Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Huit

Guerre à sens unique

Sindermann dans l’herbe et le sable

Jubal

 

Au lendemain de la mort de « l’Empereur » et de la chute de l’ancien gouvernement centralisé, les insurgés avaient fui vers les massifs montagneux de l’hémisphère sud, pour y occuper une forteresse au milieu d’une rangée de sommets appelés les pics des murmures dans la langue locale. L’air y était rare, à cause de la très haute altitude. L’aube se levait, et sur la glace vert pâle des cimes brumeuses se reflétaient les rayons du jour.

Les oiseaux d’assaut tombèrent de la bordure de l’espace, de la pèlerine bleu foncé du ciel, traînant des flammes dorées derrière la surface ablative de leurs coques. Dans les habitations sobres et les villages des versants, les autochtones nés d’une culture de mythe et de superstition virent comme un présage les marques ardentes dans l’aurore montagnarde. Beaucoup se laissèrent aller aux plaintes et aux lamentations, ou se précipitèrent vers leurs chapelles.

La foi religieuse de Soixante-Trois Dix-Neuf, forte dans la capitale planétaire et les cités majeures, s’était distillée en un philtre encore plus puissant dans ces régions reculées où les croyances anachroniques étaient portées par une faible éducation et la nécessité de subsister au quotidien. Les troupes de l’Armée Impériale avaient déjà dû lutter pour endiguer la vague de fanatisme primitif au début de l’occupation. Tandis que les traînées de feu traversaient les nues, il leur redevenait difficile de contrôler l’agitation matinale des hameaux.

Les navettes de descente se posèrent sur un plateau aride de roche volcanique blanche, cinq mille mètres sous les plus hauts sommets, là où se trouvait la bastide des rebelles. Des nuages tourbillonnants de poussière de pierre ponce furent écrasés par le hurlement de leurs turbines.

Le ciel était blanc, et sur ce fond, les sommets paraissaient plus blancs encore, et des nuages laiteux tamisaient l’atmosphère. Une série de précipices et de canyons de glace s’ouvraient à pic au bord du plateau, à moitié cachés par la brume, d’où les pitons les plus bas s’élevaient dans la lumière du levant.

La 10e compagnie se déploya, bolters armés, dans l’air glacial. Les frères se rangèrent en ordre de bataille aussi efficacement que Loken aurait pu le souhaiter.

Mais les liaisons étaient toujours perturbées. Toutes les quelques minutes, la voix de « Samus » jacassait de plus belle, pareille à un soupir porté par le vent.

Loken appela à lui les principaux chefs d’escouade dès qu’il eut posé pied à l’extérieur : Vipus de l’escouade Locasta, Jubal de l’escouade Hellebore, Rassek de l’escouade Terminator, Talonus de l’escouade Pithraes, Kairus de l’escouade Walkure, et huit autres.

Tous se regroupèrent autour de lui, en manifestant la même déférence pour Xavyer Jubal.

Loken, qui avait toujours su lire l’attitude de ses hommes, n’avait pas besoin d’un talent très exercé pour constater que Jubal n’avait pas bien pris la promotion de Vipus. Comme ses frères du Mournival le lui avaient conseillé, Loken avait suivi son instinct et fait de Nero Vipus le chef de compagnie en son absence, quand des affaires politiques le retiendraient. Vipus était populaire, mais Jubal, en tant que sergent de la 1re escouade, avait subi un affront. Aucune règle ne spécifiait que le sergent de la 1re escouade d’une compagnie en était de fait le commandant en second. La séquence numéraire des escouades n’était pas un ordre de mérite. Jubal ne s’en estimait pas moins lésé. Et il le lui avait fait savoir, plusieurs fois.

Loken se rappela les mots de l’Autre Horus. « Si ta confiance va à Vipus, nomme Vipus. Jamais de compromis. Jubal est un grand garçon, il s’en remettra ».

— Nous allons faire vite, eh bien, dit-il à ses officiers. Les Terminators en tête. Rassek ?

— Mon groupe est prêt, mon capitaine, répondit ce dernier sans ambages. Comme tous les membres de son escouade spécialisée, le sergent Rassek portait la titanesque armure Terminator, une variante qui n’avait été que récemment introduite dans l’arsenal de l’Astartes. Grâce à leur prééminence et au fait que leur Primarque fût le Maître de Guerre, les Luna Wolves avaient été parmi les premières légions à recevoir de ces armures d’un genre nouveau ; certaines n’en avaient pas encore la moindre. Le modèle était conçu pour l’assaut direct. Bardée de plaques plus épaisses, et donc de dimensions plus conséquentes, une armure Terminator transformait un guerrier de l’Astartes en blindé humanoïde, lent et pesant, mais impossible à arrêter. Un homme en armure Terminator sacrifiait toute sa célérité, sa dextérité et sa liberté de mouvement. Ce qu’il y gagnait en retour était l’invulnérabilité contre pratiquement toute attaque balistique.

Rassek culminait au-dessus d’eux, les dominait de sa taille comme eux auraient dominé le commun des mortels. Des systèmes d’armement massif étaient intégrés à ses épaules, ses bras et ses gantelets.

— Ouvrez la marche vers les ponts et dégagez-nous le passage, demanda Loken. Il marqua un temps. Le moment était venu de faire preuve de diplomatie. Jubal, je tiens à ce que votre escouade suive les Terminators pour peser dans l’engagement initial.

Jubal hocha la tête, indubitablement ravi. La moue de déplaisir qu’il avait arborée depuis des semaines s’atténua un instant. Tous les officiers assistaient à ce dernier briefing tête nue, malgré un air pauvre en oxygène, presque irrespirable selon les standards humains. Leur système pulmonaire amélioré n’en ressentait pas même de gêne. Loken vit Nero Vipus sourire, et montrer ainsi qu’il comprenait la portée de cet ordre. Leur capitaine offrait à Jubal une mesure supplémentaire de gloire pour lui assurer qu’il n’était pas oublié.

— Allons-y ! cria Loken. Lupercal !

— Lupercal ! reprirent les sergents. Puis ils coiffèrent leurs casques et en fermèrent les fixations.

Des portions de la compagnie se mirent à progresser vers les ponts naturels et les passerelles de roche qui reliaient le plateau à la chaîne de montagnes.

Des régiments de l’Armée Impériale, équipés de leurs lourds manteaux et de respirateurs pour lutter contre l’air froid, étaient montés à leur rencontre depuis la ville de Kasheri, au bas de la gorge.

— Kasheri est sous contrôle, mon capitaine, dit un officier à Loken d’une voix étouffée par son masque, le souffle saccadé. L’ennemi s’est retiré vers sa forteresse dans les hauteurs.

Loken acquiesça, les yeux levés vers les flancs abrupts dressés dans la clarté blanche.

— Nous prenons le relais, déclara-t-il.

— Ils sont bien armés, l’avertit le militaire. Chaque fois que nous avons tenté une poussée pour prendre les ponts de pierre, ils nous ont pilonnés au canon. À notre avis, ils ne sont pas très nombreux, mais ils ont l’avantage de la position. C’est un vrai champ de mort, mon capitaine, leurs pièces sont braquées par ici depuis deux directions ; nous avons cru comprendre que les insurgés étaient menés par un Invisible appelé Rykus ou Ryker, et…

— Nous prenons le relais, l’arrêta Loken pour la deuxième fois. Je n’ai pas besoin de connaître le nom de mon ennemi pour le tuer.

Il lui tourna le dos.

— Jubal, Vipus. En formation et avancez.

— C’est tout ? Vous y allez comme ça ? demanda l’officier avec une certaine amertume. Ça fait six semaines qu’on est là à ramasser des tirs, avec des pertes que vous n’imaginez même pas, et vous…

— Et nous, nous sommes l’Astartes, termina Loken. Vous êtes relevés.

La tête du soldat fut secouée par un rire triste. Il marmonna quelques mots à peine audibles.

Loken se retourna et fit un pas vers lui, ce qui eut pour effet de le faire sursauter. Aucun homme n’aimait voir les lentilles du casque impassible d’un Luna Wolf se fixer sur lui.

— Qu’est-ce que vous venez de dire ? lui fit répéter Loken.

— Je… rien, mon capitaine…

— Qu’avez-vous dit à l’instant ?

— J’ai dit… « Et cet endroit est hanté. », mon capitaine.

— Si vous croyez vraiment que cet endroit est hanté, mon ami, vous admettez que l’on puisse croire aux esprits et aux démons.

— Pas du tout, mon capitaine ! Je vous assure !

— Je préférerais, dit Loken. Nous ne sommes pas des barbares.

— Ce que je voulais dire, se justifia l’homme, le visage empourpré et en sueur derrière son masque respiratoire, c’est que le coin a quelque chose de bizarre. Ces montagnes, là, on les appelle les pics des murmures, et j’ai discuté avec quelques habitants de Kasheri ; elles portent ce nom depuis longtemps, mon capitaine. Très longtemps. Les gens de la région croient que ceux qui viennent peuvent entendre des voix leur parler, alors qu’il n’y a personne autour d’eux. C’est une de leurs vieilles légendes.

— Superstition. Nous savons que ce monde possède des temples. Ses croyances sont rétrogrades. Faire briller la lumière sur cette ignorance fait partie des raisons de notre présence.

— Mais ces voix, mon capitaine, qu’est-ce que c’est ?

— Que voulez-vous dire ?

— Depuis que nous sommes ici et que nous combattons pour remonter les montagnes, nous les avons tous entendues. Moi aussi, je les ai entendues. Des murmures, la nuit, et parfois en plein jour, quand j’étais seul. Et sur la radio. C’était un Samus qui parlait.

Loken dévisagea l’homme. Le serment accroché à son épaulière flottait dans le vent des hauteurs.

— Qui est ce Samus ?

— Pas la moindre idée, expliqua l’officier. Tout ce dont je suis sûr, c’est que les fréquences radio n’ont pas arrêté ces derniers jours. Les voix qu’on entendait répétaient toujours la même chose. Des menaces.

— Ils essaient de nous faire peur, jugea Loken.

— Ben ça marche, alors, pas vrai ?

Loken traversa le plateau dans le vent mordant entre les navettes posées. Samus avait recommencé à parler. Sa voix était un raclement sec en arrière-fond de la fréquence ouverte.

« Samus. C’est le seul nom que tu entendras. Je suis Samus. Samus est tout autour de toi. Samus est l’homme à côté de toi. Samus rongera tes os. »

Loken était forcé d’admettre que la propagande ennemie était bonne, perturbante par son mystère et son ton murmuré. Sans doute s’était-elle avérée hautement efficace par le passé contre les autres nations et cultures de Soixante-Trois Dix-Neuf. « L’Empereur » avait sans doute atteint la domination globale de la planète sur la base de ces chuchotements détestables, aidé de ses guerriers invisibles.

L’Astartes de l’Empereur véritable ne serait pas dupé et dérouté par des moyens aussi simples.

Certains des Luna Wolves autour de lui se tenaient immobiles, à écouter les marmonnements dans les écouteurs de leurs casques.

— Ignorez-les, leur dit Loken. Ça n’est qu’un petit jeu psychologique. En route.

Les Terminators pesants de Rassek approchaient des ponts de pierre, des arches de granite et de lave refroidie qui liaient le plateau à la quasi-verticalité des versants. Ces viaducs naturels avaient été laissés derrière eux par l’action de glaciers disparus.

Des cadavres, certains d’eux réduits par l’altitude à l’état de momies desséchées, encombraient le bord du plateau et l’accès aux ponts. L’officier n’avait pas menti. Des centaines de simples soldats avaient été fauchés lors des diverses tentatives faites pour atteindre les redoutes des sommets. Le tir avait été si intense que leurs camarades n’avaient pas pu rapatrier leurs corps.

— En avant ! ordonna Loken.

Levant ses fulgurants, l’escouade Terminator se mit à emprunter les ponts d’un pas lourd, ses pieds immenses délogeant des ossements blanchis et des lambeaux de tunique figés contre la pierre. Des tirs les accueillirent immédiatement, tombés de positions invisibles parmi les sommets découpés. Les projectiles tintèrent et ricochèrent sur les armures ; les Terminators traversèrent le rideau de rafales sans en souffrir, comme d’autres auraient traversé une bourrasque de vent. Ce qui avait retenu l’Armée Impériale pendant des semaines et lui avait tant coûté chatouillait à peine les guerriers de la légion.

Ce serait vite terminé, calcula Loken en déplorant le sang loyal versé en vain. Cette mission aurait dû dès le départ revenir à l’Astartes.

Arrivés à la moitié des ponts, les premiers rangs de l’escouade Terminator ouvrirent le feu. Les fulgurants et les systèmes d’armes lourdes intégrés déchargèrent leurs munitions vers l’autre côté du gouffre, envoyant leurs puissantes décharges de laser et leurs grêles de têtes explosives vers le haut des pentes. Des positions cachées explosèrent. Des dépouilles inertes dégringolèrent les parois de roche et de glace et furent précipitées vers l’abîme.

Samus reprit son harcèlement. « Samus. C’est le seul nom que tu entendras. Samus signifie la fin et la mort. Samus. Je suis Samus. Samus est tout autour de toi. Samus est l’homme à côté de toi. Samus rongera tes os. Attention ! Samus est là. »

— Avancez ! beugla Loken. Et par pitié, que quelqu’un fasse taire ce Samus !

— Mais qui c’est, ce Samus ? demanda Borodin Flora.

Les commémorateurs, bordés d’une escorte de soldats et de serviteurs, venaient de débarquer de leur transport dans le froid mordant d’une bourgade appelée Kasheri. Le relief, devant eux, s’élevait dans la brume.

Le secteur avait été sécurisé, puis occupé par l’infanterie et les machines de Varvaras. Le groupe s’avança dans la lumière, en ce lieu où l’altitude faisait tourner la tête et entravait le souffle. Keeler calibrait son appareil en fonction de la lumière intense, s’efforçant de ralentir la cadence effrénée de ses inspirations. Tout cela était contrariant : ils s’étaient posés en terrain sûr, très loin de la zone avérée des combats. Ici, il n’y avait rien à voir. Ils étaient maintenus à l’écart.

La petite ville était posée sur une saillie terne au fond de la gorge, entre les pics. Peu de choses semblaient avoir changé ici depuis des siècles. Les alentours offraient bien des opportunités d’images de l’habitat rustique, ou de véhicules de guerre parqués, mais rien de très éloquent. La lumière avait néanmoins une qualité bien particulière ; il y tombait une petite pluie fine. Certains des serviteurs avaient reçu pour instructions de transporter les sacs des commémorateurs, le reste se débattait pour maintenir des parasols géants à l’horizontale dans un vent de travers. Pour Keeler, ils devaient tous avoir l’air d’une bande d’aristos en visite guidée, qui s’exposaient non pas au danger, mais à leur propre conception très vague du risque.

— Où sont les Astartes ? demanda-t-elle. Quand est-ce que nous allons approcher de la zone des combats ?

— On s’en moque, l’interrompit Flora. Qui est Samus ?

— Samus ? répéta Sindermann, interloqué. Il s’était éloigné d’eux et de la navette d’une courte distance, pour gagner une étendue de sable et d’herbe d’où il pouvait observer la profondeur brumeuse de la gorge battue par le crachin. Il paraissait infime, comme s’il s’apprêtait à prendre la parole devant le paysage encaissé.

— Je n’arrête pas de l’entendre, insista Flora en le rejoignant. L’itérateur avait du mal à retrouver son souffle. Flora portait une oreillette pour pouvoir suivre les communications militaires.

— Je l’ai entendu, moi aussi, dit l’un des fantassins de l’escouade de protection derrière son respirateur.

— La radio nous a fait des siennes, annonça un autre.

— Pendant toute la descente en surface, intervint l’officier en charge. Laissez tomber. Interférences.

— On m’a dit que ça durait depuis des jours, s’étonna van Krasten.

— Ce n’est rien, trancha Sindermann, l’air pâle et fragile, et sur le point de s’évanouir par manque d’oxygénation.

— Le capitaine dit que ce sont des tactiques d’intimidation, rapporta l’un des soldats.

— Le capitaine a sûrement raison, entérina Sindermann. Il prit sa plaque de données, et se connecta à la banque d’archivage de la flotte. Après coup, il décrocha le masque de son respirateur et se le posa sur le visage, afin d’aspirer l’oxygène de la bouteille compacte sanglée sur sa hanche.

— Voilà qui est intéressant, marmonna-t-il après une courte consultation des données reçues.

— Quoi donc ? demanda Keeler.

— Rien du tout. Ça n’est rien ; le capitaine a raison. Je vous en prie, séparez-vous et profitez des environs. Les soldats seront heureux de répondre à vos questions. Vous êtes également libres de vous approcher des engins de guerre.

Les commémorateurs s’observèrent un instant avant de commencer à se disperser. Chacun fut suivi d’un serviteur prévenant et de son parasol, et d’une paire de soldats peu enjoués.

— On aurait aussi bien pu ne pas venir, critiqua Keeler.

— Les montagnes sont splendides, commenta Sark.

— Rien à carrer ; il y en a sur d’autres planètes, des montagnes. Écoute.

Ils écoutèrent. Un tumulte distant roulait sur la gorge. Le son de la guerre, qui survenait autre part.

Keeler désigna du menton la direction du bruit.

— C’est là-bas qu’il aurait fallu être. Je vais aller demander à l’itérateur pourquoi nous sommes coincés ici.

— Bonne chance, ironisa Sark.

Sindermann était parti à l’opposé du groupe pour aller attendre sous l’avant-toit d’une des demeures grossières de la localité montagnarde. Il poursuivait l’étude de sa plaque. Le vent des montagnes faisait pencher les touffes d’herbe jaillies du sable blanc à ses pieds. La pluie s’était accentuée.

Keeler marcha vers lui. Deux soldats et un serviteur à parasol commencèrent à la suivre ; elle se retourna vers eux.

— Pas besoin, merci, leur dit-elle. Ils s’arrêtèrent net et la laissèrent s’éloigner seule. Quand elle eût rejoint l’itérateur, elle aussi avait ouvert sa propre réserve d’oxygène. Sindermann était toujours entièrement accaparé par sa plaque de données. Curieuse, elle garda un instant sa requête pour elle.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, n’est-ce pas ? s’enquit-elle posément.

— Non, pas du tout, démentit Sindermann.

— Vous avez découvert qui est Samus, avouez.

Il releva la tête et sourit.

— C’est vrai. Vous êtes très tenace, Euphrati.

— Je suis née comme ça. Alors, qu’y a-t-il ?

L’itérateur haussa les épaules.

— C’est idiot, dit-il en lui montrant l’écran de sa plaque. Ce que nous avons déjà pu absorber de l’histoire de ce monde mentionne le nom de Samus, et les pics des murmures. Cela semble être un lieu sacré pour la population de Soixante-Trois Dix-Neuf. Un endroit saint, hanté, où la barrière entre la réalité et le monde des esprits est la plus perméable. C’est intriguant. Les systèmes de croyances et les superstitions des mondes primitifs exercent sur moi une fascination sans limite.

— Et qu’est-ce que vous apprend votre plaque ? demanda Keeler.

— Elle dit… C’est assez amusant ; je suppose que cela pourrait amener à avoir peur, si quelqu’un devait véritablement croire en ces choses. Il est dit ici que les pics des murmures sont l’endroit de ce monde où les esprits parlent et marchent librement. Ma plaque cite Samus comme le chef de ces esprits. Une légende locale très ancienne raconte comment un des empereurs affronta ici une armée cauchemardesque de la gent démoniaque. Le diable s’appelait Samus. Cela fait partie de leurs mythes ; nous en avions un, nous aussi, en des temps très reculés, appelé Sathan. Samus est son équivalent.

— Donc, Samus est un esprit ? murmura Keeler, en sentant sa tête tourner.

— Oui. Pourquoi cette question ?

— Parce que je l’entends parler depuis que nous avons atterri. Et je n’ai pas de radio.

Au-delà des ponts rocheux, les insurgés avaient érigé des barrières de pierre et de métal. Ils disposaient de pièces lourdes pour couvrir les voies d’approche de leur forteresse, de charges explosives à déclenchement à distance, posées dans les goulots resserrés, de barbelés électrifiés, de cloisons rivetées et de blocs de rocbéton. Quelques sentinelles automatisées, et l’avantage d’être entourés de tous côtés par de la pente abrupte, de la glace impossible à escalader. La foi en leur dieu était dans leur camp.

Ils avaient repoussé les régiments de Varvaras pendant six semaines.

Désormais, ils n’avaient pas la moindre chance.

Rien de ce qu’ils firent ne retarda seulement l’avance des Luna Wolves. Méprisant les tirs de canon et le souffle des explosifs, les Terminators ouvrirent un chemin au travers des obstacles et jetèrent les cloisons à bas. Ils écrasèrent entre leurs doigts l’étincelle de vie des sentinelles électriques et firent s’écrouler les barricades à coups d’épaule. La compagnie se déversa derrière eux en tirant au travers de la fumée montante.

La forteresse en elle-même avait été taillée dans le sommet de la montagne. Certaines sections de toit et de rempart étaient visibles de l’extérieur, mais l’essentiel de la structure s’étendait au-dedans, sous des centaines de mètres de roche. Les Luna Wolves s’y ruèrent par les portes fortifiées. Des escouades d’assaut rasèrent le flanc de la montagne, portées par leurs réacteurs dorsaux, pour se poser comme des nuées d’oiseaux blancs sur les toits exposés, qu’ils détruisirent pour investir la place forte par le haut. Des explosions parcoururent les salles intérieures, les ouvrirent au grand air, et envoyèrent des pans de glace délogée s’écraser au fond de la gorge.

L’intérieur formait un labyrinthe de tunnels aux parois noires et humides, aux dallages anciens, dans lesquels le vent s’engouffrait avec tant de force qu’il les ventilait à l’excès. Les corps des tués gisaient partout, ramassés sur eux-mêmes, tordus, étendus et brisés. En les enjambant, Loken les prenait en pitié. Leur culture les avait abusés, et leur résistance avait amené sur leurs têtes la colère de l’Astartes. Cette fin catastrophique, ils l’avaient appelée de leurs vœux.

D’atroces hurlements humains résonnaient dans les galeries venteuses, ponctués par les détonations des bolts, sèches comme des claquements de porte. Loken ne s’était pas donné la peine de garder le compte de ses victimes. Il n’y avait d’autre gloire à trouver ici que celle du devoir accompli, de se faire l’instrument de l’Empereur dans une frappe chirurgicale.

Des projectiles tintèrent contre son armure ; il se retourna, sans vraiment y réfléchir, et abattit ses assaillants. Deux hommes désespérés en chemise de mailles se désintégrèrent sous ses tirs et maculèrent un mur. Il ne comprenait pas pourquoi ils s’acharnaient à lutter. S’ils avaient proposé une reddition, celle-ci aurait été vite acceptée.

— Par-là, désigna-t-il, et une escouade le dépassa pour explorer la série de pièces suivantes. Tandis qu’il les suivait, un corps bougea sur le sol, à ses pieds, et gémit. L’insurgé, couvert de son propre sang et gravement blessé, leva vers Loken des yeux vitreux. Il marmonna quelque chose.

Loken s’agenouilla et passa doucement sa main immense sous la tête de son ennemi.

— Répétez ?

— Bénissez-moi… murmura l’homme.

— Je ne peux pas.

— S’il vous plaît, dites une prière. Recommandez mon âme aux dieux.

— C’est impossible. Les dieux n’existent pas.

— Pitié… L’autre monde me rejettera si je meurs sans une prière.

— Je suis désolé, expliqua Loken. Vous allez simplement mourir. — Aidez-moi…

— Bien sûr. Loken tira son épée de combat à courte lame standard et en activa la cellule d’énergie. Le tranchant gris se mit à luire. Loken la lui glissa sous le cou, puis leva la main avec force, et posa doucement la tête tranchée de l’homme sur le sol.

La salle suivante était grande et irrégulière. L’eau de la fonte des neiges gouttait du plafond noir, et traçait des gouttières minérales argentées sur la roche où elle s’écoulait. Une cuve avait été creusée au centre de cet espace, pour récolter ces gouttes et sans doute constituer une des réserves d’eau principales de la forteresse. L’escouade qu’il avait envoyée au-devant de lui s’était arrêtée autour du bord.

— Au rapport, exigea-t-il.

L’un des Luna Wolves se tourna vers lui.

— Qu’est-ce que c’est que ça, mon capitaine ?

Loken avança jusqu’à eux et constata qu’un grand nombre de bouteilles et de flacons de verre avaient été disposés autour du bassin, dont beaucoup sur le chemin des ruissellements venus d’au-dessus. Il supposa d’abord que ces bouteilles attendaient d’être remplies, mais d’autres objets se trouvaient là : des pièces de monnaie, des broches, d’étranges figurines de glaise et les crânes de lézards ou de petits mammifères. L’eau dégoulinante tombait sur eux, et l’avait manifestement fait depuis un certain temps, car Loken remarqua que nombre des bouteilles et des bibelots avaient été rendus luisants par des dépôts minéraux. Sur le surplomb de roche au-dessus de la cuve, des lettres érodées avaient été ciselées. Loken n’arrivait pas à déchiffrer les mots, et réalisa qu’il ne le souhaitait pas. Certains des symboles qu’il voyait le mettaient curieusement mal à l’aise.

— C’est un temple, dit-il simplement. Vous savez comment sont les habitants de ce monde : ils croient aux esprits. Ces objets sont des offrandes.

Ses hommes s’interrogèrent mutuellement du regard, sans vraiment comprendre.

— Ils croient en des choses qui ne sont pas réelles ? demanda l’un d’eux.

— Ils ont été abusés, déclara Loken. C’est pour cela que nous sommes ici. Détruisez cet endroit, laissa-t-il pour instruction avant de s’éloigner.

L’assaut dura soixante-huit minutes. Au bout de ce laps de temps, la bastide n’était plus qu’une ruine fumante, dont de nombreuses sections éventrées étaient exposées à la lumière féroce. Pas un seul Luna Wolf n’était tombé.

Pas un seul rebelle n’avait survécu.

— Combien ? demanda Loken à Rassek.

— Nous sommes toujours en train de compter, mon capitaine, répondit Rassek. Neuf cent soixante-douze pour le moment.

Au cours de l’offensive, une trentaine de temples dédiés à l’eau des fontes avaient été découverts dans le dédale de la forteresse. Les mêmes bassins entourés d’offrandes. Loken avait ordonné que tous fussent enterrés sous les décombres.

— Ils protégeaient le dernier bastion de leur foi, estima Nero Vipus.

— Je suppose, répondit Loken.

— Ça ne vous a pas plu. N’est-ce pas, Garvi ?

— Je déteste que des hommes aient à mourir en vain. Je déteste que des hommes sacrifient leur vie de la sorte, sans raison justifiée. Pour leur croyance en ce qui n’existe pas. Cela me répugne. C’est cela que nous avons été autrefois, Nero. Des mystiques, des spiritualistes, adeptes de mensonges que nous avions forgés nous-mêmes. L’Empereur nous a montré la voie qui a sorti l’Humanité de cette folie.

— Alors réjouissez-vous plutôt que nous ayons pris cette voie, le rasséréna Vipus. Et même si nous répandons leur sang, songez que nous apportons du moins la vérité à nos frères égarés.

Loken hocha la tête.

— Je me sens désolé pour eux, dit-il. Ils doivent avoir tellement peur.

— De nous ?

— Oui, bien entendu, mais ça n’est pas ce que je voulais dire. Peur de la vérité que nous amenons avec nous. Nous essayons de leur enseigner qu’il n’existe pas dans cette galaxie de forces plus grandes que la lumière, la gravité et la volonté humaine : rien d’étonnant à ce qu’ils s’accrochent à leurs dieux et à leurs esprits quand nous abattons les piliers de leur ignorance. Ils se sentaient en sécurité jusqu’à notre arrivée. Ils pouvaient honorer les esprits dont ils pensaient qu’ils veillaient sur eux. Ils pouvaient croire à l’idée d’une vie après la mort de la chair. Ils se croyaient immortels.

— Et maintenant, ils ont rencontré de vrais immortels, ajouta Vipus de façon sarcastique. La leçon est dure, mais elle leur profitera sur le long terme.

Loken haussa les épaules.

— Je compatis, sans doute. Le mystère les confortait dans leurs existences, et nous leur avons enlevé ce confort. Nous ne pouvons leur offrir qu’une réalité cruelle, dans laquelle leurs vies sont courtes et ne servent aucun grand but.

— En parlant de grand but… l’interrompit Vipus. Vous devriez faire prévenir la flotte que nous en avons terminé. Les itérateurs nous ont contactés. Ils demandent la permission d’amener les observateurs ici.

— Permission accordée. Je vais contacter la flotte et leur annoncer la bonne nouvelle.

Vipus fit demi-tour, puis s’arrêta.

— Au moins, cette voix s’est tue, dit-il.

Loken acquiesça. Même si l’assaut n’avait pas réussi à trouver de système d’émission vocale, ce « Samus » avait cessé ses divagations pathétiques depuis près d’une demi-heure.

La fréquence grésilla.

— Capitaine Loken ?

— Jubal ? Je vous écoute.

— Mon capitaine, je…

— Quoi ? Répétez, Jubal.

— Désolé, mon capitaine. Je voudrais vous montrer quelque chose. Je suis… Il faut que je vous montre quelque chose. C’est Samus.

— Quoi ? Jubal, où êtes-vous ?

— Suivez ma balise. J’ai trouvé quelque chose. Je… J’ai trouvé quelque chose. Samus signifie la fin et la mort.

— Qu’avez-vous trouvé, Jubal ?

— Je… J’ai trouvé… Mon capitaine, Samus est là.

Loken laissa à Vipus le soin de superviser le nettoyage et redescendit dans les entrailles de la bastide, en suivant le blip de la balise de Jubal avec la 7e escouade. L’escouade tactique Brakespur, commandée par le sergent Udon, l’un des combattants les plus fiables de Loken.

Le signal les mena dans les fondements même de la forteresse, au cœur de la montagne, jusqu’à un grand puits de pierre auquel ils accédèrent par une porte de fer corrodée, sertie dans une niche de la pierre noire.

Derrière la porte s’ouvrait une gigantesque fente verticale naturelle ; là, un sol en pente douce donnait sur un précipice où seules les ténèbres pouvaient être décelées. Quelques marches de vieille pierre s’étendaient au-dessus de l’abysse, lequel aurait pu se prolonger jusqu’au fond de la planète. L’eau de la fonte des glaces ruisselait sur les murs luisants.

Le vent sifflait au travers de fissures indécelables.

Xavyer Jubal se tenait seul au bord du gouffre obscur. Alors que la 7e escouade et lui se rapprochaient, Loken se demanda où était passé le reste de l’escouade Hellebore.

— Xavyer ? appela-t-il.

Jubal se retourna.

— Mon capitaine, dit-il. J’ai trouvé quelque chose d’extraordinaire.

— Quoi donc ?

— Regardez, lui montra Jubal. Vous voyez ce qui est écrit ?

Loken regarda l’endroit que Jubal lui indiquait. Ce qu’il voyait se résumait à de l’eau dégoulinant sur une paroi calcifiée.

— Je ne vois rien.

— Là, regardez !

— Je ne vois que l’eau qui tombe.

— Oui, exactement ! C’est écrit dans l’eau ! Dans l’eau qui tombe ! Ça apparaît, puis ça disparaît, vous voyez ? Les mots se forment, et puis ils coulent, mais ils finissent par revenir.

— Xavyer, êtes-vous sûr que tout va bien ? Vous me…

— Mais regardez, Garviel ! Regardez ces mots ! Vous n’entendez pas l’eau vous parler ?

— Me parler ?

— Plic plic ploc. Cela forme un nom. Samus. C’est le seul nom que tu entendras.

— Samus ?

— Samus signifie la fin et la mort. Je suis…

Loken tourna la tête vers Udon et ses hommes.

— Maîtrisez-le, ordonna-t-il calmement.

Udon acquiesça. Lui et quatre de ses hommes mirent leur bolter en bandoulière pour s’avancer.

— Qu’est-ce que vous faites ? se mit à glousser Jubal. Est-ce que vous me menacez ? Mais enfin, Garviel ! Samus est tout autour de toi !

— Où sont vos hommes, Jubal ? réclama Loken d’un ton sec. Où est le reste de votre escouade ?

Celui-ci haussa les épaules.

— Eux non plus, ils ne le voyaient pas, dit-il en baissant les yeux vers le bord du précipice. Ils ne pouvaient pas le voir, je suppose. Mais tout est si clair pour moi. Samus est l’homme à côté de toi.

— Udon, réitéra Loken. Udon avança vers Jubal.

— Venez, frère, dit le sergent sur un ton courtois.

Il n’y eut pas d’avertissement. Jubal leva très brusquement son bolter. Il atteignit Udon en plein visage, dispersant les fragments de son crâne pulvérisé au travers de son casque. Udon tomba la tête en avant. Deux de ses hommes s’élancèrent, et le bolter tira à nouveau, perça des trous dans leur plastron et les fit basculer sur le dos.

Les lentilles du casque de Jubal se tournèrent vers Loken.

— Je suis Samus, prononça-t-il d’une voix jubilante. Attention ! Samus est là.

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Le Sergent Rassek mène son escouade au combat

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