Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Sept

Seigneur des Anges

Sur la terre des araignées

Interdiction

 

Juste une semaine plus tôt, durant l’une de leurs entrevues privées régulières, Loken avait fini par parler à Mersadie Oliton du Grand Triomphe d’Ullanor.

— Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était.

— Je peux quand même essayer.

Loken sourit.

— Tout un continent avait été aplani par le Mechanicum pour servir de décor à l’événement.

— Aplani ? Vous voulez dire, entièrement !?

— Avec l’aide de fuseurs industriels et d’engins de géoformation. Des montagnes ont été rasées et leur matière a servi à combler des vallées. La surface était toute lisse, comme une immense plaine de graviers qui s’étendait à l’infini. Il leur avait fallu des mois.

— Ça aurait dû leur prendre des siècles !

— Vous sous-estimez la capacité industrielle du Mechanicum ; quatre flottes ouvrières avaient été envoyées. Elles ont aménagé un décor digne de l’Empereur, si vaste qu’il pouvait être minuit d’un de ses côtés et midi de l’autre.

— Vous exagérez ! s’exclama-t-elle sur un ton jubilatoire.

— C’est vrai, peut-être. Ce serait la première fois, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête.

— Vous devez comprendre : ça a été un événement unique. Une grande célébration triomphale pour marquer le tournant d’une époque, et l’Empereur, loué soit-il, le savait très bien. Il savait qu’il fallait marquer les esprits. C’était la fin de la campagne d’Ullanor, et le couronnement du Maître de Guerre. C’était l’occasion pour l’Astartes de dire au revoir à l’Empereur avant son départ pour Terra, après qu’il eût mené ses armées lui-même pendant deux siècles. Nous avons pleuré quand il a annoncé qu’il se retirait des combats. Vous pouvez vous imaginer ça, Mersadie ? Cent mille guerriers en pleurs ?

— Dommage qu’aucun commémorateur n’ait été là pour y assister, dit-elle. Ce genre de cérémonie n’arrive pas tous les jours.

— C’était une affaire privée.

Elle rit une fois encore.

— Cent mille guerriers présents, un continent rasé pour les besoins de la chose, et vous appelez ça une affaire privée ? Loken la regarda droit dans les yeux.

— Même maintenant, vous ne nous comprenez pas, n’est-ce pas ? Vous continuez de penser à une échelle très humaine.

— Sincèrement désolée, répliqua-t-elle.

— Je ne voulais pas vous offenser, lui dit-il en notant son expression, mais c’était bel et bien une affaire d’ordre privé. Une célébration. Cent mille Astartes. Huit millions de réguliers de l’Armée Impériale. Des légions de Titans, une vraie forêt d’acier. Des colonnes blindées par centaines, des formations de chars rangés par milliers. Les croiseurs qui remplissaient l’orbite basse étaient éclipsés par les escadrons de chasseurs qui volaient en vagues ininterrompues. Et des bannières, tellement de bannières.

Il se tut un instant, plongé dans le souvenir.

— Le Mechanicum avait tracé une route. Cinq cents mètres de large, cinq cents kilomètres de long, une ligne droite qui traversait la grande plaine dégagée. De part et d’autre, tous les cinq mètres était planté un poteau surmonté d’un crâne de peau-verte ; des trophées de la guerre d’Ullanor. Et au-delà, de chaque côté, des feux avaient été allumés dans des bassins de rocbéton. Sur cinq cents mètres. Je peux vous assurer qu’il faisait chaud. Nous avons défilé sur cette route, en passant sous le podium où l’Empereur se tenait. Le podium était la seule structure que le Mechanicum avait érigée, à la racine d’une ancienne montagne. Nous avons défilé devant lui et nous nous sommes rangés sur la plaine.

— Qui a défilé ?

— Nous tous. Quatorze légions étaient représentées, en totalité ou par une de leurs compagnies. Les autres étaient engagées dans des conflits trop lointains pour leur permettre d’être présentes. Les Luna Wolves étaient venus en masse, bien sûr. Et neuf Primarques étaient là, Mersadie. Neuf. Horus, Dorn, Angron, Fulgrim, Lorgar, Mortarion, Sanguinius, Magnus et le Khan. Les autres avaient envoyé des ambassadeurs. Un tel spectacle. Vous ne pouvez pas vous imaginez.

— Je continue d’essayer.

Loken secoua la tête.

— J’ai presque du mal à croire que j’y ai bien assisté.

— Comment étaient-ils, ces Primarques ?

— Vous croyez que je les ai rencontrés ? Je n’étais qu’un frère parmi tous ceux qui marchaient en rangs. J’ai vu presque tous les Primarques, de près ou de loin, à un moment ou un autre de ma vie, maîtresse Oliton. J’ai parlé en personne à deux d’entre eux. Jusqu’à mon ascension au sein du Mournival, je ne fréquentais pas des cercles aussi élevés. Les Primarques sont des figures inaccessibles. Pendant le triomphe d’Ullanor, je ne parvenais pas à croire qu’autant d’entre eux étaient présents.

— Mais ils vous ont tout de même laissé des impressions ?

— Des impressions indélébiles. Chacun d’entre eux était si grand, si puissant et si fier ; ils donnaient l’impression d’incarner toutes les caractéristiques du genre humain. Angron le colérique… Dorn solide, implacable ; Magnus entouré de mystère, et Sanguinius, bien sûr. Si parfait. Si charismatique.

— C’est ce que j’ai entendu dire de lui.

— Alors vous avez entendu la vérité.

Ses longs cheveux étaient pressés par le poids de sa coiffe de mailles d’or, dont les bords encadraient ses traits souverains, ses joues frottées de cendre grise en signe de deuil.

Un préposé de sa suite se tenait près de lui, pot d’encre et pinceau à la main, pour lui peindre les larmes de douleur rituelles. Le Primarque Sanguinius remua la tête, faisant tinter sa coiffe.

— Je pleure déjà, dit-il.

Il se tourna, non vers son frère Horus, mais vers Torgaddon.

— Montrez-les-moi, Tarik, demanda-t-il.

Torgaddon acquiesça. Le vent mugissait autour des personnages rassemblés au flanc de la colline, et la pluie battait leurs plaques d’armure. Torgaddon fit un geste, et Tarvitz, Bul et Lucius s’avancèrent, tenant devant eux les reliques sales.

— Ces hommes, monseigneur, dit Torgaddon d’une voix tremblante qui ne lui était pas coutumière, ces Emperor’s Children ont recouvré les vestiges de vos frères au péril de leur vie, et il était juste qu’ils vous les présentent eux-mêmes.

— Vous avez fait cet honneur à nos morts ? demanda Sanguinius à Tarvitz.

— Oui, monseigneur.

Le Primarque prit le casque cabossé des mains de Tarvitz et l’étudia. Il dominait le capitaine de toute sa taille, son armure dorée incrustée de rubis et de joyaux brillants, et marquée, comme celle du Maître de Guerre, de l’œil vigilant de Terra. Les vastes ailes de Sanguinius, pareilles à celles d’un aigle géant, étaient repliées dans son dos, leurs plumes rehaussées de bandes d’argent et de grappes de perles.

Il fit tourner le casque entre ses mains pour lire à l’intérieur les poinçons de l’artificier.

— Huit chevaliers léopards, annonça-t-il.

À son côté, le maître de chapitre Raldoron commença à parcourir son manifeste.

— Ne vous donnez pas cette peine, Ral, dit Sanguinius. Je connais cette marque. Capitaine Thoros. Nous le regretterons.

Sanguinius tendit le casque à Raldoron et adressa à Tarvitz un signe de tête.

— Merci pour votre bonté, capitaine. Ses yeux se tournèrent vers Eidolon. Et à vous, seigneur, toute ma gratitude pour être venu à l’aide de Frome si diligemment.

Eidolon s’inclina, en semblant ignorer le regard noir que lançait le Maître de Guerre dans sa direction. Sanguinius reporta son attention sur Torgaddon.

— Et à vous, Tarik, plus qu’à tout autre. Pour avoir ouvert la brèche sur ce cauchemar.

— Je ne fais qu’obéir aux ordres du Maître de Guerre, répliqua le Luna Wolf.

Sanguinius consulta Horus.

— Est-ce vrai ?

— Tarik a pris une certaine latitude, corrigea Horus en souriant. Il avança et serra Sanguinius contre son cœur. Aucuns autres Primarques n’étaient plus proches que le Maître de Guerre et l’Ange. Depuis l’arrivée de Sanguinius, ils s’étaient à peine soustraits à la compagnie de l’autre.

Le majestueux commandant de la 9e légion des Astartes recula d’un pas pour contempler le paysage désolé. Autour du pied de la colline, des centaines de silhouettes en armure attendaient, silencieuses. La majorité d’entre elles portaient le blanc tranché des Luna Wolves ou le rouge artériel des Blood Angels, hormis les survivants du détachement des Emperor’s Children, un petit bourgeon d’or et de violet. Derrière les Astartes, les engins de guerre sombres patientaient sous la pluie, ceignant le rassemblement comme des spectres affligés. Les osts de l’Armée Impériale observaient, leurs bannières mouillées claquaient dans la brise froide. Leurs blindés et leurs transports de personnel étaient stationnés en échelons, et beaucoup des soldats avaient grimpé sur les coques pour trouver un meilleur point de vue sur ce qui se déroulait.

Le fer de lance de Torgaddon avait rasé un large secteur du panorama, en détruisant les arbres de pierre qu’il avait trouvés, et avait ainsi dompté le temps au-dessus de cette partie de la planète. La couleur du ciel s’était estompée en un gris poudreux, parcouru de fines barres nuageuses blanches, et la pluie qui tombait, douce et persistante, réduisait l’horizon à un fondu brumeux. Sur l’ordre du Maître de Guerre, la force principale des impériaux regroupés avait effectué sa descente en surface dans la sécurité relative de la trouée libérée des orages.

— J’ai lu que dans les anciennes philosophies de Terra, annonça Sanguinius, la vengeance était tenue pour un prétexte faible et une erreur de l’esprit. Il est difficile pour moi d’avoir des sentiments si nobles en ce jour. J’aimerais nettoyer ce monde en mémoire de mes frères disparus, et de ceux qui sont morts pour avoir voulu les sauver.

L’Ange se tourna vers son frère Primarque.

— Mais cela n’est pas nécessaire. La vengeance n’est pas nécessaire. Des xenos sont présents ici, une menace implacable qui rejette tout rapport civilisé avec l’Humanité, et nous a accueilli avec la violence, et la violence seule. Cela est un motif suffisant. Comme l’Empereur aimé de tous nous l’a appris depuis le début de notre croisade, nous devons traiter directement les anathèmes de l’Humanité, afin d’assurer la survie de l’Imperium. Agiras-tu avec moi ?

— Nous assassinerons Meurtre ensemble, répliqua Horus.

Ces mots ayant été prononcés, l’Astartes se mit en guerre pour six mois. Soutenues par l’Armée Impériale et les créations du Mechanicum, les légions assaillirent les latitudes austères du monde qu’elles avaient appelées Meurtre, et anéantirent les arachnides.

Ce fut une guerre glorieuse, de bien des façons, et loin d’être facile. Qu’importait combien étaient massacrés, les arachnides ne reculaient pas, ne battaient pas en retraite, paraissaient ne pas avoir de moral ni de volonté à briser, et continuèrent de se déverser des fissures et des crevasses de la terre écarlate, jour après jour, avides de nouveaux affrontements. Il sembla parfois que leurs réserves étaient sans limites, comme si des nids d’un volume inimaginable infestaient le manteau de la planète, ou comme si des fabriques souterraines produisaient sans cesse de quoi remplacer les pertes infligées par les troupes impériales. Pour leur part, qu’importait le nombre qu’ils en massacraient, les guerriers de l’Imperium n’en vinrent jamais à sous-estimer les arachnides. Ces adversaires étaient redoutables et résistants, et assez nombreux pour décontenancer n’importe qui. « Le cinquantième que j’ai tué, fit une fois remarquer l’Autre Horus, était aussi dur à vaincre que le premier. »

Loken, comme beaucoup des Luna Wolves présents, se réjouissait des circonstances du conflit : leur commandant les menait sur le terrain pour la première fois depuis sa nomination comme Maître de Guerre. Pourtant, très tôt, dans la tente du haut commandement, le Mournival avait gentiment cherché par un soir pluvieux à en dissuader Horus. Abaddon avait tenté, habilement, de dépeindre le titre de Maître de Guerre comme un rôle de bien trop haute importance.

— Penses-tu que je ne le mérite pas ? avait tourné en dérision Horus, sous le tambourinement de la pluie.

— Je veux dire que vous êtes devenu trop précieux pour vous battre, monseigneur, l’avait corrigé Abaddon. Ça n’est qu’une planète, un unique terrain d’opération. L’Empereur vous a chargé de tous les mondes et de tous les terrains. Votre devoir est de…

— Ezekyle… Le ton employé par le Maître de Guerre trahissait un avertissement, et la conversation passa d’un coup au cthonien, le signe évident que son esprit n’était focalisé que sur la guerre. Ne prétends pas m’apprendre quels sont mes devoirs.

— Je n’oserais jamais, monseigneur ! s’exclama immédiatement le premier capitaine en s’inclinant avec respect.

— Précieux est bien le bon mot, était rapidement intervenu Aximand pour voler au secours d’Abaddon. Si vous deviez être blessé, ou même tomber au combat, ce serait…

Horus se leva, furibond.

— Et toi, tu oses tourner en dérision mes compétences de guerrier ? Aurais-tu perdu la tête depuis ma promotion ?

— Non, monseigneur, non…

À ce qu’il semblait, seul Torgaddon avait remarqué l’amusement que prenait le Maître de Guerre dans cette pantomime de la fureur.

— Nous craignons seulement que vous ne laissiez plus aucun adversaire pour nous, justifia-t-il.

Horus partit de son rire clair. Réalisant qu’il s’était joué d’eux, les membres du Mournival se mirent à rire eux aussi. Horus tapa sur l’épaule d’Abaddon et alla pincer la joue à Aximand.

— Nous allons livrer cette guerre ensemble, mes fils, dit-il. C’est pour me battre que j’ai été fait. Si j’avais suspecté, sur Ullanor, que le rang de Maître de Guerre m’obligerait à renoncer pour toujours à la gloire des combats, je ne l’aurais pas accepté. Quelqu’un d’autre aurait reçu cet honneur. Guilliman ou le Lion, peut-être. Ils en avaient tellement envie.

D’autres rires résonnèrent sous la tente. Le rire des Cthoniens était tranchant et vif, mais celui des Luna Wolves plus vif encore.

Après coup, Loken se demanda si le Maître de Guerre n’avait pas une fois de plus usé de ses talents de diplomate. Il avait après tout entièrement éludé la question principale, apaisé leurs craintes par sa bonne humeur, en en appelant à leur code de guerriers. Telle était sa manière de leur dire que, malgré tous leurs bons conseils, il était des points sur lesquels son opinion ne pouvait être fléchie. Loken était certain que la raison se nommait Sanguinius. Horus ne pouvait supporter de rester à l’écart et de voir son plus cher frère se battre sans lui. Horus ne pouvait résister à la tentation de combattre épaule contre épaule avec Sanguinius, comme ils l’avaient déjà fait dans le temps.

Horus ne se laisserait pas éclipser, même par celui qu’il aimait le plus.

Les voir ensemble sur un champ de bataille avait de quoi couper le souffle. Deux dieux de la guerre, à la tête d’une marée de rouge et de blanc. Si la suite avait été différente, les dizaines de victoires qu’ils obtinrent en collaborant sur Meurtre auraient dû être louées et chantées autant que les hauts faits d’Ullanor ou de toute autre apothéose.

Et en vérité, cette guerre fut l’occasion de nombreux faits d’armes extraordinaires que la postérité aurait dû célébrer, particulièrement à présent qu’officiaient les commémorateurs.

Comme tous les autres de sa sorte, Mersadie Oliton ne fut pas autorisée à descendre sur la planète avec les éléments combattants, mais elle absorba tous les détails qui furent transmis de la surface, le flux quotidien des données brutales de ce qui avait été gagné et perdu. Quand, périodiquement, Loken revenait avec sa compagnie prendre du repos et se rééquiper sur le vaisseau-amiral, elle l’interrogeait avec acharnement, et lui faisait décrire tout ce qu’il avait vu. Horus et Sanguinius luttant côte à côte était ce qui l’intéressait le plus, mais elle buvait le moindre de ses récits.

De nombreuses batailles avaient été de vastes engagements en ordre rangé, lors desquels des milliers d’Astartes avaient mené des dizaines de milliers de fantassins impériaux contre des files infinies de guerriers arachnides. Loken peinait à trouver les mots pour les décrire, et se sentit parfois obligé d’emprunter des tournures imbéciles aux Chroniques d’Ursh . Il lui parla des grandes choses dont il avait été témoin, d’instants particuliers. Comment Luc Sedirae avait mené sa compagnie contre une formation arachnide de trois mille créatures alignées sur vingt-cinq rangs, et l’avait disloquée en moins d’une demi-heure. Comment Sacrus Carminus, capitaine de la 3e compagnie des Blood Angels, avait tenu la ligne contre une nuée bourdonnante de spécimens ailés durant toute une longue et éprouvante après-midi. Comment Iacton Qruze, malgré son caractère borné et usant, avait brisé l’échine à un assaut inattendu et prouvé qu’il y avait encore en lui de la valeur. Comment Tybalt Marr, « Soit l’Un », avait pris les montagnes basses en deux jours et s’était enfin élevé parmi les meneurs d’exception. Comment les arachnides avaient révélé d’autres variétés biologiques plus cauchemardesques encore, à savoir des monstres massifs qui progressaient à l’allure des plus énormes machines de guerre, et comment les Titans du Mechanicum, emmenés par le Dies Irae de la Legio Mortis, les avaient châtiés, avaient piétiné leurs élytres. Comment Saul Tarvitz, en combattant aux côtés de Torgaddon plutôt que dans la cohorte de l’arrogant seigneur Eidolon, avait ranimé le respect des Luna Wolves pour les Emperor’s Children.

Entre Tarvitz et Torgaddon s’était soudé un lien fraternel qui apaisa les discordes entre les deux légions. Les rumeurs entendues par Loken prétendaient qu’Eidolon avait initialement été froissé, jusqu’à ce qu’il se fût aperçu que leur rapprochement avait racheté son erreur. Même s’il ne l’aurait jamais admis, Eidolon avait réalisé être tombé en défaveur aux yeux du Maître de Guerre, mais au fil du temps, il fut du moins toléré dans la tente du commandant, et consulté au même titre que les autres officiers.

Sanguinius avait lui aussi adouci les angles. Il savait son frère Horus tenté de reprocher à Fulgrim le comportement que ses Astartes avaient récemment affiché. Horus et Fulgrim étaient proches, presque aussi proches que Sanguinius et le Maître de Guerre. Il déplaisait au Seigneur des Anges de voir se creuser un fossé potentiel.

— Tu ne peux te permettre une dissension, avait dit Sanguinius. En tant que Maître de Guerre, tu dois conserver le respect des Primarques, tout comme l’Empereur l’avait avant toi. Qui plus est, toi et Fulgrim êtes trop liés pour tomber dans les chamailleries.

Cette conversation s’était déroulée durant un bref hiatus de la sixième semaine, lorsque Raldoron et Sedirae emmenaient l’effectif à l’ouest, par une série de vallées et de défilés étroits le long d’une grande chaîne de reliefs. Les deux Primarques s’étaient reposés pour un jour dans un camp de commandement, à quelques lieues derrière l’avancée principale. Loken s’en souvenait bien. Lui et les autres du Mournival avaient été présents dans la tente d’état-major lorsque Sanguinius avait soulevé le sujet.

— Je ne me chamaille pas, répondit Horus tandis que ses armuriers lui retiraient son lourd équipement taché de boue et baignaient ses jambes. Les Emperor’s Children ont toujours été fiers, mais cette fierté devient de l’insolence. Qu’il soit mon frère ou pas, Fulgrim doit connaître sa place. Les accès de rage d’Angron et la susceptibilité de Perturabo me donnent déjà assez de soucis. Je ne tolérerai pas l’irrespect de la part d’un allié si proche.

— Qui a commis l’erreur, Fulgrim, ou son lieutenant Eidolon ? fit remarquer Sanguinius.

— Fulgrim a fait d’Eidolon un seigneur commandeur. Il lui a reconnu des mérites, et il lui fait manifestement confiance, et approuve sa façon d’être. Si Eidolon incarne le tempérament de la 3e légion, cela me pose problème. Et pas seulement ici. Je dois être sûr de pouvoir compter sur les Emperor’s Children.

— Et pourquoi penserais-tu ne pas le pouvoir ?

Horus attendit, le temps qu’un serviteur lui eut lavé le visage, puis cracha de côté dans le bol que lui tenait un autre.

— Parce qu’ils sont bien trop imbus d’eux-mêmes.

— Tous les Astartes ne sont-ils pas fiers de leur légion ? Sanguinius prit une gorgée de vin. Il se tourna vers le Mournival. N’es-tu pas fier, Ezekyle ?

— Je le resterai jusqu’à la fin de toute chose, monseigneur, répondit Abaddon.

— Si je peux me permettre, monseigneur, s’immisça Torgaddon, il y a une différence. Chacun de nous est naturellement fier de lui-même et loyal à sa légion. Cela peut devenir de la fanfaronnade et mener à une rivalité entre Astartes. Mais les Emperor’s Children sont particulièrement hautains. Je m’empresse d’ajouter qu’ils sont loin de tous l’être.

Loken sut qu’il se référait à Tarvitz, et aux autres amis qu’il s’était faits dans l’unité de celui-ci. Sanguinius approuva.

— C’est leur état d’esprit. Il en a toujours été ainsi. Ils aspirent à s’améliorer sans cesse pour honorer la perfection de l’Empereur. Ça n’est pas de la supériorité. Fulgrim me l’a expliqué lui-même.

— Et Fulgrim peut en être convaincu, dit Horus, mais cela se manifeste bien par de la condescendance chez certains de ses hommes. Il y avait autrefois entre nous du respect mutuel ; à présent, ils prennent les autres de haut. Peut-être est-ce du ressentiment à cause de ma nouvelle position, mais je ne peux le tolérer.

— Ils n’ont aucune rancœur envers toi, voulut le rassurer Sanguinius.

— Peut-être, mais ils jalousent le rayonnement que mon rôle confère à ma légion. Les Luna Wolves ont toujours été vus comme des barbares. La pierre de Cthonia est dans leurs cœurs, et les taches de sa boue collent à leur peau. Les Emperor’s Children ne les considèrent comme des égaux que du point de vue de leurs accomplissements dans cette croisade. Les Wolves ne montrent pas de finesse ni d’élégantes manières. Ils se complaisent à être sauvages quand eux sont solennels.

— Peut-être est-il temps de songer à faire ce que l’Empereur suggérait, lui rappela Sanguinius.

Horus secoua la tête avec emphase.

— J’ai refusé cet honneur sur Ullanor, je ne le considérerai pas à nouveau.

— Les choses changent. Tu es le Maître de Guerre à présent. Tout l’Astartes doit reconnaître la prééminence de la 16e légion. Peut-être certains ont-ils besoin qu’on le leur rappelle.

Horus pouffa pour lui seul.

— Je verrais mal Russ essayer de rendre sa horde présentable et la rebaptiser pour chercher le respect des autres.

— Leman n’est pas Maître de Guerre, évoqua Sanguinius. Ton titre a changé, mon frère, sur l’ordre de l’Empereur, pour que le reste d’entre nous n’ait aucun doute sur le pouvoir qui est le tien et sur la confiance qu’il t’a accordée. Peut-être la même chose doit-elle arriver à ta légion.

Plus tard, alors qu’ils marchaient lourdement vers l’ouest au travers de la bruine, en suivant les Titans sur les étendues de boue rouge gorgée d’une eau qui affleurait en mares, Loken questionna Abaddon sur ce que le Seigneur des Anges avait voulu dire.

— Sur Ullanor, lui apprit le premier capitaine, notre Empereur bien-aimé a conseillé au commandant de renommer la 16e légion, pour qu’il n’y ait pas de doute sur son autorité.

— Et quel nom voulait-il que nous prenions ? demanda Loken.

— Les Sons of Horus, répondit Abaddon.

Le sixième mois de campagne touchait à son terme quand les étrangers arrivèrent.

Sur une période de quelques jours, les vaisseaux de l’expédition, en hauteur dans l’orbite, prirent conscience de signaux curieux qui suggéraient une activité navale proche, et diverses tentatives furent faites pour tenter d’en localiser la source. Avisé de la situation, le Maître de Guerre présupposa que d’autres renforts étaient sur le point de les rejoindre, peut-être des bataillons additionnels d’Emperor’s Children. Des engins éclaireurs envoyés en patrouille par le maître Comnenus et les croiseurs en station ne purent trouver aucune trace immédiate du moindre vaisseau ; néanmoins, beaucoup rapportèrent des élévations dans leurs lectures spectrographiques semblables aux pics précurseurs des translations Warp imminentes. La flotte expéditionnaire quitta son ancrage en haute orbite et se mit en formation de combat, le Vengeful Spirit et le Proudheart à l’avant-garde, le Misericord et le Red Tear , vaisseau-amiral de Sanguinius, sur un flanc étiré.

Quand les étrangers finirent par se manifester, ils arrivèrent confiants, par un point de translation aux abords du système : trois vaisseaux massifs, dont les schémas de construction et les signatures étaient inconnus des archivages impériaux.

En approchant, ils se mirent à émettre ce qui parut être un signal de défi. Par sa nature, ce signal était remarquablement similaire à celui que répétaient les balises extérieures : incompréhensible et, selon le Maître de Guerre, très semblable à une musique.

Les vaisseaux étaient grands. Les relais visuels les montraient d’un blanc argenté, fuselés comme des sceptres royaux, avec de lourdes proues, de longues coques minces et des sections arrière évasées. Le plus grand d’entre eux faisait deux fois la longueur de quille du Vengeful Spirit .

L’alerte générale fut sonnée dans toute la flotte, les boucliers enclenchés et les batteries apprêtées. Le Maître de Guerre exigea des préparatifs immédiats pour lui faire quitter la surface et le ramener sur son vaisseau. Les engagements contre les arachnides furent hâtivement rompus, et toutes les formations terrestres regroupées en une seule. Horus ordonna à Comnenus d’émettre le signal de salutation et de n’ouvrir le feu qu’en cas de tir hostile préalable. Tout semblait présager que ces vaisseaux appartenaient aux arachnides, venus d’autres mondes pour assister les nids de la planète.

Les vaisseaux ne répondirent pas directement aux signaux de bienvenue, mais continuèrent d’émettre les leurs, toujours aussi étranges. Ils approchèrent encore, pour venir s’arrêter à distance de tir de la flotte expéditionnaire.

Puis ils s’exprimèrent. Non pas d’une voix, mais dans un chorus de voix prononçant les mêmes mots, entremêlés des curieuses transmissions musicales. Le message fut reçu clairement sur les fréquences radio impériales ainsi que par les astrotélépathes, convoyé avec une telle force et une telle autorité qu’Ing Mae Sing et ses adeptes en tressaillirent.

Ils utilisaient le langage de l’Humanité. « N’avez-vous pas vu les mises en garde que nous avions laissées ? disaient-ils. Qu’avez-vous fait ? »

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