Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Chapitre Dix
La plus précieuse des vérités
Praal
Le sépulcre de la mort
Le pont inférieur était bondé de gens venus entendre la parole de l’apôtre. L’apôtre : c’était désormais ainsi qu’ils l’appelaient, songea Sindermann, et il le réconfortait de savoir que même en ces heures turbulentes, il restait un personnage tenu en exemple. Vanité, se disait-il, mais enfin… Chacun devait se raccrocher à ce qu’il pouvait quand les circonstances de sa vie étaient bouleversées au-delà de son contrôle.
La nouvelle de son sermon s’était rapidement répandue dans le Vengeful Spirit , et il guettait nerveusement les limites de l’étage, à l’affût d’un signe qui eût trahi que l’information avait dépassé les cercles des civils et des commémorateurs. Des gardes armés protégeaient les accès au pont, mais il savait que si les Astartes ou Maggard et ses hommes arrivaient en force, toute cette congrégation n’en réchapperait pas vivante.
Ils prenaient un terrible risque. Néanmoins, Euphrati avait clairement exprimé la nécessité qu’il s’adressât aux masses, afin de répandre la parole de l’Empereur, et de les avertir de la trahison imminente que la sainte avait présagée.
Des milliers de personnes dans l’expectative le scrutaient. Il s’éclaircit la gorge en regardant par-dessus son épaule, vers là d’où Mersadie et Euphrati le regardaient se tenir debout devant son pupitre, surélevé par une plate-forme de caisses. Un appareillage audio portatif avait été installé pour porter ses mots jusqu’à l’arrière du pont, bien qu’il fût convaincu que sa voix entraînée d’itérateur pouvait y être entendue sans aucune aide. Un combiné radio était là pour faire profiter de son discours ceux qui ne pouvaient être présents. Des fidèles parmi le personnel technique du vaisseau l’avaient relié au réseau de transmission principal.
Les paroles de Sindermann seraient entendues dans toute la flotte expéditionnaire.
Il sourit à la foule et but une gorgée d’eau du verre posé devant lui.
Une mer de visages attentifs lui rendait son regard, impatiente de l’entendre professer sa sagesse. Qu’allait-il leur raconter, se demanda-t-il ? Il consulta ses notes, gribouillées pendant le temps qu’il avait passé reclus dans les profondeurs du vaisseau. Puis il regarda une nouvelle fois par-dessus son épaule. Un sourire d’Euphrati lui allégea le cœur.
Les mots qu’ils avaient griffonnés lui parurent banals et forcés.
Il froissa les pages en une boule qu’il laissa tomber à côté de lui ; l’encouragement d’Euphrati était comme un fortifiant qui courait dans ses veines.
— Mes amis, commença-t-il. Nous vivons des heures étranges, et parmi les événements qui sont en marche, certains choqueront beaucoup d’entre vous, autant qu’ils m’ont choqué. Vous êtes venus entendre la parole de la sainte, mais elle m’a demandé de m’adresser à vous afin que je puisse vous dire ce qu’elle a vu, et ce que doivent faire tous les hommes et toutes les femmes de foi.
Sa voix d’itérateur convoyait juste la nuance requise de gravité, à laquelle se mêlait un timbre qui évoquait son regret de devoir maintenant leur délivrer un tel message.
— Le Maître de Guerre a trahi l’Empereur, dit-il, en s’interrompant pour laisser les inévitables cris de déni et d’outrage se répandre sur la multitude. Des voix acerbes s’élevèrent et retombèrent comme les vagues de cette mer, et Sindermann les laissa passer sur lui. Il percevait déjà le moment exact où il serait opportun de reprendre la parole.
— Je le sais bien, dit-il, vous pensez tous qu’une telle chose est inimaginable, et il y a peu de temps j’aurais été de votre avis, mais c’est là la vérité. Je l’ai vue de mes propres yeux. La sainte m’a montré sa vision, et celle-ci m’a glacé jusqu’à l’âme. Des champs ensemencés de cadavres, des vents charriant une poussière d’os, et les yeux révulsés d’hommes qui ne pensaient qu’à leurs enfants et à l’amitié. J’ai goûté l’air ; il était lourd de sang, mes amis, sa puanteur était celle des dépouilles d’hommes que nous avons appris à appeler nos ennemis. Et pourquoi ? Parce qu’ils avaient décidé de ne pas faire partie de notre Imperium belliqueux ? Peut-être voyaient-ils plus clair que nous ? Peut-être faut-il le regard innocent d’un œil extérieur pour voir ce à quoi nous sommes devenus aveugles.
La foule s’était calmée. Il percevait néanmoins que beaucoup de ses auditeurs le considéraient encore comme un fou. Beaucoup de ceux présents comptaient parmi les fidèles du Lectio, mais d’autres non. Si beaucoup d’entre eux embrassaient la thèse de la divinité de l’Empereur, très peu accepteraient d’envisager l’idée que le Maître de Guerre pût trahir un être aussi sublime.
— Lorsque nous nous sommes engagés dans cette prétendue « Grande Croisade », c’était pour propager l’illumination et la raison dans la galaxie, et pendant un temps, ce fut ce que nous fîmes. Mais à présent, regardez-nous, mes amis, à quand remonte la dernière fois où nous avons approché un monde en ayant autre chose que le meurtre à l’esprit ? Nous amenons avec nous tellement de formes de guerre ; la tension des sièges, les tranchées noyées de boue, et la misère de voir le ciel déchiré par les échanges de tirs. Et les hommes qui nous mènent ne valent guère mieux ! Que pouvez-nous attendre de cultures à qui nous envoyons des personnages nommés « le Maître de Guerre », « le Faiseur de Veuves », et « le Retors » ? Elles voient arriver les Astartes dans leurs armures pareilles à des carapaces d’insecte, marchant au son des leviers d’armement des bolters et du rugissement des épées tronçonneuses. Quelle culture ne chercherait pas à nous résister ?
Sindermann sentait varier l’humeur de l’assistance et savait avoir suscité son intérêt. Il devait à présent manipuler leurs émotions.
— Regardez ce que nous laissons derrière nous ! Tellement de monuments érigés en l’honneur de nos massacres ! Considérez la cour de Lupercal, où les armes ensanglantées sont conservées dans des salles chatoyantes, où nous nous émerveillons de leur beauté féroce alors qu’elles attendent que leur heure vienne de nouveau. Nous traitons ces instruments de mort comme des bibelots, mais nous oublions que les vies qu’elles ont prises étaient bien réelles. Les morts ne peuvent pas nous parler, ils ne peuvent pas nous enjoindre à rechercher la paix tandis que leur souvenir s’estompe. Malgré les rangées de tombes, les arcs de triomphe et les flammes allumées à leur mémoire, nous les oublions, car nous avons peur de considérer ce qu’ils ont fait, de peur de le voir en nous-mêmes.
Sindermann se sentait gagné par une merveilleuse énergie tandis qu’il parlait : les mots s’écoulaient de lui en un torrent que rien n’arrêtait, chacun paraissant s’envoler de ses lèvres par sa propre volonté, comme si tous émanaient d’autre part, d’un endroit habité de plus d’éloquence que son pauvre talent mortel ne pouvait en convoyer.
— Nous avons fait la guerre parmi les étoiles pendant deux siècles, et il y a tant de leçons que nous n’avons pas apprises. Les morts devraient être nos professeurs, car eux ont véritablement assisté à l’histoire. Eux seuls savent quelles horreurs, quel échec perpétuellement répété représente la guerre ; une atrocité à laquelle nous revenons, génération après génération, parce que nous n’entendons pas le témoignage de ceux qui furent sacrifiés à la fierté martiale, à la cupidité, où à une idéologie pervertie.
Des applaudissements grondants montèrent de devant Sindermann avant de se répandre rapidement sur tout le pont, et il se demanda si de telles scènes se répétaient sur certains des autres vaisseaux où ses propos pouvaient être entendus.
Des larmes lui montèrent aux yeux alors qu’il continuait de parler, les doigts serrés sur le lutrin, la voix rendue tremblante par l’émotion.
— Que les morts tombés sur les champs de bataille prennent nos mains entre les leurs et nous dispensent la plus précieuse des vérités que nous pourrions jamais apprendre ; qu’il doit y avoir la paix, plutôt que la guerre !
Lucius s’arrêta en dérapant dans ce qui semblait être une sorte de salle du trône. Orné d’un dallage aux motifs extraordinairement complexes, le sol était couvert d’arabesques si serrées qu’il semblait onduler faiblement, dans un mouvement perpétuel. Des tirs venus de l’autre côté de la pièce l’arrosèrent d’éclats d’émail lorsqu’il roula à couvert derrière un énorme clavecin.
Une musique surgie de l’aube de la création retentissait autour de lui, et emplissait la spire centrale du palais du maître de chœur. Au centre de la grande fleur de granite, des lustres de cristal pendaient de sa corolle, scintillant et vibrant à l’unisson de la cacophonie de la bataille. La salle était emplie d’instruments devant chacun desquels était assis un serviteur, reprogrammé pour jouer la musique sainte des chanteuses de guerre. Des orgues immenses, dont les tubes traversaient les puits de lumière du matin laiteux, se dressaient aux côtés d’alignements de cloches dorées. Des rangées et des rangées de cages de bronze abritaient des choristes aux crânes rasés, qui psalmodiaient, emplis d’une adulation aveugle.
Des cordes de harpe cassèrent et s’enroulèrent sur elles-mêmes au rythme des tirs, et des notes discordantes retentirent quand la riposte des bolters creva le flanc de l’orgue. Une tempête de projectiles était échangée, emplissant l’air de mort et de métal ardent. La bataille et la musique se disputaient l’honneur d’être la plus bruyante.
Lucius sentait une énergie nouvelle investir ses muscles au seul volume de ce tintamarre, où chaque note et chaque détonation emplissaient ses sens d’un désir de violence.
Il regarda par le côté du clavecin, fatigué d’être arrivé si loin, si vite. Ils s’étaient frayé un chemin au travers du palais, tuant des milliers de ces gardes en armure noire ou argent, pour finalement atteindre cette salle du trône.
Depuis sa position, Lucius nota qu’il avait pénétré dans le second périmètre d’instruments ; au-delà se trouvait l’estrade du maître de chœur, sur laquelle reposait un siège massif qui lui tournait le dos. Des embellissements d’or et d’émeraude étaient sertis sur des pupitres disposés en cercle, surmontés chacun d’un recueil massif de notations musicales.
Les tirs en désagrégèrent un. Un blizzard de partitions flotta brièvement autour du trône.
La garde du palais s’était massée de l’autre côté de la salle, autour d’un grand personnage dont l’armure dorée arborait une profusion de tubes, et ce qui ressemblait à une collection de haut-parleurs, déployés en éventail dans son dos. Au milieu d’un orage de tirs argentés, Lucius vit d’autres gardes charger depuis les autres entrées. Un affrontement féroce s’engagea quand ces nouveaux arrivants atteignirent les Emperor’s Children.
— Il faut bien admettre qu’ils sont courageux, se murmura -t-il à lui-même.
Les lames tronçonneuses, les bolts des pistolets résonnèrent contre les armures, et des rafales de carreaux argent criblaient les couverts épars qu’offraient les instruments dorés. Chaque volée arrachait les cadres de bois précieux, et transperçait les serviteurs assis devant leurs claviers ou qui pinçaient des cordes entre leurs doigts de métal.
Et la musique continuait.
Lucius jeta un regard derrière lui. L’un des membres de l’escouade Nasicae tomba en courant le rejoindre, des vestiges de filaments sanglants encore accrochés à l’arrière de son crâne. Le corps s’écrasa par terre à côté de Lucius. Les hommes de Nasicae n’étaient plus que trois, coupés de leur sergent.
— Vénérable Rylanor, avancez ! cria Lucius dans son communicateur. Couvrez-moi ! Escouades tactiques, convergez vers le trône ! Nous allons essayer d’attirer la garde du palais ! Pureté et mort !
— Pureté et mort ! répondirent en écho les Emperor’s Children, et ils s’élancèrent avec une coordination exemplaire. Un garde en armure d’argent fut déchiqueté en plein vol par les tirs de bolter et s’écrasa, le corps brisé. D’autres dépouilles ensanglantées, aux armures miroitantes, étaient affalées en travers de certains instruments criblés de trous ; leurs serviteurs aux mouvements saccadés essayaient de continuer à en jouer, bien que leurs bras ne fussent plus que des agrégats fumants de câble et d’os.
Les Emperor’s Children avançaient par escouades, rafale après rafale, au travers du rideau de tirs, comme seule la plus parfaite des légions le pouvait.
Lucius quitta son couvert et courut au milieu de la bourrasque de projectiles. Des traits d’argent se brisèrent contre son armure.
Derrière lui, le corps de Rylanor fracassa un titanesque support de cloches et de caisses claires, dont la destruction fit un bruit prodigieux, alors même que le Dreadnought ouvrait le feu sur l’ennemi. Des gardes acrobatiques, ceux dont les armures étaient enroulées de longues écharpes de soie, échappaient en sautant aux bolts et aux lames tronçonneuses de leurs adversaires, dont ils tranchaient les membres avec leurs lames monofilamentaires.
Les hommes aux armures de verre avancèrent en rangs solides, piquant de la hallebarde. Mais aucun d’eux n’était de taille à affronter les contre-charges disciplinées des Emperor’s Children. La virtuosité aboutie de leur art de la guerre avait gardé tout son tranchant, même au milieu de la fusillade destructrice qui emplissait la salle.
Lucius, tête baissée, louvoyait entre les tirs pour rejoindre la silhouette en armure d’or, les shrapnels ricochant contre la lame énergisée de son épée.
L’armure de cet homme était ancienne, et néanmoins glorieusement ornementée, d’un raffinement égal à celle d’un seigneur commandeur. Il portait une longue arme d’hast, dont la hampe se terminait à ses deux extrémités par un ondoiement d’harmonies bruyantes et létales. Lucius passa sous un coup horizontal de l’arme, puis fit un rapide pas de côté en dirigeant son épée vers le ventre de son adversaire.
Plus vite qu’il ne l’aurait cru possible, la lance renversa son coup et un éclat sonore écarta son épée avant qu’elle n’eût frappé. Lucius recula d’un bond alors que les tubes et les enceintes fixés au dos du guerrier d’or émettaient une onde tueuse : le son dévasta une portion entière de la mosaïque là où il s’était tenu.
Un des gardes du palais tomba aux pieds de Lucius, le torse ouvert par un tir de Rylanor, et un autre s’effondra non loin, la jambe tranchée par un des combattants de l’escouade Nasicae.
Les Emperor’s Children se précipitaient pour lui venir en aide, mais il leur fit signe de garder leurs distances ; cet adversaire était à lui. Il monta sur l’estrade du trône, où la silhouette du guerrier en armure d’or se découpait sur la lumière tombée des hauteurs du plafond.
La lance hurlante s’abattit, et pour l’éviter, Lucius se rua en avant ; il piqua de la pointe, mais une note d’une hauteur parfaite envoya son épée plonger vers le sol de l’estrade, dont il parvint à l’arracher alors que la lance frappait à nouveau vers lui. Le tranchant musical le manqua de peu, cloquant la pourpre et l’or de son armure. La bataille continuait de faire rage autour de lui, mais cela n’avait pas d’importance, car Lucius savait qu’il affrontait sûrement le meneur de cette rébellion.
Seul Vardus Praal se serait entouré d’une garde rapprochée aussi inquiétante.
Lucius pivota pour échapper à un nouveau coup, passa derrière Praal dans le même mouvement et laboura de son épée les tubes de diffusion qui lui passaient en travers du dos. La vue de la lame luisante traversant sans peine le métal suscita en lui un glorieux élan de satisfaction.
Un bruit terrible et retentissant s’échappa des tubes sectionnés. Lucius fut éjecté de l’estrade par la violence du choc.
Son armure se craquela sous l’impact, et la musique gagna en clarté quand il en sentit la puissance s’enrouler autour de son corps en une vague de sensations inaltérées. Cette musique chantait dans son sang, lui promettait davantage de succès, et les excès d’une complaisance hédoniste.
Lucius ressentait cette musique dans son âme, et sut qu’il voulait l’entendre encore. Qu’il la voulait plus que tout ce qu’il avait pu vouloir durant sa vie.
Il leva les yeux. Le guerrier doré sautait de l’estrade avec légèreté. Lucius percevait à présent la musique comme des enroulements liquides de puissance et de promesses qui s’écoulaient dans l’air.
— Je te jure que tu vas mourir, dit-il.
La mélodie de dévastation s’était emparée de lui.
Plus tard, ils feraient référence à cet endroit comme le sépulcre de la mort, et jamais Loken n’avait ressenti une telle répulsion que devant ce qu’il trouva là. Même sur la lune de Davin, où les marais avaient vomi des morts ambulants pour attaquer les Sons of Horus, jamais rien n’avait été aussi horrible.
Le bruit de la bataille constituait une musique infernale où les hurlements s’élevaient en crescendos affreux. Et le spectacle était affreux. Le sépulcre de la mort regorgeait de cadavres, qui croupissaient en tas de matière charnelle, gonflés par leur putréfaction.
La flèche funéraire à l’intérieur de laquelle Loken et les siens combattaient était plus vaste que l’extérieur ne laissait le soupçonner : le sol s’y enfonçait en une cavité où toutes ces dépouilles avaient été jetées. Ce tombeau était bien celui de la mort elle-même. Un mausolée de fer noir dominait la fosse, taché de sang et gravé de spirales, surmonté d’une statue de Père Isstvan, un dieu céleste massif et barbu qui attirait à lui les âmes de ses fidèles. Les autres étaient rejetées dans l’espace, pour y dépérir avec celles de ses Enfants Perdus.
Une chanteuse de guerre, perchée sur l’épaule noire de Père Isstvan, poussait son chant de mort, qui froissait les nerfs de Loken en diffusant une douleur confuse le long de ses membres. Des centaines de soldats Isstvaniens, qui entouraient la fosse, tiraient en pleine course pour pouvoir rejoindre les Astartes, portés par la mélopée criarde.
— À l’attaque ! cria Loken ; avant qu’il eût pu reprendre son souffle, leurs adversaires étaient déjà presque sur eux. Les Astartes du fer de lance, arrivant par les nombreuses arches qui menaient à l’intérieur de la tour, ouvrirent le feu dès qu’ils virent l’ennemi se ruer dans leur direction. Loken eut lui-même le temps de lâcher quelques tirs avant que les deux camps ne se percutent.
Plus de deux cents Sons of Horus chargèrent, et le sépulcre de la mort devint l’arène d’un grand et terrible massacre, comme celle des Romani des temps anciens.
— Restez groupés ! Dos à dos, et avancez ! cria Loken. Il ne pouvait qu’espérer que ses hommes parviendraient à l’entendre par leur fréquence de liaison. Les hurlements étaient assourdissants : la bouche de chaque soldat Isstvanien s’était ouverte et braillait en cadence avec la musique de la chanteuse de guerre.
Loken ouvrit un croissant sanguinolent dans les corps qui se jetaient sur lui, Vipus copiant ses coups avec sa longue épée tronçonneuse. La stratégie martiale ne signifiait plus rien ; la bataille avait tourné au corps à corps brutal, qu’il fallait livrer jusqu’au bout.
Un tel affrontement ne pouvait se résoudre que d’une seule manière.
Loken en fut empli de dégoût. Non pas à la vue de tout ce sang autour de lui, car il avait connu bien pire, mais à l’idée du gâchis que représentait cette guerre. Ces gens qu’il tuait… Leurs vies auraient pu signifier quelque chose. Ils auraient pu accepter la vérité impériale, et aider à forger une galaxie où la race humaine serait unie, où la sagesse de l’Empereur les mènerait vers un futur merveilleux. Au lieu de quoi ils avaient été trahis, transformés en tueurs fanatisés par un meneur corrompu. Condamnés à mourir pour une cause qui n’était qu’un mensonge.
Des existences gaspillées en vain. Rien ne pouvait être plus éloigné du dessein de l’Imperium.
— Torgaddon ! Fais avancer la ligne. Force-les à reculer, il nous faut la place de tirer.
— C’est plus facile à dire qu’à faire ! lui retourna Torgaddon, sa réplique ponctuée par le craquement net des os qu’il brisait.
Loken regarda derrière lui, vit l’un des membres de l’escouade Lachost traîné à terre par la masse des guerriers ennemis, et essaya de faire usage de son bolter contre eux. Mais des mains brisées, ensanglantées, le forcèrent à baisser son arme, et ce frère de bataille fut perdu. Il baissa son épaulière et se rua en avant. Des corps furent broyés sous ses pas, mais d’autres lui grimpèrent dessus. Des lames et des balles martelaient son armure.
Dans un rugissement de rage, Loken passa son épée tronçonneuse au travers d’un guerrier en armure qui se tenait devant lui, et força ainsi l’ennemi à reculer, pendant la fraction de seconde dont il avait besoin pour lever son bolter. Les aboiements à pleine gorge de l’arme propulsèrent tout un chargeur de bolts dans la masse adverse, qu’ils éparpillèrent en lambeaux rouges de visages déconstruits et de fragments d’armure.
Loken remplaça rapidement le chargeur par un autre, et tira sur les soldats qui cherchaient à faire ployer ses compagnons sous leur nombre. Les Astartes profitèrent de l’ouverture qu’il leur ménagea pour progresser encore, ou pour faire tirer leurs propres armes. D’autres prêtèrent le soutien de leurs bolters aux frères qui combattaient dans leur dos.
La tonalité des cris de la chanteuse de guerre changea, et Loken eut l’impression que des clous rouillés lui étaient arrachés de la colonne vertébrale. Il tituba. Et l’ennemi se jeta sur lui.
— Torgaddon ! cria-t-il pour couvrir le tumulte. Occupe-toi d’elle !
— Toutes mes excuses, monseigneur, ébaucha Maloghurst, nerveux de devoir déranger le Maître de Guerre, concentré sur la bataille livrée en dessous d’eux. Les événements ont connu un développement inattendu.
— Dans la cité ? demanda Horus sans relever les yeux.
— À bord du vaisseau.
Irrité, Horus leva la tête.
— Explique-toi.
— Notre premier itérateur, Kyril Sindermann…
— Oui, le vieux Kyril ? dit Horus. Eh bien ?
— Il semble que nous ayons mal jugé le caractère de cet homme, monseigneur.
— Dans quel sens, Mal ? demanda Horus. Ce n’est qu’un vieillard.
— C’est exact, mais il représente peut-être une plus grande menace que toutes celles auxquelles nous faisons face, monseigneur. Il est devenu un meneur, un apôtre, c’est même ainsi qu’on le qualifie. Il…
— Un meneur ? l’interrompit Horus. Et de qui ?
— De la population de cette flotte. Des civils, des équipages, et du Lectio Divinitatus. Il vient juste d’achever une harangue par laquelle il appelle la flotte à résister à la légion, en nous traitant de va-t-en-guerre et en nous accusant de vouloir trahir l’Empereur. Nous essayons de repérer la provenance du signal d’émission, mais il est probable qu’il se sera volatilisé depuis longtemps avant que nous ne le trouvions.
— Je vois, dit Horus. Nous aurions dû régler ce problème avant d’arriver dans le système.
— Et en cela, nous avons manqué à notre devoir envers vous, s’excusa Maloghurst. L’itérateur a lancé ses appels à la paix en s’appuyant sur un mélange de religion et de foi.
— Nous ne devrions pas en être surpris, estima Horus. Sindermann a été choisi pour servir auprès de ma flotte précisément parce qu’il saurait convaincre de n’importe quoi même la plus rétive des populaces. Si son talent s’est mâtiné de ferveur religieuse, cela en fait bel et bien un individu dangereux.
— Ceux qui le suivent sont convaincus que l’Empereur est un être divin, dit Maloghurst, et que nous commettrions un blasphème.
— Ce doit être une idée très enivrante, songea Horus. Et la foi peut être une arme très puissante. Il semble, Maloghurst, que nous ayons sous-estimé le potentiel que peut posséder même un civil, du moment qu’il ressent une foi véritable en quelque chose.
— Que me demandez-vous de faire, monseigneur ?
— Nous n’avons pas traité cette menace comme il le fallait, dit Horus. Elle aurait dû cesser d’exister quand Varvaras et ces commémorateurs pénibles ont été éclairés sur leurs errements. Elle réclame maintenant mon attention alors que notre plan en est arrivé à sa phase la plus critique. Le bombardement est imminent.
Maloghurst courba la tête.
— Monseigneur, Sindermann et ceux de sa sorte seront exterminés.
— La prochaine fois que j’entendrai parler d’eux, ce sera pour que tu m’annonces leur mort, confirma Horus.
— Ce sera fait, promit l’écuyer.
— Pauvre fou ! éructa Praal, d’une voix devenue un raclement dédaigneux. N’avez-vous pas observé ce monde ? Et les merveilles que vous détruiriez ? C’est une cité divine !
Lucius se remit debout, encore étourdi par l’onde de choc sonique qui l’avait éjecté de l’estrade, mais certain que le chant de mort n’était chanté que pour lui, et pour lui seul. Il se fendit et frappa, mais Praal détourna son attaque, et ramena sa lance dans une posture défensive soignée.
— Cette cité est celle de mes ennemis, déclara Lucius en s’esclaffant. C’est tout ce qui m’importe.
— Vous êtes sourd à la musique de la galaxie. J’en ai entendu bien plus que vous, dit Praal. Peut-être devrais-je vous prendre en pitié, car j’ai écouté le son que produisent les dieux. J’ai entendu leur chanson, et dans leur sagesse, ils maudissent cette galaxie !
Lucius ne fit que lui rire au nez.
— Et vous croyez que je m’en soucie ? Je ne veux plus qu’une seule chose, vous tuer.
— Les dieux m’ont chanté ce que votre vérité impériale amènera à la galaxie, cria Praal, dont la voix harmonieuse était alourdie par le dédain. Ce ne sera qu’un futur fait de peur et de haine. J’étais sourd à leur musique avant qu’ils ne m’ouvrent à leur chanson de l’oubli. Il est de mon devoir de mettre un terme à votre Grande Croisade !
— Vous pouvez toujours essayer, dit Lucius. Mais même si vous nous tuez, d’autres viendront : une centaine de milliers d’autres, un million, jusqu’à ce que cette planète ne soit plus que poussière. Votre petite rébellion est terminée ; simplement, vous ne le savez pas encore.
— Vous vous trompez, Astartes, lui répondit Praal. J’ai rempli mon devoir en vous amenant ici, sur ce creuset des destins. Mon rôle est terminé. Il ne me reste plus qu’à me sacrifier, au nom de Père Isstvan.
Lucius s’écarta quand Praal attaqua de nouveau, en employant les feintes précises d’un maître combattant, mais l’épéiste avait déjà affronté de meilleurs adversaires, et avait prévalu. La chanson de mort ondulait derrière ses yeux, et il voyait chacun des mouvements de Praal avant que celui-ci ne les eût esquissés. La chanson lui parlait, à un niveau qu’il ne comprenait pas, mais il savait d’instinct que son habileté dépassait tout ce qu’il avait pu approcher auparavant.
Il lança vers Praal un déluge de coups, le faisant reculer à chaque attaque, et peu importait la maestria que mettait l’ancien gouverneur à les parer, chacune était un peu plus proche de réussir à le blesser.
L’étincelle de peur qu’il lut dans les yeux de Praal l’emplit d’un sentiment de triomphe brutal. La lance poussa une dernière note atonale avant de finalement se fracasser sous le tranchant énergétique de l’arme de Lucius.
Celui-ci pivota lestement sur son talon, et enfonça sa lame à deux mains dans le plastron doré de Praal. L’épée lui traversa l’armure, les côtes et les organes internes. Praal tomba à genoux, toujours en vie, sa bouche s’ouvrant sans un son alors que le sang coulait à gros bouillons de sa blessure. Lucius vrilla la lame, en savourant le claquement sec que rendit le plexus.
Il posa un pied sur le torse de Praal, pour en arracher son épée, et se dressa triomphalement au-dessus de la dépouille.
Autour de lui, les Emperor’s Children exterminaient les derniers gardes du palais, mais à présent que Praal était mort, la chanson reflua des veines de Lucius, et son intérêt pour les combats diminua. Il se tourna vers le trône. Il lui tardait déjà que la musique revînt investir son corps.
Le dossier du trône l’empêchait de voir qui y était assis. Devant cette personne, un panneau de contrôle paraissait pris d’une frénésie d’activité, comme un clavier aux mécanismes d’une grande complexité.
Lucius fit le tour du trône. Son regard trouva les yeux vitreux d’un serviteur.
La tête de ce dernier était montée sur un corps malingre fait d’armatures de métal, dont les viscères avaient été remplacés par des rouages de bronze. De longues aiguilles agitées s’étendaient de lui pour lire la musique imprimée dans les ouvrages posés autour de son siège. Les mains du serviteur, des constructions élaborées à vingt doigts, pianotaient devant lui.
Sans Praal, la musique était devenue discordante et arythmique ; sa cadence syncopée se désagrégeait. Lucius sut qu’elle ne remplacerait pas celle qui l’avait alimenté lors de son combat.
Soudain fâché au-delà de toute mesure, il abattit sa lame en un arc luisant, et disloqua le panneau de contrôle dans une gerbe d’étincelles orange. La musique hideuse se mua en un piaillement d’agonie, secouant les pétales du palais dans une montée assourdissante avant de s’estomper comme dans un rêve.
La musique de la création se tut. Sur tout Isstvan, les voix des dieux furent réduites au silence.
Une rafale attira l’attention de Loken tandis qu’il combattait désespérément la vingtaine de gardes qui piquaient vers lui de leurs hallebardes scintillantes. Derrière lui, Torgaddon avait aligné en rang le fer de lance, et les tirs des bolters crépitèrent contre la stèle de fer noir. La chanteuse de guerre fut plaquée comme un oiseau mourant contre la statue du Père Isstvan.
Elle s’effondra, et son dernier cri se dissipa alors que sa silhouette s’affalait sur les ornements gravés du mausolée.
— On l’a eue ! annonça Torgaddon par radio, en paraissant surpris d’avoir pu la tuer aussi facilement.
— Qui avons-nous perdu ? demanda Loken lorsque les soldats ennemis battirent en retraite, et il soupçonna que cette déroute ne fut pas uniquement motivée par la mort de la chanteuse. Quelque chose avait fondamentalement changé, mais il ne parvenait pas à dire quoi.
— L’essentiel de l’escouade Chaggrat, l’informa Torgaddon, et beaucoup d’autres. Nous ne saurons pas précisément tant que nous ne serons pas sortis d’ici, mais il se passe quelque chose de bizarre…
— Quoi donc ? demanda Loken.
— Lachost dit que nous avons perdu le contact avec l’orbite. Il n’y a plus de signal. C’est comme si le Vengeful Spirit n’était même plus là.
— C’est impossible, jugea Loken en cherchant autour de lui la carrure familière du sergent Lachost.
Il l’aperçut au bord de la fosse et se dirigea vers elle. Torgaddon et Vipus le suivirent, et Torgaddon insista :
— Impossible ou pas, c’est ce qu’il m’a dit.
— Et le reste du détachement d’intervention ? demanda Loken en s’accroupissant à côté de Lachost. Des nouvelles du palais ?
— Nous avons plus de chance avec eux, répondit Lachost. J’ai réussi à contacter le capitaine Ehrlen des World Eaters. Apparemment, ils se trouvent encore à l’extérieur du palais. C’est un massacre absolu là où ils sont. Des milliers de civils sont morts.
— Par Terra… s’exclama Loken, en se représentant le penchant des World Eaters pour les carnages, et les rivières de sang qui devaient courir dans les rues de la cité Chorale. Est-ce qu’ils ont réussi à contacter quelqu’un en orbite ?
— Ils sont trop occupés, mon capitaine, répondit Lachost. Même s’ils ont réussi à joindre le Conqueror , ils ne sont pas en mesure de relayer nos transmissions. Je n’ai presque rien pu tirer d’Ehrlen, sinon qu’il en était réduit à tuer ses adversaires à mains nues.
— Et le palais ?
— Rien. Je n’arrive pas à joindre le capitaine Lucius. Le palais a brouillé les communications des Emperor’s Children depuis qu’ils y sont entrés. On distinguait bien une sorte de musique, mais rien d’autre.
— Alors essayez la Death Guard. Ils ont le Dies Irae avec eux, nous pouvons l’utiliser comme poste de relais.
— Je vais essayer, mon capitaine, mais à votre place, je ne fonderai pas trop d’espoirs.
— Tout ça aurait déjà dû être terminé, pesta Loken. La cité Chorale n’a pas déposé les armes à la mort de ses chefs. Peut-être que les World Eaters ont raison, et que nous allons devoir tuer tout le monde. Il nous faut le renfort de la deuxième vague, et si nous n’arrivons même pas à prévenir le Maître de Guerre, cette campagne risque vraiment d’être très longue.
— Je vais continuer d’essayer, dit Lachost.
— Il faut nous regrouper avec le reste du détachement, décréta Loken ; ici, nous sommes trop isolés. Nous allons nous diriger vers le palais pour retrouver les World Eaters et les Emperor’s Children. Rester ici n’apportera rien de bon : nous allons seulement offrir aux Isstvaniens une chance de nous encercler.
— Il reste beaucoup de soldats ennemis entre nous et les autres, fit remarque Torgaddon.
— Alors nous devons avancer en force. Nous ne prendrons pas cette ville en attendant d’être attaqués.
— Je suis d’accord. La porte principale est sur le mur ouest. De là, nous pourrons accéder à la ville en elle-même, mais ça ne sera pas une promenade de santé.
— Parfait, allons-y, décida Loken.
— C’est un piège, estima Mersadie. C’est forcément un piège.
— Vous avez probablement raison, lui concéda Sindermann.
— Bien sûr que j’ai raison, dit-elle. Maloghurst a essayé de faire tuer Euphrati, et son assassin de service a failli vous tuer aussi, vous vous souvenez ?
— Je ne m’en souviens que trop bien, mais songez un peu à cette opportunité. Des milliers de personnes seront présentes, et ils n’oseront rien tenter dans un tel rassemblement. Ils ne remarqueront probablement même pas notre présence.
Mersadie regarda Sindermann de haut, sans arriver à croire que le vieil itérateur pût se montrer aussi obtus. N’avait-il pas parlé à des centaines de gens, seulement quelques heures plus tôt, de la perfidie du Maître de Guerre ? Et maintenant, voilà qu’il ne renâclait pas à se trouver dans la même salle que lui ?
Ils avaient été tirés de leur sommeil par l’un des membres d’équipage commis à l’entretien des machines, qui avait pressé un petit tract roulé dans la main tremblante de l’itérateur. Après avoir échangé un regard inquiet avec Mersadie, Sindermann l’avait lu. Il s’agissait d’un décret du Maître de Guerre, autorisant tous les commémorateurs à se rassembler dans la salle d’audience principale du Vengeful Spirit afin d’assister au triomphe final sur Isstvan III. Le texte parlait du gouffre qui, pour la plus grande tristesse du Maître de Guerre, s’était ouvert entre les Astartes et les commémorateurs. Par ce geste symbolique, Horus souhaitait calmer les craintes qu’un tel fossé eût pu être creusé délibérément.
— Il doit croire que nous sommes stupides, persévéra Mersadie. Est-ce qu’il pense vraiment que nous allons tomber ans le panneau ?
— Maloghurst est un être très rusé, dit Sindermann en roulant le petit avis avant de le poser sur le lit. On aurait peine à croire qu’il puisse encore être un combattant. Il essaie de nous faire réapparaître, en estimant qu’aucun commémorateur ne pourrait résister à une telle offre. Si mon sens moral était moindre, je pourrais presque l’admirer.
— Raison de plus pour ne pas tomber dans son piège ! s’indigna Mersadie.
— Mais si cette offre était sincère, ma chère ? évoqua Sindermann. Imaginez ce que nous allons voir de la surface d’Isstvan III !
— Kyril, le Vengeful Spirit est énorme, et nous pouvons nous y cacher très longtemps. Quand Loken sera de retour, il saura nous protéger.
— Comme il a protégé Ignace ?
— Vous êtes injuste, protesta-t-elle. Loken pourra nous aider à nous éclipser de ce vaisseau une fois que nous aurons quitté le système d’Isstvan.
— Non, dit une voix derrière eux. Quand ils se retournèrent, Euphrati Keeler était à nouveau éveillée, et sa voix était plus forte que Mersadie ne l’avait entendue depuis longtemps. Elle paraissait également plus en forme que depuis son combat contre l’horreur des archives. De la revoir se tenir debout, marcher et parler était encore nouveau pour l’autre commémoratrice, qui sourit d’avoir retrouvé son amie.
— Nous irons.
— Euphrati, réagit Mersadie, tu crois vraiment…
— Oui, répondit-elle. Il le faut. Et oui, j’en suis sûre.
— C’est un piège.
— Je n’ai pas besoin que l’Empereur m’accorde une révélation pour le savoir, s’amusa Euphrati. Mersadie trouva à son rire quelque chose de sinistre, et d’un peu forcé.
— Mais ils vont nous tuer…
Euphrati souriait.
— Si nous restons ici, ils finiront par nous débusquer ; nous avons des fidèles parmi l’équipage, mais nous avons aussi des ennemis. Je ne laisserai pas l’église de l’Empereur mourir de cette façon. Cela ne finira pas dans l’ombre.
— Eh bien, Mademoiselle Keeler, dit Sindermann sur un ton travaillé qu’il voulait léger. Vous commencez à parler comme moi.
— Peut-être qu’ils finiront par nous trouver, Euphrati, argumenta Mersadie, mais ça n’est pas une raison pour leur rendre la tâche facile. Pourquoi faire ce plaisir au Maître de Guerre alors que nous pourrions vivre encore un peu ?
— Parce qu’il faut que tu voies, dit Euphrati. Il faut que tu le voies. Ce destin, cette trahison sont d’une telle magnitude qu’aucun de nous ne peut y croire sans en être témoin. Avez foi en moi, et accordez-moi que j’ai raison, mes amis.
— Mais en l’occurrence, ça n’est pas une question de foi, intervint Sindermann, nous allons…
— Il est temps pour nous d’arrêter de penser en commémorateurs, dit Euphrati. La lueur que voyait Mersadie dans ses yeux lui parut briller un peu plus fort à chaque mot qu’elle prononçait. La vérité impériale est en train de mourir, elle n’a pas cessé de s’étioler depuis Soixante-Trois Dix-Neuf. Vous mourrez avec elle, ou vous accepterez de suivre l’Empereur. Cette galaxie est trop simple pour que nous continuions à nous cacher dans sa complexité, et la volonté de l’Empereur ne pourra pas s’accomplir au travers de personnes qui ne savent pas si elles croient en lui.
— Je vous suivrai, dit Sindermann, et Mersadie se surprit à acquiescer.
OceanofPDF.com