Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Dix-huit

QUATRIÈME PARTIE

 

LA FIN DE LA CROISADE

OceanofPDF.com

DIX-HUIT

Frères

Assassinat

Ce poète turbulent

 

Des traits argentés de métal fondu s’étaient solidifiés en travers du plastron. Mersadie Oliton en avait suffisamment appris, durant le temps passé auprès de la flotte expéditionnaire, pour savoir que l’aide des artificiers de la légion serait nécessaire afin de parfaitement le réparer. Loken était assis devant elle dans le complexe d’entraînement, où d’autres Sons of Horus dispersés réparaient leurs armures, nettoyaient leurs bolters ou leurs épées tronçonneuses. Loken était mélancolique, et elle ne tarda pas à remarquer son état d’esprit.

— La guerre ne se déroule pas bien ? demanda-t-elle tandis qu’il démontait la chambre de tir de son bolter pour y passer un chiffon huilé. Il leva les yeux, et elle fut frappée par la façon dont il semblait avoir vieilli durant ces dix derniers mois, songeant qu’il lui faudrait retoucher son chapitre sur l’immortalité des Astartes.

Depuis l’ouverture des hostilités contre la Technocratie aurétienne, les Astartes avaient disputé certains de leurs combats les plus âpres de la Grande Croisade, dont le poids commençait à peser sur certains d’entre eux. Les opportunités de passer du temps avec Loken n’avaient pas été nombreuses. Elle n’appréciait que maintenant le changement qui s’était opéré sur lui.

— Ce n’est pas ça, dit-il. La Fraternité est pratiquement détruite et les guerriers d’Angron lanceront bientôt l’assaut contre la Citadelle de Fer. La guerre sera terminée dans la semaine.

— Alors pourquoi êtes-vous si maussade ?

Loken inspecta qui d’autre se trouvait autour d’eux dans la salle d’entraînement, et se pencha vers elle.

— Parce que c’est un conflit que nous n’aurions pas dû livrer.

Après la récupération d’Horus sur Davin, la 63e flotte expéditionnaire n’était restée sur place que le temps de faire remonter son personnel de la surface de la planète, et d’installer dans ses fonctions un nouveau légat impérial choisi dans les rangs de l’Armée Impériale. Comme Rakris et Temba avant lui, le nouveau gouverneur-électeur, Tomaz Vesalias, avait supplié de ne pas être laissé sur ce monde. Mais Davin était à nouveau rentrée dans le rang, et l’ordre impérial devait y être maintenu.

Avant les combats de Davin, la flotte du Maître de Guerre avait été en route pour Sardis, vers un point de rendez-vous avec la 203e flotte. Le projet était de mener une campagne d’inféodation conjointe dans l’amas de Caïades, mais au lieu d’honorer ce rendez-vous, le Maître de Guerre avait envoyé ses compliments au maître de flotte de la 203e , et l’ordre de le rejoindre dans l’amas binaire qui avait reçu la désignation Drakonis 3/11.

Le Maître de Guerre n’avait expliqué à personne le choix de cette destination, et aucun de ses cartographes stellaires ne trouva de rapports de précédentes expéditions qui auraient expliqué l’intérêt de ce secteur.

Un saut Warp de seize semaines les avait fait se translater à l’intérieur d’un système débordant de transmissions électroniques. Il fut découvert que deux planètes et la lune qu’elles se partageaient dans le système secondaire étaient habitées : chacune était cernée de satellites de communication, et des engins de déplacement interplanétaires naviguaient entre elles.

Plus intéressant encore, les liaisons avec les moniteurs orbitaux identifièrent une civilisation humaine, une nouvelle branche perdue de leur race commune, isolée depuis plusieurs siècles. L’arrivée de la flotte de croisade avait été accueillie avec une surprise compréhensible, puis avec de la joie quand les habitants avaient réalisé que leur existence solitaire touchait à son terme.

Un premier contact formel, face à face, ne fut pas établi avant trois jours. Durant ce temps, la 203e expédition, aux ordres d’Angron de la 12e légion, arriva dans le système.

Les premiers coups de feu furent tirés six heures plus tard.

Le neuvième mois de la guerre.

Les projectiles précisaient leur trajectoire vers Loken depuis le canon rageur de l’arme du bunker. Il s’accroupit contre le ciment d’une colonne déjà criblée, sentit les impacts se répercuter au travers, et devina qu’il n’aurait pas beaucoup de temps avant que son abri ne se désagrégeât dans son dos.

— Garvi ! lui cria Torgaddon en roulant de derrière son couvert et en épaulant son bolter. Pars à gauche, je te couvre !

Loken hocha la tête et s’élança alors que Torgaddon ouvrait le feu, sa force d’Astartes parvenant à maintenir son arme horizontale malgré le redoutable recul. Les projectiles éclataient en bouffées grises autour de la fente de tir du bunker ; des hurlements de souffrance leur parvinrent de l’intérieur. L’escouade Locasta progressa derrière lui et Loken entendit le rugissement des lance-flammes dirigés contre la fortification de béton.

D’autres hurlements emplirent l’air, avec l’odeur d’une chair grillée par la combustion chimique.

— Que tout le monde recule ! cria-t-il en se relevant. Il savait déjà ce qui allait suivre.

Comme cela était prévisible, le bunker sauta dans un champignon bruyant, emporté par la surchauffe de son magasin à munitions. Les senseurs internes de l’armure de Loken enregistrèrent que tous ses occupants étaient morts.

Des tirs soutenus balayèrent leur position : une infrastructure effondrée, à la limite du district central de cette ville élancée d’acier et de verre. Loken s’était émerveillé devant l’élégance de cette cité. En observant pour la première fois ses vues aériennes, Peeter Egon Momus l’avait déclarée parfaite. Elle ne l’était plus vraiment.

Des crépitations tracèrent une ligne sur les Astartes, et Loken se jeta à terre quand le porteur du lance-flammes disparut dans un pilier ardent. Son armure le garda en vie quelques secondes, mais il ne fut bientôt plus qu’une statue en feu, aux joints d’articulations soudés. Loken roula sur le dos pour voir les deux engins volants virer en l’air, en préparation d’un second passage.

— Abattez-les ! cria-t-il alors que les appareils, des variantes de Thunderhawk plus élégantes et plus fines, amenaient à nouveau leurs mitrailleuses sur eux.

Les Astartes se déployèrent ; les tourelles d’armes fixées sous les appareils crachèrent de plus belle, et un torrent de projectiles se déversa sur leur position, sciant d’épaisses colonnes en deux et soulevant des nuages aveuglants de poussière grise. Deux guerriers se redressèrent derrière un mur écroulé, l’un pointant un long tube lance-missiles dans la direction approximative des appareils volants tandis que l’autre réglait sur eux son désignateur.

Le projectile partit dans une traînée de propergol et s’élança dans le ciel vers l’engin le plus proche. Le pilote le vit, chercha à s’écarter de sa course, mais il volait trop près du sol et le missile s’engouffra droit dans sa prise d’air, le faisant éclater de l’intérieur.

Ses débris embrasés tombaient vers le sol quand Vipus cria :

— Ennemi en approche !

Loken allait lui demander de ne pas signaler l’évidence, mais vit que son ami ne parlait pas du deuxième engin volant. Trois véhicules à chenilles enfonçaient derrière eux un muret de céramique, leurs épais blindages avant frappés d’une paire d’éclairs croisés.

Trop tard, Loken réalisa que l’attaque aérienne avait eu pour but de les immobiliser tandis que les transports blindés les prenaient à revers. Au travers des décombres fumants du bunker volatilisé, il distinguait des silhouettes troubles qui avançaient vers eux en se ruant de couvert en couvert. L’escouade Locasta était prise entre deux feux, et l’étau se resserrait.

Loken désigna de la main les véhicules en approche et l’équipe du lance-missiles se tourna vers ses nouvelles cibles. Quelques secondes après, l’une d’elles n’était plus qu’une carcasse fumante, qu’un missile avait traversée pour toucher son réacteur à plasma.

— Tarik ! cria-t-il au milieu du vacarme des tirs proches. Sécurise notre front.

Torgaddon acquiesça, et progressa vers l’avant avec cinq guerriers. Le laissant assurer la manœuvre, Loken se retourna vers les véhicules qui s’arrêtaient dans un craquement de brique broyée, et dont les bolters sur pivot les arrosaient de tirs. Deux Astartes tombèrent, leurs armures éventrées.

— Sur eux ! ordonna Loken. Les rampes frontales s’abaissèrent et les combattants de la Fraternité en descendirent. Les premières fois qu’il les avait affrontés, Loken avait senti une hésitation traîtresse s’emparer de ses membres, mais neuf mois de campagne harassante l’en avaient pratiquement guéri.

Chacun de ces guerriers était engoncé dans une armure de plaques argentées, évoquant celle des chevaliers de jadis, avec une héraldique noire et rouge peinte sur les épaulières. La forme et les fonctions de ces armures étaient horriblement similaires à celles des Sons of Horus, et bien que ces ennemis fussent plus petits que des Astartes, ils ne leur renvoyaient pas moins une image déformée d’eux-mêmes.

Alors que les guerriers de tête braquaient leurs armes en réponse à leur charge, Loken et les membres de l’escouade Locasta fondirent sur eux. La lame tronçonneuse de Loken sectionna l’arme du plus proche et lui fendit le plastron. Les hommes de la Fraternité se dispersèrent, mais Loken ne les laissa pas recouvrer de leur surprise, et les massacra sous des coups rapides et brutaux.

Ils ressemblaient peut-être aux Astartes, mais en combat rapproché, ils ne faisaient pas le poids.

Loken entendait des tirs derrière lui, et Torgaddon émettre ses ordres aux guerriers qu’il commandait. Des impacts contre sa jambière lui firent plier un genou, et il porta un coup latéral bas qui cisailla sous lui les jambes d’un de ses adversaires. Le sang qui jaillit des moignons éclaboussa de rouge son armure vert pâle.

Devant lui, le véhicule repartait en marche arrière, mais Loken jeta à l’intérieur une paire de grenades dont les détonations le firent s’arrêter dans son mouvement. De grandes ombres tombaient sur eux. Il sentit le sol trembler sous le pas des Titans de la Legio Mortis, qui écrasaient sur leur passage de grands andains de la ville. Les bâtiments s’écroulaient entre leurs jambes, et malgré les roquettes et les lasers dirigés vers eux, leurs puissants boucliers les prémunissaient contre ces attaques.

D’autres tirs, d’autres cris retentirent sur le champ de bataille. L’ennemi reculait devant la fureur de la contre-offensive. Ces guerriers de la Fraternité étaient d’un grand courage, mais aussi d’un optimisme irrécupérable s’ils croyaient que le port d’armures énergétiques suffisait à faire d’eux les égaux des Astartes.

— Zone sécurisée, indiqua la voix de Torgaddon sur la fréquence inter-armures. Par où ?

— Nulle part, répliqua Loken alors qu’était tué le dernier guerrier ennemi. Notre objectif est ici, nous attendons l’arrivée des World Eaters. Une fois que nous leur aurons passé le relais, nous serons libres de faire mouvement. Fais passer le message.

— Compris, transmit Torgaddon.

Loken savoura le retour à un calme soudain, dans lequel les sons de la bataille étaient distants, ceux d’autres compagnies se frayant un chemin dans la ville. Il assigna Vipus à la surveillance du périmètre et s’accroupit près du guerrier à qui il avait tranché les jambes.

L’homme vivait encore. Loken tendit les mains pour lui enlever son casque, un casque qui ressemblait tellement au sien, sur lequel il savait où trouver les loquets de déverrouillage. Il le lui ôta.

Le visage de son ennemi était pâle, conséquence du choc traumatique et de la perte de sang, ses yeux pleins de souffrance et de haine. Mais il n’y avait pas de traits xenos sous ce casque, rien que des traits aussi humains que tous ceux de la 63e expédition.

Loken ne trouvait rien à dire à cet homme. Il se contenta de retirer son propre casque et tira de son gorgerin le tube dispenseur d’une eau pure et fraîche, dont il versa un peu sur le visage du mourant.

— Je ne veux rien recevoir de vous, lui marmonna ce dernier.

— Ne parlez pas, dit Loken. Ce sera bientôt fini.

Mais l’homme avait déjà expiré.

— Pourquoi ne devrions-nous pas livrer ce conflit ? demanda Mersadie. Vous étiez là quand ils ont tenté d’assassiner le Maître de Guerre.

— J’étais là, dit Loken ; la chambre de tir de son arme était nettoyée. Et je crois que je n’oublierai jamais ce moment.

— Racontez-moi.

— Ça n’est pas beau à entendre, voulut la prévenir Loken. Nous baisserons dans votre estime quand je vous aurai exposé la vérité.

— Vous croyez ? Une bonne documentaliste sait rester toujours objective.

— Nous verrons.

Les ambassadeurs de la planète, qui portait le nom d’Aureus, avaient été accueillis avec toute la pompe accordée d’ordinaire à une culture humaine potentiellement amie. Leurs navettes avaient glissé dans la baie d’embarquement au son de murmures surpris, car chaque guerrier présent leur avait reconnu des similitudes frappantes avec les Warhawks.

Le Maître de Guerre avait revêtu son armure la plus prestigieuse, cannelée d’or et décorée des emblèmes de l’Empereur, les éclairs et les aigles. De manière assez inhabituelle en une telle occasion, il portait pistolet et épée à la ceinture, et projetait autour de lui une impression d’autorité.

À ses côtés se tenaient Maloghurst dans une robe blanche, Regulus, son corps cybernétique d’or et d’acier poli pour l’occasion, et le premier capitaine Abaddon, fièrement escorté par un détachement des Terminators de l’escouade Justaerin.

Leur présence était un étalage de force, et pour la souligner, trois cents Sons of Horus se tenaient au repos derrière le groupe, nobles et imposants dans leur attitude, à l’image de la Grande Croisade. Rarement Loken s’était senti aussi fier de cet illustre héritage.

Les portes des appareils s’ouvrirent dans un sifflement de décompression et Loken eut son premier aperçu de la Fraternité.

Une vague de stupéfaction passa sur la baie d’embarquement quand vingt guerriers en armures, renvoyant leur propre image aux Astartes rassemblés, descendirent de l’habitacle en formation parfaite, bien que Loken détectât chez eux une réaction de surprise semblable. Les armes qu’ils portaient semblaient être les copies presque conformes des bolters impériaux, mais auxquelles, par déférence envers leurs hôtes, ils n’avaient pas fixé leurs chargeurs.

— Tu vois ce que je vois ? murmura Loken.

— Non, Garvi, je suis devenu aveugle d’un seul coup, répliqua Torgaddon. Bien sûr que je les vois.

— Ils ont l’air d’Astartes !

— Il y a une ressemblance, je te l’accorde, mais ils sont bien trop petits.

— Ils portent des armures énergétiques… Comment est-ce possible ?

— Si tu pouvais rester tranquille, nous finirions peut-être par le savoir.

Les guerriers se rangèrent en formation autour d’un grand homme vêtu de longues robes rouges, dont les traits étaient à moitié chair, à moitié machine, et dont un des yeux paraissait une émeraude à paupière. En s’aidant pour marcher d’un bâton surmonté d’une roue d’engrenage, il descendit sur le pont avec l’expression satisfaite de celui dont les souhaits étaient plus qu’exaucés.

La délégation aurétienne s’avança vers Horus, et Loken sentait en cet instant précis le poids de l’histoire peser sur eux. Cette rencontre symbolisait l’essence même de la Grande Croisade : la réunion de frères séparés par la galaxie, se rencontrant à nouveau dans un esprit d’entente.

L’individu en robes rouges s’inclina devant le Maître de Guerre.

— Ai-je l’honneur de m’adresser au Maître de Guerre Horus ?

— En effet, éminence, mais redressez-vous, le pria celui-ci. Tout l’honneur est pour moi.

L’homme sourit, enchanté de cette courtoisie.

— Dans ce cas, permettez-moi de me présenter. Je suis Emory Salignac, fabricator-consul de la Technocratie aurétienne. Au nom de mon peuple, j’ai la joie d’être le premier à vous accueillir sur nos mondes.

Loken avait noté l’excitation de Regulus à la vue des implants de Salignac. Ayant entendu le nom de ce nouvel empire, le légat du Mechanicum laissa son enthousiasme prendre le pas sur le protocole.

— Consul, lui dit-il de sa voix sonore et peu naturelle, dois-je comprendre que votre société repose sur la connaissance des données techniques ?

Horus se tourna vers l’adepte martien pour lui murmurer quelque chose que Loken n’entendit pas, mais qui incita Regulus à reculer d’un pas en hochant la tête.

— Je vous présente mes excuses pour la question que vous a posée mon adepte, et j’espère que vous saurez pardonner son intervention, au vu de certaines… similitudes qui existent dans l’équipement de nos combattants.

— Ces guerriers que vous voyez ici appartiennent à la Fraternité, expliqua Salignac. Ils sont nos protecteurs et nos soldats d’élite. C’est un honneur pour moi qu’ils constituent ma garde rapprochée.

— Comment se fait-il que leurs armures soient si semblables à celles de mes propres guerriers ?

Salignac parut désarçonné par cette question.

— À quoi d’autre vous attendiez-vous, mon cher Maître de Guerre ? Les machines d’assemblage que nos ancêtres ont amenées avec eux de Terra sont au cœur de notre société. Ce sont elles qui nous ont accordé leurs bienfaits technologiques. Malgré leur avancement, ce qu’elles engendrent tend vers une certaine uniformité avec vos équipements.

Le silence qui accueillit les paroles du consul était friable et fragile. Horus leva la main pour prévenir l’inévitable intervention de Regulus.

— Des machines d’assemblage ? demanda Horus, avec dans le ton une note froide comme l’acier. Des machines SCS ?

— Il me semble que telle était leur désignation d’origine, en effet, convint Salignac en abaissant son bâton et en le tendant vers le Maître de Guerre. Vous avez…

Emory Salignac ne put jamais achever sa phrase, car Horus fit un pas en arrière et dégaina son pistolet. Loken vit la flamme surgir au bout du canon, et le bolt faire éclater l’arrière du crâne du fabricator-consul.

— Oui, dit Mersadie Oliton, le bâton était une sorte d’arme à énergie qui aurait pu pénétrer l’armure du Maître de Guerre. On nous l’a déjà dit.

Loken secoua la tête.

— Non, il ne portait pas d’arme.

— Bien sûr que si, insista Mersadie, et quand sa tentative d’assassinat a échoué, la Fraternité a attaqué le Maître de Guerre.

Loken reposa son bolter.

— Mersadie, essayez d’oublier ce qu’on vous a dit. Ce n’était pas une arme, et quand le Maître de Guerre a tué le consul, la Fraternité a seulement cherché à s’enfuir. Leurs armes n’étaient pas chargées, et ils ne pouvaient pas nous combattre au corps à corps en espérant l’emporter.

— Ils n’étaient pas armés ?

— Non.

— Et qu’avez-vous fait ?

— Nous les avons tués, raconta Loken. Ils n’étaient pas armés, mais nous, nous l’étions. Abaddon et l’escouade Justaerin en ont tué une demi-douzaine avant que le reste d’entre eux ne comprenne ce qui leur arrivait. J’ai pris l’escouade Locasta avec moi et nous les avons abattus alors qu’ils essayaient de remonter dans leur navette.

— Mais pourquoi ? demanda Oliton, horrifiée par sa manière détachée de lui décrire ce massacre.

— Parce que le Maître de Guerre nous l’a ordonné.

— Je voulais dire : pourquoi le Maître de Guerre aurait-il abattu le consul s’il n’était pas armé ? Ça n’a aucun sens.

— Non, ça n’a aucun sens, reconnut Loken. Mais je l’ai vu tirer sur le consul, et j’ai vu son visage quand nous avons eu fini de tuer les guerriers de la Fraternité.

— Et quel air avait-il ?

Loken hésita, comme s’il n’était pas sûr de devoir le lui dévoiler. Il finit par répondre.

— Je l’ai vu sourire.

— Sourire ?

— Oui, comme si cette tuerie avait toujours fait partie de ses projets. J’ignore pourquoi, mais Horus veut de cette guerre.

Torgaddon suivit la silhouette encapuchonnée dans le couloir sombre menant à l’armurerie de réserve vide. Serghar Targost avait appelé à une session de la loge, que Torgaddon appréhendait, et il n’aimait guère cette sensation. Il n’avait assisté qu’à une seule réunion depuis Davin. Les membres du cercle n’étaient plus pour lui d’une compagnie relaxante. Bien que le Maître de Guerre leur fût revenu, les actions de la loge avaient pris des allures de subterfuge, et une telle façon de faire convenait mal à Tarik Torgaddon.

L’homme en robes qui le précédait lui était inconnu, jeune, et clairement impressionné par l’officier du légendaire Mournival, ce qui lui convenait tout à fait. Ce guerrier n’avait sans doute atteint que récemment le rang d’Astartes de plein droit, mais il devait déjà être un combattant expérimenté. Il n’y avait pas de place pour l’inexpérience chez les Sons of Horus ; les mois de guerre sur Aureus n’avaient fait que des vétérans ou des morts parmi les auxiliaires scouts élevés de leur noviciat. Les guerriers de la Fraternité n’avaient peut-être pas les capacités des Astartes, mais la Technocratie pouvait en appeler à des millions d’entre eux, qui se battaient avec courage et honneur.

Cela ne rendait que plus difficile le devoir de les tuer. Combattre les arachnides sur Meurtre avait été simple, car leur physionomie extraterrestre était repoussante, et donc propice à être détruite.

La Fraternité, néanmoins… ressemblait tant aux Sons of Horus qu’on croyait voir deux légions se combattre l’une l’autre en une guerre fratricide brutale. Personne au sein de la légion n’avait manqué de connaître au moins un instant d’hésitation à cette idée affreuse.

Il attristait Torgaddon de savoir que, comme les citoyens de l’interex avant eux, la Fraternité et la Technocratie allaient être leurs victimes.

Une voix venue des ténèbres devant lui, le tira de ses sombres pensées.

— Qui approche ?

— Deux âmes, répondit le jeune guerrier.

— Quels sont vos noms ? demanda la sentinelle en faction, dont Tarik ne reconnaissait pas la voix.

— Je ne saurais le dire, énonça-t-il.

— Passez, mes amis.

Torgaddon et l’autre guerrier dépassèrent le gardien de l’entrée et arrivèrent dans l’armurerie de réserve. La salle voûtée était bien plus grande que l’ancienne soute où les réunions s’étaient précédemment tenues. En avançant dans la lumière tremblante des cierges, il comprit pourquoi Targost l’avait choisie.

L’armurerie était emplie de centaines de guerriers, tous encapuchonnés et porteurs d’une chandelle. Serghar Targost, Ezekyle Abaddon, Horus Aximand et Maloghurst se tenaient au centre du rassemblement, avec, à côté d’eux, le premier chapelain Erebus.

Torgaddon, balayant du regard l’assemblée d’Astartes, ne put s’empêcher de penser que cette réunion avait été décidée pour son seul bénéfice.

— Tu as bien occupé ton temps, Serghar, dit-il. Tu n’aurais pas recruté à tours de bras ?

— Depuis la guérison du Maître de Guerre sur Davin, notre auditoire s’est un peu étendu, reconnut Targost.

— C’est ce que je vois. Difficile pour la loge de rester discrète à présent.

— Au sein de la légion, nous n’opérons plus sous le voile du secret.

— Alors pourquoi continue-t-on de faire tant de mystère à l’entrée ?

Targost eut un sourire d’excuse.

— Tu sais, la tradition…

Torgaddon haussa les épaules et traversa l’armurerie pour se poster devant Erebus, en lui adressant un regard empreint d’une hostilité non déguisée.

— Tu as fait profil bas depuis Davin. Le capitaine Loken voudrait te parler.

— J’en suis certain, répliqua Erebus, mais je ne suis pas à ses ordres. Je n’ai pas à en répondre à lui.

— Alors tu en répondras devant moi, ordure ! le provoqua Torgaddon, en tirant son poignard de combat de sous ses robes pour le lui plaquer contre la gorge. Des cris d’alerte furent lancés à la vue du couteau. Torgaddon trouva en travers du cou d’Erebus la ligne d’une vieille cicatrice.

— On dirait que quelqu’un a déjà essayé de t’égorger, lui fit remarquer Torgaddon. L’autre ne s’est pas très bien débrouillé, mais ne t’inquiète pas, je m’en sortirai mieux que lui.

— Tarik ! lui cria Serghar Targost. Tu as amené une arme ici. Tu sais bien qu’elles sont interdites.

— Erebus nous doit à tous une explication, révéla Torgaddon, en lui pressant la lame contre la mâchoire. Ce reptile vicieux a volé une arme kinebrach sur Xenobia, dans la Galerie des Objets. C’est à cause de lui que les négociations avec l’interex ont échoué, et c’est par sa faute que le Maître de Guerre a été blessé.

— Non, intervint Abaddon, en s’approchant de lui pour poser une main sur son poignet. Les négociations avec l’interex ont échoué parce qu’elles y étaient vouées. L’interex s’était commis avec des espèces xenos. Il les avait intégrées à sa population. Nous n’aurions jamais pu conclure de paix avec lui.

— Ezekyle dit vrai, risqua Erebus.

— Ferme-la, lui intima Torgaddon.

— Tarik, pose ce couteau, lui conseilla Horus Aximand. S’il te plaît.

À contrecœur, Torgaddon baissa le bras, le ton suppliant de son frère du Mournival lui ayant fait réaliser l’énormité de ce qu’il perpétrait : tenir une lame sous la gorge d’un autre Astartes, même aussi indigne qu’Erebus.

— Nous n’en avons pas terminé, l’avertit-il en pointant le couteau vers lui.

— Je me tiendrai prêt, promit le Word Bearer.

— Taisez-vous, tous les deux, exigea Targost. Nous avons à discuter d’affaires urgentes qui nécessitent que vous m’écoutiez. Ces derniers mois de guerre ont été durs pour tous, et personne n’a manqué de ressentir la tragédie qu’il y a à combattre des frères humains qui nous ressemblent tant. Les tensions se sont exacerbées, mais nous devons nous souvenir que notre mission au milieu des étoiles est de tuer ceux qui refusent de se joindre à nous.

Une telle affirmation fit froncer les sourcils à Torgaddon, mais il laissa Targost poursuivre son discours.

— Nous sommes les Astartes, nous avons été conçus pour tuer et pour conquérir la galaxie. Nous avons fait tout ce qu’on exigeait de nous, et davantage, en combattant depuis plus de deux siècles pour ériger le nouvel Imperium sur les cendres de la Longue Nuit. Nous avons détruit des planètes, jeté à bas des civilisations, et éradiqué des espèces entières parce que nous en avions reçu l’ordre. Nous sommes des tueurs, purement et simplement, et nous sommes fiers d’être les meilleurs dans ce que nous savons faire !

La proclamation de Targost déclencha une acclamation générale. Les poings se levaient en l’air et martelaient les cloisons, mais Torgaddon avait vu trop souvent les itérateurs en action pour ne pas reconnaître une ovation sur commande. Ce discours était prononcé pour lui et lui seul, il en était à présent certain.

— Mais maintenant que la Grande Croisade touche à sa fin, nous voilà fustigés pour notre capacité à tuer. Dans notre sillage, des mécontents et des agitateurs se plaignent que nous sommes trop brutaux, trop sauvages et trop violents. Le seigneur commandant de l’Armée Impériale rattaché à notre propre flotte, Hektor Varvaras, réclame du sang en réparation des actes de nos frères frappés par le deuil, qui nous ont ramené le Maître de Guerre lorsqu’il était mourant. Ce traître de Varvaras exige que nous rendions des comptes pour ces morts regrettables, et que nous soyons punis pour avoir voulu sauver le Maître de Guerre.

Torgaddon tressaillit au terme incendiaire de « traître », que Targost avait employé sciemment pour qualifier un officier aussi respecté que Varvaras. En observant les visages autour de lui, il n’y vit encore que de l’assentiment pour l’opinion de Targost.

— À présent, même les civils pensent avoir le droit de nous demander des comptes, continua Horus Aximand, reprenant là où Targost s’était arrêté en brandissant une poignée de feuillets. Parmi les commémorateurs, des comploteurs répandent une propagande mensongère pour laquelle nous ne valons guère mieux que des barbares.

Aximand fit le tour de l’assemblée, en tendant les feuillets à mesure qu’il continuait de parler.

— Ce texte-ci s’appelle « La vérité est tout ce que nous avons », et il nous traite d’assassins et de sauvages. Mes frères, ce poète turbulent se moque de nous à chacun de ses vers ! Et ces mensonges circulent chaque jour parmi la flotte.

Torgaddon prit la feuille qu’Aximand lui tendait et parcourut les lignes en diagonale, sachant déjà qui les avait écrites. Leur contenu était acerbe et cinglant, mais difficilement assimilable à de la sédition.

— Et celui-ci ! cria Aximand. Ce pamphlet du Lectio Divinitatus parle de l’Empereur comme d’un dieu. Un dieu ! Ne peut-on rien imaginer d’aussi ridicule ? Ces mensonges farcissent les crânes de ceux pour qui nous combattons. Nous nous battons, nous mourons pour eux, et voilà nos récompenses : la calomnie et l’hostilité. Je vous le dis, mes frères, si nous n’agissons pas maintenant, le navire qu’est l’Imperium, qui a résisté à tant de tempêtes, sera coulé par ses propres passagers.

Des cris de colère se répercutèrent entre les parois de l’armurerie. Torgaddon n’aimait pas le désir de représailles qu’il lisait chez ses compagnons Astartes.

— Joli discours, dit-il quand les voix grondantes se furent atténuées, mais pourquoi n’irais-tu pas droit au but ? J’ai une compagnie à préparer avant son largage.

— Toujours aussi direct, Tarik, lui sourit Aximand. C’est pour cela que tu es respecté et estimé. C’est pour cela que nous avons besoin de toi à nos côtés, frère.

— À vos côtés ? De quoi est-ce que tu parles ?

— Tu n’as pas écouté ce qui a été dit ? contribua Maloghurst, en boitillant vers l’endroit où Torgaddon se tenait. Nous sommes menacés par nos propres rangs. L’ennemi est parmi nous, Tarik, et il est le plus insidieux des adversaires que nous ayons eu à affronter.

— Tu devrais parler plus clairement, Mal, dit Abaddon. Tarik a besoin qu’on lui fasse un dessin.

— Ta gueule, Ezekyle, lui renvoya Torgaddon.

— J’ai appris que le commémorateur qui produit ces écrits déloyaux se nomme Ignace Karkasy, dit Maloghurst. Il doit être réduit au silence.

— Réduit au silence. À quoi penses-tu exactement ? demanda Torgaddon. À lui donner une petite tape sur la main, en lui faisant promettre de ne plus être un vilain garçon ? Quelque chose dans ce goût-là ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire, Tarik, soutint Maloghurst.

— Oui, mais j’aimerais l’entendre de ta bouche.

— Très bien, si tu tiens à ce que je sois direct. Karkasy doit mourir.

— Tu as perdu la raison, Mal, tu le sais ? Ça s’appelle un meurtre, dit Torgaddon.

— Ça n’est pas un meurtre quand on tue son ennemi, soutint Abaddon. Nous sommes en guerre.

— Tu veux faire la guerre à un poète ? Torgaddon se mit à rire. Oh, ce triomphe sera célébré pour des siècles et des siècles, Ezekyle. Tu entends ce que tu dis ? Quoi qu’il en soit, le commémorateur est sous la protection de Garviel. Touche à Karkasy et il amènera lui-même ta tête au Maître de Guerre.

Un silence coupable enveloppa le groupe à la mention du nom de Loken. Les membres de la loge rangés devant Torgaddon se jetèrent des regards gênés. Maloghurst fut celui qui parla.

— J’espérais que nous n’en arriverions pas là, mais tu ne nous laisses pas le choix, Tarik.

Torgaddon empoigna fermement le manche de son couteau de combat, en se demandant s’il lui faudrait tuer pour échapper à ses frères.

— Lâche ce couteau, nous n’allons rien te faire, lui assura Maloghurst en lisant la tension dans ses yeux.

— Parle, lui lança Torgaddon en gardant la main sur son poignard. Tu espérais ne pas devoir en arriver à quoi ?

— Hektor Varvaras prétend avoir averti le Conseil de Terra des événements qui ont entouré la blessure du Maître de Guerre, et il est certain que s’il n’a pas encore informé Malcador le Sigillite des morts survenues dans la baie d’embarquement, il le fera bientôt. Il harcèle chaque jour le Maître de Guerre pour réclamer que justice soit faite.

— Et que lui a répondu le Maître de Guerre ? J’étais là, comme Ezekyle. Et toi aussi, Horus.

— Et Loken également, termina Erebus en se joignant aux autres. Il vous a fait descendre dans la baie et il a ouvert la voie au travers de la foule.

Torgaddon fit brusquement un pas vers lui.

— Je t’ai dit de te taire !

Il se détourna du chapelain, et fut pris par le désespoir en lisant la même suggestion sur les visages de tous. Ils avaient déjà accepté l’idée de jeter Loken en pâture.

— Tu ne peux pas être sérieux, Mal, protesta-t-il. Ezekyle ? Horus ? Vous trahiriez votre frère du Mournival ?

— C’est lui qui nous trahit déjà, en permettant à ce commémorateur de répandre ses mensonges, dit Aximand.

— Je refuse, statua net Torgaddon.

— Tu dois le faire, insista Aximand. Varvaras n’acceptera Loken comme coupable que si toi, moi et Ezekyle jurons que c’est lui qui a orchestré le massacre.

— C’est donc ça toute l’histoire ? demanda Torgaddon. Faire d’une pierre deux coups, Garviel devient votre bouc émissaire, et vous êtes libre de tuer Karkasy ? Comment avez-vous seulement pu envisager cette fourberie ? Le Maître de Guerre n’y souscrira jamais.

— Belle rhétorique, mais tu te trompes si tu crois que le Maître de Guerre n’acceptera pas, dit Targost. C’est lui qui l’a suggéré.

— Non ! cria Torgaddon. Il n’aurait…

— Il n’y a pas d’autre moyen, Tarik, dit Maloghurst. La survie de la légion en dépend.

Torgaddon sentit quelque chose mourir à l’intérieur de lui à l’idée de trahir son ami. Il lui fallait choisir entre Loken et les Sons of Horus, mais à peine cette pensée se fut-elle formulée qu’il sût ce qu’il avait à faire.

Il lâcha le manche de son couteau.

— S’il faut assassiner et trahir pour sauver la légion, peut-être que la légion ne mérite pas de survivre ! Garviel Loken est notre frère, et vous voulez salir son honneur ? Si vous y avez seulement songé, je vous crache dessus.

Une réaction horrifiée se répandit dans la salle. Un chuchotement hargneux se resserra autour de Torgaddon.

— Réfléchis bien, Tarik, l’avertit Maloghurst. Sois avec nous, ou tu seras contre nous.

Torgaddon chercha sous ses robes et jeta quelque chose de brillant aux pieds de Maloghurst. Le médaillon de loge étincela à la lueur des cierges.

— Alors je suis contre vous, décida-t-il.

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