Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Deux

Perfection

Itérateur

Ce à quoi nous sommes bons

 

La perfection. Les cadavres des peaux-vertes en témoignaient. Le poste d’orbite basse DS191 avait été pris en une démonstration exemplaire de prouesse martiale, les angles de tir se superposant comme des éventails de ballet, les escouades chargeant ensuite pour massacrer les orks que leurs bolts n’avaient pas fauchés. Escouade par escouade, salle par salle, les Emperor’s Children s’étaient ouvert un chemin au travers des xenos qui occupaient la station spatiale, avec toute la perfection gracieuse que Fulgrim avait enseignée à sa légion.

Alors que les guerriers de sa compagnie achevaient les survivants, Saul Tarvitz retira son casque, et l’odeur le fit immédiatement grimacer de dégoût. Les peaux-vertes avaient habité la station pendant quelque temps, et cela se sentait. Des croissances fongiques palpitaient sur les étais métalliques sombres du centre de contrôle principal. De petits autels faits d’armes, de pièces d’armure et de fétiches tribaux entassés s’appuyaient contre les postes de commandement. Au-dessus de lui, le dôme transparent donnait sur le vide de l’espace.

Une collection de mondes impériaux assaillis par les peaux-vertes se distinguait au milieu de l’écume d’étoiles. Le système de Callinedes. Reprendre la station orbitale des mains des orks avait été la première étape de l’intervention des Emperor’s Children. Eux et la légion des Iron Hands allaient bientôt fondre sur les forteresses ennemies de Callinedes IV.

— Quelle puanteur, dit une voix derrière Tarvitz, qui se retourna vers le capitaine Lucius, le meilleur escrimeur des Emperor’s Children. L’armure de son compagnon était éclaboussée de noir, et sur le champ d’énergie bleuté de sa lame élégante, le sang grésillait encore. Et ces maudits animaux n’ont même pas le bon goût de mourir quand on les tue.

Les traits de Lucius avaient autrefois été irréprochables, un écho de ceux de Fulgrim. Après une plaisanterie de trop au sujet de son visage, plus semblable à celui d’un garçonnet que d’un guerrier, et sous l’influence de Serena d’Angelus, Lucius avait commencé à acquérir des cicatrices, toutes uniformes et droites. Elles n’étaient dues à la lame d’aucun autre : Lucius était un combattant bien trop talentueux pour permettre à un quelconque ennemi de marquer ses traits.

— Ils sont coriaces, je leur reconnais bien ça, concéda Tarvitz.

— Peut-être, mais leur manière de se battre est totalement dépourvue de raffinement, se plaignit Lucius. Les tuer ne présente aucun défi.

— Vous avez l’air déçu.

— Bien sûr que je le suis, pas vous ? dit Lucius en enfonçant son arme dans le dos d’un ork mort et en y dessinant un motif arrondi. Comment sommes-nous censés atteindre la perfection ultime en nous confrontant à d’aussi piètres spécimens ?

— Ne sous-estimez pas les peaux-vertes, lui dit Tarvitz. Ces « animaux » ont envahi un monde conquis et massacré toutes les troupes que nous avions laissées pour le défendre. Ils possèdent des vaisseaux et des armes que nous ne comprenons pas, et ils attaquent comme si la guerre était pour eux une sorte de religion.

Il se tourna vers la dépouille la plus proche, celle d’un barbare massif à la peau aussi épaisse qu’une écorce noueuse, dont les yeux rouges et violents étaient ouverts et dont la mâchoire prognathe grimaçait de rage. Seul l’épanchement d’entrailles en dessous de l’ork suggérait qu’il pouvait être mort. Tarvitz se souvenait encore de la force qui avait secoué sa grande épée à deux mains plongée dans le ventre de la créature, laquelle essayait malgré tout de lui faire plier les genoux.

— Vous parlez d’eux comme si nous avions besoin de les comprendre avant de les tuer. Ce ne sont que des animaux, insista Lucius avec un rire sardonique. Vous réfléchissez trop. Cela a toujours été votre problème, Saul, et c’est pourquoi vous n’atteindrez jamais les hauteurs enivrantes desquelles j’approche. Vous ne devriez que vous réjouir de tuer.

Tarvitz ouvrit la bouche pour lui répondre, mais garda ses réflexions pour lui-même quand le seigneur commandeur Eidolon s’avança dans le centre de contrôle.

— Du bon travail, Emperor’s Children ! leur cria-t-il à tous.

En tant qu’un des élus de Fulgrim, Eidolon avait l’honneur d’appartenir au cercle restreint des officiers qui entourait le primarque, composé des meilleurs artistes guerriers de la légion. Même s’il ne leur était pas inculqué de ne pas apprécier un autre Astartes, Tarvitz avait peu de respect pour Eidolon, dont l’arrogance n’était pas digne d’un guerrier des Emperor’s Children. Leur antagonisme n’avait fait que croître depuis la guerre livrée sur Meurtre contre les arachnides.

En dépit des réserves de Tarvitz, Eidolon était habité d’une autorité naturelle, accentuée par son armure magnifique, où la surabondance de dorures rendait à peine visible les couleurs violettes de la légion.

— Cette vermine n’a pas eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait !

Les Emperor’s Children répondirent par une acclamation. Cela avait été pour eux une victoire usuelle : brutale, rapide, parfaite.

Les peaux-vertes n’avaient eu aucune chance.

— Soyez prêts à accueillir votre primarque, lança Eidolon.

Les corps des peaux-vertes furent rapidement dégagés des ponts de chargement du poste orbital par les laquais de la légion, afin qu’une portion de la force d’intervention Callinedes pût s’y rassembler. Tarvitz sentait son pouls s’accélérer à l’idée de pouvoir une nouvelle fois poser les yeux sur son primarque. Cela faisait trop longtemps que la légion n’avait pas combattu aux côtés de son chef. Des centaines d’Emperor’s Children à la livrée mauve et or se tenaient au garde-à-vous en rangs d’une rectitude exemplaire.

Pour magnifiques qu’ils fussent, ils n’étaient qu’une pâle imitation du guerrier extraordinaire qui était leur père à tous.

Le primarque des Emperor’s Children était éblouissant, son visage hâve et sculptural encadré par une chevelure d’un blanc albinos. Sa seule présence était enivrante, et Tarvitz se sentit envahi d’une fierté aiguë à la vue de ce fabuleux guerrier. Conçu pour faire écho à une facette de la guerre, Fulgrim recherchait la perfection au travers des batailles, avec autant de diligence qu’un imagiste la cherchait dans ses clichés. L’une des épaulières de son armure dorée était travaillée en aile d’aigle, l’emblème des Emperor’s Children, dont la symbolique énonçait clairement l’orgueil de la légion.

L’aigle était le blason personnel de l’Empereur, qui n’avait accordé qu’aux seuls Emperor’s Children le droit d’arborer la même héraldique, faisant tacitement d’eux la légion qu’il chérissait le plus. Fulgrim portait à la hanche une épée à garde d’or censée lui avoir été offerte par le Maître de Guerre lui-même, signe évident du puissant lien de fraternité qui existait entre eux.

Les officiers du cercle intérieur marchaient à ses côtés : le seigneur commandeur Eidolon, l’apothicaire Fabius, le chapelain Charmosian, et le corps de Dreadnought de Rylanor l’Ancien. Même ces héros de la légion étaient éclipsés en taille et en charisme.

Une rangée de hérauts, choisis parmi les jeunes initiés qui achèveraient bientôt leur induction, se déploya devant Fulgrim, sonnant une note puissante sur leurs trompettes dorées pour annoncer l’arrivée du plus parfait guerrier de la galaxie. Un tonnerre d’applaudissements monta des Emperor’s Children rassemblés afin de fêter le retour du primarque auprès de sa légion.

Fulgrim attendit de bonne grâce que l’ovation s’éteignît. Plus que tout, Tarvitz aspirait à devenir cette figure qui se tenait devant eux, bien qu’il sût que son destin était déjà tracé comme celui d’un officier du rang. Mais la présence de Fulgrim portait la promesse qu’il pût devenir tellement plus, si seulement une chance lui en était laissée. Quand le regard du primarque balaya l’assemblée de ses guerriers, la fierté qu’il éprouvait pour les prouesses de sa légion s’embrasa. Ses yeux sombres brillaient tandis qu’ils les observaient tous.

— Frères, lança Fulgrim de sa voix chantante et claire, en ce jour, vous avez montré aux peaux-vertes ce qu’il signifiait pour eux de s’opposer aux Emperor’s Children !

De nouveaux applaudissements roulèrent sur le pont, mais Fulgrim continua de parler et couvrit aisément la clameur.

— Le commandeur Eidolon a fait de vous une arme contre laquelle les peaux-vertes ne peuvent se défendre. La perfection, la force, la résolution : ces qualités sont le tranchant de cette légion et vous les avez toutes montrées aujourd’hui. Cette station orbitale est revenue entre des mains impériales, comme les autres que les orks occupaient dans l’espoir futile de repousser notre invasion. L’heure est venue de pousser cette attaque contre les peaux-vertes et de libérer le système de Callinedes. Mon frère primarque, Ferrus Manus des Iron Hands, et moi allons nous assurer que pas un seul xenos ne subsiste sur cette terre que nous avions clamée au nom de la croisade.

L’attente était lourde tandis que la légion espérait l’ordre qui l’enverrait au combat auprès de son primarque.

— Mais la plupart d’entre vous ne seront pas là, mes frères, leur révéla Fulgrim. La même déception accablante que ressentit Tarvitz était palpable autour de lui, car toute la légion, dès son envoi dans le système, avait supposé qu’elle prêterait son plein concours à la destruction des envahisseurs.

— Les compagnies seront divisées, continua Fulgrim en levant les mains pour faire taire les lamentations que ses paroles avaient provoquées. Je mènerai un petit contingent qui rejoindra Ferrus Manus et ses Iron Hands sur Callinedes IV. Le reste de la légion ralliera le Maître de Guerre et la 63e expédition dans le système d’Isstvan. Tels sont les ordres de votre Maître de Guerre et de votre primarque. Le seigneur commandeur Eidolon vous emmènera et vous dirigera à ma place jusqu’à ce que je puisse venir vous retrouver.

Tarvitz jeta un regard à Lucius, sans parvenir à déchiffrer l’expression sur le visage de l’épéiste à la réception de cette nouvelle. Des émotions contraires se disputaient son esprit : la douleur d’être séparé de son primarque à nouveau, et une impatience fiévreuse à l’idée de combattre aux côtés de ses amis des Sons of Horus.

— Commandeur, dit Fulgrim en faisant signe à Eidolon de s’avancer. Celui-ci hocha la tête et parla à son tour.

— Le Maître de Guerre fait une nouvelle fois appel à nous pour aider sa légion. Il reconnaît notre savoir-faire, et cette chance de prouver notre excellence est la bienvenue. Nous avons pour mission de faire cesser une rébellion dans le système d’Isstvan, mais nous ne combattrons pas seuls. En plus de sa propre légion, le Maître de Guerre a jugé bon de déployer la Death Guard et les World Eaters.

Un murmure étranglé se répandit dans la baie à la mention de légions aussi brutales. Eidolon se mit à glousser.

— Je vois que certains d’entre vous se souviennent avoir combattu aux côtés de ces frères. Nous savons tous quelle affaire sordide et triviale devient la guerre entre les mains de tels hommes, et j’affirme donc que l’opportunité est bonne pour montrer au Maître de Guerre comment se battent les favoris de l’Empereur.

L’assemblée applaudit de nouveau. Tarvitz savait que les Emperor’s Children n’auraient jamais manqué une occasion de prouver leur talent et leur élégance, spécialement aux autres légions. Fulgrim avait fait de leur orgueil une vertu, laquelle poussait chacun de ses guerriers vers des accomplissements que nul ne pouvait égaler.

Torgaddon avait appelé cela de l’arrogance, et à la surface de Meurtre, Tarvitz avait essayé de le convaincre du contraire. Mais à entendre les vivats prétentieux des Emperor’s Children rassemblés autour de lui, il n’était plus si sûr que son ami se fut trompé.

— Le Maître de Guerre requiert notre présence immédiate, cria Eidolon par-dessus la clameur. Bien que le système d’Isstvan ne soit pas très éloigné, les conditions sont devenues difficiles dans le Warp, nous devons donc partir en toute hâte. Le croiseur d’attaque Andronius s’élancera pour Isstvan dans quatre heures. Quand nous y arriverons, ce sera en tant qu’ambassadeurs de notre légion, et quand la bataille sera achevée, le Maître de Guerre aura pu observer une guerre sous sa forme la plus majestueuse.

Eidolon salua, et Fulgrim encouragea lui-même les applaudissements avant de tourner les talons pour partir.

Tarvitz était abasourdi. Engager un tel regroupement d’Astartes était rare : l’ennemi auquel ils auraient à faire face dans le secteur d’Isstvan devait être puissant. Même le frisson d’excitation qu’ils ressentaient tous devant cette chance de s’illustrer aux yeux du Maître de Guerre ne l’empêchait pas d’être gagné par un malaise vague et soudain.

— Quatre légions ? s’étonna Lucius, donnant voix à ses propres interrogations alors que les escouades se dispersaient pour aller se préparer au voyage. Pour un seul système ? C’est absurde !

— Faites attention, Lucius, vous frôlez dangereusement la suffisance, lui fit remarquer Tarvitz. Seriez-vous en train de mettre en doute la décision du Maître de Guerre ?

— De mettre en doute, non, se défendit Lucius. Mais même vous, reconnaissez qu’il va employer un marteau pour écraser une mouche.

— Peut-être, lui concéda Tarvitz. Mais pour que le système d’Isstvan se rebelle, il devait bien s’être rallié à nous auparavant.

— Où voulez-vous en venir ?

— Je veux dire que la Grande Croisade était censée toujours pousser de l’avant, et conquérir la galaxie entière au nom de l’Empereur. Au lieu de cela, elle se retourne sur elle-même pour réparer ses fissures. Je suppose simplement que le Maître de Guerre veut faire un genre d’exemple grandiloquent afin de montrer à ses ennemis ce qu’il signifie de se rebeller.

— Les ingrats, cracha Lucius. Une fois que nous en aurons fini avec Isstvan, ils nous supplieront de les reprendre !

— Si quatre légions sont envoyées contre eux, rétorqua Tarvitz, je ne pense pas qu’il restera beaucoup d’Isstvaniens à réintégrer à l’Imperium.

— Allons, Saul, dit Lucius en partant devant lui. Est-ce que les peaux-vertes vous auraient fait perdre le goût des combats ?

Le goût des combats ? Tarvitz n’avait jamais considéré une telle notion. Il s’était toujours battu parce qu’il voulait devenir plus que ce qu’il était, en se démenant pour atteindre la perfection en tout point. Depuis plus longtemps qu’il ne pouvait s’en souvenir, il se vouait à émuler les autres guerriers qui fussent plus doués et plus dignes que lui. Il connaissait sa place au sein de la légion, mais connaître sa place n’était que la première étape pour se dépasser soi-même.

Observer la démarche désinvolte de Lucius rappela à Tarvitz combien son homologue capitaine appréciait de se battre, sans honte ni justification. Ce qu’il considérait comme la meilleure façon d’exprimer son potentiel était de se couler entre ses adversaires et de tracer au milieu d’eux un sillon de ruine sanglante, à la pointe rutilante de son épée.

— Cela me préoccupe, dit Tarvitz.

— Quoi donc ? demanda Lucius en se retournant face à lui. Tarvitz avait perçu sur son visage une exaspération vite dissimulée. Dernièrement, les traits scarifiés de Lucius avaient davantage trahi cette expression. Il l’attristait de se dire que l’ego de l’épéiste et son ambition galopante de s’élever parmi les rangs des Emperor’s Children seraient peut-être fatals à leur amitié.

— Que la croisade soit obligée de repasser derrière elle. Auparavant, l’acceptation de l’Imperium était définitive. Plus maintenant.

— Ne vous inquiétez pas, sourit Lucius, une fois que quelques-uns de ces mondes rebelles auront connu une bonne tuerie, tout sera terminé, et la croisade pourra repartir.

Des mondes rebelles… Qui aurait cru entendre un jour de tels mots ?

Tarvitz n’ajouta rien, et considéra le nombre d’Astartes qui allaient converger vers le système d’Isstvan. Des centaines d’entre eux avaient investi le poste d’orbite basse DS191, mais la légion se composait de plus de dix mille Emperor’s Children, dont la plupart feraient route vers cette nouvelle zone. Ce seul nombre aurait suffi à plusieurs zones de guerre. L’image de quatre légions en ordre de bataille envoya un frémissement lui parcourir la nuque.

Que resterait-il d’Isstvan quand quatre légions auraient marché sur le système ? L’ampleur d’une quelconque rébellion pouvait-elle vraiment justifier cela ?

— Je ne souhaite qu’une victoire digne, prononça Tarvitz. Ses paroles sonnaient creux, même à ses oreilles.

Lucius se mit à rire, mais Tarvitz ne put déterminer s’il lui donnait raison ou s’il se moquait de lui.

Se retrouver relégué à ses quartiers était la torture la plus élaborée qu’il put s’imaginer pour lui. Sans la profusion d’ouvrages qu’il avait coutume de consulter dans la chambre d’archivage numéro trois, Kyril Sindermann se sentait comme à la dérive. Sa propre bibliothèque, bien qu’assez conséquente selon la norme, lui paraissait bien dérisoire comparée aux seuls arcanes détruits dans l’incendie.

Combien de tomes inestimables, irremplaçables, avaient été perdus dans le sillage de la bête du Warp que lui et Euphrati avaient fait surgir des pages du Livre de Lorgar ?

L’idée en était insupportable, et il se demanda combien le futur les condamnerait pour la perte de tant de connaissances. Sindermann avait déjà noirci des milliers de pages avec les fragments dont il se souvenait des livres qu’il avait consultés. L’essentiel était parcellaire et disjoint. L’espoir de se rappeler de tout était voué à l’échec, mais il ne pouvait concevoir d’abandonner, pas plus qu’il n’aurait pu empêcher son cœur de battre.

Son don et le don de la Grande Croisade aux périodes à venir seraient la sagesse accumulée des plus grands penseurs et guerriers de la galaxie. Avec les larges épaules d’un tel savoir sur lesquelles se dresser, qui pouvait dire quels sommets de raison éclairée l’Imperium parviendrait à atteindre ?

Sa plume grattait la page, retraçant les philosophies des écrivains helléniques et leurs débats précurseurs sur la nature de la divinité. Beaucoup de ses contemporains auraient sans doute considéré stérile de retranscrire les écrits de penseurs depuis longtemps éteints, mais Sindermann savait qu’ignorer le passé le condamnait à se répéter.

Le texte qu’il rédigeait évoquait l’ineffable impossibilité d’appréhender les dieux, et il savait que de tels mystères étaient plus proches de la surface des choses qu’il ne voulait bien l’admettre. Ce qu’il avait vu et lu depuis Soixante-Trois Dix-Neuf avait écartelé son scepticisme, au point qu’il ne pouvait plus nier ce qui se présentait clairement devant lui, ce qu’Euphrati Keeler avait essayé de leur dire à tous.

Les dieux existaient. Et dans le cas de l’Empereur, ils vivaient parmi eux…

Il s’arrêta un moment d’écrire alors que toutes les implications de cette idée s’enroulaient autour de lui telle une douce couverture. La chaleur et le confort que lui apportait une acceptation aussi simple étaient comme une panacée à tous les maux qui l’avaient troublé durant l’année écoulée. Tandis qu’il souriait, sa plume continua de gratter la page devant lui, sans l’aide de sa conscience.

Sindermann sursauta en réalisant que la plume parcourait la page de sa propre volonté. Il baissa les yeux pour regarder ce qui y était écrit.

Elle a besoin de vous.

Une frayeur glacée s’empara de lui, mais s’apaisa aussi vite qu’elle l’avait pris, remplacée par un état confortable d’amour et de confiance. Des images s’invitèrent librement dans sa tête : le Maître de Guerre, fort et puissant dans son armure noire nouvellement forgée, sur laquelle l’œil ambré brillait comme un charbon au fourneau. Des griffes glissaient lentement hors de ses gantelets, et une lampe d’un rouge maléfique, intégrée à son gorgerin, jeta sur son visage un éclairage démoniaque.

— Non… gémit Sindermann dans un souffle, en se sentant gagné d’une horreur indicible au spectacle de cette vision, mais à peine cette image eut-elle empli sa tête qu’elle fut remplacée par celle d’Euphrati Keeler, étendue sur le dos dans un lit du medicae. La terreur fut bannie à sa vue. Sindermann sentit son affection pour la jeune femme insuffler en lui une lumière pure et merveilleuse.

Alors qu’il souriait dans son extase, la vision s’assombrit, et des serres jaunies apparurent, déchirant l’image d’Euphrati.

Sindermann hurla sous le coup de la prémonition soudaine.

Une seconde fois, il regarda les mots inscrits sur la page, sidéré par leur candeur désespérée.

Elle a besoin de vous.

Quelqu’un lui envoyait un message.

La sainte était en danger.

Coordonner les éléments d’une légion, ses Astartes, ses vaisseaux, son personnel et ses unités d’accompagnement de l’Armée Impériale était une tâche proprement herculéenne. Réussir à coordonner l’arrivée de quatre légions au même endroit et au même moment tenait de l’impossible. Pour quiconque excepté le Maître de Guerre.

Le Vengeful Spirit , derrière sa proue longue et plate comme la pointe d’une lance, glissait hors du Warp dans une profusion de flammes kaléidoscopiques, des crépitations rasant la longueur de ses flancs. De puissants champs d’intégrité encaissaient toute la force de la réentrée. Dans le lointain interstellaire brillait l’étoile du système d’Isstvan, la plus proche, dure et froide sur son fond obscur. L’œil d’Horus luisait intensément au sommet de la proue. Le vaisseau entier avait été ravalé suite à la victoire contre la Technocratie, et le vert métallique des Sons of Horus avait remplacé le blanc osseux des Luna Wolves.

Quelques instants après, un autre croiseur perfora la frontière vers l’espace matériel avec toute l’efficacité brutale de sa légion. Là où le Vengeful Spirit convoyait une grâce funeste, le nouveau venu était brut et laid dans sa forme, sa coque d’un gris sombre n’ayant pour seul ornement qu’un unique crâne de bronze en figure frontale. Ce croiseur était l’Endurance , vaisseau-amiral de la Death Guard, accompagnant le Maître de Guerre, et une flottille d’escorteurs plus petits suivait dans son sillage. Tous étaient parés du même gris métallisé sans fioriture, car rien dans la légion de Mortarion n’était jamais plus orné que nécessaire.

Plusieurs heures plus tard, un puissant contour perfora le Warp pour rejoindre à son tour le Maître de Guerre. Le Conqueror , aux couleurs bleu et blanc des World Eaters, était le vaisseau d’Angron, dont la forme robuste rappelait celle du primarque à la légendaire férocité.

L’Andronius , à la tête de la flotte des Emperor’s Children, vint enfin grossir la force d’intervention d’Isstvan. Lui-même resplendissait de violet et d’or, et tenait davantage du palais volant que du vaisseau de guerre. Son apparence était néanmoins trompeuse, car ses ponts d’armement étaient hérissés de batteries dont les équipes de maniement bien entraînées ne vivaient et mouraient que pour servir la légion de Fulgrim. L’Andronius , malgré ses extravagances décoratives, était une arme redoutable et compacte.

Rarement la Grande Croisade avait vu des flottes d’une telle puissance se rassembler en un seul lieu.

Jusqu’à présent, seul l’Empereur en avait eu sous ses ordres, mais sa place était désormais sur la lointaine Terra, et ses légions n’en répondaient qu’au Maître de Guerre.

Ainsi advint-il que quatre d’entre elles se rassemblèrent, et tournèrent leur regard vers le système d’Isstvan.

Les sirènes annonçant la translation de retour du Vengeful Spirit dans l’espace réel furent le signal d’action que Kyril Sindermann avait attendu. S’épongeant le front de son mouchoir déjà humide, il se hissa sur ses pieds et se dirigea vers le volet de fermeture de sa cabine.

Alors que celui-ci se levait, il prit une profonde inspiration, et se retrouva confronté aux regards hostiles de deux soldats de l’Armée, aux uniformes empesés, anonymes sans leurs insignes.

— Je peux vous aider, monsieur ? demanda l’un d’eux, un grand homme, avec une expression froide et peu serviable.

— Oui, dit Sindermann, d’une voix affable parfaitement modulée pour ne véhiculer aucune menace. Je dois me rendre sur le pont médical.

— Vous n’avez pas l’air malade, dit le second garde.

Sindermann rit doucement, en tendant le bras pour toucher celui de l’homme comme l’aurait fait un grand-père affectueux.

— Non, ça n’est pas pour moi, mon garçon. C’est une de mes amies qui est malade, et je lui ai promis que je viendrai la veiller.

— Je suis désolé, dit le premier garde, d’un ton suggérant qu’il ne l’était pas du tout. Nous avons reçu l’ordre des Astartes de ne laisser personne quitter ce pont.

— Je vois, je vois, soupira Sindermann, en laissant une petite larme lui couler du coin de l’œil. Je ne veux pas vous causer de problèmes, mes petits, mais mon amie… Eh bien, elle est comme une fille pour moi, voyez-vous. Elle m’est très chère, et vous rendriez un véritable service à un vieil homme si vous pouviez simplement me laisser la voir.

— J’ai peur que ça ne soit pas possible, dit le garde, mais Sindermann détectait déjà un adoucissement de son ton, et insista un peu plus.

— Elle n’a… Il… Il ne lui reste plus beaucoup de temps parmi nous, et Maloghurst lui-même m’a dit que je pourrais la voir avant… Avant la fin.

Utiliser le nom de Maloghurst comportait un risque, mais un risque calculé. Ces hommes ne disposaient sans doute pas d’un moyen direct de contacter l’écuyer du Maître de Guerre. S’ils décidaient tout de même de vérifier, il serait pris en défaut.

Sindermann conserva un ton doux pour continuer de jouer le rôle du grand-père, employant toutes les astuces qu’il avait apprises en tant qu’itérateur : le timbre précis de sa voix, la fragilité dans sa posture, le maintien du contact visuel et l’instauration d’une empathie.

— Avez-vous des enfants, mon garçon ? demanda-t-il, cette fois en agrippant le bras de la sentinelle.

— Oui, monsieur.

— Alors vous comprenez pourquoi il faut absolument que je la voie, le pressa Sindermann, qui se risquait à une approche plus directe avec l’espérance d’avoir correctement jugé de ces hommes.

— Vous n’iriez que jusqu’au pont médical ? le questionna le garde.

— Pas plus loin, promit Sindermann. Il me faut juste un peu de temps pour lui faire mes adieux. C’est tout. S’il vous plaît ?

Les deux factionnaires échangèrent un regard, et Sindermann lutta pour ne pas laisser de sourire lui venir à la bouche. Il les avait dans sa poche. Le premier soldat acquiesça, et ils s’écartèrent pour le laisser sortir.

— Rien que le pont médical, vieil homme, dit l’un d’eux en gribouillant une courte autorisation qui lui garantirait le droit de circuler dans le vaisseau jusqu’à sa destination. Si vous n’êtes pas revenu ici dans quelques heures, c’est moi-même qui viendrai vous y traîner.

Sindermann hocha la tête en prenant la petite feuille qui lui était tendue, avant de serrer chaleureusement la main de chacun des deux hommes.

— Vous êtes de bons soldats, mes petits, remercia-t-il d’une voix dégoulinante de gratitude. De bons soldats. Je n’oublierai pas de parler à Maloghurst de votre compassion pour un vieux monsieur.

Il leur tourna rapidement le dos pour ne pas les laisser discerner le soulagement sur son visage et s’empressa de descendre le corridor dans la direction du pont médical. Les passerelles résonnaient de leur vacuité tandis qu’il se dirigeait au milieu du dédale intérieur du vaisseau, un sourire idiot plâtré sur ses traits essoufflés. Des planètes entières avaient succombé à ses effets oratoires, et il souriait dorénavant d’avoir réussi à duper deux gardes imbéciles pour pouvoir sortir de sa chambre.

La vieillesse était un lent naufrage.

— Y a-t-il d’autres nouvelles concernant Varvaras ? demanda Loken alors que lui et Torgaddon remontaient le musée de la conquête, sur leur chemin vers la cour de Lupercal. Torgaddon secoua la tête.

— Le bolt était trop fragmenté. L’apothicaire Vaddon ne serait même pas en mesure de comparer s’il disposait de l’arme qui a tiré. C’était une des nôtres, c’est tout ce qu’on sait.

Le musée regorgeait d’artefacts ramenés des nombreuses victoires de la légion. Les Luna Wolves avaient obtenu à eux seuls la sujétion d’une vingtaine de mondes. Une statue imposante, dominant l’un des murs, rappelait les jours où l’Empereur et Horus avaient livré côte à côte les premières campagnes de la Grande Croisade. L’Empereur, l’épée à la main, y affrontait des extraterrestres sveltes et masqués ; Horus, le dos à son père, mitraillait au bolter.

Au-delà de la statue, Loken reconnut une collection de membres insectoïdes acérés, des mélanges de métal et de chair biologique arrachés aux arachnides sur Meurtre. Seuls quelques-uns de ces trophées étaient postérieurs à l’investiture d’Horus au rang de Maître de Guerre, la majorité ayant été gagnés avant que les Luna Wolves ne fussent rebaptisés en l’honneur de ses accomplissements.

— Les commémorateurs seront les prochains, dit Loken. Ils posent trop de questions. Certains ont peut-être déjà été assassinés.

— Qui ?

— Ignace Karkasy et Petronella Vivar.

— Karkasy, répéta Torgaddon. J’avais entendu dire qu’il s’était suicidé, mais j’aurais dû me douter qu’ils trouveraient un moyen. La loge parlait de le réduire au silence. Abaddon en particulier. Ils n’appelaient pas ça un meurtre, même si Abaddon avait l’air de penser que cela revenait à tuer un adversaire à la guerre. C’est à ce moment-là que j’ai quitté la loge.

— Ils n’avaient pas dit comment ils comptaient s’y prendre ?

— Non. Seulement que ça devait être fait.

— Il ne faudra pas longtemps pour que tout ça soit révélé au grand jour, promit Loken. La loge n’agit plus sous le sceau du secret, mais l’heure des comptes aura bientôt sonné.

— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

Loken se détourna de son ami, et regarda la haute arche menant du musée vers la cour de Lupercal.

— Je ne sais pas, dit-il en faisant signe à Torgaddon de se taire. Une silhouette avait bougé derrière l’une des vitrines les plus éloignées.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je ne suis pas sûr, dit Loken en se faufilant entre des présentoirs transparents, où s’alignaient les épées polies prises à un ancien royaume féodal, et d’étranges armes récupérées sur les diverses espèces extraterrestres que la légion avait exterminées. La silhouette qu’il avait vue était celle d’un autre Astartes, et Loken reconnut sur son armure les couleurs des World Eaters.

Torgaddon et lui tournèrent au coin d’un haut cabinet au cadre de noyer, et trouvèrent un guerrier couvert de cicatrices, occupé à contempler fixement un immense vouge de bataille, arraché des mains d’un xenos prétorien par le Maître de Guerre en personne.

— Bienvenue sur le Vengeful Spirit , le salua Loken.

Le World Eater détacha ses yeux de l’arme et se retourna pour leur faire face. Son visage bruni, long et noble, contrastait avec le blanc d’os et le bleu de sa légion.

— Mes respects, dit-il, ramenant son avant-bras en travers de son plastron en un salut martial. Khârn, 8e compagnie d’assaut des World Eaters.

— Loken, de la 10e .

— Torgaddon de la 2e , se présenta son compagnon.

— Très impressionnant, loua Khârn en regardant autour de lui.

— Merci, dit Loken. Le Maître de Guerre a toujours pensé que nous devions nous rappeler de nos ennemis. Ou nous n’apprendrons jamais. Il pointa du doigt vers l’arme que Khârn admirait. Quelque part dans ce musée, nous avons gardé le corps préservé de la créature qui maniait cette arme. Il fait la taille d’un char.

— Angron a lui aussi gardé un certain nombre de trophées, dit Khârn, mais seulement ceux d’adversaires qui méritaient que l’on se souvienne d’eux.

— Ne devrions-nous pas nous les rappeler tous ?

— Non, statua fermement Khârn. Nous n’avons rien à gagner de la connaissance de l’ennemi. La seule chose qui importe est de le détruire. Tout le reste n’est qu’une distraction.

— Voilà qui est parler comme un vrai World Eater, le railla Torgaddon.

Khârn leva les yeux de l’arme avec un air amusé.

— Vous cherchez à me provoquer, capitaine Torgaddon, mais je sais déjà ce que les autres légions pensent de nous.

— Nous étions sur Aureus, dit Loken. Vous êtes des bouchers.

Khârn sourit.

— Ha ! La sincérité est si rare de nos jours, capitaine Loken. Oui, en effet, et nous en sommes fiers, parce que c’est ce à quoi nous sommes bons. Mon primarque n’a pas honte de ce qu’il sait le mieux faire, et moi non plus.

— J’imagine que vous êtes venu pour le conclave ? demanda Loken, souhaitant changer de sujet.

— Oui. Je suis l’écuyer de mon primarque.

Torgaddon dressa un sourcil.

— Dur métier.

— Parfois, admit Khârn. Angron se soucie peu de diplomatie.

— Le Maître de Guerre la juge importante.

— C’est ce que je constate. Mais toutes les légions font les choses à leur manière, s’amusa Khârn en posant la main sur l’épaulière de Loken. Un avis sincère en vaut un autre ; ceux de votre légion ont autant de détracteurs que d’admirateurs. Vous vous jugez trop supérieurs, tous autant que vous êtes.

— Le Maître de Guerre place la barre très haut.

— Ainsi qu’Angron, je vous l’assure, dit Khârn, et Loken fut surpris de déceler dans sa phrase une note de lassitude. L’Empereur sait que parfois, le meilleur choix est de laisser les World Eaters faire ce que nous savons faire le mieux. Le Maître de Guerre le sait aussi, sans quoi nous ne serions pas là. Cela vous rebute peut-être, capitaine, mais sans des guerriers comme les miens, la Grande Croisade se serait enlisée depuis bien longtemps.

— Nous devons nous résoudre à ne pas être d’accord, dit Loken. Je ne pourrais pas faire ce que vous commettez.

Khârn secoua la tête.

— Vous êtes un guerrier de l’Astartes, capitaine. Si vous deviez tuer chaque être vivant d’une cité pour assurer une victoire, vous le feriez. Nous devons toujours être prêts à aller plus loin que notre ennemi. Toutes les légions le savent ; les World Eaters ne font que le prêcher ouvertement.

— J’espère que nous n’aurons jamais à en arriver là.

— Ne fondez pas trop d’espoirs là-dessus. J’ai cru comprendre qu’Isstvan III sera difficile à soumettre.

— Qu’est-ce que vous en savez ? le lança Torgaddon.

Khârn haussa les épaules.

— Rien de très spécifique, seulement quelques rumeurs. Une histoire de religion, paraît-il : des sorcières et sorciers, les cieux virant au rouge, des monstres sortis du Warp, toutes les hyperboles classiques. Non que les Sons of Horus croiraient en de telles choses.

— La galaxie est un tout compliqué, répondit Loken en pesant ses mots. Nous ne savons pas la moitié de ce qui s’y produit.

— Je commence moi-même à me poser des questions, reconnut Khârn.

— Elle change, continua Loken. La galaxie, et la croisade avec elle.

— Oui, dit Khârn avec délectation. C’est un fait.

Loken s’apprêtait à demander au World Eater ce qu’il entendait par là quand les portes de la cour de Lupercal s’ouvrirent.

— Manifestement, le conclave du Maître de Guerre va bientôt commencer, dit Khârn en s’inclinant devant eux deux. Il est temps pour moi d’aller retrouver mon primarque.

— Et nous devons rejoindre le Maître de Guerre, dit Loken. Peut-être nous verrons-nous sur Isstvan III ?

— Peut-être, conclut Khârn sur un hochement de tête, avant de s’éloigner entre les prises d’une centaine de guerres. S’il reste quelque chose d’Isstvan III quand les World Eaters en auront fini avec elle.

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