Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Dix-neuf

Isolés

Alliés

Les ailes de l’aigle

 

À coups de plume secs et intenses, Petronella, assise à son écritoire, noircissait page sur page de son écriture resserrée. Ses cheveux détachés tombaient sur ses épaules en boucles ébouriffées. Son teint livide lui donnait l’apparence de ne pas avoir quitté la pièce depuis des années, sans voir la lumière du jour.

Les papiers empilés près d’elle témoignaient des derniers mois passés dans sa luxueuse cabine, dont le faste n’était plus ce qu’il avait été à son arrivée sur le Vengeful Spirit . Le lit était défait, et ses vêtements s’étalaient là où elle les jetait avant de dormir.

Sa servante, Babeth, avait fait son possible pour encourager sa maîtresse à s’interrompre dans sa besogne, mais Petronella refusait d’en entendre parler. Les dernières paroles prononcées par le Maître de Guerre mourant devaient être transcrites et interprétées avec le souci le plus minutieux si elle voulait faire justice à cette confession. Même si ces mots n’avaient finalement pas été ses derniers, ils méritaient d’être enregistrés, car elle avait eu accès aux pensées les plus intimes du Maître de Guerre. Elle avait obtenu de lui des informations auxquelles personne n’aurait songé, des secrets de primarques, qui n’avaient pas été transmis depuis le début de la Grande Croisade, et des vérités qui ébranleraient l’Imperium jusqu’à ses fondations.

Peut-être était-il préférable que de telles révélations fussent oubliées. L’idée ne lui était venue qu’une seule fois durant ses heures solitaires, mais elle était la Palatina Majoria de la maison Carpinus, et de telles interrogations n’avaient pas lieu d’être pour elle. Seules importaient la connaissance et la vérité. Il reviendrait aux générations futures de juger si elle avait agi comme il le fallait.

Elle conservait le vague souvenir d’avoir confié ces incroyables vérités à un genre de poète dans une taverne miteuse, des mois auparavant, en ayant été très soûle, mais n’avait plus aucune idée des paroles échangées. Il n’avait pas essayé de la recontacter ; elle ne pouvait qu’en déduire qu’il n’avait pas essayé de lui faire du plat, ou qu’elle n’avait pas succombé à ses avances. Sa vie s’était détachée de tout ; elle s’était enfermée depuis le début de la guerre contre la Technocratie, pour fouiller le moindre recoin de ses implants mnémoniques à la recherche des phrases et des tournures exactes que le Maître de Guerre avait employées.

Elle en écrivait trop, et elle le savait, mais au diable le nombre de mots : son récit était trop important pour se cantonner aux proportions d’un livre ordinaire. Elle écrirait aussi longtemps qu’il le faudrait pour tout raconter… Mais quelque chose continuait à faire défaut.

À mesure que passaient les semaines et les mois, ce sentiment confus était passé d’une impression à une certitude. Elle n’avait réalisé que récemment ce qui manquait à ce témoignage : son contexte.

Il n’y avait là que les paroles du Maître de Guerre, qui n’étaient reliées à aucun cadre, sans lequel tout n’avait que peu de sens. Ayant finalement mis le doigt sur cette lacune, elle s’était mise à chercher la compagnie des Astartes à la moindre occasion, et à cet égard, s’était heurtée à son premier véritable obstacle.

Aucun n’acceptait de lui parler.

Dès que l’un de ses sujets d’étude découvrait ce que Petronella souhaitait, ou qui elle était, il refusait de prononcer un seul mot de plus, et prenait congé d’elle avec une politesse assez brusque.

Où qu’elle se tournât, elle rencontrait partout le même mur de silence, et ses demandes d’intervention répétées faites à l’entourage du Maître de Guerre ne menaient nulle part. Chacune de ses demandes d’audience avec Horus était déclinée, et elle commençait à craindre de ne jamais trouver le moyen de narrer convenablement son histoire.

L’inspiration lui était venue la veille, après une nouvelle après-midi d’échecs abjects. Comme toujours Maggard l’escortait, dans son armure de bataille dorée, armé de sa rapière kirlienne et de son pistolet. Après les combats de Davin, Maggard avait récupéré de manière fulgurante, et Petronella avait noté plus d’assurance dans sa démarche. Elle avait également remarqué que tout le vaisseau le traitait avec davantage de respect qu’on ne lui en accordait à elle. Bien sûr, un tel état des choses était intolérable, malgré le fait que sa légitimité en tant que garde du corps n’en fût devenue que plus valorisante.

Un guerrier de l’Astartes avait hoché la tête alors que Petronella, l’air découragé, remontait les ponts supérieurs du vaisseau pour retourner à ses quartiers. Elle avait failli lui rendre ce signe de tête, avant de réaliser que l’Astartes ne l’avait pas saluée elle, mais Maggard.

Un des parchemins accrochés à l’épaulière de l’Astartes, portant un croissant de lune verte, le désignait comme un vétéran de la campagne de Davin. Il avait sans doute eu vent des prouesses martiales de son garde du corps.

Avant que Petronella, indignée, n’eût eu le temps de dire quoi que ce fût, une idée avait germé en elle, et elle s’était hâtée de rejoindre ses appartements.

Elle avait fait se tenir Maggard au centre de son salon.

— Cela me paraît tellement évident à présent. Honte à moi de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Maggard paraissait étonné, et elle s’était approchée de lui pour faire courir sa main sur son plastron moulé. Cette caresse avait semblé le mettre mal à l’aise, mais il aurait accepté n’importe quoi pour elle, par peur des représailles que lui aurait values un refus.

— C’est parce que je suis une femme, avait-elle continué. Je ne fais pas partie de leur petit club.

Elle s’était placée derrière lui en lui posant les mains sur les épaules, et s’était dressée sur la pointe des pieds.

— Je ne suis pas une guerrière. Je n’ai jamais tué personne, enfin, pas de mes mains, mais c’est ce qu’ils respectent : savoir tuer. Tu as déjà tué des hommes, n’est-ce pas, Maggard ?

Il avait hoché rapidement la tête.

— Beaucoup ?

Maggard avait hoché la tête à nouveau, et elle s’était mise à rire.

— Je suis sûre qu’ils le savent aussi. Tu ne peux pas parler et te vanter de tes exploits, mais je suis certaine que les Astartes le sentent. Même ceux qui n’étaient pas sur la lune de Davin se doutent que tu es un tueur.

Maggard s’était léché les lèvres. Ses yeux d’or prenaient soin d’éviter son regard.

— Je veux que tu ailles parmi eux, lui avait-elle ordonné. Il faut qu’ils te voient. Arrange-toi pour te mêler à leurs rituels quotidiens. Découvre tout ce que tu peux à propos d’eux, et chaque jour nous utiliserons la mnémoplume pour transcrire ce que tu auras vu. Comme tu es muet, ils te croiront simple d’esprit. Laisse-les le croire. Ils ne seront pas sur leurs gardes s’ils pensent faire plaisir à un attardé.

Elle avait bien perçu que Maggard n’était pas heureux de devoir remplir cette tâche, mais cette contrariété lui était absolument égale, et elle l’avait envoyé le lendemain matin.

Petronella avait passé le reste de la journée à écrire, à envoyer Babeth en quête de nourriture quand la faim lui venait, et à essayer différentes approches stylistiques pour l’introduction de son manuscrit.

La porte de son appartement s’ouvrit et Petronella leva les yeux de son travail. L’horloge encastrée dans son écritoire marquait la fin d’après-midi, heure du vaisseau.

Elle pivota dans son fauteuil pour regarder Maggard pénétrer la pièce. Elle lui sourit, tendit la main pour rapprocher sa plaque de données, puis souleva la mnémoplume de son léthencrier.

— Tu as passé du temps avec les Astartes ? demanda-t-elle.

Maggard fit signe que oui.

— Bien, dit-elle en posant la pointe réactive sur la plaque, et en vidant son esprit de ses propres pensées. Raconte-moi tout, lui ordonna-t-elle, et la plume commença à copier.

Aucun bruit ne troublait le sanctum du Maître de Guerre, excepté le bourdonnement mécanique occasionnel lâché par l’exo-armature du corps de Regulus, et le bruissement d’étoffe quand Maloghurst bougeait. Tous deux se tenaient derrière le Maître de Guerre assis au bout de la longue table, les mains jointes en pointe devant lui et l’expression fulminante.

— La Fraternité ne devrait déjà plus que nourrir les corbeaux, dit-il. Pourquoi les World Eaters n’ont-ils pas encore pris d’assaut les murs de la Citadelle de Fer ?

Le capitaine Khârn, écuyer d’Angron, se tenait droit sous le regard hostile du Maître de Guerre, la lumière ténue du sanctum se reflétant sur le blanc et le bleu de ses plaques d’armure.

— Monseigneur, ces remparts ont été conçus pour résister à pratiquement toutes les armes dont nous disposons, mais je vous assure que la forteresse sera à nous d’ici quelques jours, promit Khârn.

— Vous voulez dire qu’elle sera à moi, grogna Horus.

— Bien sûr, seigneur Maître de Guerre.

— Et dites à mon frère Angron de monter ici. Je n’ai pas eu signe de lui depuis des mois. Je ne le laisserai pas m’éviter en se terrant dans une tranchée boueuse, simplement parce qu’il n’est pas capable de tenir ses promesses.

— Si je peux me permettre, mon primarque vous avait dit que cette bataille prendrait du temps, expliqua Khârn. La citadelle fut édifiée à l’aide de l’ancienne technologie, et il faudrait des experts du siège comme les Iron Warriors pour la faire céder.

— Et si je pouvais contacter Perturabo, je l’aurais déjà fait venir, l’admonesta le Maître de Guerre.

Derrière lui, Regulus prit la parole.

— Leurs machines SCS seront capables de contrer une grande partie de l’arsenal du Mechanicum. Si les textes du Moyen Âge Technologique sont exacts, elles réagiront et s’adapteront aux changements de circonstances pour engendrer des défenses toujours plus ingénieuses.

— La citadelle est peut-être capable de s’adapter, affirma le capitaine Khârn, une main crispée sur le manche de sa hache, mais elle ne tiendra pas tête à la fureur de la 12e légion. Les fils d’Angron lui arracheront le cœur pour vous l’offrir, Maître de Guerre. Soyez-en convaincu.

— Voilà de bonnes paroles, capitaine Khârn. Maintenant, capturez cette forteresse pour moi. Tuez-y tous ceux que vous trouverez.

Le World Eater s’inclina, se retourna et quitta le sanctum à grands pas. Horus parla une fois que les portes eurent coulissé derrière lui.

— Cela devrait suffire à allumer un feu sous le postérieur d’Angron. Cette guerre a beaucoup trop duré. Nous avons d’autres affaires à traiter.

Regulus et Maloghurst quittèrent leur position derrière lui. L’écuyer alla prendre un siège pour soulager son corps affligé.

— Nous devons mettre la main sur ces machines SCS, dit Regulus.

— Merci beaucoup, adepte, je l’avais presque oublié, lui notifia Horus. Je sais très bien ce que ces machines représentent, même si les fous qui les contrôlent ne s’en rendent pas compte.

— Mon ordre saura vous récompenser généreusement pour leur obtention, monseigneur, lui assura Regulus. Horus sourit.

— Enfin, nous y venons.

— Que voulez-vous dire, monseigneur ?

— Ne me prenez pas pour un imbécile, Regulus, le prévint Horus. Je sais que le Mechanicum est en perpétuelle quête de technologie ancienne. Des machines de construction standardisée pleinement opérationnelles vous seraient d’une très grande valeur, n’est-ce pas ?

— Au-delà de ce que vous pouvez imaginer, avoua Regulus. Retrouver les machines pensantes qui ont propulsé l’Humanité dans les étoiles et permis la colonisation de la galaxie n’aurait pas de prix.

— Pas de prix ? le relança Horus.

— Ces machines nous permettraient d’atteindre l’inimaginable, les étoiles du Halo, peut-être même d’autres galaxies. Oui, n’importe quel prix demandé mériterait d’être payé.

— Alors vous les aurez, lui assura Horus.

Regulus parut désarçonné par une offre aussi généreuse.

— Merci beaucoup, Maître de Guerre. Vous ne pouvez imaginer quelle bénédiction vous accordez au Mechanicum.

Horus se leva et fit le tour de Regulus, cherchant du regard sans aucune honte les vestiges de chair qui s’accrochaient à ses composants métalliques. Des champs de confinement miroitaient autour des organes de l’adepte. Sa musculature de bronze lui accordait une mesure de mobilité.

— Il subsiste très peu d’humain en vous, n’est-ce pas ? demanda Horus. À cet égard, vous n’êtes pas si différent de moi ou de Maloghurst.

— Monseigneur ? s’étonna Regulus. J’aspire à la perfection de l’état de machine, mais jamais je n’aurais la présomption de me comparer aux Astartes.

— Et à juste titre, dit Horus en continuant de marcher dans le reste du sanctum. Je vous obtiendrai ces machines, mais comme nous l’avons établi, il y aura un prix à payer.

— Fixez votre prix, monseigneur. Le Mechanicum paiera.

— La Grande Croisade est presque achevée, Regulus, mais nos efforts pour nous assurer la possession de la galaxie ne font que commencer, dit Horus, penché sur la table, les deux mains plantées sur sa surface noire. Je m’apprête à me lancer dans la plus grande entreprise imaginable, mais il me faut des alliés, sans quoi je n’arriverais à rien. Puis-je compter sur vous et le Mechanicum ?

— Quelle est cette grande entreprise ? voulut savoir Regulus.

Horus esquissa un geste dédaigneux, fit le tour de la table pour revenir se tenir à côté de l’adepte et posa sur son armature une main rassurante.

— Inutile d’entrer dès maintenant dans les détails. Contentez-vous de me dire que vous et vos frères me soutiendrez quand l’heure viendra, et les machines SCS sont à vous.

Un bras mécanique bourdonnant, habillé de maille dorée, se tendit au-dessus de la table pour y déposer avec douceur un engrenage poli.

— Toute la portion du Mechanicum que je commande est à vos ordres, Maître de Guerre, promit Regulus, ainsi que toutes celles que je pourrais convaincre.

Horus sourit.

— Merci, adepte. C’est tout ce que je voulais entendre.

Au sixième jour du dixième mois de guerre contre la Technocratie aurétienne, la 63e expédition connut un instant d’affolement quand un groupe de vaisseaux se translata derrière elle en formation d’attaque parfaite.

Boas Comnenus tenta d’amener ses croiseurs face au nouvel arrivant, en sachant dès le début de ses manœuvres qu’il était déjà trop tard. Les mystérieux vaisseaux eurent bientôt atteint, puis dépassé la portée de feu optimale ; les hommes à bord du Vengeful Spirit ne comprirent qu’alors qu’ils n’avaient pas d’intentions hostiles.

Les salutations soulagées qu’envoya le vaisseau-amiral du Maître de Guerre reçurent la réponse d’une voix amusée, qui charriait les accents cultivés de l’ancienne Terra.

— Horus, mon frère, dit la voix. Il semblerait que j’ai encore une ou deux choses à t’apprendre.

Sur le pont du Vengeful Spirit , Horus ne prononça qu’un nom.

— Fulgrim.

En dépit des turpitudes de la guerre, Loken se sentait impatient de revoir les guerriers des Emperor’s Children. Tout le temps dont ses devoirs le laissaient disposer avait été consacré à réparer son armure, laquelle restait pourtant à peine présentable. Lui et le Mournival se tenaient derrière le Maître de Guerre, à attendre fièrement sur le pont de transit supérieur du Vengeful Spirit , prêts à accueillir le primarque de la 3e légion.

Fulgrim avait été l’un des plus fervents soutiens d’Horus depuis son élévation au rang de Maître de Guerre. C’était lui qui avait apaisé Angron, Perturabo et Curze quand ils avaient enragé de l’honneur fait à Horus et non à eux. La voix de Fulgrim avait été le souffle calme sous lequel les cœurs belliqueux et les fiertés froissées s’étaient radoucis.

Loken le savait : sans la sagesse de Fulgrim, il aurait été peu probable que le Maître de Guerre fût parvenu à obtenir si pleinement la loyauté des autres légions.

Il entendit un pas métallique arriver derrière la porte à pressurisation.

Loken avait déjà vu Fulgrim en une occasion, lors du grand triomphe d’Ullanor. Cela avait été de loin, en passant devant lui parmi des dizaines de milliers d’autres Astartes. Mais l’impression que lui avait laissée le primarque ne s’était jamais effacée.

C’était à nouveau un honneur que de se tenir en présence de deux êtres aussi exceptionnels que deux primarques.

L’aigle estampé sur la porte glissa de côté et le primarque des Emperor’s Children posa le pied à bord du Vengeful Spirit .

Ce qui accrocha d’abord le regard de Loken fut la paire de grandes ailes d’aigle qui s’étendait au-dessus de l’épaulière gauche de Fulgrim. L’armure du primarque était d’un violet brillant, aux bords rehaussés d’or, et sculptée de motifs exquis. Des porteurs encapuchonnés soulevaient sa longue cape d’écailles, et des rubans de parchemin lui pendaient des épaules.

Un haut gorgerin d’un violet plus profond soulignait un visage si pâle qu’il touchait à l’albinisme, aux yeux si sombres qu’ils n’étaient presque que pupilles. L’ombre d’un sourire jouait sur ses lèvres et ses cheveux étaient d’un blanc scintillant.

Loken avait autrefois jugé qu’Hastur Sejanus était beau, mais à voir pour la première fois de près le primarque des Emperor’s Children, il sut qu’aucun mot de son vocabulaire n’aurait suffi à décrire la perfection physique qu’il voyait en Fulgrim.

Celui-ci ouvrit les bras, et les deux primarques s’étreignirent comme deux frères trop longtemps séparés.

— Cela faisait une éternité, Horus, dit Fulgrim.

— Oui, mon frère, une éternité, répéta Horus. Je me réjouis de te voir, mais pourquoi es-tu ici ? Tu étais censé mener une campagne dans l’anomalie de Pardus. Toute la région est-elle déjà assujettie ?

— Nous avons assujetti le peu de mondes que nous y avons trouvés, expliqua Fulgrim tandis que quatre guerriers franchissaient la porte de pressurisation derrière lui. Loken sourit de revoir Saul Tarvitz, dont les traits patriciens ne parvenaient pas à contenir sa joie de retrouver ses amis Sons of Horus.

Le seigneur commandant Eidolon était le suivant, et avait l’air aussi revêche que Torgaddon le lui avait décrit. Venait ensuite Lucius, l’épéiste, avec cette même expression sardonique de supériorité dont il se souvenait, bien que son visage portât désormais de nombreuses cicatrices. Derrière lui arrivait un guerrier que Loken ne reconnut pas, un Astartes au teint jaunâtre dans l’armure d’un apothicaire, aux joues creusées et à la longue chevelure aussi blanche que celle de son primarque.

Fulgrim se détourna d’Horus.

— Tu connais déjà certains de mes fils, Tarvitz, Lucius, et le seigneur commandant Eidolon, mais je ne pense pas que tu aies rencontré mon apothicaire en chef, Fabius.

— C’est un honneur que de vous rencontrer, seigneur Horus, salua le fameux Fabius en s’inclinant.

Horus reçut d’un signe de tête cette marque de respect.

— Tu sais bien que tu ne devrais pas essayer de changer de sujet. Qu’y a-t-il de si important pour que tu arrives sans te faire annoncer, en donnant des attaques cardiaques à la moitié de mes équipages ?

Le sourire quitta les lèvres pâles de Fulgrim.

— Il y a eu des rapports, Horus.

— Des rapports ? Qu’est-ce que cela est censé vouloir dire ?

— Des rapports qui prétendent que tout ne se déroule pas comme il le devrait. Que toi et tes guerriers devriez rendre des comptes pour la brutalité de cette campagne. Angron se laisse-t-il toujours aller à ses écarts ?

— Angron est tel qu’il a toujours été.

— À ce point-là ?

— Je lui tiens la bride haute, et Khârn, son écuyer, a l’air de savoir modérer les pires de ses excès.

— Alors il semble que je sois arrivé juste à temps.

— Je vois, dit Horus. Tu es venu ici pour me relever de mes fonctions ?

Fulgrim ne parvint plus à garder une contenance sérieuse et éclata de rire. Ses yeux noirs étincelaient de malice.

— Te relever ? Non, mon frère, je suis venu pour pouvoir ensuite aller dire aux prétentieux et aux scribes de Terra que la guerre que tu livres ressemble à ce que doit être une guerre : rapide, dure, et cruelle.

— La guerre est cruelle. Il serait inutile de vouloir le nier. Et plus elle est cruelle, plus vite elle s’achève.

— En effet, mon frère. Viens, nous avons beaucoup à discuter, car les temps que nous vivons sont étranges. Il semble que notre frère Magnus ait à nouveau fait quelque chose pour déplaire à l’Empereur. Le Loup de Fenris a été lâché pour le ramener sur Terra.

— Magnus ? demanda Horus, avec le plus grand sérieux. Qu’a-t-il fait ?

— Parlons de tout cela en privé, dit Fulgrim. Il me semble que certains de mes subordonnés aimeraient avoir le plaisir de renouer des liens avec tes… Comment les appelles-tu ? Ton Mournival.

— Oui, sourit Horus. Et de partager leurs souvenirs de Meurtre, sans aucun doute.

Loken sentit un frisson lui parcourir le dos en reconnaissant le sourire sur le visage d’Horus, le même qu’il avait eu après avoir fait sauter la cervelle du consul aurétien.

Abaddon et Aximand suivirent les deux primarques, accompagnés d’Eidolon, tandis que Loken et Torgaddon échangeaient leurs salutations avec les autres Astartes. Les Sons of Horus accueillirent leurs frères d’armes par des rires et de puissantes embrassades, les Emperor’s Children avec davantage de retenue.

Pour Torgaddon et Tarvitz, ces retrouvailles étaient celles de deux camarades, partageant un même respect de l’autre forgé à la bataille.

L’apothicaire Fabius demanda qu’on lui indiquât l’itinéraire vers les ponts médicaux, s’excusa et prit congé en s’inclinant à nouveau.

Lucius demeura avec les deux membres du Mournival, et Torgaddon ne put résister à l’envie de l’aiguillonner.

— Alors Lucius, que diriez-vous d’une seconde manche dans la cage d’entraînement face à Garviel ? À en croire votre visage, un peu d’entraînement vous ferait du bien.

L’escrimeur eut la bonne grâce de sourire, au milieu des nombreuses cicatrices qui striaient sa chair.

— Non merci. Je crains de m’être élevé au-dessus du niveau qui était celui de Loken à sa dernière leçon. Je ne voudrais pas l’humilier cette fois.

— Allons, rien qu’un seul échange ? proposa Loken. Je vous promets d’être gentil cette fois.

— Oui, Lucius, l’encouragea Tarvitz. L’honneur de la légion est en jeu.

Lucius sourit.

— Très bien, allons-y.

Loken se souvenait mal du combat ; tout s’était terminé si vite. De toute évidence, Lucius avait bien retenu la leçon. À peine la cage s’était-elle fermée que le duelliste l’avait attaqué. Loken s’était attendu à une telle action, et malgré tout, avait failli se retrouver battu dès les premières secondes du combat.

Les deux adversaires avaient échangé les coups sous les acclamations que lançaient du dehors Torgaddon et Saul Tarvitz.

Leur combat avait attiré tout un public. Torgaddon aurait dû tenir sa langue, se disait Loken.

Il avait combattu avec tout le talent qui était le sien, quand Lucius ne semblait ferrailler que d’une manière joueuse et détendue. En quelques secondes, l’épée de Loken s’était retrouvée fichée dans le plafond de la cage, et Lucius lui tenait sa lame sous la gorge.

L’autre avait à peine sué une goutte, et Loken s’était su totalement surclassé. Jouer sa vie contre Lucius à l’arme blanche revenait à se condamner à mourir. Il suspectait qu’aucun des Sons of Horus ne fût assez fort pour le battre.

Il s’était incliné devant l’épéiste.

— Un partout, Lucius.

— Voulez-vous disputer la belle ? s’était moqué l’autre, en dansant d’avant en arrière sur la pointe des pieds, sa lame cisaillant l’air.

— Pas tout de suite, avait dit Loken. À notre prochaine rencontre, nous placerons un enjeu sérieux sur notre combat.

— Quand vous voudrez, Loken, avait accepté Lucius. Mais je gagnerai. Vous le savez, n’est-ce pas ?

— Vous êtes d’une grande habileté, Lucius, mais souvenez-vous qu’il existe quelqu’un capable de vous battre.

— Pas dans cette vie, l’avait nargué l’Emperor’s Children.

Le cercle discret de la loge se rassembla à nouveau dans l’armurerie. Le groupe était plus choisi : le maître de loge, Serghar Targost, ne présidait cette fois que sur une assemblée d’officiers supérieurs de la légion.

Aximand sentit un pincement de regret en constatant que de tous les principaux capitaines, seuls manquaient à l’appel Loken, Torgaddon, Iacton Qruze et Tybalt Marr.

Des cierges éclairaient la salle, mais les capitaines s’étaient dispensés de revêtir leurs robes à capuche. L’heure était au débat, non au rituel théâtral.

— Frères, amorça Targost. Le moment est venu de prendre des décisions, des décisions difficiles. Nous devons faire face à la dissension dans nos propres rangs, et voilà que Fulgrim arrive à l’improviste pour nous espionner.

— Nous espionner ? intervint Aximand. Tu ne penses tout de même pas que Fulgrim trahirait son frère ? Le Maître de Guerre est plus proche de lui qu’il ne l’est de Sanguinius.

— Fulgrim est aussi frustré par la situation sur Terra que nous le sommes, l’appuya Maloghurst. Il sait que ceux qui désirent voir l’issue de nos guerres ne souhaitent pas voir le sang versé. Sa légion cherche la perfection en toute chose, et nous avons tous vu comment les Emperor’s Children combattent : avec une efficacité inlassable et impitoyable. Ils combattent d’une manière différente de la nôtre, mais pour parvenir au même résultat.

— Quand les guerriers de Fulgrim verront de quelle manière la guerre est livrée sur Aureus, ils constateront que l’honneur n’y a pas sa place, soutint Luc Sedirae. Les World Eaters ont même réussi à me choquer, moi. Je ne fais aucun mystère du fait que je vis pour me battre, et je suis fier de mon habileté à tuer, mais les fils d’Angron ne sont pas… civilisés. Ils ne font pas la guerre, ils massacrent.

— Ils remplissent leurs missions, Luc, le reprit Abaddon. C’est tout ce qui importe. Une fois que les Titans du Mechanicum auront abattu les murs de la Citadelle de Fer, tu seras heureux d’avoir les World Eaters à tes côtés pour prendre les brèches d’assaut.

Sedirae hocha la tête.

— Il y a du vrai dans ce que tu dis, et le Maître de Guerre se sert d’eux comme d’une arme bien spécifique, mais Fulgrim arrivera-t-il à le voir ?

— Laisse-moi me soucier de Fulgrim, Luc, dit une voix puissante venue des ombres. Surpris, les guerriers de la loge se retournèrent pour voir émerger de l’obscurité un trio de silhouettes.

La figure de tête avait revêtu son armure cérémonielle, dont les plaques blanches luisaient à la lumière des bougies. L’œil rouge serti sur son plastron brillait du même feu.

Aximand et les autres mirent un genou au sol quand Horus pénétra dans leur cercle, balayant du regard le rassemblement de ses capitaines.

— C’est donc ici que vous vous êtes réunis en secret ?

— Monseigneur… voulut expliquer Targost, mais Horus leva la main pour lui imposer le silence.

— Ne dis rien, Serghar. Tes justifications ne sont pas utiles. J’ai entendu vos délibérations. Je suis venu jeter sur elles une lueur nouvelle, et amener un sang neuf dans votre cercle.

En proférant ces mots, Horus fit signe aux deux silhouettes qui l’avaient accompagné de s’avancer. Aximand reconnut l’une d’elles comme étant un Astartes, Tybalt Marr. L’autre était un mortel protégé par une armure d’or ; le guerrier qui avait sauvé la documentaliste du Maître de Guerre sur Davin.

— Vous connaissez déjà Tybalt, continua-t-il. Depuis la mort terrible de Verulam, il n’a pas réussi à accepter cette perte, et je crois qu’il trouvera le soutien nécessaire au sein de notre loge. L’autre, bien qu’il ne soit pas un Astartes, est un combattant fort et courageux.

Serghar Targost releva la tête.

— Un mortel intégré à la loge ? Notre cercle n’est que pour les Astartes, monseigneur.

— Crois-tu, Serghar ? Il me semblait que c’était un lieu où les hommes étaient libres de se rencontrer, de discuter et de se confier en dehors de la hiérarchie martiale stricte.

— Le Maître de Guerre a raison, dit Aximand en se remettant debout. Une seule qualification est nécessaire pour qu’un homme puisse appartenir à notre cercle : il doit être un guerrier.

Targost acquiesça, bien que la décision ne fût manifestement pas de son goût.

— Très bien, qu’ils s’avancent et nous montrent le signe, dit-il.

Marr et le guerrier à l’armure d’or tendirent la main. Dans la paume de chacun brillait un médaillon d’argent de la loge.

— Qu’ils nous révèlent leur nom, poursuivit Targost.

— Tybalt Marr, annonça le capitaine de la 18e compagnie.

Le mortel ne répondit rien, et tourna vers Horus un regard impuissant. Les membres de la loge attendirent qu’il se présentât. Il ne prononça aucun mot.

— Pourquoi ne nous donne-t-il pas son nom ? demanda Aximand.

— Il ne saurait le dire, répliqua Horus avec un sourire moqueur. Désolé, Serghar, je n’ai pu m’en empêcher. Il s’appelle Maggard, et il est muet. Il m’est apparu qu’il souhaitait en apprendre davantage sur notre légion, et je pensais que ce pouvait être le moyen de lui montrer un peu de nos vrais visages.

— Il sera bien accueilli, promit Aximand. Mais vous n’êtes pas seulement venu pour nous amener deux nouveaux membres ?

— Mon cher Horus, toujours à anticiper. J’ai toujours dit que tu étais le plus intelligent.

— Alors, pourquoi êtes-vous ici ?

— Aximand ! le rabroua Targost. Le Maître de Guerre a le droit d’aller où bon lui semble.

Horus leva la main.

— Je t’en prie, Serghar, Horus a le droit de le demander. Je me suis tenu à l’écart de vos affaires suffisamment longtemps, il n’est que normal que je vous explique cette visite soudaine.

Souriant, il se mit à marcher entre eux, en les irradiant de la force de sa personnalité. Il s’arrêta devant Aximand et l’effet fut enivrant. Horus avait toujours été un être d’une majesté suprême, dont la beauté et le charisme pouvaient ravir même les cœurs les plus stoïques.

En rencontrant son regard, Aximand songea que la faculté du Maître de Guerre à fasciner dépassait tout ce qu’il avait connu, et il sentit honteux d’avoir questionné ce personnage éblouissant. Quel droit avait-il de lui réclamer une quelconque réponse ?

Horus cligna des yeux et le sort fut rompu.

Il alla prendre place au centre du groupe.

— Vous avez raison de vous rassembler et de discuter des temps à venir, mes fils, car ils seront durs. L’heure est en effet venue pour nous de prendre des décisions difficiles, et certains ne comprendront pas pourquoi nous ferons ce que nous avons à faire, parce qu’ils n’étaient pas là, à nos côtés.

Horus s’arrêtait tour à tour devant chacun des capitaines, et Aximand sentait l’effet que ses mots avaient sur eux. Le visage de chaque guerrier s’éclaira comme si le soleil ne brillait que sur lui.

— Je suis engagé sur une voie qui affectera tous les hommes sous mes ordres, et le poids de ma décision est un lourd fardeau jeté en travers de mes épaules, mes fils.

— Laissez-nous le porter avec vous ! cria Abaddon. Nous sommes prêts à vous servir.

Horus lui sourit.

— Je sais que tu l’es, Ezekyle. Cela me donne la force de savoir que j’ai auprès de moi des guerriers aussi loyaux et sincères que toi.

— Nous sommes à vos ordres, attesta Serghar Targost. C’est à vous que va d’abord notre loyauté.

— Je suis fier de vous tous, dit Horus d’un ton ému. Mais il me reste une dernière chose à vous demander.

— Demandez-nous, dit Abaddon.

Horus lui posa une main reconnaissante sur l’épaulière.

— Avant de me répondre, considérez bien ce que je m’apprête à vous dire. Si vous choisissez de me suivre, il ne sera plus possible de faire demi-tour une fois que nous serons lancés. Pour le bien ou pour la perte de nous tous, nous ne reviendrons jamais en arrière.

— Vous avez toujours aimé les grandes déclarations dramatiques, lui fit remarquer Aximand. Mais vous allez finir par nous dire de quoi il est question ?

Horus hocha la tête.

— Oui, bien sûr. J’espère que tu toléreras mes tournures mélodramatiques ?

— Sans elles, ce ne serait pas vraiment vous.

— C’est vrai, dit Horus, mais venons-en à l’essentiel. Je suis sur le point de nous faire emprunter la plus dangereuse des routes, et nous ne survivrons pas tous. Certaines voix bêlantes de l’Imperium nous qualifieront de traîtres et de rebelles, mais vous devrez les ignorer et avoir confiance en ma certitude. Les jours qui nous attendent seront pénibles, mais nous devrons les traverser jusqu’à en voir le bout.

— Que demandez-vous de nous ? demanda Abaddon.

— Chaque chose en son temps, Ezekyle, dit Horus. Pour le moment, je veux simplement être sûr que mes fils seront avec moi. Êtes-vous avec moi ?

— Nous sommes avec vous ! crièrent en chœur les guerriers.

— Merci, leur dit-il. Avant d’agir, nous devons mettre notre maison en ordre. Hektor Varvaras, et ce commémorateur, Karkasy, doivent être ramenés à la raison pendant que nous rassemblons nos forces. Ils attirent sur nous une attention indésirable, et cela ne peut être toléré.

— Varvaras n’est pas homme à changer d’avis, monseigneur, l’avertit Aximand. Et Karkasy est sous la protection de Garviel.

— Je me charge de Varvaras, dit le Maître de Guerre. Quant au commémorateur… Je suis sûr qu’il peut être persuadé de la manière appropriée.

— Qu’avez-vous l’intention de faire, monseigneur ? demanda Aximand.

— De les éclairer sur leurs errements, répondit Horus.

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