Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Un

DEUXIÈME PARTIE

 

SUR LA TERRE

DES ARAIGNÉES

OceanofPDF.com

UN

Amour et haine

Ce monde est Meurtre

Un appétit de gloire

 

Après en avoir tué un bon nombre, Saul Tarvitz était toujours incapable de dire avec certitude où s’arrêtait la biologie des arachnides et où commençait leur technologie. Ces êtres constituaient la fusion parfaite, sans soudure apparente, entre l’artificiel et l’organique. Ils ne portaient pas leur armure ou leurs armes. Leur armure était une peau, posée sur leur carapace d’arthropode, et ils possédaient des armes comme un homme possédait des doigts ou une bouche.

Tarvitz les exécrait, et les aimait dans le même temps. Il les détestait pour leur jalousie abominable de la perfection humaine ; il les aimait parce qu’ils étaient des adversaires véritablement coriaces, et parce qu’en prenant le dessus sur eux, les Emperor’s Children se rapprocheraient encore d’un pas de leur plein potentiel. « Nous avons toujours besoin d’un rival, avait une fois déclaré le seigneur Eidolon, et les mots s’étaient imprimés à jamais dans l’esprit de Tarvitz, d’un véritable rival, à la force considérable. Nos prouesses ne peuvent être proprement mesurées que contre de vrais adversaires. »

L’enjeu dépassait toutefois les prouesses de la légion, et Tarvitz le comprenait. Des frères de l’Astartes connaissaient des ennuis, et même si personne n’avait osé employer le terme, cette mission était une mission de sauvetage. Mais il aurait été inconvenant de suggérer ouvertement que les Blood Angels avaient besoin d’être sauvés.

De renforts. Les Blood Angels avaient besoin de renforts. C’était le mot qu’ils devaient employer ; mais difficile de venir en renfort de ceux qu’ils ne parvenaient pas à trouver. Les Emperor’s Children étaient à la surface de Meurtre depuis soixante-six heures, et n’avaient aucun signe des forces de la 140e flotte expéditionnaire.

Ni même les uns des autres.

Le seigneur commandeur Eidolon avait engagé la compagnie entière dans la descente en surface. Celle-ci avait été pire que ce que prévoyaient les avertissements reçus avant largage, et ces avertissements étaient déjà alarmistes. Des conditions atmosphériques cauchemardesques avaient dispersé leurs modules de descente comme de la paille, en les écartant largement de leurs vecteurs d’atterrissage prévisionnels. Tarvitz savait que beaucoup de modules n’avaient probablement pas atteint le sol intacts. Il était l’un des deux capitaines en charge de seulement trente hommes parvenus à se regrouper après l’assaut planétaire. À cause de la tempête au-dessus d’eux, ils ne pouvaient pas solliciter la flotte en orbite, pas plus qu’ils ne pouvaient joindre Eidolon ou un quelconque autre élément de la force d’intervention.

En présumant qu’Eidolon ou un quelconque autre élément de la force d’intervention eut survécu.

Toute cette situation prenait des allures d’échec abject, et l’échec n’était pas une perspective que les Emperor’s Children appréciaient. Pour transformer l’échec en quelque chose d’autre, il n’y avait guère d’autre choix que de respecter leurs attributions ; ils s’étaient donc dispersés en formation de recherche pour tenter de trouver les frères qu’ils étaient venus aider. Peut-être parviendraient-ils en route à rejoindre d’autres éléments de leurs troupes dispersées, ou même à définir des éléments géographiques de référence.

Les environs du site d’atterrissage étaient déconcertants. Sous un ciel blanc émail, terni par les orages-boucliers des arachnides, le paysage était celui d’une plaine ondulante de poussière rouge, où poussait une mer d’herbes gigantesques, grises comme de la neige sale. Les brins d’herbe, aussi épais que sa jambe en armure, se dressaient tout droit à une hauteur de vingt mètres, secs et cassants. Ils oscillaient doucement dans le vent radioactif, mais telle était leur taille que l’air était empli de leurs craquements perpétuels. L’Astartes faisait mouvement au travers de cette forêt gémissante comme des poux auraient traversé un champ de blé.

La visibilité latérale était mauvaise. Loin au-dessus de leurs têtes, les tiges ondoyantes pointaient à la verticale comme pour incriminer l’éclat de lait caillé du ciel. Autour d’eux, les herbes avaient poussé si près les unes des autres qu’on n’y voyait que sur quelques mètres dans toutes les directions.

Le pied de la plupart des brins était épaissi par les larves noires et gonflées : des sacs gros comme la tête d’un homme, groupés comme une tumeur sur le mètre de tige le plus proche du sol. Les larves ne faisaient rien d’autre que s’accrocher, et sans doute boire. Elles tétaient en produisant un sifflement qui ne faisait que rendre l’acoustique de cette forêt encore plus étrange.

Bul avait suggéré que ces larves pouvaient être la forme primaire de l’ennemi, et durant les premières heures, ils avaient systématiquement brûlé au lance-flammes ou transpercé de leurs lames toutes celles qu’ils avaient trouvées. Mais ce travail n’aurait jamais cessé. Il y avait des larves partout, et ils avaient fini par choisir de les ignorer, d’oublier les sacs vivants. Qui plus était, les fluides répugnants qui giclaient des larves tuées émoussaient le tranchant des armes et commençaient à ronger les armures là où ils les éclaboussaient.

Lucius, le compagnon capitaine de Tarvitz, avait trouvé le premier arbre, et les avait tous appelés pour l’inspecter. C’était une structure curieuse, apparemment faite de pierre blanche calcifiée, qui ridiculisait les herbes alentour. Cet arbre avait la forme d’un champignon à large chapeau : un dôme large de cinquante mètres, soutenu par un tronc épais de dix mètres de diamètre. Le dôme était un hémisphère d’épines entremêlées, d’un blanc d’os et très pointues. Certaines d’elles devaient atteindre les trois mètres de long.

— Qu’est-ce que ça fait là ? se demanda Tarvitz.

— Rien, répondit Lucius. C’est un arbre. Ça ne sert à rien de précis.

En cela, Lucius se trompait.

Lucius était plus jeune que Tarvitz, bien qu’ils fussent tous deux assez âgés pour avoir vu bien des choses mystérieuses durant leur vie. Ils étaient amis, mais la balance de leur amitié penchait abruptement dans un sens. Saul et Lucius représentaient à eux deux l’aspect bipolaire de la légion. Comme tous les Emperor’s Children, ils se dédiaient à la recherche de la perfection martiale, mais Saul était diligent, quand Lucius était ambitieux.

Saul Tarvitz avait depuis longtemps réalisé qu’un jour, les honneurs et le grade de Lucius dépasseraient les siens. Lucius deviendrait peut-être l’un des seigneurs commandeurs et rejoindrait leur cercle distant au cœur du noyau hiérarchique de la légion. Tarvitz n’en avait cure. Il était un guerrier du rang, né au sein de la troupe, et n’avait aucun désir d’élévation. Tarvitz, qui ne demandait qu’à œuvrer à la gloire du Primarque et de l’Empereur aimé de tous, savait quelle était sa place, et la conservait avec une dévotion sans réserve.

Lucius se moquait parfois de lui, en prétendant qu’il courtisait les guerriers du rang parce qu’il n’aurait pas pu gagner le respect des officiers. Tarvitz se contentait d’en rire parce qu’il savait que Lucius ne pouvait pas comprendre. Saul Tarvitz suivait le code à la lettre et y trouvait de la fierté.

Son destin rêvé était celui d’un officier de la troupe. Désirer plus aurait été présomptueux. Il avait des principes, et méprisait ceux qui oubliaient les leurs dans la poursuite de buts inappropriés.

Tout n’était que question de loyauté, non de supériorité. Les autres légions ne l’avaient jamais compris.

À peine un quart d’heure après la découverte de l’arbre (le premier de tous ceux qu’ils allaient trouver, dispersés au milieu des herbes) ils eurent leur premier contact avec les arachnides.

Trois signes avaient annoncé l’arrivée imminente de l’ennemi. Les larves des environs s’étaient arrêtées de siffler ; une vibration soudaine s’était répandue parmi les brins géants, comme s’ils s’étaient électrifiés. Puis les Astartes avaient entendu se rapprocher une succession de cliquètements.

Tarvitz aperçut à peine les combattants ennemis lors de ce premier engagement. Ceux-ci sortirent de la forêt d’herbes, si vite qu’ils ne furent que des formes confuses. Le combat dura douze secondes chaotiques, emplies jusqu’au summum de leur capacité par les détonations et les cris, et les chocs inattendus. Puis l’ennemi se volatilisa, aussi vite qu’il était apparu. Les herbes retrouvèrent leur relative immobilité. Les larves s’étaient remises à siffler.

— Vous les avez vus ? demanda Kercort en rechargeant son bolter.

— J’ai vu… quelque chose, admit Tarvitz qui en faisait de même.

— Durrelen est mort. Martius également, annonça Lucius d’un ton calme en approchant d’eux, quelque chose à la main.

Tarvitz ne parvenait pas à croire ce qu’il venait d’entendre.

— Ils sont morts ? Juste… ? demanda-t-il à Lucius. Les combats n’avaient certainement pas duré assez longtemps pour permettre le trépas de deux vétérans de l’Astartes.

— Morts, confirma Lucius. Vous pouvez aller inspecter leurs corps si vous le souhaitez ; ils sont par-là. Ils ont été trop lents.

L’arme levée, Tarvitz traversa les tiges ondoyantes, certaines brisées par les tirs impétueux des bolters. Il vit les deux dépouilles, affalées au milieu des herbes tombées sur la terre rouge, leurs splendides armures violet et or fendues, dégoulinantes de sang.

Consterné, il détourna les yeux de cette boucherie.

— Trouvez Varras, dit-il à Kercort, et le guerrier partit localiser l’apothicaire.

— Avons-nous tué quelque chose ? demanda Bul.

— J’en ai touché un, révéla fièrement Lucius, mais je n’ai pas réussi à trouver son cadavre. Il a laissé ça derrière lui. Il leva ce qu’il tenait à la main.

C’était une patte, ou un tronçon de patte longue, fine et dure. La plus grande partie, longue d’environ un mètre, était une lame légèrement courbe, apparemment faite de zinc brossé ou de fer galvanisé. La pointe en était incroyablement effilée. Cette lame n’était pas plus épaisse que le poignet d’un homme adulte, mais s’élargissait vers une articulation plus grosse, qui la reliait à une section du membre plus épaisse. Celle-là aussi était revêtue de métal gris, mais s’arrêtait abruptement là où le tir de Lucius l’avait fait exploser. En vue transversale, l’extrémité éclatée révélait un derme de métal posé sur un manchon de chitine naturelle, autour d’une masse centrale de fibres roses et humides.

— C’est un bras ? proposa Bul.

— Plutôt une épée, corrigea Katz.

— Une épée avec une articulation ? le railla Bul. Et de la chair à l’intérieur ?

Lucius attrapa le membre juste au-dessus de l’articulation, pour le brandir comme un sabre. Il frappa vers le brin d’herbe le plus proche, qu’il faucha proprement ; avec un grognement plaintif de tronc abattu, la tige massive bascula, en brisant d’autres dans sa chute.

Lucius se mit à rire, puis il cria de douleur et lâcha prise. La base du membre, de l’autre côté de l’articulation, avait elle aussi un tranchant, si aiguisé que la seule force de ses doigts avait suffi à lui faire mordre au travers de son gantelet.

— Ça m’a coupé, se plaignit-il en inspectant sa main. Tarvitz baissa les yeux vers la patte repliée, immobile sur le sol écarlate.

— Rien d’étonnant à ce qu’ils puissent nous tailler en pièces.

Une demi-heure plus tard, quand les herbes tremblèrent à nouveau, Tarvitz rencontra son premier arachnide face à face. Il le tua, mais leur affrontement se joua de peu, en à peine trois secondes.

À partir de ce moment, Saul Tarvitz commença à comprendre pourquoi Khitas Frome avait baptisé ce monde Meurtre.

Sans un bruit, semblable à une baleine d’acier, le grand croiseur de guerre surgit de la tache d’anti-lumière qui était son point de retranslation et fit l’expérience de son retour à la dimension physique dans une série de trépidations. Son voyage avait débuté douze semaines plus tôt d’après les horloges de bord, quand il aurait dû lui en prendre dix-huit. Une grande mobilisation d’énergie avait été mise en jeu pour accélérer le transit ; une mobilisation à laquelle seul un Maître de Guerre pouvait en appeler.

La nef se laissa entraîner par sa vitesse sur environ six millions de kilomètres, étirant derrière elle comme des algues lumineuses les dernières franges de ses traînées plasmiques. Des flashs d’anti-lumière perçus à la poupe annoncèrent l’arrivée de ses vaisseaux consorts : dix croiseurs légers et cinq convoyeurs de charge remplis de troupes. Les retardataires allumèrent leurs moteurs spatiaux et se hâtèrent de s’aligner en formation autour du vaisseau-amiral. Quand ils se furent approchés telle une meute de chiots autour de leur père, celui-ci enclencha à son tour sa propulsion et les guida.

Vers Cent Quarante Vingt. Vers Meurtre.

Les détecteurs engendrèrent des échos radar quand ils eurent capté les profils magnétiques et énergétiques des autres vaisseaux, ancrés en orbite haute autour de la quatrième planète du système, à quatre-vingt millions de kilomètres droit devant. Le soleil local avait une lumière chaude et s’enflait de langues de particules.

En tête de sa flottille, le vaisseau-amiral diffusa son manifeste de salutation standard, sous forme de signal radio, d’image radiodocumentée, de code du Conseil de Guerre et de signal astrotélépathique.

« Ici le Vengeful Spirit , de la 63e flotte expéditionnaire impériale. Notre vaisseau approche avec des intentions pacifiques, en tant que plénipotentiaire de l’Imperium de l’Humanité. N’amorcez pas de geste belliqueux à notre encontre. À vous. »

Sur la passerelle principale du Vengeful Spirit , le maître Comnenus était assis à sa station, et attendit. Autour de lui, considérant ses dimensions et sa quantité de personnel, le pont était curieusement calme. Il ne s’entendait qu’un murmure de voix basses et le bruit ténu des instruments. Le vaisseau en lui-même protestait bruyamment. Des grincements indignés et une plainte séismique montaient de l’immense coque tandis que la superstructure se remettait des forces de torsion que lui avait fait subir le Warp.

Boas Comnenus connaissait la plupart de ces sons comme de vieux amis, et parvenait presque à les anticiper. Il faisait depuis longtemps partie intégrante de ce vaisseau, qu’il connaissait de manière aussi intime que le corps d’une amante. Il attendait, à l’affût d’un crissement erroné, du déclenchement soudain des alarmes d’intégrité.

Jusqu’ici, tout allait bien. Il lança un regard au maître-compagnon des transmissions, qui secoua la tête ; reporta son regard vers Ing Mae Sing qui, bien qu’aveugle, savait très bien qu’il la consultait.

— Aucune réponse, maître, dit-elle.

— Transmettez à nouveau, la pria-t-il. Il voulait ce signal de réponse ; plus exactement, il attendait la mauvaise nouvelle. La réaction à leur propre signal prenait trop de temps. Comnenus pianota de ses doigts d’acier sur le rebord de sa console centrale. Tout autour, les officiers se raidissaient. Ils connaissaient et redoutaient ce signe d’impatience.

Finalement, un adjudant de bord arriva au pas de course de la fosse de navigation avec un feuillet de papier fin. L’homme était peut-être sur le point de s’excuser du retard, mais Comnenus leva le regard vers lui dans un bourdonnement de ses lentilles optiques, et ce bourdonnement signifiait : « Ne dites pas un mot ». L’adjudant se contenta donc de lui tendre sa feuille.

Comnenus la lut, acquiesça, et la lui rendit.

— Faites enregistrer, dit-il. L’adjudant resta à sa place, le temps qu’un autre officier de pont put copier le contenu du feuillet pour le journal de transit principal, puis monta rapidement l’escalier arrière qui menait au pont du strategium. Là, avec un salut, il tendit la feuille au maître officier de service, qui la lui prit, se retourna, et fit vingt pas jusqu’aux portes de verre du sanctum, où il la transmit à son tour au maître de la garde rapprochée. Celui-ci, un guerrier de l’Astartes en armure custodienne dorée, lut rapidement, hocha la tête et ouvrit les portes. Puis il tendit la feuille à un personnage en robes : Maloghurst, qui attendait de l’autre côté.

Maloghurst lut à son tour, acquiesça lui aussi de la tête, et referma les portes.

— Localisation confirmée et inscrite dans le journal de bord, annonça-t-il à l’intérieur du sanctum. Cent Quarante Vingt.

Assis dans un fauteuil à haut dossier, qui avait été rapproché des vitres blindées pour offrir une meilleure vue du champ d’étoiles, le Maître de Guerre prit une longue et régulière inspiration.

— Accomplissement avéré du transit, répliqua-t-il. Qu’il soit fait mention de mes remerciements. Les vingt scribes qui attendaient plume levée consignèrent ce détail dans leurs rapports, s’inclinèrent et se retirèrent.

— Maloghurst ? Le Maître de Guerre tourna la tête vers son écuyer. Fais parvenir mes compliments à Boas, je te prie.

— Oui, monseigneur.

Horus se leva. Il avait revêtu son équipement complet, d’un blanc de givre rehaussé d’or luisant, une large cape de peau écailleuse pourpre drapée sur les épaules. L’Œil de Terra observait depuis le centre de son plastron. Le Maître de Guerre se tourna face aux dix officiers de l’Astartes rassemblés au milieu de la salle, et il sembla à chacun d’eux que l’œil le fixait en particulier, cet œil attentif qui jamais ne cillait.

— Nous attendons vos ordres, monseigneur, dit Abaddon. Comme les neuf autres, il avait agrémenté son armure d’une cape arrêtée au ras du sol, son casque à cimier coincé sous le bras gauche.

— Nous sommes arrivés là où nous devions arriver, intervint à son tour Torgaddon. Et vivants, ce qui est toujours un bon début.

Un large sourire éclaira le visage du Maître de Guerre.

— C’est exact, Tarik. Il regarda tour à tour chaque officier dans les yeux. Mes amis, il semble que nous ayons une guerre xenos à disputer, et j’en suis très heureux. Aussi fier que je puisse être de notre intervention sur Soixante-Trois Dix-Neuf, les combats y ont été pénibles à livrer. Je ne peux pas tirer satisfaction d’une victoire obtenue contre nos semblables, qu’importe que leur philosophie ait été fausse et leur résistance bornée. Cela contrarie le soldat qui est en moi et inhibe mon plaisir de faire la guerre. Nous sommes tous des soldats, vous comme moi. Faits pour le combat. Entraînés et disciplinés. Excepté vous deux, se moqua Horus en désignant Abaddon et Luc Sedirae. Vous n’arrêtez pas de tuer jusqu’à ce que je vous le dise.

— Et encore, vous êtes obligé de parler fort, ajouta Torgaddon. La plupart d’entre eux s’en amusèrent.

— Je suis donc heureux de combattre l’extraterrestre, continua le Maître de Guerre en conservant le même sourire. Un ennemi tout désigné ; une opportunité de faire la guerre sans restrictions, regrets, ou remords. Nous allons pour un temps être des guerriers, purs d’esprit et libres de cœur.

— Entendez ! Entendez les paroles du Maître de Guerre ! lança Iacton Qruze l’ancien, toujours très sérieux, et manifestement agacé par la légèreté de Torgaddon. Les neuf autres furent plus sobres dans leur assentiment.

Horus prit le premier la direction du strategium, suivi des quatre capitaines du Mournival, puis des commandants de compagnie : Sedirae de la 13e , Qruze de la 3e , Targost de la 7e , Marr de la 18e , Moy de la 19e , et Goshen de la 25e .

— Encore une petite séance stratégique, minimisa le Maître de Guerre.

Maloghurst se tenait prêt. Lorsqu’il eut agité sa baguette de contrôle, des vues hololithiques détaillées se mirent en place au-dessus de l’estrade de pierre, montrant un profil général du système où certaines voies étaient tracées, celles de la progression de plusieurs croiseurs. Horus étudia ces images et tendit la main. Des senseurs d’activation intégrés au bout des doigts de ses gantelets lui permirent de faire pivoter les affichages géants et d’augmenter la taille de certains éléments.

— Vingt-neuf vaisseaux, dit-il. Je croyais que la 140e n’en comptait que dix-huit.

— C’est ce que nous pensions, monseigneur, répondit Maloghurst. Dès leur sortie du sanctum, ils s’étaient mis à converser en cthonien afin de préserver la confidentialité tactique malgré la proximité du personnel du pont. Horus n’avait pas grandi sur Cthonia, le monde natal de sa légion, ce qui n’était pas courant pour un Primarque. Mais il parlait le cthonien couramment. En vérité, il le parlait avec la tonalité palatale particulière et les voyelles appuyées d’un ganger de l’hémisphère ouest, la plus basse des castes de Cthonia. L’entendre s’exprimer avec cet accent avait toujours amusé Loken. Il avait autrefois supposé que c’était parce qu’Horus l’avait appris ainsi, auprès d’un précepteur qui parlait de cette façon, mais il en doutait désormais. Horus ne faisait jamais rien par hasard. Selon Loken, l’accent prononcé du Maître de Guerre était une manière délibérée de le faire paraître d’extraction aussi basse et aussi honnête que la leur aux yeux des hommes.

Maloghurst avait consulté une plaque de données obligeamment apportée par un officier de quart.

— Je confirme que la 140e flotte expéditionnaire s’était vue attribuer dix-huit vaisseaux.

— D’où viennent les autres, dans ce cas ? formula Aximand. Ce sont des vaisseaux ennemis ?

— Nous attendons l’analyse des données captées par les senseurs, capitaine, l’informa Maloghurst. Nos signaux n’ont pas encore reçu de réponse.

— Dis au maître Comnenus de se montrer plus… emphatique, prescrivit le Maître de Guerre à son écuyer.

— Dois-je lui ordonner de faire arranger les composants de la flotte en ordre de bataille, monseigneur ?

— Je vais considérer la question, le remercia le Maître de Guerre. Maloghurst descendit en boitant les escaliers de la plate-forme pour aller s’entretenir avec Boas Comnenus sur le pont principal.

— Devrions-nous former une ligne de bataille ? demanda Horus à ses commandants de compagnie.

— Ces échos en surnombre pourraient-ils être des vaisseaux ennemis ? s’interrogea Qruze.

— Leurs positions ne ressemblent pas à une formation de combat, répliqua Aximand, et Frome n’a rien dit au sujet de vaisseaux ennemis.

— Ce sont des vaisseaux impériaux, intervint Loken. Le Maître de Guerre se tourna vers lui.

— C’est ce que tu penses, Garviel ?

— Cela me paraît évident, mon commandant ; les échos radar montrent une dispersion de vaisseaux en haute orbite. Formation d’ancrage impériale. D’autres doivent avoir répondu à la demande de soutien… Loken laissa sa phrase suivante en suspens, et réprima soudain un sourire gêné. Mais vous le saviez, bien sûr, monseigneur.

— Je me demandais simplement qui verrait suffisamment clair pour reconnaître leur disposition dans l’espace, sourit Horus. Qruze secoua la tête avec un sourire, penaud de s’être laissé prendre.

Le Maître de Guerre ramena l’attention vers l’affichage.

— Alors, celui-là, le gros, qui saurait me dire ce que c’est ? C’est une barge.

— Le Misericord ? suggéra Qruze.

— Non, le Misericord est là. Qu’est-ce que c’est que ça ? Surpris, Horus se pencha en avant et fit courir ses doigts sur la lumière solide. On dirait… de la musique. Quelque chose qui ressemble à de la musique ; qui transmet de la musique ?

— Des postes de relais extérieurs, lança Abaddon en consultant sa propre plaque. Des balises d’ancrage orbital. La 140e rapporte trente balises xenos dans la grille du système ; elles émettent en boucle, et c’est intraduisible.

— Vraiment ? Ces xenos n’ont pas de vaisseaux, mais ils ont des balises d’ancrage ? Horus tendit encore une fois la main et changea l’affichage en une décomposition agrandie des motifs sonores. C’est intraduisible ?

— C’est ce que la 140e a dit.

— Et nous l’avons crue sur parole ? demanda le Maître de Guerre.

— J’imagine que oui, dit Abaddon.

— Il y a une logique dans ces séquences, décréta Horus en scrutant les graphiques. Je veux une analyse, que nous allons réaliser nous-mêmes. En commençant par la dissociation des blocs numériques standard. Sans vouloir manquer de respect à la 140e , je n’ai pas l’intention de prendre leur parole pour argent comptant. Jusque-là, ça n’est pas ce que j’appelle du bon travail.

Abaddon hocha la tête, puis s’écarta du groupe pour aller parler à l’un des officiers à disposition et lui répercuter les ordres.

— On dirait de la musique, répéta Loken.

— Pardon ?

— Vous avez dit que cela ressemblait à de la musique, monseigneur. C’est une comparaison intéressante.

Le Maître de Guerre se justifia.

— C’est une séquence mathématique, qui contient un rythme séquentiel. Ça n’a rien d’aléatoire. La musique et les mathématiques, Garviel : les deux faces d’une même médaille. Ce signal est délibérément structuré. Je me demande quel idiot de la 140e a pu estimer que ça n’était pas traduisible.

Loken hocha la tête.

— Vous parvenez à le savoir rien qu’en regardant ce graphique ? demanda-t-il.

— Cela ne te semble pas évident ? répondit Horus.

Maloghurst revint.

— Le maître Comnenus confirme que tous les contacts radar sont impériaux, dit-il en tendant une nouvelle feuille imprimée. D’autres formations sont arrivées durant les dernières semaines, en réponse aux appels à l’aide. La plupart ont été des transports de l’Armée Impériale en route pour l’étoile de Carollis, mais le plus gros vaisseau est le Proudheart . 3e légion, les Emperor’s Children. Une pleine compagnie sous le commandement du seigneur commandeur Eidolon.

— Ils nous ont battus. Et comment s’en sortent-ils ?

Maloghurst mit un instant pour répondre.

— Il semble… Pas extrêmement bien, monseigneur.

La désignation officielle de la planète pour les registres impériaux était Cent Quarante Vingt : le vingtième monde soumis par la 140e flotte expéditionnaire. Cela était néanmoins inexact, car la 140e n’en avait manifestement pas obtenu la soumission. Les Emperor’s Children avaient tout de même usé de ce matricule ; l’inverse aurait été un affront fait à l’honneur des Blood Angels.

Avant leur arrivée, le seigneur commandeur Eidolon avait présenté à ses guerriers un exposé complet de la situation. Les transmissions initiales de l’autre flotte avaient été claires et succinctes. Khitas Frome, capitaine des trois compagnies de Blood Angels qui formaient l’ossature de la 140e , avait rapporté des contacts hostiles quelques jours après l’arrivée de ses forces à la surface, et décrit les xenos en ces termes : « Des choses très habiles, qui ressemblent à des cafards dressés sur deux jambes, mais faits de métal, ou recouverts de métal. Chacun fait deux fois la taille d’un homme et se montre très belliqueux. De l’assistance pourrait devenir nécessaire si leur nombre s’accroissait. »

Après quoi ses communiqués s’étaient faits moins fréquents. Les combats étaient devenus « plus intenses et plus sauvages » et les formes de vie xenos semblaient « présentes en effectif très important ». Une semaine, et ses transmissions étaient devenues insistantes. « Il y a sur cette planète une race qui nous résiste, et que nous ne parvenons pas à vaincre facilement. Ils refusent toute communication ou tous pourparlers avec nous. Ils n’arrêtent pas de se déverser de leurs tanières. J’en suis arrivé au point de les admirer, même s’ils n’ont rien de commun avec nous ; leur entraînement martial est excellent. Ce sont de dignes ennemis, qui auront certainement mérité leur place dans nos annales. »

Une semaine après cela, les messages de l’expédition étaient devenus plus simples, envoyés par le maître de la flotte plutôt que par Frome. « L’ennemi que nous rencontrons est redoutable, et il nous domine. La prise de ce monde nécessite l’implication pleine et entière de l’Astartes. Nous soumettons humblement une demande de renfort. »

Le dernier message relayé depuis la surface quinze jours plus tôt se bornait à une confusion rauque de sons largement indéchiffrables ; l’énonciation de Frome et le sens de ses paroles avaient été noyés par les distorsions de la transmission. Les seuls mots cohérents à leur être parvenus étaient les derniers, chacun prononcé dans ce qui paraissait être un effort surhumain.

« Ce… Monde… Est… Meurtre. »

Et c’est ainsi qu’ils l’avaient nommé.

La force d’intervention des Emperor’s Children était comparativement plus réduite en taille : une unique compagnie, convoyée par la barge de bataille Proudheart , sous les ordres du seigneur Eidolon. Après une brève tournée d’inspection et de maintien de la paix des nouveaux mondes ralliés à l’Imperium dans la ceinture de Satyr Lanxus, ces hommes étaient en route pour rejoindre leur Primarque et leurs frères de bataille autour de l’étoile de Carollis, avant d’opérer une progression en force dans l’amas inférieur de Bifold. La 140e avait alors commencé à émettre ses requêtes d’assistance. La force d’intervention avait été la plus proche des formations impériales à répondre. Le seigneur Eidolon avait demandé à son Primarque la permission de modifier sa feuille de route pour venir en aide à la flotte demandeuse.

Fulgrim la lui avait immédiatement accordée : les Emperor’s Children n’abandonneraient jamais leurs frères de l’Astartes à un sort périlleux. Eidolon avait ainsi reçu la bénédiction sans réserve de son Primarque pour changer de cap et aller assister la flotte en difficulté. D’autres forces prenaient le même chemin. Un détachement de Blood Angels était supposé être en route, ainsi qu’un autre de la 63e flotte expéditionnaire, mandaté par le Maître de Guerre lui-même.

Au mieux, le plus proche de ces soutiens se trouvait encore à des jours de distance.

La barge de bataille d’Eidolon avait rejoint les vaisseaux de la 140e flotte expéditionnaire en orbite haute autour de Cent Quarante Vingt. La 140e était une petite force compacte, constituée de dix-huit transports, convoyeurs de charge et escorteurs naviguant de conserve avec le Misericord . La composition militaire de l’expédition comptait les trois compagnies de Blood Angels du capitaine Frome, quatre mille hommes de l’Armée Impériale et leurs blindés, mais aucune présence du Mechanicum.

Mathanual August, maître de la 140e flotte expéditionnaire, avait accueilli Eidolon et ses capitaines à bord de la barge. L’individu, grand et maigre, à la barbe blanche fourchue, leur avait paru nerveux.

— Je suis honoré que vous ayez répondu si vite à notre demande, monseigneur.

— Où est Frome ? avait demandé Eidolon sans ambages.

August avait haussé les épaules, impuissant à lui répondre.

— Où est le commandant en chef des divisions de l’Armée Impériale ?

Un second haussement d’épaules mortifié.

— Ils sont tous en bas.

En bas. Sur Meurtre. Un orbe brumeux et gris, moucheté par les motifs d’orage. Attirée par les transmissions indéchiffrables de ses balises extérieures, indice manifeste d’une présence vivante, la 140e flotte expéditionnaire avait focalisé son attention sur la quatrième planète, la seule en orbite autour de l’étoile à posséder une atmosphère. Des balayages avaient détecté d’abondantes traces vitales, même si personne n’avait répondu à ses signaux.

Les cinquante Blood Angels descendus les premiers dans des navettes avaient tout bonnement disparu. Des cycles météorologiques auparavant calmes s’étaient mués en violentes tempêtes à l’instant même où les appareils avaient pénétré dans les nuages, qui les avaient avalés, comme par réaction allergique. Aucune communication avec la surface n’avait été possible. Cinquante autres avaient suivi, pour disparaître de la même manière.

C’était alors que Frome et les officiers de la flotte avaient commencé à suspecter que les formes de vie présentes sur Cent Quarante Vingt parvenaient, ils ne savaient comment, à contrôler le climat pour en faire une défense. Les immenses fronts dépressionnaires, plus tard surnommés les « orages-boucliers », qui s’étaient amassés en réponse à l’arrivée des navettes, les avaient probablement anéanties. Après quoi Frome avait fait usage des modules d’atterrissage, les seuls véhicules qui semblaient survivre à la descente. Frome avait mené en personne la troisième vague, et seuls des messages fragmentaires avaient été reçus de sa part, bien qu’il eût emmené un astrotélépathe avec lui pour contourner les interférences radio.

Une sale histoire. Section par section, August avait procédé au largage par modules des forces armées de l’expédition, dans une tentative vaine de répondre aux demandes de soutien intermittentes de Frome. Tous avaient été détruits dans les tempêtes, ou se trouvaient maintenant quelque part sous le maelström impénétrable. Les boucliers de nuages, une fois apparus, n’avaient pas voulu se dissiper. Ils ne disposaient d’aucune image précise de la surface, d’aucun scan topographique décent, d’aucune ligne de communication fiable. Cent Quarante Vingt était un abysse d’où nul ne remontait.

— Nous y allons en aveugle, avait dit Eidolon à ses officiers. Modules d’atterrissage.

— Peut-être devriez-vous patienter, monseigneur, avait suggéré August. On nous a avertis qu’un bataillon de Blood Angels était en chemin pour assister le capitaine Frome, et les Luna Wolves ne sont qu’à quatre jours d’ici. Ensemble, vous auriez peut-être plus de…

Et ces mots avaient décidé de tout. Tarvitz savait que le seigneur Eidolon n’avait pas l’intention de partager la gloire avec l’élite du Maître de Guerre. Son commandant y avait vu la perspective de démontrer l’excellence des hommes de sa compagnie, en sauvant les cohortes d’une légion rivale… Que le mot de « sauvetage » fût utilisé ou non. La nature de cette action, et les comparaisons qui seraient faites, parleraient d’elles-mêmes.

Eidolon avait décrété la descente immédiate.

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