Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Douze

 

Purge

Que brûle la galaxie

Le Dieu-Machine

 

Les hurlements que lançait la cité Chorale dans ses spasmes d’agonie s’écrasaient contre le palais du maître de chœur en vagues d’une ampleur démesurée. Dans les rues qui l’entouraient et dans tout l’édifice, les habitants de la ville pourrissaient sur place, leurs corps s’effondrant en cascades de chair désintégrée.

Le peuple sortait sur les boulevards pour venir y mourir, braillant sa haine et son effroi vers le ciel, implorant ses dieux de le délivrer. Des millions d’âmes criaient de concert ; le résultat était une cacophonie terrible, une tornade de râles. Une chanteuse de guerre s’éleva dans les airs, pour essayer d’apaiser par sa voix la terreur du trépas collectif, mais le virus la trouva elle aussi, et au lieu de chanter les louanges des dieux d’Isstvan, ses poumons rongés de l’intérieur se mirent à tousser des bouffées d’air noir. Elle tomba comme un oiseau abattu en vol, et piqua en flèche vers son monde mourant.

Une forme trapue apparut sur le palais du maître de chœur. Rylanor l’Ancien marcha jusqu’au bord du toit, d’où il surplombait les scènes d’horreur, le carnage viral qui sévissait entre les bâtiments. Son corps de Dreadnought, colmaté bien plus efficacement qu’aucune armure d’Astartes, l’isolait du monde extérieur, et le vent nocif s’enroulait autour de lui sans lui causer de mal, tandis qu’il regardait se dérouler le décès de la ville.

Rylanor regarda vers le ciel, où loin au-dessus de lui, la flotte du Maître de Guerre vidait encore sur Isstvan III ses dernières ogives empoisonnées. Il se dressait là, solitaire, seule note paisible dans l’horreur discordante de la cité Chorale.

— Heureusement que nous savons construire du solide, estima le capitaine Ehrlen.

Dans la pénombre scellée du blockhaus ne résonnaient que des cris poussés au-dehors de ses murs épais. Trop peu de World Eaters étaient parvenus jusqu’aux bunkers en marge du réseau de tranchées pour se barricader à l’intérieur. Ils attendaient dans le noir, à écouter le virus infectieux décimer la population plus efficacement que leurs haches tronçonneuses n’en auraient jamais été capables.

Tarvitz attendait parmi eux, muet de consternation, écoutait lui aussi les morts de millions de gens. Les World Eaters ne semblaient pas s’en émouvoir. Pour eux, la perte d’autant de civils ne signifiait rien.

Les hurlements s’atténuaient, remplacés par un gémissement sourd. La peur et la souffrance se mêlaient en un grondement lointain.

— Combien de temps devrons-nous encore nous cacher comme des rats ? s’impatienta Ehrlen.

— Le virus ne va tarder à s’épuiser, l’informa Tarvitz. C’est pour cela qu’il a été conçu. Ceux qui l’utilisent veulent être libres d’investir ensuite le champ de bataille.

— Et comment le savez-vous ? lui demanda son homologue.

Tarvitz le regarda. Il pouvait dire à Ehrlen la vérité, car il pensait qu’il la méritait, mais quel bien cela apporterait-il ? Les World Eaters le tueraient même peut-être pour avoir osé la prononcer. Après tout, leur propre primarque devait faire partie de la conspiration du Maître de Guerre.

— J’ai déjà vu de telles armes être employées auparavant, dit-il.

— Vous feriez mieux d’avoir raison, grogna Ehrlen, que la réponse de Tarvitz paraissait loin d’avoir satisfait. Je ne vais pas me terrer ici beaucoup plus longtemps !

Le World Eater se tourna vers ses guerriers, dont les armures tachées de sang étaient serrées les unes contre les autres dans l’obscurité du bunker. Il appela l’un d’eux :

— Wrathe ! Avez-vous réussi à contacter les Sons of Horus ?

— Pas encore, répondit le sergent. Tarvitz put noter qu’il s’agissait d’un vétéran aux nombreux implants corticaux, qui cloquaient la peau de son crâne. J’ai capté des échanges, mais nous n’avons pas établi de liaison directe.

— Donc, ils sont toujours en vie ?

— Peut-être.

Ehrlen secoua la tête.

— Ils nous ont eus. Nous pensions que nous allions prendre leur ville, et ils nous ont eus.

— Aucun de nous ne pouvait savoir, dit Tarvitz.

— Ne nous cherchez pas d’excuses. Le visage d’Ehrlen se durcit. Les World Eaters se doivent d’aller toujours plus loin que leurs adversaires. S’ils nous attaquent, nous chargeons droit sur eux. S’ils se cachent dans des trous, nous venons les en sortir. Quand ils tuent nos guerriers, nous détruisons leurs villes, mais cette fois, nos ennemis ont été plus loin que nous. Nous avons attaqué leur ville, et ils l’ont détruite pour nous emporter avec elle.

— Nous avons tous été pris au dépourvu. Les Emperor’s Children comme les autres.

— Non, Tarvitz. Ce combat était le nôtre. Les Emperor’s Children et les Sons of Horus devaient décapiter l’ennemi en tuant son chef, mais nous, nous avions été envoyés pour lui arracher le cœur ; c’était un ennemi qui ne pouvait pas être mis en déroute ou jeté dans la confusion. Les Isstvaniens devaient être tués. Que les autres légions le reconnaissent ou pas, c’était à nous, World Eaters, de conquérir cette ville, et nous reconnaissons la pleine responsabilité de nos échecs.

— Ce n’est pas vous qui êtes responsable, dit Tarvitz.

— Un mauvais guerrier prétend qu’il doit ses échecs à ses officiers, insista Ehrlen. Un Astartes réalise qu’ils sont les siens.

— Non, capitaine, vous ne comprenez pas. Je veux dire qu…

— Je capte quelque chose, appela Wrathe depuis un des angles du bunker.

— Les Sons of Horus ? demanda Ehrlen.

Wrathe secoua la tête.

— La Death Guard. Ils se sont mis à l’abri dans d’autres bunkers, plus à l’ouest.

— Et que disent-ils ?

— Que le virus se dissipe.

— Alors nous devrions bientôt pouvoir sortir, décida Ehrlen avec satisfaction. Si les Isstvaniens veulent reprendre la cité, ils nous trouveront sur leur chemin.

— Attendez, dit Tarvitz. Il reste encore une étape de l’attaque virale.

— Laquelle ? demanda Ehrlen.

— La tempête de feu.

— Vous voyez à présent, dit Horus à l’assemblée des commémorateurs. Voilà ce qu’est la guerre, et la guerre est cruelle. Voilà ce que nous faisons pour vous, et pourtant, vous refusez de le regarder en face.

Des hommes et des femmes en pleurs se cramponnaient les uns aux autres devant un tel génocide, incapables d’appréhender l’échelle d’un tel massacre qui venait d’être commis au nom de l’Imperium.

— Vous êtes venus sur mon vaisseau pour tenir la chronique de la Grande Croisade, et il y aurait beaucoup à dire sur ce que vous avez accompli. Mais les temps changent et les choses évoluent, continua Horus, alors que les Astartes présents sur les flancs de la salle fermaient les portes et se plantaient devant elles, le bolter en travers du plastron. La Grande Croisade est terminée, déclara Horus, d’une voix éclatante de force. Les idéaux qu’elle défendait autrefois sont morts, et tout ce pour quoi nous avons combattu n’était qu’un mensonge. Jusqu’à maintenant. Car je vais remettre la croisade sur le droit chemin, et sauver la galaxie de l’Empereur qui l’a abandonnée.

Des hoquets stupéfaits et des lamentations se répandirent devant lui, et Horus savoura la liberté qu’il ressentait en prononçant ces mots à voix haute. La discrétion et les tromperies n’étaient plus de rigueur. Il pouvait enfin dévoiler la grandeur de ses desseins, et rejeter sa fidélité de façade.

— Vous poussez les hauts cris, mais de simples mortels ne peuvent espérer saisir toutes les implications de mon plan, ajouta-t-il en se délectant des expressions paniquées qui commençaient à se répandre dans la salle d’audience.

Aucun itérateur n’aurait jamais pu tenir une foule aussi parfaitement dans le creux de sa main.

— Malheureusement, cela signifie qu’il n’y a pas de place pour vous et vos semblables dans cette nouvelle croisade. Je vais me lancer dans la plus grande guerre que nous ayons jamais connue, et je ne peux me permettre d’être gêné dans ma course par ceux qui me sont déloyaux.

Horus sourit.

Son sourire était celui d’un ange exécuteur.

— Tuez-les tous, ordonna-t-il.

Sur l’injonction du Maître de Guerre, les tirs des bolters frappèrent la foule. La chair éclata en explosions embuées et une centaine de corps s’effondrèrent dès la première bordée. Les hurlements retentirent. La foule voulut fuir à l’opposé des Astartes, qui avancèrent parmi elle.

Mais il n’y avait nulle part où aller.

Les bolters tiraient, les épées tronçonneuses se levaient et s’abattaient.

Le massacre de tous prit moins d’une minute, et Horus s’en détourna pour profiter des derniers soubresauts d’Isstvan III. Abaddon émergea des ombres depuis lesquelles Maloghurst et lui avaient assisté à l’extermination des commémorateurs.

— Monseigneur, dit le premier capitaine en s’inclinant.

— Qu’y a-t-il, mon fils ?

— Les analyses des instruments révèlent que le virus s’est presque dissipé.

— Et les niveaux gazeux ?

— Ils crèvent les plafonds, monseigneur, sourit Abaddon. Les batteries n’attendent que votre ordre.

Horus observa les nuages malsains qui enveloppaient la planète.

Il suffirait d’une étincelle.

Il s’imagina la planète comme l’extrémité d’une mèche, d’une mèche qui se consumerait et ferait exploser la galaxie dans une grande conflagration. La conclusion sur Terra serait inexorable.

— Ordonnez aux batteries de faire feu, dit Horus d’un ton froid. Et que brûle la galaxie.

— Que l’Empereur nous préserve, murmura le moderati Cassar, incapable de taire son épouvante plus longtemps, et sans se soucier de qui l’entendrait. Les miasmes des gaz putrides collaient toujours aux yeux du Titan, et il n’entrevoyait qu’à peine le réseau des tranchées où la Death Guard émergeait des bunkers. Peu après que l’ordre de sceller le Dies Irae eut été donné, les Astartes s’étaient cloîtrés à l’abri, ayant manifestement reçu le même avertissement.

Les soldats Isstvaniens n’avaient pas reçu de semblables instructions. Le repli apparent de la Death Guard les avait fait sortir de leurs couverts, et encaisser de plein fouet les effets de l’agent biologique.

Les tranchées étaient étouffées par un magma de viande visqueuse, d’où dépassaient quelques cadavres humains à moitié formés, leurs visages fondus et leurs ventres éclatés par la décomposition. Des milliers et des milliers d’Isstvaniens gisaient en tas putréfiés, et d’épais ruisseaux noirs et collants de déliquescence s’écoulaient dans les branches des sapes.

Au-delà du champ de bataille, la mort avait dévoré les forêts qui s’étendaient en lisière de la cité Chorale. Elles ne ressemblaient plus qu’à des cimetières de troncs noircis, levés comme des bras squelettiques. La terre qui les avait nourris était saturée du poison biologique, et l’air épaissi par les vapeurs qu’avaient relâchées les océans de matière.

— Rapport de situation, réclama le princeps Turnet en regagnant le cockpit depuis la grande cavité dorsale du Titan.

— Nous sommes toujours étanches, déclara Aruken depuis l’autre bout de la passerelle. L’équipage n’a rien. Lecture zéro sur la détection de contaminants.

— Le virus s’est consumé de lui-même, dit Turnet. Cassar, que voyez-vous dehors ?

Cassar prit un instant pour rassembler ses pensées, en luttant toujours contre la magnitude hideuse de cet instant, qu’il n’aurait pu imaginer s’il n’y avait pas assisté par les yeux du Dies Irae .

— Les Isstvaniens sont… Sont morts, dit-il. Au travers des exhalaisons tourbillonnantes, il regarda de côté vers la masse de la ville. Ils sont tous morts.

— Et la Death Guard ?

Cassar scruta le sol plus attentivement. Des segments d’armures gris métallisé, partiellement enfoncés dans les épanchements muqueux, marquaient les endroits où des Astartes étaient tombés.

— Certains d’entre eux ont été pris au dépourvu, décrivit-il. Beaucoup sont morts, mais pour la majorité, l’ordre doit leur être parvenu à temps.

— L’ordre ?

— Oui, princeps, l’ordre de se mettre à l’abri ?

Turnet regarda par l’œil du Titan, du côté d’Aruken. Derrière la brume verdâtre, des guerriers de la Death Guard sécurisaient les tranchées autour de leurs casemates, en pataugeant dans les vestiges immondes des Isstvaniens.

— Quelle abomination, dit-il.

— Nous sommes tous bénis, jubila Cassar. Ils auraient si facilement pu être…

— Surveillez votre langue, moderati ! La déviance mystique est un crime, par ordre du…

L’invective de Turnet mourut dans sa gorge. Un mouvement avait accaparé son attention.

Cassar suivit son regard, à temps pour voir les cieux éclairés par un rayon de lumière brillante : une frappe orbitale pénétrait les nuages hautement inflammables.

Il ne fallut qu’une étincelle.

Toute une biomasse en décomposition avait fait de l’atmosphère d’Isstvan III une épaisse couverture combustible. Le tir d’artillerie navale du Vengeful Spirit traversa l’espace, jusqu’à rejoindre les miasmes étouffants, et sa chaleur mit feu aux émanations de méthane, dans un grondement sourd qui sembla aspirer tout l’oxygène.

En une seconde, l’air se mit à brûler sur tout le paysage, en un maelström de flammes et de bruit. Des continents entiers furent calcinés, leurs panoramas réduits à de la roche nue, leurs dernières peuplades agonisantes incinérées en quelques secondes, alors que des vents ardents balayaient leur surface en une bourrasque de dévastation.

Les cités virent exploser leurs conduites de gaz et des colonnes de feu se dressèrent ponctuellement dans la tempête létale. Rien ne pouvait y survivre, et la chair, la pierre, le métal furent vitrifiés ou soudés par les températures inimaginables.

De grandes étendues de constructions s’effondrèrent, les corps de leurs anciens occupants réduits à des volutes de cendres. Des châteaux de marbre et des centres industriels névralgiques disparurent dans de gigantesques champignons ardents. L’orage de destruction se propagea autour d’Isstvan III, cruel, implacable, jusqu’à ce que le globe entier donnât l’impression de s’être embrasé.

Après avoir survécu à l’attaque virale, les Astartes sortis des bunkers furent consumés, tandis qu’ils cherchaient désespérément à se mettre à couvert une fois de plus.

Mais il ne pouvait se trouver de couvert contre cette tempête pour ceux qui avaient osé braver les éléments.

Lorsque les échos du recul de la batterie se furent enfin tus sur le vaisseau-amiral du Maître de Guerre, des milliards d’êtres avaient péri sur Isstvan III.

Le moderati Cassar patientait désespérément alors que la tempête incandescente faisait rage autour du Dies Irae . Le Titan colossal oscillait tel un roseau dans le vent. Il ne pouvait qu’espérer que les nouveaux gyrostabilisateurs récemment installés par le Mechanicum tiendraient bon.

De l’autre côté de la passerelle, Aruken serrait de ses doigts aux articulations blanchissantes les rails qui entouraient son siège. Ses yeux étaient rivés par la terreur sur les vortex brûlants qui pirouettaient au-dehors, devant le pont de commandement.

— Empereur, protégez-nous. Empereur, protégez-nous. Empereur, protégez-nous, marmonnait Cassar à n’en plus finir, alors que les flammes avaient déjà grondé pendant ce qui lui sembla être une éternité. À l’intérieur de la tête du Titan, la moiteur était devenue intolérable depuis que les prises d’aération avaient été condamnées.

La chaleur avait rapidement monté, comme dans un autocuiseur géant, jusqu’à ce que Cassar eût l’impression qu’il ne pourrait plus respirer sans roussir les alvéoles de ses poumons. Il ferma les yeux. Les projections de données fantomatiques défilaient toujours sur ses rétines. La sueur lui coulait dans le dos en un véritable torrent. Il sut que le moment fatidique était arrivé, que c’était ainsi qu’il allait mourir : pas au combat, pas en propageant le Lectio Divinitatus, mais mijoté jusqu’à la mort à l’intérieur de son Dies Irae bien-aimé.

Il avait perdu la mesure du temps passé dans cette tempête de feu quand le noyau professionnel de son esprit remarqua que les courbes de température, après n’avoir cessé de grimper rapidement, commençaient à s’aplatir. Cassar ouvrit les yeux, et vit toujours la masse bouillonnante des flammes derrière les baies d’observation, mais vit aussi réapparaître des portions bleues du ciel. La combustion ambiante avait dévoré les derniers volumes de gaz libérés par les morts de la planète.

— La température baisse, annonça-t-il, stupéfait qu’ils fussent toujours en vie.

Aruken éclata de rire quand il réalisa lui aussi qu’ils allaient s’en sortir.

Le princeps vint se rasseoir dans son trône de commandement et commença à réinitialiser les séquences du Titan. Cassar se cala dans son propre siège, dont le cuir collait là où sa transpiration s’était accumulée. Il vit les lectures des capteurs externes s’afficher à nouveau alors que Turnet les ouvrait au monde qui les environnait.

— Contrôle des systèmes, ordonna leur supérieur. Aruken hocha la tête, en essuyant d’un revers de manche son front humide.

— Les armes sont O.K., même s’il faudra surveiller notre cadence de tir. Les seuils de surchauffe sont déjà presque atteints.

— Confirmé, dit Cassar. Nous ne pourrons pas utiliser l’armement à plasma d’ici peu ; en essayant, nous nous ferions probablement sauter le bras.

— Enregistré, dit Turnet. Déclenchez les procédures de refroidissement d’urgence. Je veux que nos batteries soient prêtes à faire feu le plus tôt possible.

Cassar acquiesça, même s’il n’était pas certain de saisir la raison d’un tel impératif. Au dehors, rien ne pouvait avoir survécu ? En tout cas rien qu’un Titan pouvait craindre.

— Des appareils en approche ! cria Aruken, et Cassar leva les yeux, pour voir une nuée de points noirs, tombée du ciel cristallin, approcher à basse altitude des ruines noircies de la ville.

— Verrouillez-les, lâcha Turnet.

— Des appareils lourds, précisa Aruken. Ils se dirigent vers le centre de la ville. Ce qu’il reste du palais.

— À qui sont-ils ?

— Difficile à dire.

Cassar s’enfonça dans son siège et laissa les filaments des commandes de direction du Titan lui pénétrer le cerveau une nouvelle fois. Il engagea les systèmes de visée. Sa vision plongea dans le réticule de ciblage et zooma sur la formation volante, déjà à moitié disparue derrière les décombres et la fumée de la cité Chorale. Sur la peinture blanche des coques bordées de bleu, apparaissaient des mâchoires stylisées refermées autour d’une planète.

— Les World Eaters, annonça-t-il tout haut. Ce sont des World Eaters. Ce doit être la seconde vague.

— Il n’y a pas de seconde vague, dit calmement Turnet, comme pour lui-même. Aruken, déployez le mât de communication et mettez-moi en liaison avec le Vengeful Spirit .

— Avec le commandement de flotte ? demanda le moderati.

— Non, dit Turnet. Avec le Maître de Guerre.

Iacton Qruze les emmena dans les couloirs du Vengeful Spirit ; ils dépassèrent les salles d’entraînement, la cour de Lupercal, et remontèrent des passages tortueux qu’aucun d’eux n’avait empruntés auparavant, pas même lorsqu’ils se cachaient de Maggard et de Maloghurst.

Le cœur de Sindermann battait un rythme rapide contre ses côtes. Le fait de réaliser quel sort Qruze venait de leur épargner l’avait empli d’un mélange curieux de soulagement et de chagrin. Ce qui avait dû arriver aux autres commémorateurs regroupés dans la salle d’audience ne laissait que peu de doute. L’idée que tant de personnes merveilleuses et créatives eussent été sacrifiées, pour servir les intérêts de ceux qui n’avaient aucune compréhension de leur art, l’irritait tout autant qu’elle l’attristait.

Il regarda Euphrati, qui paraissait être devenue plus forte depuis qu’ils avaient échappé à la mort. Bien que sa peau fût encore pâle sous ses cheveux dorés, elle ne faisait que souligner la puissance qui émanait d’elle. Et ses yeux brillaient.

Par contraste, Mersadie Oliton s’était visiblement affaiblie.

— Ils se lanceront bientôt à nos trousses, dit Keeler, si ça n’est pas déjà fait.

— Est-ce que nous arriverons à leur échapper ? demanda Mersadie, la voix brisée. Qruze ne lui répondit d’abord que d’un haussement d’épaules.

— Peut-être, ou peut-être pas.

— Et c’est tout ? s’angoissa Sindermann.

Keeler lui jeta un regard amusé.

— Non. Vous devriez le savoir, Kyril. Ça n’est jamais « tout », pas pour un croyant. Il y a toujours quelque chose d’autre, quelque chose à espérer quand tout s’achève.

Ils croisèrent plusieurs dômes d’observation donnant sur la froideur du vide sidéral, dont la vue ne servit qu’à rappeler à l’itérateur qu’ils étaient minuscules à l’échelle de la galaxie. Même la plus estompée des taches de lumière qu’il apercevait était une étoile à part entière, peut-être entourée par ses propres mondes, ses propres peuplades, des civilisations entières.

— Comment est-il possible que nous nous trouvions au centre d’événements d’une telle portée, aussi sans jamais avoir su présager d’eux ? murmura-t-il.

Après quelque temps, Sindermann parvint à resituer ses environs, en remarquant les signes familiers gravés sur les cloisons, et des indices qu’il reconnut lui disaient qu’ils approchaient de la baie d’embarquement. Qruze les menait d’un pas infaillible, très loin de l’image du sycophante misérable qui lui avait été dépeint.

Les portes hermétiques vers la baie d’embarquement étaient closes. Des vestiges froissés étaient toujours accrochés à la structure du cadre, ceux des parchemins votifs et des offrandes faites au Maître de Guerre quand ses fils l’avaient emmené vers le Delphos.

— Venez, dit Qruze. Avec un peu de chance, il y aura un appareil que nous pourrons emprunter.

— Et pour aller où ? demanda Mersadie. Où pourrions -nous aller sans que le Maître de Guerre ne nous retrouve ?

Keeler tendit la main et la lui posa sur le bras.

— Ne t’en fais pas. Nous avons plus d’amis que tu ne l’imagines, Sadie. L’Empereur me guidera.

Les portes s’écartèrent en grondant et Qruze s’engagea dans la baie, la démarche confiante. Sindermann eut un sourire de soulagement en l’entendant dire :

— Là-bas. Le Thunderhawk Neuf Delta.

Mais le sourire quitta son visage quand la silhouette de Maggard, en armure dorée, vint se tenir devant l’appareil.

Saul Tarvitz observa l’expression d’incrédulité suprême sur le visage du capitaine Ehrlen. Celui-ci intégrait la magnitude de la destruction provoquée par la tempête de feu. Il ne restait plus rien de la cité Chorale telle qu’ils l’avaient connue. Le moindre lambeau de matière vivante en avait disparu, réduit à l’état de particules par le brasier rugissant qui avait suivi l’agression virale.

Tous les bâtiments étaient effondrés et couleur de suie, de telle sorte qu’Isstvan III ressemblait à un tableau de l’enfer. Certaines bâtisses, ou du moins leurs derniers matériaux combustibles, achevaient de se consumer. De longues flammes se dressaient en hauteur, défiant la gravité, au-dessus de pipelines et de raffineries qui continuaient de brûler jusqu’à épuisement de leurs réserves. Les effluves de chair et de métal brûlés étaient tenaces, le paysage méconnaissable ; ils y avaient pourtant combattu moins d’une heure plus tôt.

— Pourquoi ? fut tout ce qu’Ehrlen parvint à prononcer.

— Je ne sais pas, dit Tarvitz, en regrettant de ne rien trouver d’autre à lui répondre.

— Ça n’était pas les Isstvaniens, n’est-ce pas ?

Tarvitz aurait voulu pouvoir lui mentir, mais il savait que le World Eater aurait instantanément pu lire en lui.

— Non, dit-il. Ce n’était pas eux.

— Nous avons été trahis ?

Tarvitz acquiesça lentement.

— Pourquoi ? répéta Ehrlen.

— Je n’ai pas de réponse à vous apporter, frère, mais s’ils espéraient tous nous tuer par cet acte ignoble, ils ont échoué.

— Et les World Eaters leur feront regretter d’avoir échoué, jura Ehrlen, alors qu’un bruit nouveau s’élevait par-dessus les craquements des flammes et des pans de maçonnerie.

Tarvitz l’entendit à son tour et leva les yeux à temps pour voir un vol de Thunderhawks World Eaters se diriger vers leur position depuis l’extérieur de la ville. Des rafales s’abattirent sur eux en une pluie ardente, criblant les marbres noirs du sol.

— Restez là ! cria Ehrlen.

Les tirs appuyés tombèrent parmi les World Eaters alors que les engins cuirassés passaient au-dessus d’eux. Tarvitz s’accroupit près d’Ehrlen derrière l’ouverture d’une fenêtre disloquée, et entendit l’un des World Eaters grogner de douleur. Un des projectiles avait trouvé sa cible.

— Armes lourdes, répondez-leur ! ordonna Ehrlen d’une voix forte.

Par les trous de toits partiellement effondrés, la riposte fusa : celle des bolters lourds, accompagnée du rayon occasionnel d’un canon laser. Tarvitz s’écarta de la fenêtre quand les rafales leur furent retournées, traçant des lignes de petites détonations. D’autres World Eaters tombèrent, fauchés par un unique tir ou proprement déchiquetés.

L’un d’eux s’affaissa à côté de Tarvitz, l’arrière de la tête réduit à une crevasse rouge.

Les appareils virèrent pour procéder à un nouveau passage.

Autour de Tarvitz, les World Eaters pointèrent leurs armes droit vers eux. Leurs tirs de résistance jaillirent vers le ciel. L’un des cuirassés tomba, ses moteurs ayant pris feu, et vint se disloquer contre une carcasse de bâtiment encore fumante.

Tarvitz en comptait des dizaines d’autres. Sans doute tous ceux dont disposaient les World Eaters.

Le Thunderhawk de tête descendit parmi les ruines pour venir flotter à quelques mètres au-dessus du sol, sa rampe d’assaut ouverte, les tirs de bolter crépitant autour de l’ouverture.

Ehrlen se tourna vers Tarvitz.

— Ce combat n’est pas le vôtre, cria-t-il pour se faire entendre. Partez !

— Un Emperor’s Children ne fuit jamais ! rétorqua Tarvitz en saisissant son épée.

— Il faudra bien !

Aucun space marine n’aurait pu encaisser la grêle de bolts qui atteignit l’intérieur de l’engin volant. Mais celui qui s’y trouvait n’était pas un combattant ordinaire.

Poussant un rugissement de fauve en chasse, Angron sauta de la rampe et atterrit dans un craquement sourd au milieu des gravats de la ville.

Il était un monstre de légende, immense et terrible. Le visage du primarque était déformé par la haine, et ses haches maculées du sang qu’elles avaient fait couler en des décennies. Alors qu’il touchait terre, d’autres World Eaters étaient déployés par les autres appareils.

Fidèles au Maître de Guerre, des milliers de guerriers suivirent leur primarque dans la cité Chorale en poussant leurs cris de guerre, faisant écho au hululement bestial d’Angron, et chargèrent ceux qui avaient été leurs frères.

Horus plongea le poing au travers de l’écran où s’affichait la transmission du Dies Irae , et l’image des engins World Eaters se fissura. Il se sentit bouillir de colère devant cet acte de défiance. Un de ses alliés… Non, un de ses subordonnés , avait désobéi à un ordre direct.

Aximand, Abaddon, Erebus et Maloghurst l’observaient prudemment. Horus s’imaginait aisément quelle pouvait être leur agitation nerveuse devant cette attaque impétueuse d’Angron contre les survivants du bombardement viral.

Qu’il y eût des survivants était déjà rageant en soi. L’action d’Angron donnait un tout nouveau tournant à la campagne d’Isstvan.

— Et pourtant, je m’avoue surpris, dit-il en ravalant sa fureur.

— Monseigneur, voulut intervenir Aximand, que v…

— Angron est un tueur !

Horus ne pouvait se contenir ; il se retourna brusquement vers son fils du Mournival.

— Il résout tous les problèmes par la violence, il frappe d’abord et réfléchit ensuite, quand cela lui arrive. Et malgré tout, je n’avais pas prévu ça. Mais qu’aurait-il pu vouloir faire d’autre en voyant des survivants de sa légion dans la cité, attendre et regarder le reste de la flotte les pilonner depuis l’orbite ? Jamais de la vie ! Et je n’ai rien fait pour l’en empêcher !

Horus contempla les restes éclatés du moniteur.

— Je ne me laisserai plus jamais surprendre de cette manière. Il n’y aura plus d’aléas que je n’aurai pas anticipés.

— La question subsiste, dit Aximand. Que comptez-vous faire pour Angron ?

— Détruisez-le avec le reste de la cité, l’encouragea Abaddon sans hésiter. Si vous ne pouvez pas lui faire confiance pour obéir, il ne causera que des ennuis.

— Les World Eaters constituent un instrument de terreur exceptionnellement efficace, lui opposa Aximand. Pourquoi les anéantir alors qu’ils pourraient semer un tel désordre chez ceux qui resteront fidèles à l’Empereur ?

— Nous en trouverons toujours d’autres pour combattre, dit Abaddon ; ils seront nombreux à supplier de pouvoir se joindre au Maître de Guerre. Ceux qui sont incapables de suivre des ordres n’ont pas leur place avec nous.

— Angron est un tueur, certes, mais il est prévisible, intervint Erebus. Horus se hérissa devant l’insulte implicite que renfermaient les paroles du chapelain. Vous le garderez à votre botte en lâchant sa laisse de temps à autre.

— Les Word Bearers agissent peut-être par la trahison et le mensonge, le défia Abaddon, mais les Sons of Horus obéissent, ou ils meurent !

— Que savez-vous de ma légion ? lui demanda Erebus en affrontant de face l’ire du premier capitaine, son masque imperturbable ayant glissé de sur ses traits. Pour ma part, je connais des secrets qui vous détruiraient l’esprit ! Comment osez-vous me parler de tromperie ? Tout ceci, cette réalité, tout ce que vous croyez savoir, voilà en quoi réside le mensonge !

— Erebus ! gronda Horus, mettant instantanément fin à la confrontation. L’instant est mal choisi pour faire la propagande de ta légion. Ma décision est prise, et vos querelles sont inutiles.

— Alors Angron périra dans le bombardement ? demanda Maloghurst.

— Non, répondit Horus. Il ne mourra pas.

— Mais monseigneur, même si Angron devait finalement réussir à vaincre, cela pourrait lui prendre des semaines, dit Aximand.

— Il ne combattra pas seul. Savez-vous, mes fils, pourquoi l’Empereur m’a choisi comme Maître de Guerre ?

— Parce que vous étiez son fils favori, affirma Maloghurst. Vous êtes le plus grand guerrier, et le plus grand tacticien de la Grande Croisade. Des mondes entiers se sont rendus à la seule mention de votre nom.

— Je n’ai pas demandé à être bassement flatté, grogna Horus.

— Parce que vous n’avez jamais perdu, répondit Abaddon d’un ton posé.

— Et je n’ai jamais perdu, confirma Horus en faisant successivement peser son regard sur les quatre Astartes, parce je n’envisage que la victoire. Je n’ai encore jamais vu de situation qui ne pouvait être renversée et changée en triomphe. Aucun désavantage n’en reste un irrémédiablement. Et c’est pour cela que j’ai été fait Maître de Guerre. Je suis tombé sur Davin, et je suis ressorti plus fort de cette épreuve. Face à la Technocratie, nous avons dû faire face à des dissidences au sein de notre propre flotte ; j’ai donc profité de ce conflit pour me débarrasser des éléments séditieux. Aucun déboire ne peut pas devenir un élément de victoire. Angron a décidé de livrer une offensive au sol sur Isstvan III ? Je pourrais considérer cela comme un échec, et limiter son impact en pulvérisant Angron avec ses World Eaters et le reste de la planète. Ou je peux essayer de forger un triomphe dont les répercussions se ressentiront loin dans l’avenir.

Ce fut Maloghurst qui brisa le silence qui s’ensuivit.

— Qu’exigez-vous de nous, Maître de Guerre ?

— Informe les autres légions qu’il leur faut se préparer pour un assaut total sur les loyalistes qui se trouvent dans la cité Chorale. Ezekyle, rassemble la légion. Que l’offensive soit prête à être lancée dans deux heures.

— Ce sera un honneur pour moi de la mener, dit Abaddon.

— Tu ne la mèneras pas. L’honneur reviendra à Sedirae et Targost.

Les humeurs d’Abaddon s’enflammèrent.

— Mais je suis le premier capitaine ! Cette victoire demande résolution et brutalité ! Elle est taillée pour moi !

— Tu es un capitaine du Mournival, Ezekyle, lui rappela Horus. J’ai un autre rôle à l’esprit pour toi et Aximand. Un rôle dont je suis sûr que vous saurez l’apprécier.

— Oui, monseigneur, dit Abaddon, la frustration refluant de son visage.

— Quant à toi, Erebus…

— Monseigneur ?

— Tiens-toi à l’écart de tout cela. Tous à vos devoirs, mes fils.

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Rylanor l’Ancien observe la mort d’un monde.

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