comme outil de parade, la lame impériale faisant voler des copeaux de sa hampe.

Le commandant fit un bond en arrière, et par-dessus son épaule, tira sa propre épée sanglée dans son dos. La longue lame argentée (plus longue de vingt bons centimètres que celle de Loken) dans la main droite, la lance-massue dans la main gauche, il avança et frappa des deux.

Les sens d’Astartes de Loken prédisaient toutes les attaques. Sa lame passait de gauche à droite, repoussant la massue et bloquant l’épée dans un double carillon de métal. Il força son chemin dans la garde de l’officier royal et écarta son épée, suffisamment longtemps pour le percuter de l’épaule en pleine poitrine. Tull recula en titubant ; Loken ne lui laissa pas de répit. Il frappa de nouveau et lui arracha le long gourdin de la main gauche.

Alors le combat reprit lame contre lame. Les passes étaient effrénées. Loken n’avait aucun doute quant à ses propres capacités : celles-ci n’avaient été que trop testées dernièrement, et ne lui avaient pas fait défaut. Mais Tull était de toute évidence un épéiste expert, et plus important, avait appris son art dans un style très différent. Leurs techniques n’avaient pas de langage commun, pas de base commune. Chaque attaque, chaque parade, chaque riposte à laquelle ils se risquaient était étrangère à l’autre. Chaque seconde de leur échange pouvait potentiellement prendre un tournant mortel.

L’affrontement en devenait presque plaisant. Fascinant, inventif. Lucius aurait apprécié de livrer un tel duel, de découvrir tant de nouvelles techniques.

Mais Loken perdait du temps. Il para le coup de taille suivant, enserra fermement le poignet droit de Tull dans sa main gauche et lui trancha le bras au niveau du coude, d’un geste sec et délibéré.

Tull roula en arrière, le sang jaillissant de son moignon. Loken jeta l’épée et le membre sectionné. Attrapant l’autre par le casque, il fut sur le point de lui donner le coup de grâce, d’accomplir ce mouvement montant de décapitation rapide, mais se ravisa au dernier instant et l’assomma en lui cognant le plat de son épée sur la tempe.

Le corps de Tull, expulsé par le coup, traversa le sol et alla reposer inerte au pied d’un des piédestaux. Le sang s’étendit autour de lui en une mare.

— Ici Loken ! Ici Loken, Loken ! essaya le Luna Wolf dans son communicateur. Sur la fréquence, rien que des grésillements. Faisant passer son épée dans sa main gauche, il saisit la poignée de son bolter et partit en courant. Il n’avait pas fait trois pas quand les deux sagittaires bondirent dans le couloir. Ils le virent, et leurs arcs étaient déjà dans leurs mains.

Loken tira un bolt dans le mur derrière eux et les fit sursauter.

— Lâchez vos arcs ! ordonna-t-il au travers de son casque. Le bolter tourné vers eux les persuada de ne pas discuter. Leurs arcs et leurs flèches tombèrent au sol presque dans un même bruit. Loken leur indiqua Tull de la tête, son arme toujours pointée dans leur direction.

— Je ne voudrais pas qu’il meure, dit-il. Appliquez-lui un garrot avant qu’il ne se vide de son sang.

Ils coururent auprès de Tull. Quand ils relevèrent la tête, Loken n’était plus là.

Il remonta un couloir vers des colonnades adjacentes en entendant au loin ce qui devait être des rafales de bolter. Un autre sagittaire apparut devant lui en tirant ce qui parut être une décharge de laser. Le rayon lui passa au-dessus de l’épaule gauche. Loken visa. Le guerrier s’écroula lourdement sur le dos.

Pas de temps pour la compassion.

Deux autres soldats de l’interex arrivèrent en vue, un autre sagittaire et un glève. Loken, toujours en pleine course, les abattit tous deux avant qu’ils n’aient pu réagir. La force de ses tirs, deux touches au torse, projeta les guerriers en arrière contre le mur, d’où ils glissèrent sur le sol. Abaddon avait eu tort, les armures de l’interex n’étaient pas fragiles. Ses bolts n’avaient pénétré les plaques ventrales d’aucun des deux hommes. La force des impacts les avait néanmoins mis hors combat, en ayant probablement fait éclater leurs organes internes.

Il entendit des pas et fit volte-face. C’était Kairus et un de ses hommes, Oltrentz. Tous deux avaient leurs armes levées.

— Qu’est-ce qui se passe, mon capitaine ? cria Kairus.

— Avec moi ! exigea Loken. Où est le reste de l’escouade ?

— Aucune idée, se plaignit le sergent, les liaisons sont mortes !

— Ils nous brouillent, conjectura Oltrentz.

— Priorité au Maître de Guerre, décréta Loken. Suivez-moi et…

D’autres stries semblables à des tirs de laser. Des projectiles, si rapides qu’ils n’étaient que des lignes de lumière, remontèrent la ligne des colonnades trop vite pour que l’œil de Loken ne pût les suivre. Oltrentz tomba à genoux dans un claquement lourd de métal, percé par deux flèches sans empennage qui avaient traversé son armure Mk IV.

De part en part. Loken se rappelait encore l’amusement de Torgaddon et l’assurance d’Aximand. Probablement des armes cérémonielles.

Oltrentz s’écroula face contre terre. Il était mort, et il n’y avait pas le temps, pas l’apothicaire nécessaire pour rendre sa mort féconde.

D’autres traits fusèrent. Loken ressentit un impact. Kairus chancela quand la flèche d’un sagittaire eut perforé son torse pour en ressortir et aller se ficher dans la cloison derrière lui.

— Kairus !

— Allez-y, mon capitaine ! grogna Kairus dans sa douleur. Blessure nette, elle guérira !

Kairus se redressa et ouvrit le feu au fulgurant, en automatique. Il arrosa les colonnades devant eux, et Loken vit trois sagittaires exploser sous l’aspersion infernale. Leurs armures avaient cédé. Après six ou sept projectiles pénétrants, leurs armures s’étaient enfin décidées à céder.

Combien nous les avons sous-estimés, se mortifia Loken. Il reprit son avancée, le sergent se traînant derrière lui. Kairus avait déjà cessé de saigner. Son corps génétiquement amélioré d’Astartes avait obturé de lui-même les blessures d’entrée et de sortie, et ce que la flèche du sagittaire avait pu traverser entre ces deux points était à n’en pas douter compensé par les redondances de son anatomie.

Ensemble, ils se frayèrent leur route vers la salle de réception principale, qu’ils trouvèrent en plein désordre. Torgaddon et le reste de son groupe couvraient le Maître de Guerre en l’entraînant vers la sortie sud. Il n’y avait aucun signe de Naud, mais des soldats de l’interex tiraient vers l’escouade de Torgaddon depuis une porte ouverte de l’autre côté du salon. Les tirs des bolters illuminaient l’air. Plusieurs corps, dont celui d’un Luna Wolf, gisaient affalés parmi les chaises et les tables de banquet renversées. Loken et Kairus joignirent leurs projectiles à ceux tirés contre la porte éloignée.

— Tarik !

— Content de te voir, Garvi !

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’est une erreur, rugit Horus, la voix cassée par le désespoir. Ça n’aurait pas dû se produire !

Des traits de lumière brillante se plantaient dans le mur autour d’eux. Les tirs des sagittaires fendaient la fumée. Un des guerriers de Torgaddon se cabra et bascula, une flèche logée en plein casque.

— Erreur ou pas, nous devons sortir, maintenant ! hurla Loken.

— Zakes ! Cyclos ! Regold ! beugla Torgaddon en tirant. Autour du capitaine Loken, et couvrez-nous !

— Avec moi ! lança Loken.

— Non ! protesta le Maître de Guerre. Pas de cette façon ! Nous ne pouvons pas…

— Allez-y ! hurla Loken à son commandant.

Leur combat pour s’extraire de la résidence de Naud dura dix longues minutes. Loken et Kairus assurèrent l’arrière-garde avec les frères que Torgaddon leur avait délégués, tandis que Torgaddon lui-même emmenait le Maître de Guerre vers l’extérieur par les baies de livraison du sous-sol. Par deux fois, Horus insista pour faire demi-tour afin de n’abandonner personne derrière, et surtout pas Loken. D’une façon ou d’une autre, en employant des mots que Torgaddon ne révéla jamais, celui-ci le persuada de continuer à le suivre.

Lorsqu’ils eurent fini par déboucher dans la rue, le reste des sentinelles extérieures de Loken se rallia à eux pour se joindre au rempart d’armures levé autour du Maître de Guerre, toutes excepté Jaeldon, dont personne ne sut plus tard quel avait été le destin.

L’action de l’arrière-garde fut héroïque. Reculant mètre après mètre par le hall de sortie et les caves, le groupe de Loken essuya un tir intense, pour l’essentiel celui des sagittaires, mais aussi d’armes lourdes à énergie. Les alarmes et sirènes retentissaient de toutes parts. Zakes tomba dans les baies de livraison, la tête arrachée par un rayon de mort bleu clair qui calcina les parois. Cyclos était tombé, le corps hérissé de traits, aux portes du hall de sortie. Allongé au sol, victime d’une hémorragie critique, il avait cherché à continuer de faire feu, mais deux autres projectiles lui avaient cloué le crâne à un des battants de bois. Kairus reçut un autre dard dans la cuisse gauche tandis qu’il couvrait Loken. Regold fut jeté au sol par une flèche qui lui perça l’œil droit, puis se redressa à temps pour succomber, une autre en travers du cou.

En mitraillant derrière Lui, Loken traîna Kairus dans la rue par la porte des celliers.

Ils avaient débouché dans le crépuscule de la cité, la voûte des arbres sombres oscillant au-dessus de leurs têtes. Les lampadaires étaient allumés. Au loin, une lueur rougeâtre éclairait les nuages par en dessous, projetée par un édifice des niveaux bas. Autour d’eux, les sirènes hurlaient.

— Je vais bien, dit Kairus, bien qu’il fût évident qu’il lui était difficile de tenir debout. Celle-là n’est pas passée loin, mon capitaine.

Il leva le bras et arracha la flèche d’un sagittaire plantée dans l’épaulière droite de Loken. L’impact qu’il avait senti près des colonnades.

— Elle n’est pas passée assez près non plus, raisonna Loken.

— Dépêchez-vous ! Si vous comptez partir d’ici, bien sûr ! brailla Torgaddon qui approchait d’eux, en inondant de tirs de bolter l’autre côté de la baie.

— Une sacrée pagaille.

— Comme si je n’avais pas remarqué, cracha Torgaddon. Il décrocha une charge de sa ceinture et la jeta à l’intérieur.

L’explosion souffla vers eux sa fumée et ses débris.

— Il faut emmener le Maître de Guerre en sécurité, décréta Torgaddon. En route vers l’Extranus.

Loken hocha la tête.

— Nous devons…

— Non, dit une voix.

Ils se tournèrent. Horus se tenait auprès d’eux, le visage éclairé de côté par la baie en flammes. Ses yeux écartés brûlaient de colère. Il s’était habillé pour un dîner ce soir, pas pour la guerre, et n’avait sur lui qu’une longue robe et une fourrure de loup. À sa contenance, il était évident que son armure et une bonne épée lui manquaient.

— Sauf votre respect, mon commandant, lui imposa Torgaddon. Nous sommes vos gardes du corps. Vous êtes sous notre responsabilité.

— Non, réitéra Horus. Protégez-moi par tous les moyens, mais je ne partirai pas. Une terrible erreur a été commise ce soir. Tout ce pour quoi nous avons œuvré a été mis à bas.

— Et nous devons donc vous faire partir d’ici en vie.

— Tarik a raison, monseigneur, ajouta Loken. Ça n’est pas une situation que…

— Il suffit, mon fils, l’arrêta Horus. Il leva les yeux vers les branches noires qui soupiraient au-dessus d’eux. Comment tout a-t-il pu finir si mal ? Naud s’est soudain offensé en disant que nous avions transgressé l’interdit.

— J’ai parlé avec un homme, divulgua Loken, juste avant que les choses ne s’enveniment. Il m’a parlé du Chaos.

— De quoi ?

— Il a dit qu’il s’agissait de notre grand ennemi commun. Il redoutait qu’il fût en nous. Il a prétendu que c’était pour cela qu’ils avaient pris tant de précautions, parce qu’ils craignaient que nous ayons amené le Chaos avec nous. Qu’a-t-il voulu dire, monseigneur ?

Horus regardait Loken.

— Il voulait dire Jubal. Il voulait dire les pics des murmures. Il voulait dire le Warp. As-tu amené le Warp ici, Garviel Loken ?

— Non, monseigneur. Mais je pense qu’ils craignaient de le découvrir en nous, et ce soir, ils ont cru que leurs craintes étaient confirmées.

— Par quoi ? s’étonna Torgaddon.

— Tull a dit que la Galerie des Objets était en feu.

Horus acquiesça.

— C’est de cela qu’ils nous ont accusés. De vol, de tromperie, de meurtre. Quelqu’un s’est apparemment introduit dans la Galerie des Objets et a assassiné le conservateur. Des armes ont été volées.

— Lesquelles, monseigneur ? demanda Loken.

— Naud ne l’a pas dit, il était trop occupé à lancer ses accusations par-dessus la table du banquet. C’est là-bas que nous devrions aller.

En se mettant à rire, Torgaddon tourna cette idée en dérision.

— Pas du tout, nous devons vous mettre en sécurité, mon commandant. C’est notre priorité.

Le Maître de Guerre se tourna vers Loken.

— Est-ce aussi ce que tu penses ?

— Oui, monseigneur.

— Alors je vais devoir vous donner le même contre-ordre à tous les deux. Je respecte vos efforts pour me protéger et j’apprécie à sa juste valeur votre loyauté acharnée, mais emmenez-moi à la Galerie des Objets.

Le bâtiment était la proie de l’incendie, que les explosions des générateurs de champ, dans ses profondeurs, propageaient vers les salles supérieures. Un joueur de méturge, noirci par la fumée, sortit en boitillant pour les accueillir.

— N’avez-vous pas encore assez péché ? leur lança-t-il d’un ton venimeux.

— Que croyez-vous que nous ayons fait ?

— Vous avez commis un meurtre sordide. Asherot est mort. La Galerie est en flammes. Vous auriez pu demander à connaître nos armes. Il n’était pas nécessaire de tuer pour cela.

Horus secoua la tête.

— Nous n’avons rien fait.

Le joueur de méturge se mit à rire et chancela.

— Allez l’aider à se relever, leur enjoignit Horus.

Une abondance de cendre neigeait sur eux, depuis un ciel étouffé par le noir. L’embrasement s’était répandu à la voûte des arbres et éclairait les rues en répandant une forte odeur de végétation calcinée. Sur les niveaux inférieurs de la ville, des centaines de silhouettes étaient sorties de chez elles pour observer le sinistre. Une grande panique horrifiée gagnait Xenobia Principis.

— Ils nous ont craints depuis le début, dit le Maître de Guerre. Ils nous ont suspectés. Dorénavant, ils vont croire qu’ils avaient eu raison de le faire.

— Des guerriers ennemis se rassemblent sur les escaliers voisins, avertit Kairus.

— Ennemis ? s’esclaffa Horus. Depuis quand sont-ils devenus nos ennemis ? Ils sont des hommes comme nous. Il leva les yeux vers le ciel de la nuit, renversa la tête en arrière et hurla un juron en direction des étoiles. Puis sa voix ne fut plus qu’un murmure. Loken était assez proche pour entendre ses mots.

— Pourquoi m’as-tu confié cette tâche, père ? Pourquoi m’as-tu abandonné ? Pourquoi ? C’est trop dur. Pourquoi m’as-tu tout laissé à accomplir seul ?

Des escadrons de l’interex approchaient, Loken entendit les sabots frapper le pavé et vit les formes des sagittaires montés se détacher en noir sur le fond des flammes. Des traits se mirent à fuser dans la nuit. Ils se plantèrent tous au sol ou dans les murs.

— Monseigneur, nous ne pouvons plus attendre, pressa Torgaddon. Des glèves se massaient eux aussi, leurs lances pareilles à un massif de joncs dans la lueur orange. Des étincelles crépitantes s’envolaient vers le ciel telles des prières inutiles.

— Arrêtez ! cria Horus aux soldats qui approchaient. Au nom de l’Empereur de l’Humanité, je demande à parler à Naud ! Allez le chercher !

La seule réponse fut une nouvelle volée de flèches. Le Luna Wolf à côté de Torgaddon s’écroula, mort, et un autre fut blessé. Un projectile s’était planté dans le bras gauche du Maître de Guerre. Il l’en arracha sans même serrer les dents, et regarda son sang éclabousser les dalles à ses pieds. Puis il alla jusqu’à l’Astartes tué, se pencha, ramassa son bolter et son épée.

— Ce sont eux qui ont commis l’erreur, lâcha-t-il à Loken et Torgaddon. Pas nous. S’ils doivent nous craindre, autant leur donner une bonne raison.

Il leva l’épée dans son poing.

— Pour l’Empereur ! cria-t-il en cthonien. Éclairez-les !

— Lupercal ! répondit la poignée de guerriers autour de lui.

Ils reçurent de front la charge des sagittaires, les tirs de bolter illuminant la rue étroite. Les montures robotiques se disloquèrent et trébuchèrent, leurs cavaliers tombèrent les bras en croix. Horus, qui avait déjà couru à leur rencontre, passa son épée au travers de flancs d’acier et de torses en armure. Son premier coup avait soulevé un homme-cheval, qui traversa l’air en ruant et alla s’écraser sur les rangs suivants.

— Lupercal ! beugla Loken en courant se placer à la droite du Maître de Guerre, abattant à deux mains ses coups d’épée. Torgaddon couvrait la gauche, faucha un trio de glèves, puis utilisa la lance à contrepoids récupérée de l’un d’entre eux pour matraquer les suivants. Les soldats de l’interex, dont certains criaient, furent contraints de battre en retraite par les escaliers, ou basculèrent au-dessus de la rambarde de pierre pour tomber vers la terrasse suivante de la ville.

De toutes les batailles que Loken avait livrées auprès de son commandant, celle-ci était la plus féroce, la plus triste, la plus accablante. Lèvres retroussées dans la lumière du feu, assénant sa lame de tous côtés, Horus paraissait plus noble que jamais. Loken se souviendrait de ce moment, des années plus tard, quand le destin aurait joué son tour cruel et que la raison les aurait tous quittés. Il se rappellerait Horus, Maître de Guerre, dans cette rue resserrée, exemple même de l’honneur et du courage inflexible de l’Imperium des hommes.

Des fresques auraient dû être peintes, des strophes et des symphonies composées, toutes pour célébrer cet instant où Horus donna le témoignage le plus absolu de sa dévotion au Trône.

Et à son père.

Il n’y en aurait aucune. Le futur exécrable allait engloutir de telles éventualités, engloutir ces souvenirs, au point que cette noblesse deviendrait un jour impossible à croire.

Les guerriers ennemis, et ils étaient bien des ennemis à présent, étranglèrent le passage, forçant le Maître de Guerre et ses derniers gardes du corps à resserrer leur formation en un dernier carré. Ça n’était pas la fin que Loken avait imaginée cette nuit-là, dans le jardin aux bassins, en prêtant son serment ; un dernier carré héroïque contre un ennemi encore inconnu, au côté d’Horus.

Son armure était éraflée et lacérée en une centaine d’endroits, et lui couvert de sang. Il ne céda pas. Au travers de la fumée, Loken entrevit une lune, une petite lune allumée dans un coin de ce ciel étranger.

De manière assez appropriée, sa forme ronde se reflétait dans le miroir de l’océan.

— Lupercal ! hurla-t-il.

OceanofPDF.com