Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Sept

Surveiller nos arrières

Effondrement

Le traître

 

Trépassé, rouillé depuis près de six décennies, le croiseur gisait en ruine parmi les cratères, sur cette étendue de boue, sa coque autrefois monumentale presque trop déformée pour être reconnue. Ses flèches gothiques, hautes comme les blocs d’une ville, étaient tombées au sol ; de ses contreforts et de ses arcades pendaient les frondes pourrissantes d’immenses rameaux grimpants. Sa quille était disloquée comme si le vaisseau avait heurté la surface le ventre en avant, et beaucoup des surfaces extérieures s’étaient affaissées, laissant les ponts ouverts aux éléments.

Des andains de végétation mousseuse couvraient la coque dont la tour de commandement se dressait toujours vers le ciel. De grands mâts de communication radio étaient penchés dans le vent mugissant.

Loken trouva cette scène d’une tristesse insupportable. Que tel dût être le dernier repos d’un vaisseau aussi magnifique lui semblait de la plus haute injustice.

Des morceaux de débris parsemaient les alentours, des fragments de métal tordu, corrodé, et des objets personnels incongrus qui devaient avoir appartenu aux membres de l’équipage, éjectés comme eux lors de la collision avec le sol.

— Par le Trône… fut tout ce que parvint à formuler Abaddon.

— Comment est-ce possible ? murmura Aximand.

— Il s’agit bien du Glory of Terra , affirma Erebus, je reconnais la configuration de son pont de commandement. C’est bien le croiseur de Temba.

— Alors ça veut dire que Temba est déjà mort, se désola Abaddon avec des accents de frustration. Personne n’aurait pu survivre.

— Dans ce cas, qui aurait transmis ce signal ? rétorqua Horus.

— Peut-être que ce message est diffusé automatiquement en boucle depuis des années, suggéra Torgaddon. Loken secoua la tête.

— Non, le signal n’a commencé à être émis que quand nous avons pénétré dans l’atmosphère. Quelqu’un a activé l’unité émettrice quand il a su que nous arrivions.

Le Maître de Guerre scrutait fixement la forme massive de l’épave, comme s’il avait pu, en se concentrant suffisamment, voir au travers de la coque et discerner ce qui s’y trouvait.

— Nous devons aller inspecter l’intérieur, les pressa Erebus, débusquer ceux qui s’y cachent et tous les tuer.

Loken se retourna.

— Pénétrer à l’intérieur ? Vous êtes fou ? Nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend là-dedans. Il pourrait y avoir des milliers de ces… choses. Ou peut-être pire.

— Quel est le problème, Loken ? le railla Erebus. Est-ce que les Sons of Horus auraient peur du noir, à présent ?

Loken fit un pas vers lui.

— Tu oses nous insulter, Word Bearer ?

Erebus s’avança pour répondre aux paroles de Loken, mais le Mournival se rassembla derrière le dernier venu de ses membres, et leur cohésion amena le premier chapelain à réfléchir. Au lieu d’aggraver ce différend, il courba la tête.

— Je vous prie de m’excuser si j’ai pu m’exprimer hors de propos, capitaine Loken. Je ne souhaite que laver cette tache sur l’honneur de votre légion.

— C’est à nous de défendre l’honneur de notre légion, Erebus. Et ça n’est pas à vous de nous dire comment nous devons agir.

Horus trancha la question avant que d’autres paroles dures ne pussent être échangées.

— Nous allons y entrer, dit-il.

Le brouillard ondulant suivit les Astartes quand ils se dirigèrent vers le vaisseau écrasé, et les Titans de la Legio Mortis étaient derrière eux, les jambes toujours nimbées par les franges cotonneuses. Loken conservait son bolter armé, trop conscient des bruits que produisait l’eau derrière eux, même s’ils constituaient sans doute l’environnement sonore ordinaire de cette lune.

Tandis que la distance se réduisait entre eux et l’épave, il vint marcher à hauteur du Maître de Guerre.

— Monseigneur, je sais ce que vous allez répondre, mais il serait négligent de ma part de ne pas vous livrer ma pensée.

— Me livrer ta pensée à quel sujet, Garviel ? demanda Horus.

— À propos du fait que vous nous meniez vers l’inconnu.

— N’est-ce pas ce que j’ai fait durant les deux derniers siècles ? Tout ce temps passé à nous enfoncer dans l’espace, n’était-ce pas pour repousser les limites de l’inconnu ? C’est pourquoi nous existons, Garviel : pour rendre connu ce qui ne l’est pas.

Le Maître de Guerre avait le talent d’entraîner les conversations à l’opposé des points qu’il ne souhaitait pas aborder. Mais Loken savait maintenant percer le talent admirable qu’avait son commandant pour faire dévier un sujet et resta focalisé sur son idée.

— Monseigneur, accordez-vous de la valeur aux conseils du Mournival ? demanda-t-il afin de tenter une approche différente. Horus s’arrêta sur place et se tourna vers Loken, le visage sérieux.

— Tu as entendu ce que j’ai dit à cette commémoratrice dans la baie d’embarquement. Vous êtes pour moi d’une valeur inestimable. Pourquoi crois-tu devoir me poser cette question ?

— Vous nous utilisez si souvent comme vos chiens de guerre, en nous faisant réclamer le sang à votre place. Vous nous faites jouer un rôle au lieu de nous laisser vous aider à rester fidèle à vous-même.

— Bien. Dis-moi ce que tu as à dire, Garviel, et je te promets de t’écouter, jura Horus.

— Sauf votre respect, seigneur, vous ne devriez pas être ici à la tête de ce fer de lance, et nous ne devrions pas pénétrer dans ce vaisseau sans envoyer personne en reconnaissance. Nous avons trois des plus grandes machines de guerre du Mechanicum derrière nous ; ne pourrions-nous pas au moins les laisser affaiblir un peu cette cible avec leurs canons ?

Horus partit d’un petit rire.

— Tu as l’esprit d’un vrai penseur, mon fils. Mais les guerres ne sont pas gagnées par les penseurs, elles le sont par les hommes d’action. Cela fait trop longtemps que je n’ai pas manié une lame et livré une telle bataille, contre des abominations qui ne souhaitent rien d’autre que nous anéantir. Je t’ai dit sur Meurtre que si j’avais pensé ne plus jamais pouvoir me battre, j’aurais décliné les responsabilités de Maître de Guerre.

— Le Mournival aurait pu venir ici à votre place, commandant. Nous aussi, nous portons votre honneur sur nos épaules.

— Crois-tu que les miennes soient si étroites que je ne puisse le porter seul ? l’interrogea Horus, et Loken fut surpris de lire dans son regard une authentique colère.

— Non, monseigneur, mais vous n’êtes pas obligé de le porter seul.

Horus s’esclaffa et coupa court à cette tension. Son courroux paraissait tout à fait oublié.

— Tu as raison, mon fils, bien sûr. Mais mes jours de gloire ne sont pas encore derrière moi. Il me reste encore bien des lauriers à obtenir.

Le Maître de Guerre se remit à marcher.

— Grave ces mots dans ta mémoire, Garviel Loken. Un jour, tout ce que j’ai accompli jusqu’à présent pour la Croisade paraîtra insignifiant en comparaison de mes actes à venir.

Malgré l’insistance d’Horus pour mener les Astartes à l’intérieur de l’épave, il consentit à laisser les Titans engager la cible les premiers. Les trois machines de guerre de la Legio Mortis verrouillèrent leurs appuis, et sur l’ordre du Maître de Guerre, lâchèrent une salve de missiles et d’obus dans la masse du croiseur. Des floraisons de lumière se déployèrent sur l’immensité de la coque, qui vibra sous chaque impact. Des incendies se déclenchèrent à l’intérieur et d’épais panaches d’une fumée âcre s’élevèrent vers le ciel comme autant d’appels à la clémence que le vaisseau aurait pu adresser à ses anciens maîtres.

À nouveau, le Maître de Guerre marcha en tête, la brume suivant ses troupes comme une cape d’un jaune nébuleux. Loken discernait toujours les bruits provenant de derrière eux, mais au milieu du pas tonitruant des Titans, des craquements du croiseur en flammes et de leurs propres pataugements dans la boue, il lui devenait impossible d’être certain de ce qu’il entendait.

— J’ai l’impression de marcher droit dans un traquenard, dit Torgaddon en le regardant par-dessus son épaule. Ses doutes reflétaient à la perfection ceux de Loken.

— Je suis de ton avis.

— En tout cas, je n’aime pas l’idée de rentrer là-dedans.

— Tu n’as tout de même pas peur ? demanda Loken, en ne plaisantant presque qu’à moitié.

— Ne dis pas n’importe quoi, Garvi. Pour une fois, je crois que tu as raison, nous sommes en train de faire une erreur.

Loken discerna une véritable préoccupation sur le visage de son ami, et fut désarçonné de voir Torgaddon le boute-en-train devenu soudain si sérieux. Parallèlement à ses fanfaronnades et sa simplicité, Tarik était doué d’un instinct qui leur avait sauvé la vie en plus d’une occasion.

— Qu’est-ce qui te préoccupe ?

— Je suis sûr que c’est un piège, insista Torgaddon. On nous a dirigés dans cette direction, comme si c’était pour nous forcer à trouver ce vaisseau.

— J’ai dit la même chose au Maître de Guerre.

— Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

— À ton avis ?

— Ah, proféra Torgaddon sans surprise. Cela dit, tu n’espérais pas sérieusement le faire changer d’avis ?

— Je pensais lui donner à réfléchir, mais c’est comme s’il ne nous écoutait plus. Erebus l’a tellement monté contre ce Temba qu’il ne veut même pas considérer d’autre option que d’aller le tuer de ses propres mains.

— Alors que devons-nous faire ? demanda Torgaddon, et une fois encore, Loken en fut surpris.

— Surveiller nos arrières, mon ami. Surveiller nos arrières.

— Excellent plan, ironisa Torgaddon. Je n’y avais même pas pensé. Et dire que j’allais me précipiter dans un piège potentiel sans faire attention à rien.

Le Torgaddon que Loken connaissait et appréciait tant était de retour.

Le quart arrière du Glory of Terra se dressait devant eux. Ses tours de commandement dressées de biais, qui masquaient en partie le ciel maladif, les enveloppèrent dans leur ombre froide. Loken vit que s’introduire à l’intérieur ne serait pas difficile. La canonnade des Titans avait ouvert de larges déchirures dont s’étaient déversées des monceaux de débris, formant ainsi de grandes rampes, semblables aux pentes pierreuses devant les brèches d’une forteresse.

Le Maître de Guerre décréta une halte générale et se mit à délivrer ses ordres.

— Capitaine Sedirae, vous et vos escouades d’assaut formerez l’avant-garde.

La fierté que ressentait Luc de recevoir un tel honneur était pratiquement palpable.

— Capitaine Moy, vous m’accompagnerez. Vos lance-flammes et vos fuseurs s’avéreront très précieux si nous avons besoin de nettoyer rapidement une zone ou de franchir des cloisons blindées.

Verulam Moy opina de la tête, avec une réserve plus digne que l’ardeur de Sedirae à vouloir impressionner leur commandant.

— Quels sont nos ordres, monseigneur ? s’informa Erebus, ses Word Bearers rassemblés derrière leur chapelain. Nous sommes prêts à vous servir.

— Emmenez vos frères de l’autre côté, trouvez un point d’accès, puis ralliez le milieu du vaisseau. Si cette ordure de Temba essaie de s’enfuir, je veux qu’il vous trouve sur son chemin.

Le premier chapelain enregistra cette demande et entraîna ses guerriers dans l’ombre de l’énorme croiseur. Le Maître de Guerre se tourna alors vers son Mournival.

— Ezekyle, règle-toi sur la balise de mon armure pour former des échelons progressifs sur mon côté gauche. Horus, couvre mon côté droit. Tarik et Garviel, vous couvrirez l’arrière, sécurisez la zone et notre couloir de repli. Compris ?

Le Maître de Guerre avait réparti les rôles avec son efficacité coutumière, mais Loken fut sidéré de se retrouver cantonné à une fonction d’arrière-garde. Les autres membres du Mournival, et particulièrement Torgaddon, en paraissaient surpris tout autant que lui. Le laisser derrière ? Était-ce la façon qu’avait trouvé leur commandant de le punir pour avoir osé remettre en question ses décisions, ou pour avoir suggéré qu’il n’aurait pas dû mener le fer de lance ?

— Est-ce bien compris ? répéta Horus. Les quatre membres du Mournival répondirent par l’affirmative.

— Alors allons-y, gronda le Maître de Guerre. J’ai un traître à tuer.

Luc Sedirae emmena les escouades d’assaut. La poussée compacte de leurs réacteurs dorsaux les porta aisément jusqu’aux déchirures noires ouvertes dans le flanc du croiseur. Comme Loken s’y attendait, Sedirae fut le premier à se jeter à l’intérieur et disparut dans les ténèbres sans même prendre le temps de marquer un instant d’arrêt. Ses hommes l’y suivirent et ils les eurent bientôt tous perdus de vue, tandis qu’Abaddon et Aximand trouvaient d’autres voies d’entrée, en escaladant les décombres pour atteindre les trous encore fumants que les Titans avaient percés. Aximand lui avait adressé un rapide haussement d’épaules avant d’entraîner avec lui ses propres escouades, et Loken les regarda partir, sans parvenir à croire qu’il ne marchait pas au côté de ses frères alors que ceux-ci partaient à la bataille.

Le Maître de Guerre gravit lui aussi les débris empilés, aussi facilement qu’un homme aurait grimpé une colline en pente douce. Verulam Moy et ses équipes d’armes spécialisées lui emboîtèrent le pas.

En quelques instants, ils se retrouvèrent seuls sur l’étendue désolée et Loken sentit l’incompréhension gagner ses guerriers ; ils se tenaient là, l’air embarrassé, à attendre des ordres de partir au combat. Mais il n’en avait pas à leur donner.

Torgaddon le tira de sa stupéfaction en commençant à crier ses instructions et à raviver la flamme chez tous ceux laissés en arrière. Les Astartes se dispersèrent pour former un cordon autour de leur position. Ceux de Nero Vipus se postèrent en bordure du brouillard, et l’escouade Brakespur grimpa sur les débris afin de garder les entrées du Glory of Terra .

— Tu pourrais me répéter très précisément ce que tu as dit au commandant ? le pria Torgaddon, qui approchait de lui en piétinant dans la boue.

Loken se projeta à tous les moments où des mots s’étaient échangés entre lui et le Maître de Guerre depuis qu’ils avaient posé pied sur la lune de Davin, à la recherche d’une offense qu’il lui aurait faite. Il ne retrouvait rien d’assez sérieux pour justifier son exclusion de la bataille contre Temba, ni celle de Torgaddon.

— Rien d’autre que ce que je t’ai déjà dit.

— Ça n’a aucun sens, se désola Torgaddon en essayant de nettoyer une partie de la saleté qui lui collait au visage, et qu’il n’arriva qu’à étaler davantage. Pourquoi veut-il nous priver de tout ça ? Je veux dire… Pour choisir Moy ? Soyons sérieux.

— Moy est un officier tout à fait compétent, argumenta Loken.

— Compétent ? se gaussa Torgaddon. Ne te méprends pas, Garvi, j’aime Verulam comme un frère, mais c’est un officier du rang, tu le sais très bien, et je le sais très bien. Et il n’y a rien de mal à ça, et l’Empereur sait que nous avons besoin de bons officiers du rang. Mais il n’est pas de ceux que le Maître de Guerre devrait avoir à ses côtés à un moment comme celui-ci.

Loken ne pouvait contredire la logique de Tarik, ayant eu la même réaction que lui lorsqu’ils avaient reçu leurs instructions.

— Je ne sais pas quoi te dire. Tu as raison, mais le commandant nous a donné un ordre et nous avons prêté serment de lui obéir.

— Même quand nous savons que cet ordre ne rime à rien ?

Loken n’avait pas de réponse à cette question.

Le Maître de Guerre et Verulam Moy guidèrent le cortège du fer de lance dans l’intérieur sombre et oppressant du Glory of Terra , dont les corridors voûtés penchaient de travers et dont les cloisons étaient déformées par la corrosion. Une eau sale coulait des sections ouvertes aux éléments, et il soufflait sur les passerelles crissantes un vent chargé d’une puanteur pareille à l’haleine d’un défunt. Des banderoles de végétaux noirs et des écharpes de matière moisie, qui pendaient des plafonds, frottaient contre leurs casques ou leurs têtes en y laissant des traînées de résidus collants.

Les sols grillagés étaient dangereux et instables, mais l’Astartes maintenait une bonne allure, et poussait vers le haut au travers de la putréfaction, vers les étages de commandement.

Une communication régulière, bien que perturbée, avec l’avant-garde de Sedirae les informait de sa progression au-devant d’eux. Le vaisseau était apparemment désert. Bien que le groupe de tête fût relativement proche, la voix de Sedirae était hachée par les interférences. Un de ses mots sur trois devenait à présent inintelligible.

Et plus ils s’enfonçaient dans le croiseur, plus les transmissions empiraient.

— Ezekyle ? appela le Maître de Guerre en allumant le micro intégré de son armure. Rapporte-moi votre progression.

La voix d’Abaddon était à peine reconnaissable. Grésillements et sifflements la couvraient d’un bruit confus.

— Nous remont… …es ponts …férieurs… Contin… couvrons… flanc, mons…

Horus tapota son gorgerin.

— Ezekyle ?

Il se tourna vers Verulam Moy.

— Essayez d’entrer en contact avec Erebus, lui dit-il avant de retourner à ses propres tentatives de liaison. Horus Aximand, est-ce que tu m’entends ?

Il ne capta que des parasites ininterrompus, sauf par une voix faible.

— …ont d’artillerie… ralent… obus. Nous pr… lentement, mais… ressons.

— Rien de la part d’Erebus, mais il se trouve certainement déjà de l’autre côté du vaisseau. Si on peut en juger d’après les interférences que nous subissons déjà entre nous, il est peu probable que nos fréquences inter-armures arrivent à l’atteindre.

— Continuons d’avancer, décréta le Maître de Guerre.

— Commandant, risqua Moy. Puis-je hasarder une suggestion ?

— Si vous vouliez proposer de faire demi-tour, oubliez-la, Verulam. Mon honneur et celui de la Croisade ont été mis en doute, et je ne laisserai pas dire que j’y ai tourné le dos.

— Je le sais, monseigneur, mais je pense que le capitaine Loken a raison. Nous sommes en train de courir un risque inutile.

— La vie toute entière n’est que risque, mon ami. Chaque jour que nous passons loin de Terra est un risque. Chaque décision que je prends est un risque. Nous ne pouvons éviter le risque, car si nous le faisions, nous ne parviendrions à rien. Si le but de tout capitaine était de préserver son vaisseau, jamais il ne lui ferait quitter son ancrage. Vous êtes un bon officier, Verulam, mais vous ne savez pas percevoir comme moi les opportunités d’héroïsme.

— Commandant, protesta Moy, nous ne parvenons pas à maintenir le contact avec nos frères et nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend dans ce croiseur. Pardonnez-moi mon audace, mais s’enfoncer de la sorte vers l’inconnu ne ressemble pas à de l’héroïsme. Plutôt à de l’improvisation.

Horus se pencha sur Moy.

— Capitaine, vous savez comme moi que tout l’art de la guerre consiste à essayer de deviner ce que cache la colline.

— J’en suis conscient, monseigneur… commença Moy, mais Horus n’était pas d’humeur à se laisser interrompre.

— Depuis que l’Empereur m’a nommé au rang de Maître de Guerre, les gens passent leur temps à me dire ce que je peux ou ce que je ne peux pas faire, et cela commence à me fatiguer. S’ils n’apprécient pas mon opinion, cela les regarde. Je suis le Maître de Guerre et mon choix est fait. Nous allons continuer.

Un piaillement aigu chargé de parasites fendit soudain les ténèbres, et la voix de Luc Sedirae leur parvint par radio aussi clairement que s’il s’était tenu à côté d’eux.

— Par le Trône ! Ils sont ici ! cria-t-il.

Alors tout commença à basculer.

Loken le sentit au travers de ses semelles : un grondement prodigieux qui paraissait provenir des fondements même de la lune. Il se retourna, horrifié d’entendre le grincement assourdissant du métal contre le métal, et vit des gerbes de boue jaillir vers le ciel alors que des portions enterrées du vaisseau se libéraient de la succion des marais. Ses sections supérieures chaviraient, et le vaisseau entier se mit à pencher. Inéluctablement, la proue colossale s’abattait vers le sol.

— Éloignez-vous ! hurla Loken alors que la masse de métal prenait de la vitesse.

Les Astartes sautèrent de la carcasse. Loken en perçut l’ombre comme un linceul alors que les sens de son armure atténuaient le bruit de l’effondrement du vaisseau.

Il se retourna à temps pour voir l’épave s’écraser à terre avec la force d’une frappe orbitale, la superstructure se désagrégeant sous son propre poids et projetant dans les airs des lacs entiers d’eau croupie. Loken fut soufflé comme une feuille par l’onde de choc, retomba dans une mare stagnante profonde jusqu’à la taille et disparut sous la surface.

En se redressant sur ses genoux, il vit le raz-de-marée boueux surgir de sous le croiseur, et des dizaines de ses guerriers être enterrés sous la bouillie brune. La puissance de la chute se répandit du cratère qu’elle avait creusé ; une bruine saumâtre se mit à tomber, barbouillant les oculaires de son casque. Il n’y voyait plus qu’à quelques centaines de mètres.

Loken se redressa en dégageant la fange prise dans la glissière de son bolter. Il réalisa brutalement que le souffle de l’impact avait chassé ce brouillard sulfureux qui avait été leur compagnon constant depuis qu’ils avaient posé pied sur cette lune maudite.

— Sons of Horus, tenez-vous prêts ! ordonna-t-il, ayant distingué ce que la chape de brume leur avait masqué.

Des centaines de choses mortes avançaient vers eux.

Pas même l’armure d’un primarque ne pouvait résister à l’impact d’un croiseur. Horus tira en grognant sur l’étançon de fer tordu planté dans sa poitrine. Un sang poisseux macula son armure, mais la plaie se referma presque aussitôt qu’il en eût extrait le métal. Son corps génétiquement amélioré pouvait facilement supporter une blessure aussi triviale ; malgré sa chute au travers des niveaux du vaisseau, il n’avait pas perdu son orientation, et se tenait parfaitement en équilibre sur le pont penché.

Il se rappela la plainte du métal torturé, son choc contre les armures, et les craquements d’os quand les Astartes avaient été projetés de toutes parts.

— Sons of Horus, par ici ! cria-t-il. Verulam !

Ne lui répondirent que des échos moqueurs, et il jura, réalisant qu’il était seul. Le micro était tombé de son gorgerin ; ses câbles de bronze pendaient de son logement vide et il les arracha dans un geste exaspéré.

Verulam Moy n’était pas dans les parages, et de même, les membres de son escouade avaient dû être dispersés. En observant rapidement ses environs, Horus se découvrit partiellement enfoui sous les débris du vestibule de l’armorium, dont le plafond s’était rompu. Une eau glacée dégoulinait en pluie fine. Il renversa la tête en arrière pour la laisser asperger son visage.

À supposer que celle-ci ne se fût pas disloquée lors de l’impact avec le sol, car Horus ne voyait aucune autre explication à ce qui venait de se produire, la passerelle de commandement n’était tout de même pas loin. Il s’extirpa de sous les décombres, et en vérifiant qu’il était toujours armé, retrouva la poignée de son épée qui dépassait des ruines de la salle.

Il la dégagea d’un coup sec. Sa lame dorée capturait le peu de lumière qu’il y avait à refléter et brillait néanmoins comme d’un feu intérieur. Forgée par son frère, Ferrus Manus de la 10e légion, elle lui avait été offerte par le primarque des Iron Hands en cadeau d’investiture au rang de Maître de Guerre.

Horus sourit en constatant que la lame était demeurée aussi parfaite qu’au jour où Ferrus la lui avait tendue, une lueur d’adoration dans ses pupilles gris acier. Jamais il n’avait davantage apprécié qu’en cet instant le talent de son frère sur les enclumes de ses fonderies.

Le pont crissa sous son poids, et il se mit soudain à douter de la sagesse d’avoir voulu mener cet assaut. Malgré tout, il bouillait encore de rage contre Eugan Temba, un homme en qui il avait cru, et dont la perfidie lui transperçait les cœurs.

Quel genre d’homme aurait pu briser un serment de loyauté à l’Imperium ?

Quel genre d’individu méprisable aurait osé le trahir, lui ?

Le sol s’affaissa à nouveau, Horus compensant sans peine sa légère oscillation. Il employa sa main libre pour se hisser vers la porte béante, ouverte sur le dédale de corridors que constituait un vaisseau de cette taille. Il n’avait auparavant posé le pied qu’une seule fois à bord du Glory of Terra , il y avait près de soixante-dix ans, mais se souvenait encore de son agencement comme si cela avait été la veille : au-delà de ce passage s’étendaient les passerelles supérieures de l’armorium, et au-delà encore, l’artère spinale du croiseur, menant au pont principal par plusieurs étranglements défensifs.

Horus grogna sous l’effet d’une douleur fulgurante à la poitrine, et réalisa que la barre de métal devait avoir perforé l’un de ses poumons. Sans une hésitation, il bascula de schéma respiratoire et continua d’avancer sans marquer de pause, son regard arrivant sans effort à percer l’obscurité.

Aussi près du pont de commandement, Horus percevait les terribles changements qu’avait subis le vaisseau. Les parois étaient couvertes d’une sorte de poix bactérienne écœurante, qui rongeait l’acier comme un mucus corrosif. Les branches d’organismes parasites dégoulinants tétaient les suppurations brunâtres d’espèces de pustules pendues aux murs. Une odeur constante de putréfaction était suspendue dans l’air.

Horus se demanda ce qui avait bien pu arriver. Les tribus de cette lune avaient-elles lâché sur l’équipage une sorte d’épidémie ? Était-ce de ces moyens atroces qu’Erebus avait parlé ?

Son sens du goût percevait que l’air était saturé de bactéries mortelles et d’agents biologiques contaminateurs, bien qu’aucun ne fût assez virulent, et de loin, pour affecter son métabolisme. À la lueur dorée de sa lame qui lui éclairait la voie, Horus se trouva un chemin autour d’un portique roulant, en tendant l’oreille à l’écoute du moindre signe de ses guerriers. Le bruit occasionnel d’une fusillade distante ou d’une course sur le métal lui confirmait qu’il n’était pas totalement isolé, mais le déroulement de ces engagements demeurait un mystère. L’infrastructure altérée du vaisseau faisait résonner autour de lui des échos fantômes et des cris éloignés. Il décida de les ignorer pour poursuivre seul.

Ayant traversé l’armorium, il arriva dans l’artère centrale du vaisseau, au sol déformé et penché selon un angle peu naturel. Les lueurs vacillantes de globes luminescents et les étincelles crachées par les conduites d’énergie jetaient leur bleu électrique sur cette galerie immense. L’oscillation du croiseur faisait claquer des portes délabrées contre leur cadre au rythme funèbre d’un glas.

Devant lui se manifestèrent un gémissement sourd et la démarche traînante de pieds calleux, les premiers sons qu’il parvenait clairement à identifier. Ils lui parvenaient de derrière une large ouverture, dont les portes pare-feu crantées s’ouvraient laborieusement et se refermaient, comme les mâchoires de quelque bête monstrueuse que des débris empêchaient de totalement se clore. Ce qui produisait ces sons se tenait entre Horus et sa destination finale.

Un effet de l’éclairage diffus projetait des ombres depuis cette bouche. Des persistances éphémères dansaient sur ses rétines, comme si cette lumière lui parvenait d’un projecteur de données visuelles tournant au ralenti.

Alors que la porte pare-feu se refermait à nouveau, une main se tendit et agrippa le métal visqueux. De cette main avaient poussé de longues griffes jaunes et dégoulinantes ; la chair du membre, quant à elle, était dévastée par la lèpre et les vers. Une autre main se referma sur le battant opposé et l’écarta, d’une force qui démentit l’apparente fragilité de ces bras.

Aucune sensation n’était plus étrangère à Horus que la peur. Pourtant, quand la source des sons se révéla à lui, il fut brusquement saisi par la conviction que tout compte fait, ses capitaines avaient peut-être eu raison.

Était apparue devant lui une horde de créatures faméliques à la chair contaminée, dont la démarche mal assurée les faisait avancer en phalange. Une sensation de puissance diffuse émanait néanmoins de leurs corps dévastés par la faim et aux ventres gonflés. Des nuages de mouches couronnaient leurs têtes cornues et cyclopéennes. Une étrange poésie de borborygmes sonores s’échappait de leurs lèvres tuméfiées et fendues ; Horus n’y trouva aucun sens. Une chair verte s’accrochait à leurs os exposés. Malgré leurs mouvements aussi pesants et monotones que ceux des cadavres des marécages, le Maître de Guerre décelait dans leurs muscles tendus une vigueur prête à frapper, et une faim terrible dans chaque globe oculaire atteint de cataracte.

Les créatures se trouvaient à moins d’une dizaine de mètres devant lui, mais leur image était trouble, et frémissante, comme si des larmes avaient brouillé sa vision. Il cligna rapidement des yeux et remarqua leurs épées rouillées, porteuses de contagion.

— Eh bien, vous êtes tous très séduisants, pas d’erreur là-dessus, lança Horus avant de lever son épée et de se ruer vers eux.

Sa lame d’or s’abattit sur les monstres comme une comète ardente. Chacun de ses coups en fauchait sans effort plus d’une douzaine ; des éclaboussures de chair abîmée couvrirent bientôt les murs et l’air s’emplit d’une puanteur de matière fécale, à mesure que les monstruosités éclataient dans des dispersions de pourriture. Des griffes scrofuleuses se tendaient vers Horus, dont chaque partie du corps devint une arme. Ses coudes frappèrent et arrachèrent des têtes de leurs épaules, ses pieds fracassaient des colonnes vertébrales, et toujours son épée s’abattait sur ses adversaires aussi écervelés que les automates des cages d’entraînement.

Horus ignorait à quel type de créatures il avait affaire, mais manifestement, celles-ci ne s’étaient jamais retrouvées confrontées à la puissance d’un primarque. Il poursuivit sa percée dans la galerie centrale du vaisseau, en s’y taillant un chemin au travers de ces êtres drapés dans leurs entrailles. Sur son passage en demeurait la trace, un tapis de viande laminée embaumant la mort et la pestilence. Devant lui l’attendaient encore des centaines de ces créatures, et le pont principal du Glory of Terra .

La brutalité du combat accaparant toute son attention, il perdit la mesure du temps. Ses mouvements devinrent d’une rudesse mécanique. Rien ne pouvait se dresser devant lui, et chaque coup asséné le rapprochait davantage de son but. Le corridor s’élargit ; il poussa au travers de la masse remuante des cyclopes difformes, où le reflet d’or de son épée et la lumière incertaine lui firent apparaître que le nombre de ses ennemis devenait de moins en moins substantiel.

Sa lame déchira un ventre distendu, qu’elle ouvrit tout grand dans un épanchement de fluides infects. Au lieu de se répandre, la chair de la créature se dissipa comme une fumée huileuse ; Horus fit un nouveau pas en avant, mais ne put dispenser davantage sa colère sur ses ennemis. Le corridor s’était soudain retrouvé inexplicablement vide. Il regarda autour de lui. Là où s’était tenue une horde de créatures malades désireuses de le tuer, ne subsistaient que quelques vestiges puants de dépouilles tailladées.

Eux-mêmes se dissolvaient comme de la graisse sur une plaque chauffée, s’évaporaient en une vapeur fumante d’un vert si sombre qu’il en semblait presque noir.

— Par le Trône, se révolta Horus au spectacle répugnant de cette chair liquéfiée, en finissant par reconnaître ce vaisseau pour ce qu’il était : un charnier du Warp, un terrain d’enfantement de l’Empyrean.

Une résolution nouvelle le gagna alors qu’il approchait des multiples cloisons anti-explosions protégeant le pont de commandement. Horus se sentit plus certain que jamais de devoir supprimer Eugan Temba. Il s’attendit à rencontrer d’autres troupeaux engendrés par le Warp, mais la galerie était maintenant étrangement calme. Le silence n’était ponctué que par les bruits de nouveaux tirs dont il était à présent certain qu’ils provenaient de l’extérieur de la coque, et par le plic-ploc de gouttes d’eau noire sur son armure.

Horus progressa avec prudence, écartant des câbles électriques de son passage. Une par une, les portes scellées s’ouvraient lentement à son approche. Tout cela avait beaucoup trop l’allure d’un piège, mais plus rien à présent ne le priverait de sa vengeance.

En s’engageant sur le pont principal du Glory of Terra , Horus constata que son immensité à colonnades s’était muée d’un lieu de commandement en quelque chose de tout à fait différent. Des bannières vermoulues étaient suspendues aux points les plus hauts, des dépouilles anciennes cousues à leur étoffe. Même de là où il se trouvait, Horus voyait s’accrocher à ces corps l’uniforme gris loup de la 63e expédition, et se demanda si ces pauvres hères avaient voulu rester fidèles à leur serment de loyauté.

— Vous serez vengés, mes amis, murmura-t-il en s’avançant davantage sur le pont.

Les stations de travail à étages avaient été vandalisées, leurs instruments arrachés et rebranchés selon une étrange configuration. Des faisceaux de câblages de plusieurs mètres d’épaisseur s’élevaient vers les ombres impénétrables de la voûte.

Ces câbles étaient parcourus d’une pulsation d’énergie, et Horus réalisa qu’il se trouvait devant la source du signal radio qui avait tant perturbé Loken durant leur descente.

En vérité, il lui semblait pouvoir discerner les paroles de cette maudite voix, présentes dans l’air comme un secret prêt à lui noircir la langue s’il osait le proférer.

Nurgh-leth , murmurait-elle sans fin…

Mais il s’aperçut alors que ça n’était pas un écho de la transmission du vaisseau. Une gorge humaine psalmodiait ce nom.

Les yeux d’Horus se plissèrent, en quête de la source de cette voix. Sa lèvre se retroussa de dégoût quand il aperçût enfin la silhouette gonflée de l’homme qui se tenait debout devant le trône de capitaine : à peine plus qu’une masse remuante et corpulente, dont s’échappait une terrible odeur rancie.

Des bestioles volantes aux corps noirs et luisants infestaient le moindre repli de sa peau. Des bouts de tissu gris étaient collés à sa chair maladive ; ses épaulettes d’or brillaient encore, et ses brandebourgs d’argent pendaient mollement sur son ventre massif.

Une de ses mains reposait contre son torse, sur la masse glutineuse d’une blessure infectée. L’autre tenait une épée dont l’éclat était semblable à celui du diamant.

Submergé par la colère et le deuil, Horus tomba à genoux en apercevant le corps d’un guerrier de l’Astartes affalé devant le personnage à la splendeur décadente.

Verulam Moy, le cou manifestement brisé, ses yeux sans vie fixés sur les dépouilles décomposées accrochées aux bannières.

Avant même de lever les yeux vers l’assassin de Moy, Horus sut qui cela allait être : Eugan Temba…

Le traître.

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