Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Six

L’instrument de choix

Images rares

L’Empereur nous protège

 

Quatre compagnies de Luna Wolves aux effectifs complets avaient atterri dans la clairière et les forces arachnides avaient disparu sous leur assaut ; ceux qui n’avaient pas péri s’étaient repliés vers la forêt. Un mur de fumée aussi noir et solide qu’un flanc de montagne planait dans l’air au-dessus du champ de bataille. Le sol était couvert de dépouilles xenos, recroquevillées sur elles-mêmes comme des copeaux de métal.

— Capitaine Torgaddon, se présenta le Luna Wolf de façon formelle en joignant à son nom le signe de l’aquila.

— Capitaine Tarvitz, entendit-il en retour. Je vous remercie pour votre intervention.

— Tout l’honneur est pour moi, Tarvitz, lui assura Torgaddon, qui contemplait autour de lui le spectacle fumant. Vous avez réellement attaqué avec seulement six hommes ?

— C’était la seule option envisageable au vu des circonstances, répondit Tarvitz.

Près d’eux, Bul libérait Lucius de sa gangue de ciment arachnide.

— Vous allez bien ? s’enquit Torgaddon en baissant les yeux.

Lucius acquiesça d’un air renfrogné et continua d’arracher les fragments de pâte de son armure. Torgaddon le regarda faire un court moment, puis reporta son attention sur les renseignements radio.

— Combien avez-vous d’hommes avec vous ? voulut savoir Tarvitz.

— Un fer de lance, lui apprit Torgaddon. Quatre compagnies. Un instant, s’il vous plaît. 2e compagnie, en formation autour de moi ! Luc, sécurisez le périmètre, rapprochez les armes lourdes. Serghar, couvrez le flanc gauche ! Verulam… Vous êtes à la traîne ! Couvrez l’aile droite.

Les réponses lui parvinrent par radio.

— Qui est votre commandant ? demanda une voix.

— C’est moi, dit Torgaddon en se retournant. Flanquée par une dizaine d’Emperor’s Children, l’auguste figure du seigneur Eidolon approchait d’eux en faisant crisser les débris blancs sous ses pas.

— Je suis Eidolon, dit-il en lui faisant face.

— Torgaddon.

— Étant donné la situation, je peux comprendre que vous ne vous incliniez pas.

— Je n’arrive pas à m’imaginer une seule situation dans laquelle je m’inclinerai devant vous, rétorqua le Luna Wolf.

Les gardes d’Eidolon tirèrent leurs lames de combat.

— Que venez-vous de dire ? réclama l’un d’eux.

— Je dis que vous feriez mieux de lâcher vos canifs avant que je ne vous les prenne pour faire mal à quelqu’un.

Eidolon leva la main et ses hommes rangèrent leurs épées.

— J’apprécie votre aide, Torgaddon, car notre situation était grave. Je sais aussi que les Luna Wolves ne sont pas éduqués comme des êtres convenables et qu’on ne leur apprend pas les bonnes manières. Je ne relèverai pas votre commentaire.

— Ce sera capitaine Torgaddon, répliqua ce dernier. Mais si j’ai pu vous offenser d’une quelconque manière que ce soit, croyez bien que c’était absolument fait exprès.

— Face à face avec moi, décréta Eidolon en arrachant son casque, contraignant son métabolisme amélioré à supporter les vents radioactifs de l’atmosphère. Torgaddon en fit de même. Leurs regards étaient rivés l’un dans l’autre.

Tarvitz observait la confrontation sans oser y croire. Jamais il n’avait vu personne tenir tête à Eidolon.

Les deux protagonistes se tenaient plastron contre plastron. Eidolon était légèrement plus grand. Torgaddon semblait afficher un léger sourire narquois.

— Alors, comment voyez-vous les choses, Eidolon ? demanda Torgaddon. Vous voudriez peut-être rentrer chez vous avec la tête plantée dans le cul ?

— Vous n’êtes qu’un malappris méprisable, siffla Eidolon entre ses dents.

— Juste pour que vous le sachiez, il va falloir faire beaucoup mieux que ça. Je suis un malappris méprisable et j’en suis très fier. Vous savez ce que c’est ?

Il pointa l’index vers l’un des points lumineux qui les surplombaient.

— Une étoile ? répondit Eidolon, momentanément pris à contre-pied.

— Oui, probablement. Je n’en ai pas la moindre idée. Mais le fait est que j’ai été désigné comme commandant du fer de lance envoyé par les Luna Wolves pour sauver vos « arrière-trains ». Je le fais par ordre direct du Maître de Guerre. Il est là-haut, dans un de ces petits points, et précisément en ce moment, il pense que vous êtes un crétin. Et il le fera savoir à Fulgrim, la prochaine fois qu’il le rencontrera.

— Ne prononcez pas le nom de mon Primarque avec autant d’irrévérence, espèce d’insolent. Horus ne…

— Vous recommencez, soupira Torgaddon, puis il le repoussa brutalement, les deux mains contre le plastron d’Eidolon. Pas « Horus », le Maître de Guerre. Il le poussa à nouveau. Le Maître de Guerre. Votre Maître de Guerre. Faites preuve d’un peu de respect.

Eidolon tergiversa un instant.

— Je reconnais bien évidemment la grandeur du Maître de Guerre.

— Vraiment ? Vous êtes sûr, Eidolon ? Alors tant mieux, parce que je suis lui. Je suis l’instrument qu’il a choisi ; vous vous adresserez donc à moi comme si j’étais le Maître de Guerre. Et vous allez me témoigner un peu de respect. Le Maître de Guerre Horus pense que vous avez fait de graves conneries dans la gestion de cette mission de secours. Combien de frères avez-vous largués ici ; une compagnie entière ? Combien en reste-t-il ? Serghar, le décompte ?

— Trente-neuf encore en vie, répondit la radio. Il y en a peut-être plus. Nous avons beaucoup de piles de corps à fouiller.

— Trente-neuf. Vous étiez tellement avide de gloire que vous avez gâché plus de la moitié d’une compagnie. Si j’étais… le Primarque Fulgrim, je ferais mettre votre tête au bout d’une pique, mais c’est ce que le Maître de Guerre pourrait décider de faire. Alors, seigneur Eidolon, me suis-je bien fait comprendre ?

— Vous vous… répondit lentement Eidolon, …êtes bien fait comprendre.

— Peut-être accepteriez-vous d’aller inspecter vos troupes ? lui conseilla Torgaddon. L’ennemi sera bientôt de retour, j’en suis sûr, et en plus grand nombre.

Eidolon lui jeta un regard venimeux pendant quelques secondes avant de coiffer à nouveau son casque.

— Je n’oublierai pas cette insulte, capitaine.

— Alors ça valait le déplacement, lui répliqua Torgaddon en fermant les attaches de son propre casque.

Eidolon s’éloigna à pas crissants, en appelant à lui ses troupes dispersées. En se retournant, Torgaddon s’aperçut que Tarvitz le regardait.

— À quoi pensez-vous ? lui demanda-t-il.

Je rêvais de lui dire ses quatre vérités depuis longtemps, aurait voulu lui répondre Tarvitz. Au lieu de quoi il dit à voix haute :

— Qu’avez-vous besoin que je fasse ?

— Rassemblez votre escouade et tenez-vous prêts. Quand les ennuis reprendront, je serai heureux de vous savoir avec nous.

Tarvitz traça le signe de l’aquila sur sa poitrine.

— Vous pouvez compter sur moi. Mais comment avez-vous su où il fallait descendre ?

Torgaddon pointa le doigt vers le ciel tranquille.

— Nous sommes passés là où l’orage s’était calmé, dit-il.

Lucius était toujours occupé à gratter son armure salie, mais avait entendu de loin toute la confrontation. Tarvitz l’aida à se relever.

— Ce Torgaddon est une crapule odieuse.

— Il me plaît, considéra pour sa part Tarvitz.

— Malgré la façon dont il a parlé à notre seigneur ? Ça n’est qu’un sale chien.

— J’aime ce genre de chien.

— Je voudrais le tuer pour son insolence.

— Ne faites surtout pas ça, l’arrêta Tarvitz. Ce serait ignoble, et je serais contraint de m’en prendre à vous si vous essayiez.

Lucius commença à rire, comme si Tarvitz avait dit quelque chose de drôle.

— Je suis sérieux, lui assura celui-ci.

Lucius se mit à rire davantage.

Il leur fallut un peu moins d’une heure pour regrouper leurs forces sur la plaine dégagée. Torgaddon établit un contact avec la flotte grâce à l’astrotélépathe qu’il avait emmené avec lui. Au-dessus des forêts environnantes, les orages-boucliers étaient agités par une fureur prodigieuse, mais le ciel restait calme à la verticale de la clairière.

Tandis qu’il ordonnait les survivants de son groupe, Tarvitz observa Torgaddon et ses compagnons capitaines se livrer à un débat de plus en plus violent avec Eidolon et Anteus. Manifestement, les opinions divergeaient quant aux décisions à prendre pour la suite de leur action.

Après un temps, Torgaddon s’éloigna de la querelle. Tarvitz supposa qu’il préférait quitter la conversation avant de dire quelque chose qui aurait mis Eidolon encore plus hors de lui.

Le capitaine Luna Wolf remonta la ligne de guerriers en faction, s’arrêtant pour parler à certains de ses hommes, et finit par arriver à hauteur de Tarvitz.

— Vous avez l’air de quelqu’un de convenable, Tarvitz, lui fit-il remarquer. Comment arrivez-vous à supporter votre seigneur ?

— Il est de mon devoir de le supporter. Il est de mon devoir de servir. Il est mon seigneur et commandeur, ses états de service sont glorieux.

— Je ne pense pas que cette mission viendra s’ajouter à la liste triomphale de ses exploits, estima Torgaddon. Dites-moi, étiez-vous d’accord avec sa décision de descendre sur la planète ?

— Je n’étais ni d’accord ni en désaccord, répondit Tarvitz. J’ai obéi. Il est mon seigneur et commandeur.

— Je le sais très bien, soupira Torgaddon. Juste entre vous et moi, Tarvitz. De frère à frère. Vous étiez d’accord avec sa décision ?

— Je vous dis que…

— Allez, faites un effort, je viens de vous sauver la vie. Répondez-moi et nous sommes quittes.

Tarvitz hésita.

— J’ai trouvé la décision un peu téméraire, voulut-il bien admettre. J’ai pensé qu’elle était motivée par des considérations qui ne relevaient pas de la sécurité de notre compagnie, ni du sauvetage des troupes manquantes à l’appel.

— Merci d’avoir parlé honnêtement.

— Puis-je vous parler honnêtement encore un peu ? se fit permettre Tarvitz.

— Bien sûr.

— Je vous admire, capitaine, à la fois pour votre courage et pour votre franc-parler. Mais s’il vous plaît, n’oubliez pas que nous sommes les Emperor’s Children et que nous avons notre fierté. Nous n’aimons pas être rabroués, ni repris, pas plus que nous n’aimons que d’autres… même les Astartes des plus nobles légions… nous diminuent.

— En disant « nous », vous voulez dire Eidolon ?

— Je veux dire nous tous.

— Très diplomate, estima Torgaddon. Dans les premières années de la croisade, les Emperor’s Children ont combattu à nos côtés pendant un temps, quand vous n’étiez pas encore assez nombreux pour opérer de façon autonome.

— Je le sais, capitaine. J’y étais, mais je n’étais encore qu’un Astartes ordinaire.

— Alors vous savez que les Luna Wolves tenaient votre légion en estime. Moi aussi, je n’étais qu’un officier du rang, mais je me souviens d’avoir entendu Horus dire… Qu’était-ce exactement, déjà ? Que les Emperor’s Children étaient l’incarnation vivante de l’Adeptus Astartes. Horus entretient des liens privilégiés avec votre Primarque. Les Luna Wolves ont coopéré avec presque toutes les autres légions durant cette grande guerre ; nous continuons de considérer la vôtre comme une des meilleures avec laquelle nous avons l’honneur de servir.

— Je suis content de vous l’entendre dire, capitaine.

— Mais… Comment se fait-il que vous ayez tant changé ? demanda Torgaddon. Est-ce qu’Eidolon est représentatif des échelons supérieurs de votre commandement ? Son arrogance me stupéfie. Ses airs supérieurs…

— Nous ne cultivons pas la supériorité, capitaine, lui répondit Tarvitz. Nous recherchons la pureté. Mais l’une est souvent confondue avec l’autre. Nous prenons pour modèle l’Empereur aimé de tous, et en cherchant à lui ressembler, nous pouvons paraître distants et hautains.

— Vous êtes-vous déjà dit, reprocha Torgaddon, que même s’il est louable de vouloir imiter l’Empereur autant que possible, vous ne pouvez pas et vous ne devriez pas aspirer à sa suprématie ? L’Empereur est un être singulier. Il est unique. Efforcez-vous d’être comme lui par tous les moyens, mais n’ayez jamais la présomption de parvenir à son niveau. Personne n’est à son niveau. Personne ne sera son semblable.

— Ma légion le sait très bien, lui dit Tarvitz. Mais parfois, les autres ne comprennent pas bien notre attitude.

— Il n’y a pas de pureté dans l’orgueil, insista Torgaddon. Il n’y a rien de pur ou d’admirable dans l’arrogance ou dans l’excès de confiance en soi.

— Le seigneur Eidolon le sait.

— S’il le sait, il devrait le montrer. Il vous a envoyés droit au désastre et il ne va même pas s’en excuser.

— Je suis certain que le moment venu, mon commandant évoquera publiquement le secours que vous nous avez porté et qu…

— Je ne veux pas de ces lauriers, le coupa Torgaddon. Vous étiez des frères dans le besoin et nous sommes venus vous aider, il n’y a rien à ajouter là-dessus. Mais il m’a fallu objecter aux décisions du Maître de Guerre pour obtenir la permission d’organiser cette descente, parce qu’il estimait insensé d’envoyer d’autres hommes à la mort, sur une planète inconnue, contre un ennemi inconnu. Et c’est ce qu’Eidolon a fait. Au nom de l’honneur, j’imagine, et de sa fierté.

— Comment avez-vous réussi à convaincre le Maître de Guerre ? se demanda Tarvitz.

— Ça n’est pas moi, se déchargea Torgaddon. C’est vous. L’orage s’était calmé au-dessus de cette zone, et nous avons détecté vos émissions radio. Vous avez prouvé que vous étiez encore en vie, et le Maître de Guerre a aussitôt donné au fer de lance l’autorisation de venir vous tirer de là.

Torgaddon leva les yeux vers les étoiles.

— Les orages sont leur meilleure arme, médita-t-il. Si nous voulons obtenir ce monde, nous allons devoir trouver un moyen de les vaincre. Eidolon a suggéré que les arbres étaient peut-être la clé, qu’ils pouvaient agir comme générateurs ou comme amplificateurs des perturbations. D’après lui, une fois que ces arbres ont été détruits, la tempête s’est calmée sur ce secteur.

Tarvitz attendit un peu avant de l’interroger.

— C’est le seigneur Eidolon qui vous a dit cela ?

— La seule chose sensée que j’ai entendu sortir de sa bouche. Il a affirmé qu’il a posé des charges sur ces arbres et qu’il les a détruits, et qu’aussitôt l’orage s’est arrêté. C’est une théorie intéressante. Le Maître de Guerre me demande de profiter de l’accalmie pour évacuer tout le monde, mais Eidolon a l’intention de trouver d’autres arbres et de les raser, avec l’espoir que nous pourrions créer un trou dans le couvert de l’ennemi. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je pense… Que le seigneur Eidolon est sage, commenta Tarvitz.

Bul était stationné non loin et avait surpris leur conversation. Il ne put se contenir davantage.

— Permission de parler, mon capitaine, réclama-t-il.

— Pas maintenant, Bul, le retint Tarvitz.

— Mon capitaine, je…

— Vous l’avez entendu, Bul, le coupa Lucius en approchant d’eux.

— Comment vous appelez-vous, mon frère ? demanda Torgaddon.

— Bul, mon capitaine.

— Qu’aviez-vous à dire ?

— Ça n’est pas important, s’emporta Lucius avec impatience. Et il n’appartient pas au frère Bul de s’exprimer.

— Vous êtes Lucius, n’est-ce pas ? se fit confirmer Torgaddon.

— Le capitaine Lucius.

— Bul est l’un des hommes qui se sont tenus au-dessus de vous et qui ont combattu pour vous protéger ?

— En effet, et je suis honoré par ses actes.

— Vous pourriez peut-être le laisser parler, dans ce cas.

— Ça ne serait pas conforme à la hiérarchie, refusa Lucius.

— Je vais vous dire : en tant que commandant du fer de lance, j’estime avoir l’autorité ici. C’est moi qui vais décider qui parle et qui doit se taire. Nous vous écoutons, mon frère.

Bul scruta Tarvitz et Lucius d’une manière inquiète.

— C’était un ordre, l’encouragea Torgaddon.

— Ça n’est pas le seigneur Eidolon qui a détruit les arbres, mon capitaine. C’est le capitaine Tarvitz qui a insisté pour le faire. Le seigneur Eidolon l’a ensuite fait punir en prétextant qu’il avait gaspillé ses charges explosives.

— Est-ce vrai ? demanda Torgaddon.

— Oui, dit Tarvitz.

— Pourquoi l’avez-vous fait ?

— Parce qu’il ne me paraissait pas juste d’y laisser nos morts suspendus dans l’indignité.

— Et vous avez laissé Eidolon s’en approprier le crédit sans rien dire ?

— Il est mon seigneur.

— Merci, mon frère, lança Torgaddon à Bul. Il regarda vers Lucius. Réprimandez-le ou faites-le punir de quelque façon que ce soit pour avoir parlé, et je demanderai au Maître de Guerre de vous démettre en personne de votre rang.

Il revint alors vers Tarvitz.

— C’est incroyable ; ça ne devrait pas avoir d’importance, et pourtant, maintenant que je sais que c’est vous qui avez abattu ces arbres, je suis plus enclin à poursuivre cette ligne de conduite. Eidolon sait très bien reconnaître une bonne idée quand quelqu’un d’autre l’a à sa place. Allons abattre quelques arbres de plus, Tarvitz. Vous pourrez me montrer comment on fait.

Torgaddon partit distribuer en criant ses ordres de mouvement. Tarvitz et Lucius échangèrent un long regard. Ce fut Lucius qui se détourna pour s’éloigner.

Le contingent armé quitta la clairière, revint sous les brins d’herbe géants de la forêt et sous la nappe de l’orage. Torgaddon fit ouvrir la marche à ses escouades Terminator. Les tanks humains, sous la direction de Trice Rokus, allumèrent leurs lourdes lames et dégagèrent une large voie de passage en fauchant les hautes tiges.

Ils continuèrent ainsi de progresser sous l’orage pendant vingt kilomètres. Deux fois, des arachnides aux aguets se jetèrent sur leurs lignes, mais les phalanges se resserrèrent, et avec l’avantage de la portée que leur conférait le chemin dégagé, elles massacrèrent leurs attaquants au bolter.

Le paysage se mit à changer. Ils atteignaient apparemment le bord d’un vaste plateau, et le sol amorça devant eux une inclinaison abrupte. Les hautes herbes se firent plus éparses, accrochées comme elles l’étaient à la terre ferreuse. La vaste cuvette d’un grand rift s’étalait devant eux. En contrebas, le sol spongieux, marécageux, se couvrait de milliers de petits conifères, hauts de quelque dix mètres, qui parsemaient le terrain comme une moisissure. Les arbres durs et crayeux, composés du même mortier blanc que les précédents, criblaient la dépression comme des rivets.

Quand ils y descendirent, les Astartes trouvèrent au fond du bassin une terre humide et collante, décorée de lacs longs et fins, d’une eau rendue orange par les sédiments ferreux du sol. Les éclairs scintillants des orages se reflétaient dans ces mares élancées, semblables à des marques de griffure laissées dans la planète.

L’air bourdonnait de mouches grises qui tourbillonnaient interminablement dans l’atmosphère stagnante. D’autres choses volantes, grandes comme des chauves-souris, traquaient les insectes en piqués foudroyants.

Ils découvrirent à l’entrée du rift six autres arbres à épines arrangés en un boqueteau silencieux. Des cadavres aux chairs résiduelles, des segments d’armure ornaient leurs piquants. Des Blood Angels et des soldats de l’Armée Impériale. Aucun signe des arachnides ailés, même si à cinquante kilomètres, on pouvait apercevoir des formes noires qui tournaient en cercles rageurs dans le ciel baigné d’éclairs.

— Abattez ces arbres, ordonna Torgaddon. Moy acquiesça et commença à rassembler les charges. Demandez au capitaine Tarvitz, il va vous montrer comment vous y prendre.

Loken demeura au strategium pendant les trois premières heures qui suivirent la descente, assez longtemps pour se réjouir du message envoyé par Torgaddon depuis la surface. Le fer de lance avait sécurisé le site d’atterrissage et rallié le reliquat de la compagnie du seigneur Eidolon. Après quoi l’atmosphère était devenue plus tendue. Ils attendaient d’entendre la décision de Torgaddon. Abaddon, précautionneux, avait déjà ordonné que les oiseaux d’assaut fussent apprêtés pour des vols d’extraction. Aximand faisait en silence les cent pas. Le Maître de Guerre s’était retiré vers son sanctum avec Maloghurst.

Loken resta un temps appuyé sur la balustrade du strategium, à surplomber l’activité du vaste pont principal et à discuter de tactique avec Tybalt Marr. Marr et Moy étaient tous les deux des Fils d’Horus, modelés à son image au point qu’ils avaient l’air de vrais jumeaux. À un point indéterminé de l’histoire de la légion, ils avaient gagné les surnoms de « Soit l’Un » et « Soit l’Autre » du fait qu’ils fussent presque interchangeables. Il était souvent difficile de les distinguer tant ils étaient semblables. L’un aurait toujours pu faire aussi bien que l’autre.

Tous deux étaient des officiers de terrain compétents, avec à leur actif un tableau de victoires qui aurait fait la fierté de n’importe quel capitaine, même si aucun des deux n’avait atteint la gloire d’un Sedirae ou d’un Abaddon. Ils étaient précis, efficaces et professionnels dans leur commandement, mais ils étaient des Luna Wolves, et ce qui était simplement professionnel pour cette fratrie aurait été exemplaire pour tout autre corps d’armée.

À mesure que Marr parlait, il devint évident qu’il enviait la chance de son « jumeau ». L’habitude d’Horus était d’envoyer les deux, ou aucun des deux. Ils œuvraient bien ensemble, complémentaires l’un de l’autre, presque comme s’ils parvenaient à anticiper leurs décisions respectives. Mais le tirage au sort pour la composition d’un fer de lance n’avait rien de juste ou de démocratique. Moy avait gagné sa place, Marr non.

Et Marr continuait de parler, pour exprimer ses inquiétudes quant au sort de son frère. Après un moment, Qruze vint les rejoindre contre la rambarde.

Iacton Qruze était un anachronisme. Ancien et relativement assommant, il était capitaine depuis la création de la légion, où sa prééminence avait été totalement éclipsée quand Horus en avait reçu les rênes, confiées par l’Empereur. Il était le produit d’une autre ère, un retour à l’époque des Guerres d’Unification et au mauvais vieux temps ; borné et légèrement acariâtre, un vestige de la façon dont la légion envisageait les choses dans ses premières heures.

— Mes frères, lança-t-il en arrivant. Qruze avait toujours l’habitude, peut-être inconsciente, de poser son poing fermé contre sa poitrine en guise de salut, l’ancien signe pro-Unité, qui avait précédé celui de l’aigle à deux têtes. Son visage était long, buriné, creusé de rides profondes, et ses cheveux étaient blancs. Il parlait avec douceur en s’attendant à ce que les autres fissent l’effort d’écouter. Pour lui, c’était cette voix calme qui lui avait valu, au fil des années, le surnom de « Mal Entendu ».

Loken savait que telle n’était pas la vraie raison. L’esprit de Qruze n’était plus aussi aiguisé qu’il l’avait été ; ses conseils et ses commentaires paraissaient souvent inappropriés. Il était appelé le « Mal Entendu » car mieux valait ne pas prêter trop d’attention à ses jugements.

Qruze était convaincu de représenter une figure de sagesse pour la légion, et personne n’avait eu la méchanceté de l’informer du contraire. Il y avait bien eu quelques tentatives paisibles de l’évincer du commandement de sa compagnie, tout comme lui avait tenté plusieurs fois de se faire accorder le titre de premier capitaine. À l’ancienneté, il le serait devenu depuis longtemps. D’après Loken, le Maître de Guerre devait considérer Qruze avec une certaine pitié et ne pouvait se faire à l’idée de le retirer du service actif. Qruze était une relique exaspérante, considérée par tous les autres avec le même mélange d’affection et d’agacement ; un frère incapable d’accepter que la légion avait mûri et évolué sans lui.

— Nous serons repartis dès demain, annonça-t-il catégoriquement à Marr et Loken. Croyez-moi sur parole, mes jeunes frères : une journée, et le commandant ordonnera l’extraction.

— Tarik s’en sort bien, lui lança Loken.

— Le jeune Torgaddon a eu de la chance, mais il ne peut pas mener cette conquête à terme tout seul. Retenez bien ce que je vous dis : sitôt arrivés, sitôt repartis. Une journée.

— J’aurais aimé être en bas, lui confia Marr.

— Désir inutile, décida Qruze. Ça n’est qu’une mission de sauvetage. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’espéraient les Emperor’s Children. Descendre dans cet enfer. Ils ont servi avec nous dans les premiers jours, vous savez ? De braves guerriers. Très corrects. Et ils ont appris aux Luna Wolves une chose ou deux à propos de la bienséance ! Des soldats exemplaires. Ils nous ont bien ridiculisés dans la bordure orientale, mais c’était il y a longtemps.

— Très longtemps, renchérit Loken.

— Ça oui, il y a très longtemps, confirma Qruze, sans percevoir aucune ironie. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils espéraient.

— Poursuivre une guerre ? suggéra Loken.

Qruze le regarda timidement.

— Vous vous moquez de moi, Garviel.

— Jamais de la vie, capitaine. Je n’oserais pas.

— J’espère que nous allons être déployés, répéta Marr, et bientôt.

— Nous n’allons pas être déployés, déclara Qruze. Il caressa le bouc gris qui décorait son menton long. Lui n’était certainement pas un Fils d’Horus.

— Des affaires m’attendent, s’excusa Loken. Je vous abandonne, mes frères.

Marr jeta à Loken un regard qui lui reprochait de le laisser seul avec le Mal Entendu. Loken lui retourna un clin d’œil, et partit en entendant Qruze entamer une de ses longues et tortueuses « anecdotes » pour le seul bénéfice de Marr.

Loken descendit dans le vaisseau vers les ponts de baraquement de la 10e compagnie. Ses hommes l’attendaient, à demi en armure, leurs armes et leur équipement étalés devant eux. Apprentis et serviteurs charriaient des tourets portables et des chariots de soudure pour procéder à quelques ajustements finaux sur les plaques segmentées. Tout ça n’était que de l’agitation gratuite : les hommes étaient prêts depuis des semaines.

Loken prit le temps de tenir Vipus et les autres chefs d’escouade au courant de la situation, puis s’adressa brièvement à certains des guerriers novices élevés au rang de frère durant le voyage. Ces hommes-là étaient spécialement tendus. Cent Quarante Vingt allait peut-être voir leur baptême en tant que véritables Astartes.

Dans la solitude de sa chambre d’armement, Loken resta un instant assis, à accomplir certains exercices mentaux conçus pour favoriser la concentration. Quand il en eut assez, il prit le livre que Sindermann lui avait prêté.

Durant leur périple, il avait lu en partie Les chroniques d’Ursh , mais bien moins qu’il en avait eu l’intention. Le commandant l’avait tenu occupé. Il ouvrit les lourdes pages jaunies entre ses mains nues et retrouva sa page.

Les chroniques étaient aussi brutales que Sindermann le lui avait promis. Des cités oubliées y étaient régulièrement brûlées ou mises à sac, ou disparaissaient simplement sous des frappes nucléaires. Invariablement, les mers se teintaient de sang, les cieux de cendre, et les paysages étaient jonchés par les innombrables ossements blanchis des vaincus. Quand des armées partaient en guerre, c’était fortes de milliards d’hommes, sous un million de bannières qui claquaient dans les vents radioactifs. Les batailles étaient des maelströms de lames et de casques à pointe noire et de cors de guerre, éclairés par les canons et les lance-flammes. Page après page, l’ouvrage célébrait les pratiques cruelles et le personnage non moins cruel du despote Kalagann.

L’essentiel de cet ouvrage amusait Loken. Il y abondait une logique improbable et une prétention de réalisme exagérée. Les faits d’armes décrits dépassaient ce que des guerriers pré-Unité auraient pu accomplir ; il s’agissait après tout des hordes de techno-barbares que les proto-Astartes en armure Tonnerre Mk I avaient été créés pour soumettre. Les grands généraux de Kalagann, Lurtois et Shang Khal, et plus tard Quallodon, étaient décrits dans des termes plus appropriés à des Primarques. Ils avaient conquis pour Kalagann des domaines d’une ampleur impossible dans la dernière période de l’ère des Luttes.

Loken avait une ou deux fois feuilleté la fin, pour découvrir que la dernière partie de l’ouvrage relatait la chute de Kalagann, et décrivait la conquête apocalyptique d’Ursh par les forces de l’Unité. Des passages se référaient aux guerriers ennemis arborant l’emblème de la foudre, qui avait été le blason personnel de l’Empereur avant que l’aigle de l’Imperium ne fût adopté. Ces hommes saluaient avec le poing fermé de l’Unité, comme Qruze le faisait toujours, et étaient indubitablement protégés par des armures Tonnerre. Loken se demanda si l’Empereur lui-même allait être mentionné, et en quels termes, et voulait chercher à voir s’il pouvait reconnaître les noms de certains des proto-Astartes.

Mais il pensait devoir à Kyril Sindermann de lire ce livre entièrement, et revint à la page qu’il avait quittée. Il fut vite absorbé par un passage détaillant les campagnes de Shang Khal contre les conclaves de Nordafrike. Shang Khal avait rassemblé un ost significatif d’irréguliers venus des états-clients au sud d’Ursh, et les avait employés durant l’invasion pour soutenir ses forces armées principales, notamment les fameux Lanciers de Tupelov et les Moteurs rouges.

Les technogogues nordafrikains avaient préservé pour le bien de leurs communautés une plus grande technologie que celle possédée par Ursh, et le désir de s’en emparer, plus que tout autre considération, avait motivé cette guerre. Kalagann avait faim des instruments et des mécanismes dont les conclaves disposaient.

Huit batailles épiques ponctuèrent l’avancée de Shang Khal dans les zones nordafrikaines, et la plus grande fut celle de Xozer. Sur une période de neuf nuits et neuf jours, les machines de guerre des Moteurs rouges avaient forcé leur passage sur les prés agroponiques cultivés et les avaient rendus au désert auquel ils avaient été arrachés par l’irrigation intensive. Ils avaient franchi les haies de lasers et les murailles serties de gemmes du conclave extérieur, et lancé leurs bombes sales au cœur de la zone dirigeante. Alors, les Lanciers de Tupelov avaient entraîné avec eux dans la brèche une marée de berserks hurlants, et pénétré dans le paradis terrestre des jardins de Xozer, l’ultime fragment d’Eden d’une planète corrompue.

Qu’ils piétinèrent bien entendu, sans ménagement.

Loken se sentit l’envie de sauter quelques pages tandis que le récit s’enlisait dans des listes interminables d’honneurs de bataille. Mais ses yeux furent retenus par une phrase étrange qu’il relut plusieurs fois. Dans la zone dirigeante, une neuvième bataille mineure avait ponctué la conquête comme une réflexion après coup. Un bastion avait subsisté, le murengon, ou sanctuaire muré, là où les derniers hiérophantes des conclaves avaient résisté en pratiquant, comme le disait le texte, « leur sciomancie, à la flamme de leur royaume embraysé. »

Shang Khal, souhaitant mettre un terme rapide à la conquête, avait envoyé Anult Keyser écraser le sanctuaire. Keyser était le seigneur des Lanciers de Tupelov, et par le jeu de diverses dettes d’honneur, pouvait en appeler librement aux services de la Roma, un escadron d’appareils volants mercenaires, dont les intercepteurs richement décorés n’atterrissaient jamais, d’après la légende, mais restaient en permanence dans les airs. Durant l’avance contre le murengon, les oneirocritiques de Keyser (et Loken déduisit que ce mot signifiait « interpréteurs de rêves ») l’avaient mis en garde contre la sciomancie des hiérophantes et leurs moyens fantasmagoriques.

Quand débuta la bataille, comme l’avaient prédit les oneirocritiques, les hiérophantes employèrent leur maji. Des nuées de criquets, aussi denses qu’une pluie de mousson, apparurent en masses tourbillonnantes qui masquèrent le soleil et tombèrent sur les forces de Keyser, bouchant les entrées d’aération, les canons des armes, les oreilles, les bouches, et les gorges. L’eau se mit à bouillir sans flamme ; les moteurs surchauffèrent. Des hommes se changèrent en pierre, ou leurs os devinrent mous, ou leurs chairs furent prises de bubons et tombèrent de leurs membres. D’autres devinrent fous. Certains se changèrent en démons et se retournèrent contre les leurs.

Loken s’arrêta et relut les dernières phrases. « … et là où les insayctes de ceste plaie n’arrivèrent point à s’immyscer, ni folie à prandre prise, ainsi hommes se mirent-ils à s’enfler, et se recompoysèrent sous la semblance terryble de démons, de fléaux pareyls aux efferits et dijinns qui persystent en les parages silencieux des déserts. Sous le visage d’iceux, se tournèrent contre leur sorte et sucèrent les sangs de leurs os… »

Certains se changèrent en démons et se retournèrent contre les leurs.

Anult Keyser lui-même fut tué par un tel démon, qui quelques heures auparavant avait été son loyal lieutenant, Wilhym Mardol.

Quand Shang Khal eut vent de la nouvelle, il entra dans une rage folle et se rendit immédiatement sur les lieux, apportant avec lui ce que le texte appelait « les chanteurs de colère », un genre de mages. Leur chef, ou maître, était un homme du nom de Mafeo Orde, et de quelque façon que ce fut, Orde dirigea ses chanteurs de colère dans une guerre à distance contre les hiérophantes. De façon assez agaçante, le texte se montrait vague sur ce qui arriva exactement ensuite, comme si les événements dépassaient la compréhension de l’auteur. Des mots comme « sort » et « maji » revenaient fréquemment sous sa plume, sans qualificatifs ; ils désignaient des invocations de dieux primordiaux dont l’auteur pensait clairement que ses lecteurs en auraient déjà entendu parler. Depuis le début de l’ouvrage, Loken avait relevé quelques références aux pouvoirs « majiques » de Kalagann, et aux « arts invisibles » qui faisaient la puissance d’Ursh, mais il n’y avait vu que des hyperboles. Pour la première fois, la maji apparaissait sur le papier comme un fait établi.

La terre avait tremblé, comme par crainte. Le ciel s’était déchiré comme de la soie. Beaucoup des combattants de l’armée urshite entendirent la voix des morts leur murmurer. Des hommes prirent feu, et coururent, nimbés de flammes qui ne les consumaient pas, en appelant à l’aide. Le combat à distance entre les chanteurs de colère et les hiérophantes dura six jours, et quand il prit fin, la neige recouvrait l’ancien désert, les cieux avaient viré au rouge. Les formations aériennes de la Roma avaient été forcées de fuir, pour éviter que leurs appareils ne fussent attaqués par des anges hurlants et jetés vers le sol.

Au terme de ces six jours, tous les chanteurs de colère étaient morts à l’exception d’Orde. Le murengon n’était plus qu’un trou fumant, ses murs de pierre à ce point fondus par la chaleur qu’ils étaient devenus des coulures de verre. Et les hiérophantes n’étaient plus.

Le chapitre se terminait ainsi. Loken releva les yeux. Sa lecture l’avait à ce point absorbé qu’il se demanda s’il avait raté une alerte ou une convocation. La chambre d’armement était calme. Aucune des runes ne clignotait sur le panneau mural.

Il entama la partie suivante, mais la narration était passée à une séquence qui concernait quelque guerre septentrionale contre les cités-chenilles nomades de la Taïga. Il sauta quelques pages à la recherche d’une nouvelle mention d’Orde ou de maji, mais n’en trouva plus. Frustré, il reposa le livre.

Sindermann… le lui avait-il délibérément donné à lire ? Dans quel but ? Était-ce une plaisanterie ? Un message voilé ? Loken résolut de l’éplucher section par section et de retourner ensuite interroger son mentor.

Mais il en avait parcouru assez pour le moment. Son esprit était embrumé et il le voulait clair, prêt pour le combat. Il marcha jusqu’au panneau radio proche de la porte et l’activa.

— Officier de garde !

— Comment puis-je vous servir, mon capitaine ?

— Des nouvelles du fer de lance ?

— Je vérifie, mon capitaine. Non, rien qui vous ait été destiné.

— Merci. Tenez-moi au courant.

— Oui, mon capitaine.

Loken éteignit le communicateur. Il revint là où il avait laissé le livre, le prit et marqua sa page ; il se servait pour cela d’une fine bande de parchemin arrachée au bas d’un de ses serments de l’instant. Il le ferma, et alla le ranger dans la cantine de métal cabossée où il conservait ses effets. Il s’y trouvait peu de choses, bien peu pour une aussi longue existence. Cela lui remit en tête les maigres possessions de Jubal. Si je devais mourir, songea-t-il, qui viendrait vider cette pièce ? Et qu’y aurait-il à garder ? L’essentiel de ce bric-à-brac se composait de trophées sans valeur, qui ne signifiaient quelque chose que pour lui. Le manche d’un couteau de combat qu’il avait brisé dans la gorge d’un chef de guerre ork ; de longues plumes, moisies et défraîchies, celles du bec-en-hachette qui avait failli le tuer sur Balthasar, des dizaines d’années plus tôt. Un morceau de fil de fer sale et rouillé, terminé par des nœuds, dont il s’était servi pour garrotter un champion eldar anonyme après avoir perdu toutes ses armes.

Cela avait été un sacré combat, une véritable épreuve, qui méritait bien qu’il en parlât à Oliton, quand il en aurait le temps. Combien de temps cela faisait-il ? Des siècles, lui semblait-il, bien que le souvenir en fût toujours aussi vivace que ceux d’hier. Deux guerriers, privés de leur arsenal classique par les conjonctures de la guerre, qui s’étaient traqués au milieu des feuilles oscillantes d’une forêt battue par le vent. Une telle ténacité. Loken avait failli pleurer d’admiration devant le cadavre de l’adversaire qu’il avait vaincu.

Il n’en restait plus qu’un segment de fil de fer et un souvenir, et quand Loken succomberait, seul demeurerait le fil de fer. Celui qui passerait là après sa mort le jetterait certainement en n’y voyant qu’un déchet inutile, et rien de plus.

Ses mains dénichèrent quelque chose qui ne serait pas jeté. La plaque de données que Karkasy lui avait donnée. La plaque de Keeler.

Loken s’assit et l’alluma pour en faire à nouveau défiler les images. Des images rares. La 10e compagnie, rassemblée pour la guerre sur le pont d’embarquement. La bannière de compagnie ; Loken, encadré par la couleur vive de l’étendard. Loken prêtant son serment de l’instant. Le groupe du Mournival : Abaddon, Aximand, Torgaddon, et lui, avec Targost et Sedirae.

Il aimait ces images. Elles constituaient le bien le plus précieux qui lui eût jamais été offert, et le plus inattendu. Loken espérait qu’au travers d’Oliton, il pourrait laisser à d’autres un héritage utile, mais doutait maintenant que celui-ci serait aussi marquant que ces clichés.

Il avait ramené les images dans leur dossier, et fut sur le point d’éteindre la plaque quand il remarqua, pour la première fois, que la mémoire en contenait un autre ; enregistré, peut-être intentionnellement, dans une annexe du dossier principal, cachée à la vue lors de l’affichage standard. Seule une minuscule icône « 2 » trahissait le fait que la plaque contint plus d’un dossier.

Il lui fallut un instant pour trouver l’annexe et l’ouvrir. Ce qu’il trouva ressemblait à un dossier d’images effacées ou rejetées, mais une vignette de texte qui lui était attachée disait : « CONFIDENTIEL ».

Loken l’ouvrit. Les couleurs de la première image éclatèrent sur le petit écran de la plaque. Il sursauta, confondu. La vue était sombre, son déséquilibre dans les contrastes la rendait presque inintelligible. Il passa à la suivante, puis à la suivante.

Et resta figé par une fascination horrible.

Ce qu’il voyait était Jubal, ou plutôt la chose que Jubal était devenue dans ses derniers instants. Une masse démente et enragée, qui remontait un couloir obscur vers le spectateur.

Il y avait d’autres clichés. Leur lumière et leur patine terne ne paraissaient pas naturelles, comme si l’appareil qui les avait capturés l’avait fait avec difficulté. Des gouttes très nettes de sang et de sueur étaient figées dans l’air, projetées vers l’avant-plan. La chose derrière elles, la chose qui avait projeté ces gouttes était floue, mais pas moins abominable pour autant.

Loken éteignit la plaque et se mit à retirer son armure aussi vite qu’il le put. Quand il n’eut plus sur lui que les épais polymères mimétiques de sa sous-combinaison, il enfila une longue robe à capuche de chanvre marron. Il prit la plaque et un bracelet-communicateur, et sortit.

— Nero !

Vipus apparut, en armure complète à l’exception de son casque. La tenue de Loken lui fit froncer les sourcils d’incompréhension.

— Garvi ? Pourquoi n’êtes-vous pas en armure ? Que se passe-t-il ?

— J’ai une affaire qui m’appelle, l’informa rapidement Loken en fermant le bracelet-communicateur autour de son poignet. En mon absence, vous allez assurer le commandement.

— Moi ?

— Je serai bientôt revenu. Il leva le bracelet et lança le calage automatique sur les fréquences de Vipus. De petites diodes clignèrent rapidement sur le bracelet et le gorgerin de l’armure de Vipus, puis s’allumèrent à l’unisson.

— Si la situation change, si nous sommes appelés, prévenez-moi immédiatement. Ça n’est pas un abandon de poste, mais il y a quelque chose que je dois impérativement faire.

— Quel genre de chose ?

— Je ne saurais le dire, répondit Loken. Nero Vipus se contenta de hocher la tête.

— Si vous le dites, mon frère. Je couvre votre départ et je vous tiens informé des évolutions. Il resta là, à regarder son capitaine encapuchonné s’engager dans une galerie d’accès et être avalé par les ombres.

La partie allait si mal pour lui qu’Ignace Karkasy décida qu’il était grand temps de soûler ses compagnons de jeu. Au milieu d’une assistance passablement désintéressée, ils occupaient à six la table d’une alcôve située à l’extrémité avant de la Retraite ; sous des arches dorées, au-delà desquelles des commémorateurs, des soldats en permission, du personnel de bord entre deux quarts et quelques itérateurs (dont nul ne savait jamais quand ils étaient de service ou non) se mêlaient les uns aux autres dans la longue salle remplie. Tout ce petit monde mangeait, buvait, jouait et discutait dans un joyeux brouhaha ponctué de rires et du tintement des verres. Quelqu’un jouait de la viole. La Retraite était devenue le centre de l’activité sociale du vaisseau-amiral.

Juste une semaine ou deux auparavant, un ingénieur en second éméché avait expliqué à Karkasy qu’il n’avait jamais connu d’aussi joyeuse société à bord du Vengeful Spirit , ni d’aucun autre croiseur sur lequel il eût servi. Les commémorateurs avaient amené avec eux leurs habitudes de bohème, vers lesquelles l’équipage avait vite été attiré.

Les itérateurs et quelques officiers supérieurs de la flotte avaient manifesté leur désapprobation devant cette convivialité croissante. Quand Comnenus lui-même avait à son tour soulevé ses objections contre les agapes permanentes que le Vengeful Spirit hébergeait désormais, quelqu’un (et Karkasy suspectait le commandant en personne) lui avait rappelé que le but des commémorateurs était de fraterniser avec les soldats et les adeptes. Ceux-ci s’étaient pressés en nombre vers la Retraite, avec l’espoir de dénicher le mauvais poète ou le chroniqueur dont la plume coucherait leurs pensées pour la postérité. La plupart étaient restés pour prendre des cuites, jouer aux cartes et rencontrer des femmes.

Telles étaient jusqu’à ce jour, selon Karkasy, les plus belles réussites du programme de commémoration : rappeler aux membres des expéditions qu’ils étaient humains et leur offrir un peu d’amusement.

Et leur piquer leur argent aux cartes.

Ils jouaient au targemain, avec un paquet de cartes à coins carrés que Karkasy avait une fois prêté à Mersadie Oliton. Deux autres commémorateurs étaient assis à la table, ainsi qu’un officier de pont subalterne, un sergent de l’armée et un oberst de l’artillerie de bord. Ils utilisaient en guise de jetons des éclats plaqués or, que quelqu’un avait sans vergogne grattés sur l’une des colonnes de la grande salle d’apparat. Karkasy devait admettre que les commémorateurs avaient terriblement abusé des lieux : non seulement les colonnes avaient été dénudées jusqu’à l’acier, mais les fresques murales avaient été recouvertes de peinture ou d’inscriptions. Des vers s’étalaient sur des pans de ciel entre les épaules de héros anciens, lesquels devaient maintenant affronter l’éternité affublés d’une barbe comique ou d’un bandeau sur l’œil. Par endroits, les murs et le plafond avaient été peints en blanc, ou retapissés de papier, pour que des diatribes d’une tournure nouvelle pussent y être inscrits.

— Je laisse passer cette main, annonça Karkasy, et il recula sa chaise en ramassant la poignée d’éclats dorés qui lui restait encore. Je vais aller nous trouver de quoi boire.

Les autres joueurs marmonnèrent leur consentement alors que le sergent distribuait. L’officier de pont, la tête pendante et les yeux mi-clos, fit battre ses paumes l’une contre l’autre, les coudes posés sur la table, les mains au-dessus du crâne.

Le poète fendit la foule pour trouver Zinkman. Zinkman le sculpteur avait de quoi boire, ce qui semblait être une réserve inépuisable d’alcool, même si personne ne savait d’où il la tirait. Quelqu’un avait insinué que Zinkman avait conclu un arrangement avec un gars du contrôle de l’atmosphère interne, qui le distillait lui-même. Zinkman lui devait au moins une bouteille, depuis la partie de merci-merci qu’ils n’avaient pas terminée deux nuits plus tôt.

Il demanda Zinkman à deux ou trois tables, et se renseigna auprès de divers groupes des parages. La viole s’était pour le moment arrêtée de jouer, et certains applaudissaient Carnegi, le compositeur, grimpé sur une table. Carnegi chantait baryton de manière à moitié décente, et presque tous les soirs, on pouvait compter sur lui pour interpréter des opéras populaires à la demande.

Karkasy en avait une à lui faire : ç’aurait été de la fermer.

Une trombe de rires surgit non loin, là où un petit groupe animé s’était réuni sur des tabourets et des fauteuils inclinables pour entendre un commémorateur donner lecture d’une composition récente. Dans l’une des alcôves formées par les colonnades autrefois couvertes d’or, Karkasy vit Ameri Sechloss inscrire à l’encre rouge sa dernière commémoration, sur un mur enduit de blanc avec la peinture pour réfection de coque qu’elle avait subtilisée. En-dessous s’était trouvée une représentation de l’Empereur triomphant sur Cyclonis. Quelqu’un allait forcément finir par s’en plaindre. Des bouts de l’Empereur dépassaient des coins de son barbouillage.

— Zinkman ? Quelqu’un l’a vu ? Zinkman ? appela-t-il.

— Je crois qu’il est par-là, indiqua l’un des commémorateurs qui observait Sechloss.

Il se retourna et se dressa sur la pointe des pieds pour jeter un œil au-dessus de la cohue. La Retraite était bondée ce soir. Un nouveau venu venait juste de franchir l’entrée principale. Karkasy fronça les sourcils. Il n’avait pas besoin d’être sur la pointe des pieds pour repérer cet individu : en robe à capuchon, il dominait le reste de la foule, c’était même de loin la personne la plus grande présente dans la salle. Pas une carrure humaine. Le niveau général du bruit ne baissa pas, mais il était manifeste que ce personnage attirait l’attention. Les gens chuchotaient et jetaient des regards en coin dans sa direction.

Karkasy, qui devait être la seule personne assez audacieuse pour approcher ce visiteur, se fraya un chemin dans la multitude. La silhouette encapuchonnée se tenait juste à l’intérieur de l’arche d’accès et balayait la foule du regard, à la recherche de quelqu’un.

— Capitaine ? demanda Karkasy en regardant par-dessous la capuche. Capitaine Loken ?

— Karkasy. Loken n’avait pas l’air à l’aise.

— Vous me cherchiez, capitaine ? Je pensais que nous n’avions rendez-vous que demain.

— Je… Je suis venu chercher Keeler. Est-elle ici ?

— Ici ? Oh, non, elle ne vient jamais ici. Suivez-moi. Vous n’avez pas envie d’être ici.

— Ah oui ?

— Je le vois bien à vos manières, et à chaque fois que nous sommes rencontrés, vous n’avez jamais franchi l’arche. Venez.

Ils ressortirent par l’entrée arquée, vers la pénombre et la quiétude fraîches du corridor. Quelques personnes passèrent près d’eux pour rejoindre la Retraite.

— Ce doit être important pour que vous ayez mis le pied à l’intérieur, estima Karkasy.

— C’est important, en effet. Loken garda le capuchon sur sa tête, et son comportement restait guindé et emprunté. Je dois parler à Keeler.

— Elle ne fréquente pas beaucoup les espaces communs, elle doit probablement se trouver dans sa cabine.

— Où se trouve-t-elle ?

— Vous auriez pu demander ça à l’officier de surveillance.

— Je vous le demande à vous, Ignace.

— Si c’est aussi confidentiel que ça… insinua Karkasy ; Loken ne formula aucune réponse. Il haussa les épaules. Venez avec moi, je vais vous y amener.

Karkasy guida le capitaine dans le dédale du pont résidentiel où les commémorateurs avaient reçu leurs quartiers. Les passerelles résonnantes étaient froides, des taches d’humidité maculaient les murs d’acier brossé. Ce secteur avait autrefois été le cantonnement des officiers de l’Armée, mais tout comme la Retraite, il avait cessé de ressembler à l’intérieur d’un vaisseau militaire. De la musique s’échappait souvent par des écoutilles à moitié ouvertes. Les sons d’un rire hystérique provenaient d’une des cabines, et d’une autre, ceux d’un homme et d’une femme en pleine dispute. Des affiches avaient été placardées sur les cloisons : des poèmes, des essais sur la nature de l’homme et de la guerre. Des peintures les côtoyaient parfois, certaines magnifiques, certaines grotesques. Ils croisaient quelques détritus, une chaussure égarée, une bouteille vide, des boulettes de papier froissé.

— Nous y voilà, annonça Karkasy. L’écoutille de la cabine de Keeler était close. Vous voulez que je…

— Oui.

Karkasy cogna à la porte et écouta. Après quelques secondes, il frappa à nouveau, plus fort.

— Euphrati ? Euphrati, tu es là ?

L’écoutille pivota, et l’odeur d’une moiteur corporelle se répandit dans l’air frais du couloir. Karkasy se trouvait face à face avec un jeune homme mince et nu, qui pour tout vêtement avait à moitié boutonné un pantalon de treillis. L’inconnu était fin mais musclé, dur de corps comme de visage. Des numéros étaient tatoués sur ses avant-bras, et de petites plaques de métal pendaient à une chaîne autour de son cou.

— Qu’est-ce qu’y a ? cracha-t-il à Karkasy.

— Je voudrais voir Euphrati.

— Va chier, lui retourna le soldat. Elle a pas envie d’te voir.

Karkasy recula d’un pas. Le militaire était physiquement intimidant.

— Calmez-vous, dit Loken, apparu derrière Karkasy en abaissant sa capuche. Calmez-vous et je n’aurais pas à vous demander votre nom et votre unité. Le soldat leva vers lui des yeux ronds.

— Elle… Elle est pas là, dit-il.

Loken voulut tout de même entrer dans la cabine. Le soldat chercha à lui barrer le chemin, mais il lui agrippa le poignet droit et tourna si brusquement la main que l’homme se retrouva aussitôt prisonnier d’une clef de bras.

— Ne refaites plus jamais ça, lui conseilla le Luna Wolf en relâchant sa prise, et en y ajoutant une infime poussée qui fit tomber le soldat à quatre pattes.

La pièce, assez petite, était très en désordre. Des vêtements épars, des draps froissés en tapissaient le sol, et les étagères comme la table étaient couvertes de bouteilles et d’assiettes sales.

Keeler se tenait à l’extrémité de la pièce, à côté de la couchette défaite. Un drap ramené autour de son corps dévêtu, elle fixait Loken avec dédain et lui parut malade et fatiguée. Ses cheveux étaient emmêlés. Des cernes noirs se dessinaient sous ses yeux.

— C’est bon, Leef. On se voit plus tard, dit-elle au soldat.

Toujours sur ses gardes, ce dernier renfila son maillot et ses bottes, ramassa sa veste, et partit en jetant un dernier regard haineux à Loken.

— Il n’est pas méchant, le défendit Keeler. Il s’occupe de moi.

— Armée Impériale ?

— Oui. Appelez ça de la fraternisation si vous voulez. C’est obligatoire qu’Ignace soit là ?

La présence de Karkasy flottait dans le cadre de porte. Loken se retourna.

— Merci de votre aide, lui dit-il. Je vous reverrai demain.

— Très bien, dit le poète, qui s’éloigna à contrecœur. Loken ferma l’écoutille, puis se retourna vers Keeler, laquelle versait dans un petit verre la liqueur claire d’une flasque.

— Ça vous tente ? proposa-t-elle en la lui tendant. Au nom de l’hospitalité

?

Il fit non de la tête.

— Ah. Je suppose que vous ne buvez pas, vous autres Astartes. Encore une faiblesse biologique qui a été gommée chez vous.

— Il nous arrive de beaucoup boire, en certaines circonstances.

— Et ça n’en est pas une, je suppose ? Keeler posa la flasque et leva son verre. Elle retourna vers son lit, tenant d’une main le drap autour d’elle et sirotant le verre qu’elle tenait de l’autre. En prenant soin de ne pas le renverser, elle s’installa sur le matelas, ramena ses jambes sous elle et replia le drap pour préserver sa pudeur toute relative.

— Je ne me doute absolument pas de pourquoi vous êtes ici, capitaine. Je suis juste sidérée. Ça fait des semaines que je vous attends.

— Pardonnez-moi. Je viens seulement de trouver le second dossier. Je n’avais pas fait suffisamment attention.

— Qu’est ce que vous pensez de mon travail ?

— Stupéfiant. Je suis flatté par les images que vous avez prises sur le pont d’embarquement. Je voulais vous faire parvenir un mot pour vous remercier de me les avoir copiées. Encore une fois, je suis désolé. Cependant, le second dossier est plus…

— Problématique ?

— Pour le moins, dit-il.

— Pourquoi vous ne vous asseyez pas ? demanda-t-elle. Loken alla se poser avec précaution sur un petit tabouret de métal, près de la table encombrée.

— J’ignorais qu’il existait des images de cet incident.

— Et moi, je ne savais pas que je les avais prises, répliqua Keeler. J’ai dû oublier. Quand le premier capitaine me l’a demandé, sur le moment, j’ai répondu non. Je n’avais rien pris. Je les ai retrouvées plus tard, et ça m’a surprise.

— Pourquoi me les avez-vous envoyées ? demanda-t-il. Elle haussa les épaules.

— Je n’en sais trop rien. Vous devez essayer de comprendre, capitaine, j’étais… traumatisée. Pendant un temps, je me suis sentie très mal, à cause du choc. Mais j’ai réussi à tenir le coup. Je vais mieux maintenant, je suis redevenue stable, concentrée. Mes amis m’ont aidé : Ignace, Sadie et quelques autres. Ils ont été gentils avec moi. Ils m’ont empêché de me faire du mal.

— De vous faire du mal ?

Elle fit tourner son verre entre ses doigts, les yeux vers le sol.

— J’ai fait des cauchemars, capitaine Loken. J’avais des visions horribles, même quand j’étais éveillée. Je pleurais tout d’un coup, sans raison. J’ai commencé à trop boire. Je me suis procuré un petit pistolet, et j’ai passé des heures à me demander si j’aurais le courage de l’utiliser. Elle releva les yeux vers lui. J’étais dans ce… dans ce gouffre de désespoir quand je vous ai envoyé ces clichés. C’était un appel à l’aide, je suppose. Je n’en sais rien. Je ne me souviens pas. Je vous l’ai dit, j’ai dépassé tout ça. Je vais bien, et je me sens un peu stupide de vous avoir dérangé, surtout après tout ce temps. Vous êtes venu pour pas grand-chose.

— Je suis heureux de savoir que vous allez mieux, dit Loken, et je ne suis pas non plus venu pour rien. Nous devons parler de ces images. Qui les a vues ?

— Personne. Vous et moi. Personne d’autre.

— Vous n’avez pas jugé bon d’informer le premier capitaine de leur existence ?

Keeler secoua la tête.

— Non. Non, pas du tout. Pas à ce moment-là. Si j’étais allé voir les autorités, elles me les auraient confisquées… Et détruites, probablement, et m’auraient raconté la même histoire de bête sauvage. Le premier capitaine avait l’air tout à fait certain que c’était un animal, un genre de créature xenos, et il a insisté pour que je me taise. Pour le moral des troupes. Ces images ont été une bouée de sauvetage pour moi, elles prouvaient que je n’étais pas folle. C’est pour ça que je vous les ai envoyées.

— Ne fais-je pas partie des autorités ?

Elle se mit à rire.

— Vous étiez là, Loken. Vous étiez là, vous l’avez vue. J’ai tenté le coup. Je me suis dit que vous pouviez répondre et…

— Et quoi ?

— Et me dire la vérité.

Loken hésita.

— Oh, ne vous en faites pas, l’admonesta-t-elle en se relevant pour aller remplir son verre. Je n’ai pas envie de connaître la vérité tout de suite. Une bête sauvage. Très bien, une bête sauvage. Je suis passée à autre chose. À cette heure de la journée, capitaine, je ne m’attends pas à ce que vous brisiez vos serments de loyauté pour me révéler quelque chose que vous avez juré de ne pas me dire ; c’était une idée stupide, et je la regrette. C’est à mon tour de m’excuser.

Elle regarda vers lui, en relevant le bord du drap pour mieux couvrir sa poitrine.

— J’ai effacé mes copies. Toutes, vous avez ma parole. La seule qui reste est celle que je vous ai envoyée.

Loken produisit la plaque de données et la posa sur la table ; il dut pour cela lui ménager un espace en écartant la vaisselle répugnante. Keeler la regarda longtemps, puis vida son verre d’un trait et le remplit à nouveau.

— Vous imaginez ? dit-elle, en levant la flasque d’une main tremblante. Je suis terrifiée rien qu’à l’idée de les avoir à nouveau dans cette pièce.

— Je n’ai pas l’impression que vous soyez passée à autre chose autant que vous le prétendez, dit Loken.

— Ah vraiment ? le railla-t-elle. Elle posa le verre et fit courir les doigts de sa main libre dans ses courts cheveux blonds. Alors arrêtons de déconner, puisque vous êtes là. Ça commence à bien faire.

Elle vint prendre la plaque.

— Une bête sauvage, hein ? C’est ça ? Une bête sauvage ?

— Une variété de prédateur sauvage propre à la région des montagnes que…

— Pardonnez-moi, mais ce ne sont que des conneries, l’arrêta-t-elle. Elle alla enfoncer la plaque dans le port de lecture d’un banc de cadrage compact de l’autre côté de la pièce, où certains de ses appareils et des lentilles de rechange embarrassaient un banc. La console se mit à bourdonner et l’écran s’alluma, blanc et froid.

— Qu’est-ce que vous faites des décalages ?

— Des décalages ? répéta Loken.

— Oui. Elle entra les lignes de commande d’une main experte et sélectionna le fichier. D’un coup sec de l’index, elle fit s’ouvrir la première image, qui s’épanouit sur l’écran.

— Par Terra, je ne peux pas la regarder, dit-elle en se détournant.

— Éteignez ça, Keeler.

— Non, vous, vous allez regarder. Regardez les distorsions visuelles. Vous les aviez sûrement remarquées ? C’est comme si cette chose était là sans être là. Comme si elle était à moitié dans la réalité.

— Une erreur de signal. Les conditions et l’obscurité ont déréglé les senseurs de votre appareil et…

— Je sais très bien me servir d’un appareil, capitaine, je sais reconnaître une mauvaise exposition, un effet de halo ou des malformations numériques. Regardez.

Elle vit venir la deuxième image, et la lorgna du coin de l’œil en faisant des gestes de la main.

— Regardez l’arrière-plan. Et les gouttes de sang en avant-plan, ici et ici. Image parfaite. Mais la chose elle-même… Je n’ai jamais rien vu produire cet effet sur un instrument à haut gain. Votre « bête sauvage » n’est pas en continuité physique avec ce qui l’entoure. Et c’est exactement comme ça que je l’ai vue, capitaine. Vous avez étudié ces images de près, sans aucun doute ?

— Non, dit Loken.

Keeler fit apparaître une autre image, qu’elle regarda pleinement cette fois, avant d’en détourner les yeux.

— Là, vous voyez ? L’image résiduelle ? Elle est sur toutes les images, mais on la voit mieux sur celle-là.

— Je ne vois rien…

— Je vais augmenter le contraste et corriger un peu le flou. Elle joua avec les commandes de la machine. Voilà, vous voyez, maintenant ?

Loken ouvrit des yeux ronds. Ce qui n’avait d’abord semblé être qu’un flou laiteux posé sur l’image de la chose avait acquis une meilleure résolution. En surimpression sur la forme du monstre, une forme semi-humaine en imitait la pose et la posture. Même s’ils laissaient voir au travers, on ne pouvait confondre le visage hurlant et le corps torturé de Xavyer Jubal.

— Vous le connaissez ? demanda-t-elle. Moi pas, mais je sais reconnaître la physionomie et la carrure d’un Astartes quand j’en vois un. Mon appareil n’avait pas de raison d’enregistrer ça. À moins que… ?

Loken ne répondit pas.

Keeler éteignit l’écran, tira la plaque de son logement et la jeta à Loken, qui la rattrapa en vol. Elle retourna vers la couchette et s’y laissa tomber.

— C’est pour ça que je voulais une explication, dit-elle. C’est pour ça que je vous ai envoyé mes images. Quand j’ai touché le fond de la névrose, j’espérais que vous alliez venir pour m’expliquer tout ça, mais ne vous inquiétez pas, j’ai dépassé tout ça, maintenant. Je vais très bien. Une bête sauvage. Voilà ce que c’était.

Loken fixait la plaque posée dans sa main. Il pouvait à peine imaginer ce par quoi Keeler en était passée. Cela avait été suffisamment difficile pour lui, Nero et Sindermann, mais dans leur cas, l’affaire avait été correctement gérée. Ils avaient eu droit à la vérité. Pas Keeler. Elle était brillante, et intelligente, et avait décelé les failles dans leur histoire ; ces horribles incohérences prouvaient que l’événement ne se bornait pas aux explications du premier capitaine. Et elle avait vécu avec cette connaissance, elle y avait fait face, seule.

— Que pensez-vous que c’était ? lui demanda-t-il.

— Quelque chose d’affreux que je n’aurais jamais dû voir, répondit-elle. Par le Trône, Loken, je vous en supplie, ne me prenez pas en pitié maintenant. Ne me dites pas ce que c’était.

— Je ne le ferai pas, dit-il. Je ne peux pas. C’était une bête sauvage, Euphrati. Comment vous en sortez-vous ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Vous disiez que vous allez bien ; à quel point ?

— Mes amis m’ont aidée à m’en sortir, je vous l’ai dit.

Loken se leva, prit la flasque, et marcha jusqu’à la couchette. Il s’assit sur le bord du matelas et remplit le verre qu’elle lui tendit.

— Merci, dit-elle. J’ai trouvé la force. J’ai trouvé la…

Pendant un instant, Loken la crut sur le point de dire « foi ».

— La quoi ?

— La confiance. La confiance dans l’Imperium et dans l’Empereur. La confiance en vous.

— En moi ?

— Pas en vous, personnellement ; en l’Astartes et l’Armée Impériale. En chaque branche des combattants de l’Humanité qui se dédient à la protection de nous autres, simples mortels. Elle prit une gorgée et ricana. L’Empereur nous protège.

— Bien entendu, dit Loken.

— Non, non, vous ne m’avez pas comprise, expliqua Keeler, les bras croisés autour de ses genoux relevés. Il nous protège vraiment. Il protège l’Humanité par le biais de ses légions, des corps d’armée et des machines du Mechanicum. Il connaît les dangers. Les incohérences. Il vous utilise, vous et tous les instruments comme vous, pour nous en protéger. Pour nous protéger physiquement du meurtre et de la souffrance, pour protéger nos esprits de la folie, pour protéger nos âmes. C’est ce que j’ai compris grâce à ce traumatisme, et j’en suis contente. Dans l’univers, il existe des dangers incroyables que l’Humanité est fondamentalement incapable de comprendre, et auxquels elle ne pourrait pas survivre. C’est pour ça qu’il nous protège. Certaines vérités nous rendraient fous rien qu’en les envisageant à peine. Il a choisi de ne pas les partager avec nous. C’est pour ça qu’il vous a faits.

— C’est une façon de voir remarquable, la félicita Loken.

— Dans les pics des murmures, ce jour-là… Vous m’avez sauvé la vie, n’est-ce pas ? Vous avez abattu cette chose. Et maintenant, vous me sauvez encore en gardant la vérité pour vous. Ça n’est pas douloureux ?

— Qu’est-ce qui est douloureux ?

— De cacher cette vérité.

— Parfois, admit-il.

— L’Empereur est notre vérité et notre lumière. Si nous avons confiance en lui, il nous protégera.

— Qui vous a dit ça ? demanda Loken.

— Un ami. Une seule chose m’inquiète, Garviel. Une pensée qui refuse de me quitter. Vous autres, les Astartes, vous êtes loyaux à l’Astartes. Vous restez entre vous et vous ne perdez jamais votre confiance les uns dans les autres.

— Et ?

— Je pense que vous m’auriez dévoilé quelque chose ce soir, sans cette loyauté envers vos frères. Je vous admire pour ça, mais dites-moi une chose : jusqu’où va votre loyauté ? Quoi qu’il ait pu nous arriver dans les montagnes, je suis sûre qu’un frère de l’Astartes y était impliqué. Qu’est-ce qui devra se passer pour vous faire oublier votre loyauté envers la légion, et penser à votre loyauté envers le reste de nous tous ?

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire, se déroba-t-il.

— Bien sûr que si. Si un autre frère se tournait contre ses frères, vous le couvririez encore une fois ? Combien devront vous trahir avant que vous n’agissiez ? Un ? Une escouade ? Une compagnie ? Combien de temps allez-vous garder vos secrets ? Qu’est-ce qu’il vous faudra pour rejeter les liens fraternels de votre légion et dire : « C’est mal » ?

— Vous imaginez l’impossible…

— Non, certainement pas. Et vous, vous savez ce que je veux dire, mieux que n’importe qui. Si c’est arrivé à l’un de vous, ça pourrait arriver à d’autres. Vous êtes tous si parfaitement entraînés et identiques. Vous marchez au pas et vous faites ce qu’on vous dit de faire. Vous connaissez des Astartes qui refuseraient de marcher au pas, Loken ? Vous le feriez, vous ?

— Je…

— Vous le feriez ? Si vous aviez des soupçons, ou une preuve de dérèglement, vous sortiriez du rang pour vous dresser contre les autres ? Pour le bien de l’Humanité, évidemment.

— Ça n’arrivera pas, lui certifia Loken. Ça n’arrivera jamais. Vous suggérez la discorde, la guerre civile ; c’est contraire à la moindre fibre de l’Imperium tel que l’Empereur l’a créé. Avec Horus comme Maître de Guerre, comme guide, une telle possibilité ne peut même pas être envisagée. L’Imperium est fort et poursuit un seul but. Il y a des incohérences, Euphrati, tout comme il y a des guerres, des épidémies et des famines. Elles nous font mal, mais elles ne nous tuent pas. Nous les dépassons et nous allons de l’avant.

— Tout dépend d’où se produisent les incohérences, lui fit-elle remarquer. Le bracelet-communicateur de Loken se mit soudain à biper. Il leva le poignet et pressa le bouton d’appel.

— J’arrive, dit-il. Il tourna à nouveau les yeux vers elle.

— Nous continuerons de discuter une autre fois, Euphrati.

Elle acquiesça. Il se pencha et l’embrassa sur le front.

— Portez-vous bien. Reposez-vous sur vos amis.

— Êtes-vous mon ami ? demanda-t-elle.

— Soyez-en certaine. Il se leva.

— Garviel, l’appela-t-elle depuis la couchette.

— Oui ?

— Effacez ces images, s’il vous plaît. Faites-le pour moi. Elles n’ont pas à exister.

Il hocha la tête, ouvrit l’écoutille et sortit dans l’air froid du corridor.

Une fois que la porte fut refermée, Keeler se leva de son lit en laissant le drap glisser de sur elle, puis trottina jusqu’à un buffet, s’agenouilla et ouvrit les portes, pour en sortir deux bougies, et une petite statuette de l’Empereur. Elle les posa sur le dessus du meuble et alluma les chandelles au briquet. Puis elle fouilla à nouveau les étagères et y retrouva le pamphlet aux pages cornées que Leef lui avait laissé. L’impression était mauvaise et provenait sans doute d’une vieille machine à rotatives. Les bords étaient marqués par des taches d’encre, et le texte jalonné d’une bonne quantité de fautes.

Keeler s’en moquait. Elle ouvrit à la première page. Inclinée devant l’autel de fortune, elle commença à lire.

— L’Empereur de l’Humanité est la Lumière et la Voie, et toutes ses actions sont pour le bien de l’Humanité, de nous qui sommes son peuple. L’Empereur est Dieu et Dieu est l’Empereur ; ainsi est-il dit dans le Lectio Divinitatus, et par-delà toute chose, l’Empereur nous protège…

Loken remontait en courant les couloirs du secteur des commémorateurs, sa robe flottant derrière lui. Les alarmes retentissaient. Des hommes et des femmes passaient la tête à leur porte pour le regarder passer.

Il leva son bracelet à sa bouche.

— Nero, expliquez-moi ! C’est Tarik ? Est-il arrivé quelque chose ?

La fréquence grésilla et la minuscule voix de Vipus sortit du bracelet.

— Oui, quelque chose est arrivée, Garvi. Dépêchez-vous de revenir.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Un vaisseau. Une barge vient tout juste de se translater derrière nous à l’intérieur du système. C’est celle de Sanguinius. Sanguinius est venu en personne.

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Garviel Loken, Dixième Capitaine des Luna Wolves

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