Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Onze
Des réponses
Un marché avec le diable
Anathame
Les flancs blindés du Thunderhawk n’étaient pas aussi profilés que ceux d’un oiseau d’assaut, mais l’appareil était fonctionnel et allait les ramener sur la lune de Davin plus rapidement que les modèles anciens. Les technoserviteurs et les équipes du Mechanicum le préparaient pour son lancement et Loken aurait voulu pouvoir les faire œuvrer plus vite. Chaque seconde qui passait rapprochait le Maître de Guerre de la mort. Une mort qu’il ne laisserait pas survenir.
Plusieurs heures avaient passé depuis qu’ils avaient ramené le Maître de Guerre à bord, mais Loken n’avait pas nettoyé son armure ni ses armes, préférant repartir comme il était venu en ayant tout de même fait le plein de munitions. Le sol de la baie était toujours couvert du sang de ceux qu’ils avaient écartés de leur chemin et ce n’était que maintenant, ayant le temps de réfléchir à ce qu’ils avaient fait, que Loken se sentait envahi par la honte.
Il ne revoyait aucun des visages, mais se remémorait le craquement des crânes et les cris de souffrance. Tous les nobles idéaux de l’Astartes… Que signifiaient-ils encore quand il était si facile de les négliger ? Kyril Sindermann avait raison. La morale et les convenances n’étaient qu’un vernis appliqué sur l’animal qui sommeillait au cœur des hommes… même des Astartes.
Si les bienfaits du comportement civilisé étaient si faciles à oublier, quels seraient les prochains préceptes trahis en toute impunité, pour peu que les circonstances redevinssent difficiles ?
En observant la baie, Loken ressentait une différence à peine perceptible. Les marteaux continuaient de taper, les écoutilles de claquer, et les civières des obus d’artillerie circulaient en serpentant, mais il régnait une atmosphère inhabituellement calme et triste, comme si le souvenir de ce qui s’était produit ici flottait encore dans l’air.
Les portes anti-explosions de la baie étaient fermées, mais l’on entendait encore les chants et les psalmodies étouffées de la foule rassemblée de l’autre côté.
À la lueur de bougies, des centaines de personnes veillaient dans les couloirs entourant la baie, et emplissaient les ponts d’observation. Peut-être une soixantaine d’entre elles le regardaient d’en haut, par les vitres de la passerelle. Elles avaient apporté des offrandes, et des parchemins votifs, noircis de lignes dans lesquelles étaient déversés leurs sentiments, implorant la survie du Maître de Guerre.
Vers qui étaient dirigées ces supplications restait un mystère, mais elles semblaient donner à ces gens une cohésion de pensée, et Loken en appréciait la valeur en ces heures sombres.
Les frères de l’escouade Locasta étaient déjà à bord, bien que leur arrivée aux environs de la baie d’embarquement eût failli provoquer une fuite désordonnée et terrifiée de la foule. Le souvenir de la dernière fois que les Astartes avaient marché parmi elle était encore trop frais.
Torgaddon et Vipus effectuaient avec leurs hommes les dernières vérifications de prélancement. Il ne lui restait plus qu’à donner l’ordre.
Il entendit des pas approcher et trouva derrière lui la silhouette en armure de Tybalt Marr, capitaine de la 18e compagnie. Parfois appelé « Soit l’Un », pour sa ressemblance saisissante avec Verulam Moy qui avait été surnommé « Soit l’Autre », il évoquait tant le visage du Maître de Guerre que Loken se sentit une boule dans la gorge. Il s’inclina à l’approche de ce compagnon d’armes.
— Capitaine Loken, dit Marr en lui rendant son salut. Puis-je vous parler ?
— Bien sûr, Tybalt. Je suis désolé pour Verulam. C’était un guerrier brave.
Marr acquiesça brièvement. Loken ne pouvait qu’imaginer quelle était son affliction.
Loken avait déjà porté le deuil de frères tombés, mais Moy et Marr avaient été inséparables, unis par une relation presque symbiotique, assez semblable à celle de vrais jumeaux. En tant qu’amis et frères, ils s’étaient toujours mieux battus à deux, mais une fois encore, Moy avait eu la chance d’être choisi pour un fer de lance, et Marr était resté en arrière.
Cette fois, Moy avait payé cette chance de sa vie.
— Merci, capitaine Loken. J’apprécie votre commisération.
— Vouliez-vous quelque chose en particulier, Tybalt ?
— Êtes-vous en partance pour la lune ? demanda-t-il, et Loken sut immédiatement pourquoi Marr était là. Il hocha la tête.
— Oui. Il s’y trouve peut-être une chose qui aidera le commandant, et si c’est le cas, nous la trouverons.
— Cette chose se trouverait-elle à l’endroit où Verulam est mort ?
— Oui, dit Loken. Du moins, je le pense.
— Une épée de plus vous serait-elle utile ? J’aimerais voir où… où cela s’est produit.
Loken voyait la peine se dessiner dans les yeux de Marr.
— Bien entendu.
Marr le remercia de la tête et ils gravirent la rampe d’assaut, tandis que les réacteurs du Thunderhawk montaient en régime en poussant le hurlement d’un spectre.
Aximand regarda Abaddon frapper du poing la jointure du serviteur d’entraînement, lui arracher son bras armé, avant de se rapprocher pour lui délivrer une série rapide de coups au torse. La chair du serviteur s’enfonça sous ce martèlement, l’os et l’acier se cassèrent, et l’assemblage s’effondra en une masse désordonnée de chair et de métal.
C’était le troisième qu’Abaddon venait de détruire durant les dernières trente minutes. Ezekyle avait toujours évacué sa colère avec ses poings, et cette fois ne faisait pas exception. La violence et la tuerie étaient les raisons pour lesquelles le premier capitaine avait été engendré, mais elles étaient devenues pour lui un tel art de vie qu’il ne connaissait pas d’autre manière d’exprimer sa frustration.
Aximand, lui, avait démonté et réassemblé son bolter six fois, en disposant lentement et méticuleusement chaque pièce du mécanisme sur un tissu avant de les nettoyer. Là où Abaddon ventilait sa douleur par la violence, Aximand préférait s’affranchir l’esprit par une routine familière. Impuissants à ne rien faire de constructif pour venir en aide au commandant, ils s’étaient tous deux repliés dans ce qu’ils connaissaient le mieux.
— Le maître des arsenaux aura ta tête si tu continues de détruire ses serviteurs, dit Aximand en relevant la tête, tandis qu’Abaddon terminait de massacrer du poing ce qu’il restait de celui-ci.
En nage et haletant, Abaddon quitta la cage, le corps luisant, ses cheveux dressés par un ruban d’argent, poissés par la sueur. Même pour celle d’un Astartes, sa carrure était énorme, musculeuse et solide comme la pierre. Torgaddon le taquinait souvent, en prétendant qu’Ezekyle avait abandonné le commandement de l’escouade Justaerin à Falkus Kibre parce lui-même était trop imposant pour tenir dans une armure Terminator.
— Ils sont là pour ça, lança sèchement Abaddon.
— Je ne suis pas certain que nous soyons censés les traiter d’une façon aussi rude.
Abaddon parut s’en moquer, prit une serviette dans son casier personnel et la jeta autour de ses épaules.
— Comment peux-tu rester aussi calme à un moment pareil ?
— Je ne suis pas calme, Ezekyle, crois-moi.
— Tu as l’air de l’être.
— Ça n’est pas parce que je ne démolis rien avec mes poings que je ne suis pas en colère.
Abaddon ramassa un segment de son armure, et commença à le polir, avant de le jeter violemment de côté dans un grognement.
— Harmonise tes humeurs, Ezekyle, lui conseilla Aximand. Il n’est pas bon de se laisser porter trop loin du point d’équilibre. Tu pourrais ne jamais y revenir.
— Je sais, soupira Abaddon. Mais je suis tout à la fois, colérique, mélancolique, lymphatique ; je n’arrive même pas à rester assis. S’il n’arrivait pas à se rétablir, Horus ? Que se passerait-il s’il mourait ?
Le premier capitaine se releva et fit les cent pas en se tordant les mains. Aximand voyait le sang lui monter aux joues, signe que sa contrariété et son courroux s’enflammaient une nouvelle fois.
— Ce n’est pas juste, grogna Abaddon. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça. L’Empereur n’aurait pas laissé se produire un tel malheur. Il n’aurait pas dû le laisser se produire.
— L’Empereur n’est plus avec nous depuis longtemps, Ezekyle.
— Est-ce qu’il sait seulement ce qui s’est passé ? Est-ce qu’il s’en préoccupe encore ?
— Je ne sais pas quoi te répondre, mon ami, dit Aximand en saisissant son bolter une nouvelle fois, et pressant le bouton qui libéra le chargeur. Abaddon avait trouvé une nouvelle cible pour sa rage impotente.
— Plus rien n’a été pareil depuis qu’il nous a quittés après Ullanor, enrageait-il. Il nous a laissé finir ce qu’il ne voulait pas se donner la peine de finir lui-même, et pourquoi ? Pour un projet plus important que nous ?
— Fais attention, Ezekyle, l’avertit Aximand. Tu t’aventures sur un terrain dangereux.
— Mais c’est vrai, non ? Ne me dis pas que tu n’as pas ressenti la même chose. Je sais que tu penses comme moi.
— C’est… les choses sont différentes, maintenant, oui.
— Nous sommes là à combattre et à mourir pour conquérir la galaxie en son nom, et il n’est même plus au front avec nous. Où sont passés son honneur et sa fierté ?
— Ezekyle ! éclata Aximand en jetant son bolter et se relevant d’un bond. Ça suffit. Si tu avais été n’importe qui d’autre, je t’aurais déjà tué pour avoir proféré de telles paroles. L’Empereur est notre seigneur et maître. Nous avons prêté serment de lui obéir.
— Nous avons prêté serment au commandant. Tu ne te souviens plus de ton accession au Mournival ?
— Je m’en souviens très bien, lui rétorqua Aximand. Mieux que toi, à ce qu’il semble ; nous avons juré fidélité, au-dessus de tous les primarques, à l’Empereur éternel.
Abaddon se retourna pour agripper le treillage de la cage, les muscles crispés et la tête penchée. Dans un cri de rage animale, il arracha un pan du grillage et le jeta de l’autre côté de la salle, où il retomba aux pieds d’Erebus, qui se tenait dans le cadre de la porte.
— Erebus, l’accueillit Aximand, surpris. Depuis combien de temps es-tu ici ?
— Assez longtemps, Horus. Assez longtemps.
Aximand sentit comme une dague d’inquiétude se ficher dans sa poitrine.
— Ezekyle était juste contrarié. Ses humeurs ont perdu leur équilibre. Ne…
D’un geste de sa main, Erebus balaya les craintes d’Aximand. La lumière filtrée se reflétait sur les plaques de son armure.
— Ne crains rien, tu sais que nous sommes tous liés. Nous sommes tous des membres de la loge ; si quiconque devait me demander ce que j’ai entendu ici aujourd’hui, vous savez tous deux ce que je lui dirais, n’est-ce pas ?
— Non, je ne saurais le dire.
— Précisément, sourit Erebus, mais loin de s’en trouver rassuré, Aximand se sentit redevable au premier chapelain des Word Bearers, comme si son silence faisait partie d’un marché.
— Tu es venu pour une raison précise, Erebus ? demanda Abaddon, la colère toujours à fleur de peau.
— Tout à fait, expliqua Erebus, en révélant son médaillon de loge au milieu de sa paume tendue. L’état du Maître de Guerre se détériore et Targost a demandé une réunion.
— Maintenant ? Pourquoi ? demanda Aximand. Erebus haussa les épaules.
— Je ne saurais le dire.
Ils se dirigèrent une fois encore vers la cale arrière du croiseur, en empruntant les escaliers de service méconnus vers les profondeurs du Vengeful Spirit . Une fois encore, des cierges leur traçaient le chemin, et Aximand se découvrit impatient d’en avoir fini avec ceci. Le Maître de Guerre se mourait, et eux tenaient une réunion ?
— Qui approche ? demanda une silhouette depuis l’obscurité.
— Trois âmes, répondit Erebus.
— Quels sont vos noms ? réclama la forme encapuchonnée.
— Est-on vraiment obligés d’en passer par tout ça, Luc ? s’impatienta Aximand. Tu sais que c’est nous.
— Quels sont vos noms ? répéta l’autre.
— Je ne saurais le dire, lui lança Erebus.
— Passez, mes amis.
Ils pénétrèrent dans la soute ; Aximand décocha un regard empli de venin à Sedirae, lequel se contenta de hausser les épaules et de leur emboîter le pas. Comme à l’accoutumée, des bougies éclairaient le vaste espace étançonné, mais au lieu des discussions vivantes entre les guerriers planait une atmosphère solennelle. Tous les visages habituels étaient là : Serghar Targost, Luc Sedirae, Kalus Ekaddon, Falkus Kibre, ainsi que beaucoup d’autres officiers et frères qu’Aximand connaissait ou reconnaissait… et Maloghurst le Retors.
Erebus était le premier de leur file et alla se placer au centre du groupe, tandis qu’Aximand adressait un signe de tête à l’écuyer du Maître de Guerre.
— Cela faisait longtemps que je ne t’avais pas vu à une réunion.
— Il est vrai, reconnut Maloghurst. J’ai négligé mes devoirs de membre de la loge, mais d’autres questions me réclamaient.
— Mes frères, lança Targost pour obtenir l’attention de tous. Nous vivons une triste période.
— Viens-en au fait, Serghar, grogna Abaddon. Nous n’avons pas le temps pour ces fioritures.
Le maître de loge le fusilla du regard, mais perçut l’irritation du premier capitaine et hocha la tête plutôt que de se confronter à lui. Il fit un geste en direction d’Erebus et s’adressa à la loge dans son intégralité.
— Notre frère de la 17e légion souhaiterait nous parler. Acceptez-vous de l’entendre ?
— Nous l’acceptons, entonnèrent les Sons of Horus.
Erebus hocha la tête.
— Le frère Ezekyle a raison, nous n’avons pas le temps de respecter un cérémonial, je serai donc direct. Le Maître de Guerre est mourant et le destin de la croisade ne tient qu’à un fil. Nous seuls avons le pouvoir de la sauver.
— Qu’est-ce que cela est censé vouloir dire ? l’interpella Aximand.
Erebus arpenta la circonférence de leur cercle à mesure qu’il parla.
— Les apothicaires ne peuvent rien pour le Maître de Guerre ; malgré leur dévouement, ils ne peuvent le guérir du mal qui l’afflige. Ils ne parviennent qu’à le garder en vie, et cet état de fait ne durera plus très longtemps. Il sera trop tard si nous n’agissons pas maintenant.
— Que proposes-tu ? demanda Targost.
— Les tribus de Davin, dévoila le chapelain.
— Eh bien, qu’ont-elles à voir avec cela ? insista le maître de loge.
— Elles forment un peuple sauvage contrôlé par des castes martiales, mais cela, nous le savons tous. Notre propre loge porte dans sa structure et dans ses pratiques la marque de leurs loges guerrières. Chacune d’elles vénère un des prédateurs autochtones de leur monde, et c’est là que nos préceptes diffèrent. Durant le temps que j’ai passé sur Davin pendant son rattachement à nous, j’ai étudié les loges, j’ai cherché en elles une trace de souillure ou de religion profane. Je n’en ai pas trouvé ; mais ce que j’ai trouvé chez une des loges est, je pense, notre seul espoir de sauver le Maître de Guerre.
Aximand s’était retrouvé malgré lui pendu aux lèvres d’Erebus, dont le talent oratoire était digne d’un itérateur, avec ces modulations précises de ton et de tessiture qui savaient captiver un public.
— Explique-nous ! réclama bien haut Luc Sedirae.
La loge reprit son cri jusqu’à ce que Serghar Targost fût forcé de hurler pour restaurer le calme.
— Nous devons l’emmener sur Davin, au temple de la loge du Serpent, déclara le Word Bearer. Ses prêtres sont versés dans un art mystique de la guérison, et je crois qu’ils nous offrent les meilleures chances de sauver le Maître de Guerre.
— Un art mystique ? le sollicita Aximand. Qu’est-ce que ces mots veulent dire ? De la sorcellerie ?
— Je ne crois pas, se défendit Erebus en venant vers lui. Et même si c’en était, frère Horus ? Refuserais-tu leur aide ? Laisserais-tu le Maître de Guerre succomber pour pouvoir te sentir pur ? Sa vie ne vaut-elle pas que nous courions un risque ?
— Un risque, oui. Mais tout ceci me paraît mal.
— Il serait réellement mal de ne pas faire tout ce que nous pouvons pour sauver le commandant, intervint Targost.
— Même si cela nous oblige à nous commettre avec une magie impure ?
— Ne prends pas ces grands airs, Aximand, le rabroua Targost. Nous allons le faire pour la légion. Il n’y a pas d’autre choix.
— Alors tout est déjà décidé ? demanda Aximand en poussant Erebus pour venir se tenir au centre du cercle. Dans ce cas, pourquoi cette parodie de débat ? Pourquoi nous avoir seulement convoqués ici ?
Maloghurst, debout près de Targost, s’avança en boitillant.
— Nous devons tous êtes d’accord, frère Horus. Tu sais comment opère la loge. Si tu n’acceptes pas, nous n’irons pas plus loin et le Maître de Guerre restera ici, mais il mourra si nous ne faisons rien. Et tu le sais.
— Vous ne pouvez pas me demander ça, supplia Aximand.
— Il le faut, mon frère, dit Maloghurst. Il n’y a pas d’autre moyen.
Aximand se sentit écrasé par la responsabilité de cette décision, alors que tous les regards de la pièce étaient tournés vers lui. Ses yeux rencontrèrent ceux d’Abaddon, et il vit qu’Ezekyle se prononçait clairement en faveur de faire ce qui était possible pour sauver le Maître de Guerre.
— Et pour Torgaddon et Loken ? demanda Aximand en essayant de gagner du temps pour réfléchir. Ils ne sont pas là pour s’exprimer.
— Loken n’est pas des nôtres ! cria Kalus Ekaddon, le capitaine des escouades Reaver. Nous lui avons laissé sa chance de nous rejoindre, et il nous a tourné le dos. Pour ce qui est de Tarik, il nous suivrait, mais nous n’avons pas le temps de l’attendre.
Aximand sonda les visages des hommes rassemblés autour de lui, et réalisa qu’il n’avait pas le choix. Il ne l’avait jamais eu depuis l’instant où il était entré dans la soute.
Quel qu’en fût le prix, le Maître de Guerre devait vivre. C’était aussi simple.
Il y aurait des conséquences. Il y en avait toujours à passer un marché avec le diable. Mais aucun prix ne serait trop lourd à payer si le commandant survivait.
Plutôt se damner que d’être celui qui aurait refusé et laissé le Maître de Guerre mourir.
— Très bien, accepta-t-il finalement. Laissons la loge du Serpent faire ce qu’elle peut pour lui.
Le changement opéré sur la lune de Davin en quelques heures, depuis la dernière fois qu’ils y avaient posé le pied, sidéra Loken. Les brumes et les brouillards s’étaient évanouis et le ciel était passé d’un jaune musqué à une couleur presque blanche. L’odeur n’avait pas disparu, mais s’était atténuée, et n’était plus que déplaisante plutôt qu’insoutenable. La mort de Temba avait-elle brisée une sorte de lien qui maintenait cette lune dans un cycle de perpétuelle décomposition ?
Lorsque le Thunderhawk avait survolé les marais, Loken s’était aperçu que les arbres malades avaient disparu : leurs troncs s’étaient désagrégés, privés de la corruption qui leur prêtait un semblant de vie. Sans les brumes opaques, il leur fut facile de retrouver le Glory of Terra , bien qu’il n’y eût cette fois aucun message lugubre qui leur parvînt par radio.
Ils atterrirent ; du pas confiant d’un chef naturel, Loken fit sortir de l’appareil l’escouade Locasta, Torgaddon, Vipus et Marr. Torgaddon et Marr avaient pourtant obtenu leur grade de capitaine bien avant Loken, mais tous deux s’étaient instinctivement effacés devant lui pour cette mission.
— Qu’est-ce que tu t’attends à trouver, Garvi ? demanda Torgaddon, les yeux plissés, levés vers la coque affaissée du croiseur. Il ne s’était pas donné la peine de trouver un nouveau casque, et la puanteur de l’endroit lui assaillit les narines.
— Je ne sais pas exactement, répondit-il. Peut-être des réponses. Quelque chose qui pourra aider le Maître de Guerre.
Torgaddon acquiesça.
— Ça me va. Et vous, Marr ? Qu’est-ce que vous êtes venu chercher ?
Tybalt Marr ne répondit pas, tira en arrière le levier d’armement de son bolter et marcha résolument vers le vaisseau écrasé. Loken le rattrapa et le retint par l’épaulière.
— Tybalt, vais-je avoir un problème avec vous ?
— Non. Je veux simplement voir l’endroit où Verulam a été tué. Sans ça, je ne réussirais pas à y croire. J’ai été le voir à la morgue, mais ça n’était pas comme rendre hommage à un mort. Plutôt comme regarder dans un miroir. Vous me comprenez ?
Loken ne comprenait pas. Il hocha tout de même la tête.
— Très bien, mais prenez position dans la file.
Ils avancèrent vers la carcasse morte du vaisseau, en escaladant les rampes de débris vers les trous béants ouverts dans sa coque.
— J’ai l’impression que nous nous sommes battus ici il y a une éternité, dit Torgaddon.
— Ça n’était qu’il y a trois ou quatre heures, Tarik, fit remarquer Loken.
— Je sais, mais tout de même.
Ils atteignirent enfin le haut de la pente et pénétrèrent dans les ténèbres du croiseur. Le souvenir de la dernière fois qu’il l’avait fait, et de ce qu’il avait trouvé au bout du chemin, était encore frais dans l’esprit de Loken.
— Restez vigilants. Nous ne savons pas ce qui peut encore se trouver ici.
— On aurait dû bombarder l’épave depuis l’orbite, marmonna Torgaddon.
— Silence ! le reprit Loken d’une voix sifflante. Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ?
Tarik leva les mains en signe d’excuse et ils progressèrent dans la carcasse grinçante, le long de couloirs obscurs, de coursives à l’éclairage vacillant et de corridors puants. Vipus et Loken ouvraient la marche, Torgaddon et Marr couvraient l’arrière. Ce décor hanté par les ombres n’avait rien perdu de sa faculté à les étonner, même si la matière organique répugnante qui avait couvert chaque surface d’une humidité luisante semblait s’assécher et tomber en cendre.
— Mais qu’est-ce qui se passe, ici ? s’interrogea Torgaddon. Cet endroit ressemblait aux ponts hydroponiques il n’y a pas quatre heures, et maintenant, il…
— Meurt, compléta Vipus. Il meurt comme ces arbres que nous avons vus en arrivant.
— Ou il est déjà mort, dit Marr en arrachant sans peine du mur l’enveloppe d’une de ses excroissances organiques.
— Ne touchez à rien, les alerta Loken. Quelque chose dans ce vaisseau a réussi à terrasser le commandant, et tant que nous ne saurons pas quoi, nous ne devons toucher à rien.
Marr laissa tomber ce qu’il tenait et s’essuya le gantelet sur sa jambière. Ils s’aventurèrent toujours plus loin à l’intérieur de la structure. Le souvenir qu’avait Loken de leur précédent passage ne s’était pas estompé, et ils retrouvèrent bientôt la grande artère spinale et le chemin menant au pont de commandement.
Des rais de lumière perçaient par les trous de la coque, et des particules de poussière flottaient dans l’air comme un rideau scintillant. Loken menait la marche, en se baissant pour passer sous les poutres tordues et les câbles pendants. Ils atteignaient leur destination.
Loken renifla Eugan Temba bien avant qu’il ne le vît ; l’odeur de sa putréfaction et de son trépas s’était répandue au-delà du pont. Ils s’y engagèrent avec précaution, et Loken dispersa ses guerriers sur le périmètre par les indications directionnelles que leur donna sa main.
— Qu’allons-nous faire de ceux qui sont pendus là-haut ? demanda Vipus, en désignant du doigt les soldats morts cousus aux bannières du plafond. Nous ne pouvons pas les laisser comme ça.
— Je sais, mais il n’y a rien que nous puissions faire pour eux pour le moment. Ils reposeront quand nous détruirons cette épave.
— C’est lui ? demanda Marr, l’index pointé vers un cadavre bouffi.
Loken hocha la tête, leva son bolter et avança vers le corps. Une sorte de gigotement se distinguait sous l’épiderme de la dépouille, et le ventre volumineux de Temba tremblotait du même mouvement interne. Sa peau était à ce point tendue que les contours de vers et de larves grasses apparaissaient au-dessous.
— Par le Trône, il est répugnant, déclara Marr. Et c’est ce… cette chose qui a tué Verulam ?
— Je suppose, répondit Loken. Le Maître de Guerre ne l’a pas exactement dit, mais il n’y a personne d’autre ici.
Il laissa Marr à son chagrin et se tourna vers ses guerriers.
— Éparpillez-vous. Cherchez tout ce qui pourrait nous donner des indications sur ce qui s’est passé ici.
— Vous n’avez pas une idée plus précise de ce que nous cherchons ? demanda Vipus.
— Non, pas réellement, reconnut Loken. Certainement une arme.
— Tu sais que nous allons devoir fouiller ce gros tas ? fit remarquer Torgaddon. Qui va avoir la chance de s’y coller ?
— Je me disais que tu pourrais y prendre un certain plaisir, Tarik.
— Oh non, hors de question que j’approche ne serait-ce qu’un doigt.
— Je vais le faire, dit Marr en se laissant tomber à genoux, pour arracher à Temba ses derniers lambeaux de vêtements moites.
— Tu vois, rayonna Torgaddon en reculant. Tybalt veut le faire. Je dis : laissons-le faire.
— Très bien. Faites attention, Tybalt, dit Loken avant de se détourner du spectacle dégoûtant de Marr dépeçant le corps bouffi.
Ses autres hommes se mirent à fouiller le pont, et Loken grimpa les marches jusqu’au trône de commandement, d’où il contempla les fosses à instrumentation, à présent remplies de toutes sortes de déjections et de viles excroissances. Il sidérait Loken qu’un aussi glorieux vaisseau et un homme prétendu être de bonne disposition aient pu connaître une fin aussi ignominieuse.
Il contourna le trône, et s’arrêta quand son pied buta contre un objet solide.
Il se pencha pour observer le coffret de bois lustré, à peu près long et épais comme son bras. Ses surfaces étaient lisses et propres, et il n’avait clairement rien à faire dans ce tombeau puant. Le bois était d’un brun luxueux, gravé d’étranges symboles sur la longueur. Le couvercle pivotait sur des charnières d’or. Loken ouvrit le crochet délicat qui le maintenait fermé.
Le coffret était vide, tapissé d’un velours rouge. Alors que son regard restait fixé à l’intérieur, Loken réalisa à quel point il avait été imprudent de l’ouvrir. Il fit courir ses doigts sur la longueur du bois, effleura la ligne de symboles, en trouvant quelque chose de familier à leur tracé élégant et cursif.
— Par ici ! cria l’un des membres de l’escouade Locasta. Loken ramassa le coffret et se dirigea vers celui qui avait appelé. Tandis que Marr continuait de démembrer le corps du traître, les autres Astartes se rassemblèrent autour de l’objet qui brillait sur le sol.
Loken vit qu’il s’agissait du bras tranché d’Eugan Temba, aux doigts toujours fermés sur la poignée d’une épée étonnamment luisante, dont la lame ressemblait à du silex poli.
— C’est le bras de Temba, aucun doute là-dessus, dit Vipus en se penchant, un bras tendu vers l’épée.
— Ne la touchez pas, dit Loken. Si elle a mis le commandant dans un tel état, je ne tiens pas à savoir ce qu’elle pourrait nous faire à nous.
Vipus recula de l’épée comme s’il s’était agi d’un serpent venimeux.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda Torgaddon en désignant le coffret.
Loken s’accroupit, le posa près de l’épée, et ne fut pas surpris de constater que celle-ci tiendrait exactement à l’intérieur.
— Je pense qu’elle y était rangée.
— Il a l’air assez neuf, remarqua Vipus. Et qu’a-t-il sur les côtés ? Une inscription ?
Loken ne répondit pas, mais tendit la main pour faire lâcher prise aux phalanges mortes de Temba. Même si cela était absurde, il grimaçait à chaque nouveau doigt qu’il desserrait, s’attendant presque à voir la main se jeter sur lui.
L’épée fut enfin libre, et il la souleva avec un excès de précaution.
— Attention, dit Torgaddon.
— Merci beaucoup, Tarik. Et dire que pour un peu, j’allais me mettre à l’agiter dans tous les sens.
— Désolé.
Loken déposa lentement l’épée dans son écrin. La poignée le picotait, et il avait senti une curieuse sensation en prononçant le nom de Tarik, comme une intuition de tout le mal monstrueux que cette arme était capable d’infliger. Il ferma le couvercle en relâchant une expiration contenue.
— Par Terra, comment quelqu’un comme Temba a-t-il pu entrer en possession d’une telle arme ? se demanda Torgaddon. Elle ne paraît même pas de conception humaine.
— Elle ne l’est pas, dit Loken quand il reconnût enfin l’aspect familier des symboles du coffret. C’est une épée des kinebrach.
— Des kinebrach ? s’exclama Torgaddon. Mais… elle n’était pas… ?
— Si, énonça Loken, en ramassant soigneusement le coffret posé sur le pont. C’est l’anathame qui a été volée dans la Galerie des Objets de Xenobia.
La nouvelle se répandit dans tout le Vengeful Spirit à la vitesse de la pensée, et des hommes et femmes en pleurs vinrent saluer leur passage. Des centaines d’entre eux bordaient chaque couloir où les Astartes transportèrent leur commandant sur une bière constituée de boucliers en écu. Revêtu de son armure cérémonielle d’un blanc hivernal, ornée de renforts dorés et de son œil rouge, le Maître de Guerre avait les mains fermées sur son épée à lame d’or, et une couronne de lauriers argentés paraît son noble front.
Abaddon, Aximand, Luc Sedirae, Serghar Targost, Falkus Kibre, Kalus Ekaddon le portaient, et derrière lui marchaient Hektor Varvaras et Maloghurst. L’armure de chacun était rutilante, et leurs capes se gonflaient au rythme de leur pas.
Des hérauts et crieurs publics annonçaient le chemin du cortège, et la scène de la baie d’embarquement ne se répéta pas. Les Astartes emportaient avec lenteur le meneur bien-aimé qui avait combattu à leurs côtés depuis les premiers jours de la croisade. Ils allaient en pleurant, tous conscients que ce trajet du Maître de Guerre pouvait être son dernier.
En lieu et place de fleurs, les spectateurs jetaient sous leurs pieds des morceaux de papier déchiré, où des paroles d’espoir et d’amour avaient été écrites et mouillées de leurs larmes. Informée que le Maître de Guerre était encore en vie, la population de son vaisseau faisait brûler des herbes censées posséder des vertus médicinales, jetées dans des encensoirs pendus le long de la route. Une fanfare jouait quelque part la marche de la légion.
Des bougies diffusaient une odeur douce, et hommes et femmes, soldats et civils, tous s’affligeaient intérieurement. Des drapeaux de l’Armée Impériale jalonnaient l’itinéraire, tous mis en berne par respect, et des lamentations implorantes suivirent la procession jusqu’à ce qu’enfin celle-ci fût parvenue à la baie d’embarquement, dont la vaste entrée était parée de parchemins sur tout son cadre, chaque centimètre carré couvert d’un message pour le Maître de Guerre et ses fils.
Aximand était ébahi par une telle manifestation de tristesse et d’affection. L’ampleur du chagrin qu’avait provoqué la blessure du primarque dépassait tout ce qu’il avait pu connaître. Pour lui, le Maître de Guerre était un parangon de magnificence, mais un guerrier avant toute chose, un meneur d’hommes, et l’un des élus de l’Empereur.
Il représentait tellement plus pour ces mortels. À leurs yeux, il était le symbole d’un idéal noble et héroïque, au-delà de tout ce à quoi eux-mêmes pouvaient aspirer, le symbole de la nouvelle galaxie qu’ils érigeaient sur les cendres de l’ère des Luttes.
La seule existence d’Horus promettait la fin des souffrances et des tueries qui accablaient l’Humanité depuis des siècles. La Longue Nuit touchait à son terme, et grâce à des héros comme lui, les premiers rayons d’une nouvelle aube perçaient à l’horizon.
Tout cela était maintenant menacé, et Aximand sut qu’il avait fait le bon choix en laissant les autres décider d’emmener Horus sur Davin. La loge du Serpent allait le guérir, et si cela devait impliquer des puissances qu’il aurait pu condamner, qu’il en fût ainsi.
Les dés étaient jetés, il ne pouvait plus que s’accrocher à l’espoir que le Maître de Guerre leur serait rendu. Aximand sourit en se rappelant ce que le commandant lui avait dit un jour au sujet de la foi. Comme souvent, il lui avait délivré sa sagesse au moment le plus inapproprié, juste avant de sauter du ventre d’un oiseau d’assaut pour se jeter dans la cité des peaux-vertes d’Ullanor.
— La foi, pour celui qui se tient au bord de tout ce qu’il connaît, et qui s’apprête à se jeter dans l’obscurité, c’est la certitude qu’il ne peut se passer que deux choses, lui avait enseigné le Maître de Guerre.
— Et quelles sont-elles ? avait-il demandé.
— Qu’il trouvera sous ses pieds quelque chose de solide, ou qu’il apprendra à voler, s’était esclaffé Horus en s’élançant de l’appareil.
Ce souvenir rendit les larmes qui lui vinrent beaucoup plus amères, tandis que l’immense porte de la baie d’embarquement se refermait derrière eux, et que les Astartes se dirigeaient vers le Warhawk en attente.
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