Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Un

Descendante de Terra

Les colosses

Lune rebelle

 

Magnus le cyclope, Rogal Dorn, Leman Russ ; des noms chargés d’histoire, des noms qui avaient fait l’histoire.

Ses yeux continuèrent de remonter la liste : Corax, Night Haunter, Angron… Tout un héritage d’héroïsme et de conquête, de mondes clamés au nom de l’Empereur, pour faire partie de l’Imperium de l’Humanité en permanente expansion.

Il l’exaltait de seulement prononcer ces noms dans sa tête.

Mais plus majestueux que tout autre, un nom occupait le haut de la liste.

Horus, le Maître de Guerre.

Lupercal, avait-elle entendu ses soldats l’appeler ; un surnom affectueux pour leur commandant bien-aimé. Un nom gagné dans les flammes de la bataille, sur Ullanor, sur Meurtre, sur Soixante-Trois Dix-Neuf, un monde que ses habitants, dans leur ignorance, avaient cru être Terra. Et un millier d’autres batailles qu’elle n’avait pas encore confiées à ses implants mnémoniques.

L’idée de se trouver si loin de ses propriétés familiales de Kairos et de poser bientôt le pied sur le Vengeful Spirit pour y enregistrer l’histoire lui coupait le souffle. Elle n’était pas simplement là pour garder trace de l’histoire en marche : au plus profond de son âme, elle savait qu’Horus était l’histoire.

Elle passa les doigts dans ses longs cheveux d’un noir de jais, ramenés vers le haut d’une façon considérée comme du dernier chic à la cour de Terra. Non que quiconque put le savoir si loin dans l’espace. Les ongles de sa main descendante effleurèrent sa peau lisse et sans défaut. Ses traits olivâtres avaient été soigneusement moulés par une vie de richesse et de modélisation faciale pour paraître royaux et distingués, avec juste ce qu’il fallait de distance hautaine exprimée dans la ligne de sa mâchoire.

Grande et saisissante, elle se tenait assise à son écritoire, un héritage dont son père clamait fièrement qu’il avait été un présent de l’Empereur à son arrière-arrière-grand-mère après les serments prêtés dans les montagnes de l’Oural. La pointe d’or de sa mnémoplume, dont les circuits réactifs écrivaient en réponse à son excitation, courait sur sa plaque de données. Des mots divers se griffonnaient sur l’écran luisant, des pensées ramassées en surface de ses lobes frontaux par la plume et ses cristaux organiques de rétention.

Croisade… Héros… Sauveur… Destructeur…

Elle sourit et effaça les mots d’un revers d’ongle élégamment manucuré, au bord lisse jusqu’au niveau fractal. Puis elle se mit à écrire, d’une écriture cursive aux déliés prononcés.

C’est avec une grande exaltation et un sens solennel de l’honneur que moi, Petronella Vivar, Palatina Majoria de la maison Carpinus, j’écris ces mots. Pendant une longue année, j’ai voyagé depuis Terra, endurant maintes incommodités…

Elle fronça les sourcils et se hâta d’effacer ce qu’elle avait écrit, fâchée d’avoir copié l’affectation pompeuse qui l’avait tant agacée dans la production que les commémorateurs avaient envoyée depuis le front principal de la Grande Croisade.

Les textes de Sindermann en particulier, même s’ils s’étaient faits rares dernièrement, avaient le don de l’irriter. Dion Phraster produisait quelques symphonies acceptables ; rien qui n’aurait eu la faveur des salles de bal plus d’un jour ou deux sur Terra, mais assez plaisantes. Et les paysages de Keland Roget étaient certes pleins de vie, mais montraient une hyperbole qu’elle estimait gratuite dans leur coup de pinceau.

Ignace Karkasy avait composé quelques poèmes passables, mais qui dépeignaient selon elle une vision de la Croisade peu adaptée à une entreprise aussi glorieuse. En particulier Le sang de l’incompréhension . Petronella se demandait souvent pourquoi le Maître de Guerre autorisait encore de tels écrits. Peut-être les références cachées de cette poésie lui passaient-elles par-dessus la tête. Elle se mit à rire, à l’idée que quoi que ce fut put échapper à quelqu’un comme lui.

Elle s’enfonça dans son fauteuil, et posa la plume dans son léthencrier. Un doute l’assaillait soudain. Elle qui se montrait si critique envers les autres commémorateurs n’avait pas encore testé son propre talent parmi eux.

Pouvait-elle faire mieux ? Pouvait-elle rencontrer le plus grand héros de leur ère, que certains qualifiaient de demi-dieu, bien que ce concept fût parfaitement ridicule et passé d’usage, et réussir là où d’autres avaient selon elle singulièrement échoué ? Qui était-elle pour croire que ses talents parviendraient à faire justice aux fables que le Maître de Guerre forgeait sur l’enclume de la bataille ?

Alors son lignage lui revint à l’esprit et sa posture se redressa. N’était-elle pas de la maison Carpinus, la plus altière et la plus influente des maisons nobles de l’aristocratie de Terra ? La maison Carpinus n’avait-elle pas chroniqué l’essor des domaines de l’Empereur durant les Guerres d’Unification ; ne les avait-elle pas vu grandir, et passer d’un groupe de planètes à un empire qui en cette heure même s’étendait vers les deux bords de la galaxie pour reprendre les royaumes perdus de l’Humanité ?

Comme pour se rassurer davantage, Petronella ouvrit son sous-main à la garniture de cuir incrustée d’un monogramme et en tira une liasse de papiers. Au sommet de la pile se trouvait une image, le cliché d’un Astartes aux cheveux blonds, agenouillé en armure devant un groupe de ses pairs dont l’un lui présentait un long parchemin. Petronella savait que ces rituels étaient appelés des serments de l’instant, prêtés avant la bataille pour jurer de dédier toutes ses aptitudes et sa dévotion au combat à venir. Un E et un K entrelacés dans le coin de l’image l’identifiaient comme l’une de celles prises par Euphrati Keeler, et même s’il lui coûtait de reconnaître du talent à une autre commémoratrice, cette composition était proprement merveilleuse.

En souriant, elle posa l’image de côté pour trouver en dessous une page de papier à gros grain. Celle-ci portait le filigrane familier de l’aigle à deux têtes représentant l’union de l’Empereur et du Mechanicum de Mars. L’écriture pressée et angulaire était celle du Sigillite, dont certaines lettres à demi inachevées évoquaient un homme rédigeant en hâte. Les boucles penchées de ses lettres hautes indiquaient un esprit largement préoccupé, même si elle ignorait pourquoi il devait en être ainsi maintenant que l’Empereur avait regagné Terra.

Elle sourit à nouveau, et pour ce qui devait être la centième fois depuis qu’elle avait quitté le port de Gyptus, étudia ce qui représentait le plus grand honneur accordé à sa famille.

Un frisson d’anticipation lui courut sur l’échine quand elle entendît les sirènes distantes. La voix automatisée et distordue sortie des haut-parleurs à cerclage d’or, ceux du couloir à l’extérieur de sa suite, annonça que son vaisseau était à présent ancré en haute altitude autour de la planète.

Elle était arrivée.

Petronella tira sur une écharpe d’argent près de l’écritoire. À peine un instant plus tard, le carillon de la porte la fit encore une fois sourire, car elle savait sans avoir à se retourner que seul Maggard aurait pu répondre à cette convocation aussi rapidement. Bien qu’il ne prononçât jamais un mot en sa présence, et jamais il ne le ferait, grâce à la chirurgie administrée par les chaperons de la famille, Petronella le reconnaissait toujours aux trépidations de sa mnémoplume, laquelle réagissait à la morsure d’acier de son esprit.

Elle se retourna dans le capitonnage généreux de son siège.

— C’est ouvert.

La porte pivota lentement, et elle laissa l’instant en suspens tandis que Maggard attendait la permission de se tenir en sa présence.

— Je vous autorise à entrer. Elle regarda son garde du corps austère, âgé de vingt ans seulement, franchir le seuil entouré de frises d’or et d’argent. Chacun de ses mouvements était précis et contrôlé, comme si son corps tout entier, depuis les muscles sculptés de ses jambes jusqu’à ses larges et puissantes épaules, était sous tension.

Maggard fit un pas de côté tandis que la porte se refermait derrière lui. Les iris dansants de ses yeux dorés balayaient la voûte filigranée du plafond et les antichambres adjacentes, à la recherche du moindre signe suspect dans diverses gammes chromatiques. Il gardait une main sur la poignée lisse de son pistolet, l’autre sur celle de sa rapière kirlienne à lame d’or. Ses bras nus portaient les cicatrices estompées d’une chirurgie amélioratrice, des lignes pâles sur sa peau noire, pâles comme les tissus autour de ses yeux, que les praticiens de la maisonnée avaient remplacés par de coûteux implants d’analyse spectrale et biométrique pour lui permettre de mieux protéger la descendante de la maison Carpinus.

Vêtu de son armure de bandes d’or flexibles et de mailles argentées, Maggard hocha la tête pour annoncer qu’il déclarait la pièce sans danger, ce que Petronella aurait pu lui dire elle-même sans tout ce cérémonial. Mais puisque Maggard aurait payé de sa vie le moindre incident fâcheux, elle supposa pouvoir comprendre tant de précaution.

— Où est Babeth ? lui demanda-t-elle en rangeant la lettre du Sigillite dans son sous-main avant de reprendre la plume dans son léthencrier. Elle en posa la pointe sur sa plaque et vida son esprit, pour permettre aux pensées de Maggard de donner forme aux mots qu’il ne pouvait exprimer par sa gorge. Ce qu’elle lût la fit froncer les sourcils.

— Elle n’a pas à dormir, répondit Petronella. Je dois être présentée au plus illustre héros de la Grande Croisade, et je ne tiens pas à me présenter devant lui en ayant l’air d’une souillon en pèlerinage. Allez la chercher, et dites-lui d’apporter ma robe en velours de coton, la rouge avec le haut col. Je veux la voir ici dans cinq minutes.

Maggard acquiesça et se retira, mais pas avant qu’elle n’eût senti un délicieux frisson d’interdit faire trembler la mnémoplume dans sa main. Quelques lettres furent tracées sur la plaque.

…onnasse…

Dans l’une des langues anciennes de Terra, son nom signifiait « Jour de Colère », et Jonah Aruken le jugeait amplement mérité. Dressé devant lui comme quelque dieu des temps reculés, le Dies Irae était un monument à la guerre et à la destruction, sa tête blindée observant fièrement les équipes au sol, qui s’affairaient autour de lui comme autant d’adorateurs.

Le Titan de classe Imperator constituait le pinacle de la connaissance et du savoir-faire du Mechanicum, le point culminant de plusieurs millénaires de technologie militaire. Lui qui n’avait d’autre but qu’anéantir avait été conçu avec toute cette prédisposition naturelle de l’Humanité pour l’acte de tuer. Tel un géant colossal bardé d’acier, le Titan s’élevait de quarante-trois mètres sur ses jambes aux défenses crénelées, capables d’accueillir chacune une pleine compagnie de soldats et leur matériel de soutien.

Jonah regarda la longue bannière or et sable être déroulée entre ces deux jambes, semblable au pagne d’un être sauvage, blasonné du symbole à tête de mort de la Legio Mortis. Des dizaines de parchemins portant le nom d’une des glorieuses victoires du Maître de Guerre avaient été cousus à cet étendard d’honneur, et Jonah savait que bien d’autres s’y ajouteraient avant que la Grande Croisade ne soit achevée.

D’épais câblages nervurés pendaient depuis les noyaux d’alimentation au plafond du hangar, jusque dans le torse cuirassé de la machine de guerre, où le réacteur à plasma se nourrissait d’une puissance comparable à celle d’une étoile mise en cage.

La coque d’adamantine était griffée, criblée des traces de la guerre contre les arachnides que les techno-adeptes continuaient de panser. Ce spectacle invitait à l’humilité, mais n’arrangeait rien à la douleur dans le crâne d’Aruken, ni aux remous intestinaux dus à ses excès d’amasec de la veille au soir.

Suspendues au plafond, des grues soulevaient en grommelant les trémies massives chargées d’obus et les longs missiles à nez court vers les baies de chargement. Chacune des armes principales du Titan avait la taille d’un immeuble, des pièces sur support rotatif, des obusiers à très longue portée, et un monstrueux canon à plasma assez puissant pour raser une ville. Pris d’une bouffée de fierté familière tandis qu’il approchait, il observa les équipes d’artilleurs, et ne put s’empêcher de sourire devant la symbolique virile évidente de ce géant apprêté pour la guerre.

Il sauta de côté au passage d’un chariot chargé d’obus Vulkan, lequel l’évita de justesse tandis qu’il négociait un chemin à pleine vitesse au milieu du chaos organisé du personnel de maintenance. Le véhicule s’arrêta dans un crissement de pneus et son conducteur tourna sèchement la tête.

— Tu peux pas regarder un peu où tu vas, espèce d’abruti ? cria-t-il en sautant de son siège pour marcher sur lui d’un pas emporté. Vous autres, les membres d’équipage des Titans, vous vous croyez tout permis, mais je vais te dire, ici c’est m…

Les mots moururent dans la gorge de l’homme, et il se figea au garde-à-vous quand il eût remarqué sur les épaulières de Jonah les clous grenat et l’emblème du crâne à ailettes, qui le désignaient comme un des moderati primus du Dies Irae .

— Désolé, sourit Jonah en écartant les bras dans un geste d’excuse, tandis que l’autre luttait pour ne pas l’invectiver davantage. Je ne vous avais pas vu, chef, je traîne une sacrée gueule de bois. Quoi qu’il en soit, pourquoi conduisez-vous si vite ? Vous auriez pu me tuer.

— C’est vous qui vous êtes mis sur mon chemin, moderati, dit l’homme, le regard fixé vers un point par-dessus l’épaule de Jonah.

— Vraiment ? Ah… Vous devriez quand même faire plus attention la prochaine fois, dit Jonah, qui s’éloignait déjà.

— Et vous, regardez où vous allez… murmura dans un souffle le conducteur aigri, avant de rejoindre son véhicule pour repartir.

— Dorénavant, faites plus attention ! lança encore Jonah, en imaginant quelles insultes colorées l’autre avait déjà en tête au sujet de l’équipage des Titans pour pouvoir raconter l’incident à ses camarades de besogne.

Le hangar, pourtant long de plus de deux kilomètres, paraissait exigu à Jonah à mesure qu’il approchait du Dies Irae . L’odeur d’huile de moteur, de graisse et de sueur ne l’aidait pas vraiment à oublier son mal de tête.

Toute une horde de la Legio Mortis se tenait parée : des Reavers rapides pour le combat à mi-distance, des Warhounds grimaçants, et les imposants Warlords, ainsi que quelques nouveaux Titans de la classe Night Gaunt, mais aucun n’égalait la splendeur écrasante d’un Imperator. Le Dies Irae les ridiculisait tous par sa taille, sa puissance et sa magnificence, et rien, savait Jonah, rien dans toute la galaxie ne pouvait faire obstacle à une machine aussi terrifiante.

Il ajusta son col et ferma les boutons cuivrés de sa veste, pour l’ajuster à sa forme trapue avant d’avoir atteint le large pied du géant de métal, puis passa la main dans ses cheveux coupés à l’épaule. Il fallait essayer, au moins, de donner l’impression qu’il n’avait pas dormi dans ses vêtements. La fine silhouette de Titus Cassar, son compagnon moderati primus, était à l’œuvre derrière un terminal de monitorage. Jonah ne souhaitait aucunement recevoir de nouvelle leçon sur les quatre-vingt-dix-neuf vertus chères à l’Empereur.

Apparemment, le fait d’être bien habillé devait compter parmi les plus importantes.

— Bonjour, Titus, dit-il en adoptant un ton léger.

Le visage surpris de Cassar se redressa brusquement, et il glissa une brochure pliée sous une pile de rapports d’inspection technique.

— Vous êtes en retard, dit-il, ayant vite recouvré ses esprits. Le réveil a été sonné il y a plus d’une heure. La ponctualité est la marque de l’homme dévoué.

— Ne commencez pas, dit Jonah en tendant vivement le bras pour saisir le pamphlet que Cassar avait été si prompt à dissimuler. Cassar voulut l’en empêcher, mais il fut plus rapide et le lui brandit sous le nez.

— Si le princeps Turnet vous prend en train de lire ceci, vous serez devenu un serviteur d’artillerie avant même d’avoir compris ce qui vous arrive.

— Rendez-le-moi, Jonah. S’il vous plaît.

— Je ne suis pas d’humeur à recevoir un nouveau sermon que vous aurez tiré de ce Lectio Divinitatus.

— Très bien, je vais le ranger, mais rendez-le-moi, d’accord ?

Jonah y consentit et tendit le petit fascicule corné, que Cassar s’empressa de glisser dans la poche de sa veste d’uniforme.

En se massant les tempes entre ses deux paumes, Jonah demanda :

— De toute façon, où est l’urgence ? Ça n’est pas comme si notre grande fille était déjà prête pour les vérificatifs de prédéploiement, n’est-ce pas ?

— J’aimerais que vous arrêtiez de vous y référer comme à une personne, Jonah. C’est de l’anthropomorphisme païen. Un Titan est une machine de guerre, rien de plus : de l’acier, de l’adamantium et du plasma. La chair et le sang sont uniquement aux commandes.

— Comment pouvez-vous dire ça ? demanda Aruken en s’approchant tranquillement des plaques d’une des sections de jambe, pour grimper quelques marches vers l’arcade d’accès. Il frappa du plat de la main sur l’épais métal. Elle est manifestement de sexe féminin, Titus. Regardez-moi ces jambes et le galbe des hanches. Et est-ce qu’elle ne nous porte pas en elle comme une mère porte son enfant ?

— Dans la moquerie circule le germe de l’impiété, le rabroua Cassar sans la moindre trace d’ironie. Et je ne le tolérerai pas.

— Oh, allons, Titus, continua Aruken, qui commençait à prendre à cœur le thème de leur discussion. Vous ne l’avez jamais senti quand vous étiez à l’intérieur d’elle ? Vous n’entendez pas comme le battement de son cœur dans le ronflement du réacteur, vous n’avez jamais senti sa colère quand elle ouvre le feu ?

Cassar se pencha de nouveau sur l’écran de surveillance.

— Non, jamais, et je ne souhaite pas entendre davantage de vos insanités. Nous sommes déjà en retard sur nos vérificatifs de prédéploiement. Turnet nous fera clouer à la coque si nous ne sommes pas prêts à temps.

— Où est le princeps ? demanda Jonah, brusquement redevenu sérieux.

— Auprès du conseil de guerre, lui apprit Cassar.

Aruken hocha la tête et redescendit les marches du pied du Titan. Il rejoignit Cassar à sa station en lui décochant une dernière plaisanterie.

— Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas sensible aux charmes féminins que j’ai forcément tort.

Cassar lui adressa un regard cinglant.

— Ça suffit. Le conseil sera bientôt terminé, et je ne laisserai pas dire que la Legio Mortis n’était pas prête à accomplir la volonté de l’Empereur.

— La volonté d’Horus, vous voulez dire, le corrigea Jonah.

— Nous en avons déjà amplement discuté, mon ami, dit Cassar ; l’autorité d’Horus lui vient de l’Empereur. Nous ne devons pas l’oublier.

— Peut-être, mais il s’est passé bien des jours et des épisodes sanglants depuis que l’Empereur se battait à nos côtés, n’est-ce pas ? Et Horus n’a-t-il pas toujours été là pour se battre avec nous ?

— C’est vrai, et pour cela je le suivrai au combat, même au-delà des étoiles du Halo, reconnut Cassar. Mais même le Maître de Guerre doit en répondre à l’Empereur-Dieu.

— L’Empereur-Dieu ? susurra Jonah avec gravité, en se penchant sur Cassar alors qu’un bon nombre de préposés au sol avaient tourné la tête vers eux. Écoutez, Titus, vous devez surveiller vos paroles. Un jour, vous direz cela à la mauvaise personne et on vous fracassera le crâne. L’Empereur lui-même s’est défendu d’être un dieu.

— Seul un être véritablement divin pourrait nier sa divinité. Cassar citait une fois encore un extrait de ses lectures.

Jonah leva les mains en signe d’impuissance.

— Très bien. Faites comme vous voudrez, Titus. Mais ne venez pas dire que je ne vous aurais pas prévenu.

— Le juste n’a rien à craindre des êtres dans le tort, et…

— Épargnez-moi vos leçons d’éthique, soupira Jonah, en se retournant pour regarder un détachement de l’Armée Impériale pénétrer au pas cadencé dans le hangar, fusils lasers passés autour de l’épaule par leurs bandoulières de toile.

— Des nouvelles concernant ce que nous allons affronter sur ce caillou ? demanda-t-il pour changer de sujet. Les peaux-vertes, j’espère ; nous avons toujours une revanche à prendre sur eux pour la destruction du Vulkas Tor sur Ullanor. Vous pensez que ce sera les peaux-vertes ? Cassar haussa les épaules.

— Je n’en sais rien, Jonah. Est-ce que c’est important ? Nous combattons ce qu’on nous ordonne de combattre.

— J’aimerais simplement le savoir.

— Vous le saurez quand le princeps sera de retour. En parlant de ça, vous ne feriez pas mieux de préparer le pont de commandement pour son arrivée ?

Jonah hocha la tête. Son compagnon moderati avait raison et il avait perdu assez de temps à l’asticoter. Esau Turnet méritait amplement la réputation impitoyable qui lui était faite et dirigeait le Dies Irae d’une main de fer. Les équipages de Titans s’autorisaient souvent plus de désinvolture que le reste du corps militaire, mais Turnet n’avait jamais toléré aucun laxisme de la sorte.

— Vous avez raison, Titus, je suis désolé.

— Ne soyez pas désolé, lui retourna Cassar en lui désignant l’ouverture dans la jambe du Titan. Soyez professionnel.

Jonah ébaucha un salut rapide et monta les marches de l’entrée deux à deux, en laissant Cassar finir de surveiller le réapprovisionnement en énergie. Il traversa un groupe de soldats, qui eux aussi allaient embarquer et grommelèrent quand il les bouscula. Certains auraient élevé la voix, mais en voyant son uniforme, ils pensèrent que leurs vies dépendraient bientôt de lui et leurs reproches s’étouffèrent d’eux-mêmes.

Jonah marqua une halte à l’entrée du Titan, et s’accorda une seconde pour savourer cet instant sur le seuil. Il bascula la tête en arrière, contempla la hauteur de la machine, prit une profonde inspiration et passa la grande arche surmontée d’un aigle et d’éclairs entrelacés.

Une lumière rouge le baignait dans cet intérieur dur et froid. Jonah se mit à remonter les corridors exigus avec l’habitude née des innombrables heures passées à apprendre l’emplacement du moindre rivet et du moindre boulon dans l’assemblage du Dies Irae . Il n’existait pas un seul recoin du Titan que Jonah ignorait : chaque passage, chaque écoutille et chaque secret que cette grande fille avait en elle, il les avait faits siens. Même Titus et le princeps Turnet ne la connaissaient pas aussi bien que lui.

Ayant atteint le bout d’un couloir étranglé, il approcha d’une épaisse porte de fer gardée par des soldats en plastrons noirs passés sur des chemises de mailles. Les deux portaient un masque moulé selon la forme du crâne de la Legio, et étaient armés d’une matraque incapacitante, ainsi que d’un pistolet à décharge rangé au côté. Ils se crispèrent quand ils le virent paraître, mais se détendirent un peu en le reconnaissant.

Jonah leur sourit avant d’annoncer :

— Moderati primus, en déplacement depuis les niveaux inférieurs vers les niveaux médians.

Le soldat le plus proche de lui hocha la tête et lui indiqua le panneau de verre noir proche de la porte. L’autre dégaina son pistolet, dont le canon était légèrement évasé, et deux aiguilles d’acier en dépassaient de façon menaçante ; entre elles dansaient des étincelles d’une lumière bleue. Les arcs électriques pouvaient calciner la chair d’un homme, sans risquer de ricocher dans cet espace confiné comme l’aurait fait une munition solide.

Jonah pressa sa paume contre la plaque et attendit que le rayon jaune eût fini de la lui scanner. Une lampe passa au vert au-dessus de la porte. Le premier des deux soldats fit tourner la roue de métal qui ouvrît le battant.

— Merci, lâcha Jonah en franchissant l’écoutille, pour s’engager dans l’un des escaliers en colimaçon qui remontaient la jambe du Titan. Les marches étroites s’enroulaient autour d’un épais réseau de fibres pseudo-musculaires et de câbles d’alimentation, entourés d’un champ d’énergie miroitant, mais Jonah ne leur jeta pas même un regard, trop accaparé par le tangage de son estomac durant cette ascension étouffante. Il lui fallut s’arrêter à la moitié du chemin, pour reprendre son souffle et essuyer la sueur de son front avant de repartir vers le niveau suivant.

À cette hauteur, l’air redevenait enfin plus frais ; de puissantes unités de recyclage dispersaient la chaleur générée par la ventilation du noyau à plasma. Des adeptes encapuchonnés du Mechanicum épiaient les lueurs des panneaux de contrôle pour s’assurer d’une lente montée en régime du réacteur. Dans les passages confinés des entrailles du Titan, des membres d’équipage le croisaient en le saluant. Le Dies Irae ne comptait que des hommes et des femmes de valeur, car le princeps Turnet ne les aurait sinon jamais acceptés. Tous à bord de ce Titan avaient été personnellement choisis pour leur expertise et leur dévouement.

Jonah atteignit finalement la porte de la salle des moderati et glissa son authentificateur dans la fente prévue à cet effet.

— Moderati Primus Jonah Aruken, articula-t-il.

Le mécanisme de verrouillage cliqueta, et sur une mélodie de quelques notes, la porte glissa le long de son rail. À l’intérieur, une chambre incurvée, aux cloisons de métal brillant. Sur sa voûte, une dizaine d’ouvertures s’ouvraient à intervalles réguliers.

Jonah vint se tenir au centre de la pièce.

— Pont de commandement, Moderati Primus Jonah Aruken.

Le sol ondula comme une flaque de mercure. Un disque circulaire parfait se forma sous ses pieds et souleva Jonah au travers d’un des trous du plafond, lui faisant remonter le tube de transfert vers le sommet du Titan. Les parois du tube luisaient de leur propre lumière intérieure, et Jonah réprima un bâillement alors que le disque d’argent le faisait émerger sur le pont en ralentissant.

L’intérieur de la tête du Dies Irae était large et plat. Des renfoncements s’inséraient dans le sol de part et d’autre de la passerelle principale où adeptes et serviteurs se trouvaient en interface directe avec les fonctions primaires de la machine colossale.

— Et comment va tout le monde ce matin ? lança Jonah à personne en particulier. Prêts à aller affronter les barbares une fois de plus ?

Comme à chaque fois, personne ne lui répondit, et Jonah secoua la tête avec un sourire en rejoignant l’avant du pont. Ses maux de crâne lui semblaient déjà refluer à l’idée d’être bientôt relié à l’interface de commande. Trois sièges capitonnés occupaient l’estrade plantée devant l’écran vert de visualisation tactique. Des accoudoirs et du dossier de chacun d’eux tombaient d’épais faisceaux de câbles gainés.

Il se faufila outre le fauteuil central, celui du princeps Turnet, et s’assit dans celui de droite, en se glissant dans le creux confortable que le cuir avait adopté au fil des ans.

— Branchez-moi.

Des adeptes en robes rouges du Mechanicum apparurent de chaque côté de lui, leurs lents mouvements en parfait accord avec ceux de l’autre, et l’aidèrent à glisser ses mains dans des gantelets microcellulaires, dont les surfaces intérieures, plaquées contre sa peau, enregistrèrent ses constantes vitales. Un autre adepte lui abaissa sur la tête une dentelle argentée de senseurs encéphalographiques. Le contact frais du métal contre sa peau était une sensation bienvenue.

— Ne bougez pas, moderati, prononça l’adepte dans son dos, d’une voix apathique et sans vie. Les dendrites corticales sont prêtes à être déployées.

Jonah entendit les clamps sortir en murmurant de chaque côté de l’appuie-tête, et vit en périphérie de sa vision les filaments de métal serpentins en émerger à leur tour. Il se prépara à ressentir la douleur momentanée de la connexion, tandis qu’ils lui glissaient le long de la joue, tels des vers argentés se dirigeant vers ses yeux.

Alors, il les vit pleinement : des câbles incroyablement fins, pas plus épais qu’un cheveu humain, et néanmoins capables de convoyer d’immenses quantités d’informations.

Les clamps lui agrippèrent fermement la tête tandis que les filins d’argent pénétraient par le coin de ses yeux, se tortillaient le long de son nerf optique, jusque dans son cerveau, où ils entrèrent finalement en interface directe avec son cortex cérébral.

Il grogna quand la sensation glacée lui traversa le crâne, mais se relâcha bientôt, en sentant que son corps et celui du Titan ne faisaient plus qu’un. L’information qui afflua en lui, filtrée par les dendrites vers des parties de son encéphale qu’il n’utilisait pas le reste du temps, lui permettait de ressentir le moindre élément de la machine gigantesque comme s’il s’agissait d’une extension de sa chair.

Après quelques microsecondes, les implants posthypnotiques des portions inconscientes de son cerveau entamaient déjà les vérificatifs de prédéploiement. À l’intérieur de ses globes oculaires se projetèrent les données télémétriques, le statut des différentes armes, les niveaux de carburant et un million d’autres chiffres utiles, qui allaient lui permettre de diriger cette belle, cette merveilleuse machine.

— Comment vous sentez-vous ? demanda l’adepte, et Jonah se mit à rire.

— C’est bon d’être le roi, dit-il.

Alors que les premiers points lumineux s’allumaient dans le ciel, Akshub sut que le cours de l’histoire avait rejoint son monde. Sa main griffue serra son bâton auquel pendaient de multiples fétiches. Un moment historique approchait, un moment que l’Humanité n’oublierait jamais, annonçant un jour où les dieux eux-mêmes sortiraient du mythe et de la légende pour forger le futur dans le sang et le feu.

Elle avait attendu ce jour depuis que les grands guerriers du ciel lui avaient amené la nouvelle de la tâche sacrée qui lui était dévolue, quand elle n’était encore guère plus qu’une enfant. Tandis que le grand orbe rouge du soleil s’élevait du nord, les vents chauds et secs portaient la fragrance des floraisons amères, celles des vallées qu’encombraient les tombeaux des empereurs trépassés.

Depuis les hauteurs des montagnes, elle voyait ce jour parmi les jours se lever devant elle, et ses yeux sombres et ovales versèrent sur ses joues ridées des larmes de ravissement, alors que les points de lumière devenaient des traînées ardentes, et striaient les nuages en direction du sol.

En dessous d’elle, sur la savane verdoyante, les grands troupeaux de bétail à cornes cheminaient vers les points d’eau au sud ; bientôt, le jour serait devenu trop chaud pour se déplacer, et les rapides prédateurs aux crocs acérés émergeraient de leurs tanières rocheuses. Des nuées d’oiseaux à longues pennes volaient en cercles au-dessus d’elle, autour des plus hauts sommets ; leurs cris lui parvenaient, rauques et pourtant musicaux, tandis que vieillissait ce jour capital.

Les vies, dans toute leur multitude et leur variété, se poursuivaient à leur manière coutumière, ignorant que sur ce monde quelconque, des événements changeraient bientôt le destin de la galaxie.

En ce jour parmi les jours, elle seule pouvait pleinement l’apprécier.

La première vague de modules d’atterrissage se posa autour de la chaîne centrale à précisément 16 heures 04 heure locale, dans le hurlement de leurs rétrofusées, après avoir franchi la basse atmosphère sur des colonnes de flammes. Les oiseaux d’assaut les suivirent, tels des rapaces dangereusement graciles se jetant sur quelque victime infortunée.

Noircis par la chaleur de leur entrée dans l’air, les trente modules soulevèrent à l’impact de grands nuages de poussière et de terre. Leurs larges rampes basculèrent et frappèrent la steppe dans un bruit percutant.

Trois cents guerriers en armures de plaques en débarquèrent vivement et se dispersèrent avec une précision mécanique, établirent rapidement les liaisons nécessaires avec les autres escouades, pour former un périmètre défensif au centre de leur schéma d’arrivée. Les oiseaux d’assaut tournaient en circuits superposés comme pour défier quiconque d’oser approcher.

Sur un signal invisible, les engins volants brisèrent leur formation et s’élevèrent dans le ciel, où la forme anguleuse d’un Thunderhawk descendait des nuages, le ventre noir, traînant après lui un sillage blanc bleu. Les oiseaux d’assaut, plus gros, l’entouraient comme des mères protégeant leur petit, et l’escortèrent jusqu’à la surface, où il se posa dans un gonflement de poussière rouge.

Les Warhawks entamèrent en hurlant leurs circuits de patrouille tandis que la rampe avant du Thunderhawk s’ouvrait en grognant, dans le sifflement de son air pressurisé. Dix guerriers arborant leurs casques à crête et les armures des Sons of Horus quittèrent le cuirassé au pas de marche, des capes de diverses couleurs accrochées aux épaules.

Chacun portait en travers du torse un bolter chemisé d’or. Leurs têtes pivotaient de droite et de gauche, à l’affût d’une menace.

Derrière eux arriva un dieu vivant, son armure d’un vert océan rehaussée d’or, encadrée à la perfection par sa cape violine. Un unique œil rouge était sculpté au centre de son plastron, et une couronne de laurier reposait sur sa tête illustre.

— Davin, soupira Horus. Je n’aurais jamais cru revoir cet endroit.

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