Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)
Deux
Émissaires et délégations
Xenobia
La Galerie des Objets
Abaddon était furieux. Une fois les ambassadeurs de l’interex retournés à leurs vaisseaux, il se retira avec les autres membres du Mournival et leur fit part de ses sentiments.
— Six mois ! Six mois de guerre sur Meurtre ! Combien de grands faits d’armes, combien de frères perdus ? Et il s’excuse ? Comme si c’était une erreur ? Ces sales amateurs de xenos ont admis eux-mêmes que les araignées étaient si dangereuses qu’il fallait les éloigner !
— C’est une situation difficile, estima Loken.
— C’est une insulte à l’honneur de notre légion ! Et à celui des Blood Angels !
— Il faut être sage pour reconnaître la nécessité de s’excuser, fit remarquer Aximand.
— Et il faut être insensé pour tolérer les xenos ! pesta Abaddon. Qu’est-ce que cette croisade nous a appris ?
— Que nous étions très doués pour tuer ceux qui ne sont pas d’accord avec nous ? proposa Torgaddon.
Abaddon le regarda avec exaspération.
— Que ce cosmos est cruel. Et à quel point il l’est. Que nous devons nous battre pour y gagner notre place. Donnez-moi une seule espèce que nous ayons croisée et qui ne serait pas heureuse que l’Humanité disparaisse.
Aucun d’eux ne put lui donner tort.
— Il faut être insensé pour tolérer les xenos, répéta Abaddon, ou pour tolérer ceux qui cherchent la paix avec eux.
— Es-tu en train de dire que le Maître de Guerre est insensé ? demanda Loken. Abaddon tergiversa.
— Non. Non, bien sûr que non… Je suis son serviteur dévoué.
— Nous avons un devoir, en tant que Mournival, statua Aximand. Nous devrons parler d’une voix quand nous le conseillerons.
Torgaddon approuva.
— Non, se défendit Loken. Ça n’est pas pour cela que nous lui sommes utiles. Nous devons lui dire ce que nous pensons, chacun d’entre nous, même si nos opinions divergent. C’est cela, notre devoir.
Les entretiens avec les divers envoyés de l’interex se poursuivirent sur plusieurs jours. Parfois les vaisseaux de l’interex mandataient une mission sur le Vengeful Spirit , parfois une représentation impériale effectuait la traversée jusqu’à leur navire de commandement, pour y être reçue dans des salles miroitantes de verre et d’argent où l’aria était constant.
Les émissaires étaient difficiles à cerner. Leur comportement prenait souvent des allures supérieures ou condescendantes, comme s’ils tenaient les impériaux pour des brutes sans sophistication. Ils n’en demeuraient pas moins indubitablement fascinés. La légende de Terra et de l’ancienne lignée humaine avait longtemps été un tenant central de leur folklore et de leurs histoires. Aussi décevante que pût être pour eux la réalité, ils ne pouvaient supporter l’idée de rompre le contact avec leur passé immémorial.
La tenue d’un sommet fut finalement proposée : le Maître de Guerre et son entourage voyageraient jusqu’au plus proche des mondes de l’interex, où se livreraient des négociations avec des représentants de plus haut rang que les émissaires.
Le Maître de Guerre prit conseil de tous côtés, même si Loken était certain que sa décision fût déjà prise. Certains, comme Abaddon, suggérèrent que tout lien avec l’interex devait être rompu, et la question laissée en suspens jusqu’à ce que suffisamment de forces armées pussent être rassemblées pour annexer ses territoires. D’autres affaires réclamaient l’attention du Maître de Guerre, des affaires trop longtemps ajournées afin de le laisser livrer sa guerre de six mois sur Meurtre. Des requêtes formelles étaient quotidiennement reçues. Cinq autres des Primarques lui sollicitaient une audience personnelle sur des sujets de stratégie générale ou pour recevoir ses recommandations. L’un d’eux, le Lion, n’avait encore jamais entrepris une telle démarche, ce qui était le signe d’un dégel bienvenu dans leurs relations, un signe qu’Horus ne pouvait se permettre d’ignorer. Trente-sept flottes expéditionnaires réclamaient elles aussi des directives tactiques ou une assistance pure et simple. Des considérations politiques surgissaient elles aussi : un vaste amoncellement de questions d’ordre bureaucratique relayées par le Conseil de Terra requéraient l’attention directe du Maître de Guerre. Des questions qu’Horus avait trop longtemps repoussées à plus tard en invoquant les exigences de la croisade.
En accompagnant le Maître de Guerre dans la plupart de ses obligations journalières, Loken commença à percevoir clairement quel fardeau l’Empereur avait placé sur les larges épaules d’Horus. On attendait de lui qu’il fût tout : un commandant en chef des armées, un organisateur, un juge, un décideur, un tacticien, et le plus fin des diplomates.
Durant les six mois de guerre, d’autres vaisseaux étaient arrivés dans l’orbite haute de Meurtre, en se rassemblant autour du vaisseau-amiral comme des quémandeurs ; le reste de la 63e flotte expéditionnaire les avait rejoints, sous la direction de Varvaras, Soixante-Trois Dix-Neuf ayant enfin été laissée aux bons soins du pauvre Rakris. Quatorze croiseurs de la 88e flotte expéditionnaire étaient également apparus, commandés par Trajus Boniface de l’Alpha Legion. Boniface affirmait être venu en réponse aux difficultés de la 140e flotte expéditionnaire. Il apparut rapidement qu’il comptait profiter de l’opportunité pour convaincre Horus de lui prêter des contingents de la 63e , en vue d’une offensive que son Primarque, Alpharius, avait à cœur depuis longtemps, dans un secteur sous domination ork de la ceinture de Kayvas. Comme les avances du Lion, celles-ci étaient le signe qu’Alpharius recherchait une connivence nouvelle avec son Maître de Guerre.
Horus étudia les plans de l’offensive en privé. Les opérations dans la ceinture de Kayvas étaient projetées sur cinq ans et nécessitaient dix fois l’effectif que le Maître de Guerre pouvait présentement mobiliser.
— Alpharius nage en plein rêve, objecta-t-il en montrant les cartes à Loken et Torgaddon. Je ne peux pas m’engager à lui donner satisfaction.
L’un des croiseurs de Varvaras avait amené avec lui une délégation des administrateurs de l’aexactor tributi, dont la voix, qui réclamait elle aussi l’attention du Maître de Guerre, fût peut-être la plus irritante. Sur l’instruction de Malcador le Sigillite, contresignée par le Conseil de Terra, les aexactors avaient été envoyés sur tout le domaine en expansion de l’Imperium ; un programme de dispersion auprès duquel le déploiement de masse des commémorateurs passait pour une opération modeste.
La délégation avait à sa tête une haute administratrice du nom d’Aenid Rathbone. Cette personne belle et grande avait les cheveux roux, les traits pâles, les pommettes osseuses, et des manières astreignantes. Le Conseil de Terra avait décrété que toutes les expéditions et forces de croisade, tous les Primarques, tous les commandants, et tous les gouverneurs des systèmes soumis devaient commencer à lever une taxe sur leurs planètes sujettes, afin de répondre aux exigences budgétaires croissantes de l’Imperium. Les seuls mots à sortir de la bouche de cette femme avaient trait à la collecte de la dîme.
— Une seule planète ne peut pas soutenir à elle seule une entreprise de si grande envergure, expliquait-elle au Maître de Guerre avec des intonations légèrement trop stridentes. Terra ne peut pas supporter seule ce poids. Nous sommes maintenant les maîtres d’un millier de mondes. L’Imperium doit commencer à pourvoir à ses besoins.
— Beaucoup de planètes sont à peine assujetties, madame, disconvint calmement Horus. Elles se remettent des dommages de la guerre, se reconstruisent, se réforment. L’impôt est un poids dont elles n’ont pas besoin.
— L’Empereur a insisté pour qu’il en soit ainsi.
— Vraiment ?
— Malcador le Sigillite, aimé de tous, nous l’a bien fait comprendre, à moi et à tous ceux de mon rang. Le tribut doit être collecté, et des mécanismes établis pour qu’il le soit de façon régulière.
— Les gouverneurs que nous avons mis en place trouveront cette obligation ingrate, anticipa Maloghurst. Ils s’efforcent encore d’asseoir leur pouvoir et leur autorité. La mesure est prématurée.
— L’Empereur a insisté pour qu’il en soit ainsi, répéta-t-elle.
— L’Empereur compte-t-il rester « aimé de tous » ? lança Loken. Son commentaire donna à Horus un large sourire, mais n’amusa pas Rathbone.
— Je ne suis pas certaine de comprendre ce que vous insinuez, capitaine. Ceci est mon devoir, et je dois m’en acquitter.
Lorsqu’elle se fut retirée de la pièce avec son personnel, Horus s’affaissa dans son fauteuil, seul au milieu de son cercle proche.
— J’ai souvent songé que ce pourraient être les eldars qui nous détrôneraient un jour, envisagea-t-il. Qu’ils sont les plus ingénieux de nos adversaires, et que si quelqu’un devait vaincre l’Humanité et briser notre Imperium, ce serait eux. À d’autres moments, j’ai pensé aux peaux-vertes. Leur nombre et leur force brute ne connaissent aucune limite ; mais à présent, mes amis, je suis certain que ce seront les percepteurs de taxes qui nous mèneront à notre perte.
Sa malice déclencha un rire spontané. Loken repensa au poème dans sa poche. Il soumettait toujours l’essentiel de la production de Karkasy à l’approbation de Sindermann, mais à leur dernier rendez-vous, Karkasy lui avait fait découvrir son « lyrisme burlesque ». Loken avait lu. C’était un simple quatrain assez mordant et ignoble envers les collecteurs de dîme, que même Loken pouvait apprécier. Il songea à en donner une lecture pour l’amusement général, mais l’expression d’Horus s’était assombrie.
— Je ne plaisante qu’à moitié. Au travers des aexactors, le Conseil fait peser une telle contrainte sur nos nouveaux mondes qu’elle pourrait nous être dommageable. Il est trop tôt, et c’est une demande trop intransigeante. Il y aura des soulèvements, des planètes vont se révolter. Dites à un homme qu’il a un nouveau maître, et il s’en moquera. Dites-lui que son nouveau maître veut lui prendre un cinquième de son revenu annuel, et il partira chercher sa fourche. Aenid Rathbone et tous les administrateurs de son genre vont être le fléau de ce que nous avons accompli.
D’autres rires avivèrent la pièce.
— Mais c’est la volonté de l’Empereur, fit remarquer Torgaddon. Horus ne fut pas cet avis.
— Malgré tout ce qu’elle dit, je suis sûr que non. Je le connais comme un fils connaît son père, il n’aurait jamais adhéré à cela. Pas maintenant, pas si tôt. Il doit être trop accaparé par son œuvre pour l’avoir su. Le Conseil a pris cette décision en son absence ; l’Empereur sait que notre réussite est fragile. Par le Trône, voilà ce qui arrive quand un empire forgé par des guerriers abandonne le pouvoir exécutif aux civils et aux gratte-papier.
Ils le regardèrent tous.
— Je suis sérieux, dit-il. Cela pourrait déclencher des guerres civiles dans certaines régions. Du moins, cela risque de saper le labeur continu de nos expéditions. Pour le moment, les aexactors doivent être tenus occupés. Nous devons leur faire parvenir des masses considérables d’informations à éplucher pour déterminer les niveaux de taxation précis, monde par monde. Et ensuite, nous les bombarderons de renseignements additionnels copieux concernant le statut de chaque planète.
— Cela ne les ralentira pas indéfiniment, monseigneur, estima Maloghurst. L’administration de Terra a déjà déterminé les systèmes de calcul des tributs au prorata, monde par monde.
— Fais de ton mieux, lui ordonna Horus. Essaie de retarder cette femme. Ménage-moi le temps de respirer.
— Je m’y attelle sur-le-champ. Maloghurst se leva et partit de son pas boiteux.
Horus reporta son attention sur la petite assemblée.
— Bien… soupira-t-il. Le Lion me réclame. Ainsi qu’Alpharius.
— Et les nombreux frères de nombreuses expéditions, rappela Sanguinius.
— Il semble que mon option la plus sage soit de retourner sur Terra devant le Conseil pour cette histoire de taxation.
Sanguinius eut un petit rire silencieux.
— Je n’ai pas été forgé pour ça, dit Horus.
— Peut-être devrions-nous considérer la question de l’interex, monseigneur, proposa Erebus.
Erebus, de la légion des Word Bearers, la 17e , s’était joint à eux depuis quinze jours avec le contingent amené par Varvaras. Son armure Mk IV anthracite, gravée en bas-relief du témoignage de ses faits d’armes, faisait d’Erebus une figure sérieuse et grave. Son grade au sein de la 17e légion était celui de chapelain, pratiquement équivalent à celui d’Abaddon ou d’Eidolon. Il en était un des officiers supérieurs, intime de Kor Phaeron et du Primarque Lorgar lui-même. Sa contenance et sa voix composée suscitaient le respect immédiat de ceux qu’ils rencontraient, mais les Luna Wolves l’avaient adopté sans cela. Historiquement, ils entretenaient avec les Word Bearers une relation similaire à celle qui les liait aux Emperor’s Children. Il n’était pas surprenant qu’Horus comptât Lorgar parmi ses frères les plus proches, avec Fulgrim et Sanguinius.
Erebus, dont le temps avait fait un excellent médiateur autant qu’un guerrier, deux devoirs qu’il remplissait avec un talent superlatif, était venu trouver le Maître de Guerre à la demande de sa légion. De toute évidence, avec une faveur en tête, une requête à plaider. On n’envoyait pas Erebus sans raison, s’il ne fallait pas négocier.
Dès son arrivée, Erebus avait cependant compris à quelles pressions était confronté Horus, celles des voix sans nombre venues implorer à sa porte. Il avait conservé pour lui le motif de sa venue, pour ne pas ajouter encore au fardeau immense du Maître de Guerre, et avait à la place agi comme un conseiller solide, sans intérêt propre.
Le Mournival lui en savait gré, et l’avait accueilli à bras ouverts dans son cercle restreint, au même titre que Raldoron. Abaddon et Aximand avaient servi au côté d’Erebus sur de nombreux théâtres d’opération. Torgaddon le connaissait de longue date. Tous les trois ne parlaient qu’en termes élogieux du premier chapelain Erebus.
Il n’avait pas fallu beaucoup pour convaincre Loken. Dès le début, Erebus avait fait un effort notable pour se mettre en bons termes avec lui. Les états de service du Word Bearer étaient tels qu’ils donnaient à Loken l’impression de coudoyer un autre Primarque : il était après tout la bouche par laquelle Lorgar s’exprimait le plus volontiers.
Erebus avait dîné avec eux, tenu conseil avec eux, était resté des heures à boire avec eux, et à l’occasion, avait pénétré dans les cages d’entraînement pour s’entraîner avec eux. En une seule après-midi, il avait rapidement expédié deux joutes à l’arme blanche contre Torgaddon et Aximand, puis longuement ferraillé avec Tarvitz avant de le jeter au tapis. Tarvitz et son camarade Lucius s’étaient joints à eux sur l’invitation de Torgaddon.
Loken avait alors voulu tester son jeu d’épée contre Erebus, mais Lucius avait insisté pour être le suivant. Le Mournival avait pris Tarvitz en amitié, l’impression favorable qu’il leur avait faite ayant été appuyée par l’opinion de Torgaddon. Lucius restait un cas différent, bien trop semblable au seigneur Eidolon pour qu’ils pussent l’apprécier. Lucius paraissait toujours se plaindre et réclamer, à la manière d’un enfant gâté.
— Allez-y, lui concéda Loken, si cela vous importe tellement. Il était évident que Lucius voulait restaurer l’honneur de sa légion, un honneur perdu, selon lui, au moment où Erebus avait fait chuter Tarvitz en l’assommant du plat de son épée.
Tirant sa lame, il rejoignit Erebus dans la cage. Les hémisphères d’acier se refermèrent autour d’eux. Lucius adopta une position jambes écartées, son épée à deux mains tenue près du corps. Erebus avait la sienne tendue près du sol. Ils se tournèrent autour. Les deux Astartes étaient torse nu et la musculature de leur thorax sinuait sous leur peau. C’était un jeu, mais un jeu dans lequel un faux mouvement pouvait mutiler. Ou être fatal.
Le combat dura seize minutes, ce qui aurait suffi à en faire une des plus longues sessions d’escrime qu’aucun d’eux n’avait jamais connue. Ce qui le rendit encore plus remarquable fut que durant ce temps il n’y eut pas de pause, pas d’atermoiement, pas de cessation dans les passes d’armes. Erebus et Lucius se jetaient l’un sur l’autre et faisaient sonner les coups à une cadence de trois ou quatre par seconde. Leur duel fut inflexible, extraordinaire, une danse étourdissante de corps luisants et d’épées.
Abaddon, Tarvitz, Torgaddon, Loken et Aximand se rapprochèrent autour de la cage, commencèrent à applaudir, et à manifester par des cris leur fascination pour le talent qu’ils voyaient s’exercer sous leurs yeux.
— Il va le tuer ! s’étrangla Tarvitz. À cette vitesse, sans protection, il va le tuer !
— Qui va tuer qui ? voulut lui faire préciser Loken.
— Je n’en sais rien, Garvi, l’un ou l’autre !
— C’est incroyable ! s’esclaffa Aximand.
— Loken se battra contre le gagnant ! cria Torgaddon aux deux adversaires.
Et leur duel se poursuivait. Le style d’Erebus était défensif, en garde basse, chaque parade exécutée comme par un mécanisme bien rodé. Celui de Lucius était tout en attaque et en dextérité, impétueux, brillant. Leurs passes étaient dures à suivre.
— Si vous croyez que je vais passer derrière le perdant après ça… réagit Loken.
— Quoi, tu n’en es pas capable ? se moqua Torgaddon. — Non.
— Tu passeras après, insista Abaddon en continuant d’applaudir. Tu n’auras qu’à prendre ton bolter pour équilibrer.
— Comme c’est fin de ta part, Ezekyle.
À la cinquante-neuvième seconde de la seizième minute, selon le chronomètre de la cage, Lucius plaça son coup gagnant. Il passa son épée sous la garde d’Erebus et lui arracha sa lame des mains. Le Word Bearer tomba en arrière contre les barreaux et trouva la pointe de Lucius glissée sous sa gorge.
— Du calme, Lucius ! cria Aximand en pressant le bouton de l’ouverture.
— Désolé, dit Lucius, dont le ton n’avait rien de désolé. Il abaissa son épée à deux mains et salua Erebus, la sueur lui perlant sur les épaules.
— Un excellent combat. Je vous en remercie, chapelain.
— Merci à vous, sourit Erebus à bout de souffle. Il se baissa pour ramasser sa lame. Votre virtuosité n’a pas d’égale, capitaine Lucius.
— Dehors, Erebus, appela Torgaddon. C’est au tour de Garvi.
— Oh non, refusa Loken.
— Tu es le meilleur d’entre nous avec une épée, insista l’Autre Horus. Montre-lui ce que les Luna Wolves savent faire.
— Le talent avec une épée ne fait pas tout, protesta Loken.
— Rentre là-dedans et arrête de nous faire honte, siffla Aximand entre ses dents. Il regarda vers Lucius, qui s’essuyait le torse avec un linge. Vous êtes prêt pour prendre un autre adversaire, Lucius ?
— Envoyez-le-moi.
— Mais il est fou… murmura Loken.
— Il en va de l’honneur de la légion, lui retourna Abaddon en le poussant vers l’avant.
— C’est exact, pérora Lucius. Au fond de vous, vous savez que vous voulez m’affronter. Montrez-moi comment un Luna Wolf se bat, Loken. Montrez-moi comment vous comptez gagner.
— L’épée ne fait pas tout, lui assura Loken.
— Alors faites comme vous l’entendez, se gaussa Lucius.
Erebus se releva du bord de la plate-forme et lança son épée à Loken.
— On dirait bien que c’est votre tour, Garviel.
Loken attrapa l’épée, et en éprouva le poids dans sa main. Il s’avança dans la cage avec un hochement de tête. Le globe de barreaux se referma autour de lui et de Lucius.
Celui-ci cracha et fit jouer ses épaules. Il fit tourner son épée dans sa main et se mit à danser autour de Loken.
— Je ne suis pas un escrimeur, l’avertit Loken.
— Nous devrions en avoir vite terminé, dans ce cas.
— Si nous nous battons, ça ne se bornera pas à mon épée contre la vôtre.
— Peu importe, s’impatienta Lucius en sautillant sur place, venez, et battez-vous.
Loken soupira.
— Je vous ai observé, j’ai observé vos attaques. Je peux lire en vous comme dans un livre.
— Vous aimeriez pouvoir.
— Je peux lire en vous. Venez me chercher.
Lucius se jeta sur Loken. Loken s’écarta d’un pas, la lame baissée, et lui asséna un coup de poing en plein visage. Son adversaire chuta lourdement sur le dos.
Loken laissa tomber l’épée d’Erebus sur le tapis.
— Je pense que vous me croyez, à présent. C’est de cette façon que combat un Luna Wolf : il comprend son ennemi et il fait ce qui est nécessaire pour le mettre à terre. Désolé, capitaine.
Le sang qu’il crachait rendit incompréhensible la réponse que marmonna Lucius.
— Je suggérais que nous considérions la question de l’interex, monseigneur, le pressa Erebus.
— Nous devrions en effet, dit Horus, mais mon opinion est faite. Toutes ces voix qui réclament mon attention ici et là ne peuvent pas masquer le fait que l’interex soit une culture importante, et qu’il occupe une portion de l’espace incontestable. Ses habitants sont humains et nous ne pouvons les ignorer. Nous ne pouvons pas nier leur existence. Ils peuvent être pour nous des amis, des alliés potentiels, ou des ennemis, mais nous ne pouvons pas détourner le regard en espérant d’eux qu’ils se tiennent à l’écart de nous. S’ils décidaient de s’opposer à nous, la menace qu’ils représenteraient serait aussi importante que celle des peaux-vertes. Je vais accepter de me rendre à ce sommet et de rencontrer leurs dirigeants.
Xenobia était une capitale provinciale des limites du territoire de l’interex. Les émissaires s’étaient montrés peu loquaces quant à sa taille précise et à son étendue, mais l’influence de l’interex englobait assurément plus d’une trentaine de systèmes si les planètes de son cœur sidéral se trouvaient à quarante semaines du bord le plus avancé de l’extension impériale. Xenobia, monde-portail et station de guet aux confins de l’espace interex, fut choisi comme site de la nouvelle rencontre.
L’endroit suscita chez eux un considérable émerveillement. Escortés depuis les points d’ancrage de masse en orbite du satellite principal de la planète, le Maître de Guerre et ses délégués furent conduits vers Xenobia Principis, une cité fastueuse, royale, sur le rivage d’un océan d’ammoniac. La cité était sertie sur les pentes d’une large baie et se déroulait à flanc de colline jusqu’au niveau de la mer. Derrière elle, la région continentale était gainée dans une forêt tropicale dont la végétation se déversait dans la ville : les structures, des tours d’une pierre gris clair et des tourelles de bronze et d’argent, s’élevaient de cet épais tapis d’arbres. La flore était d’une dominante vert foncé, à tel point qu’elle semblait presque noire dans la fragile lumière jaune. Sous le feuillage, la cité était structurée en étagements, où des viaducs arqués et des passages incurvés descendaient vers la berge dans les ombres mouchetées et calmes. Là où les tours grises et les campaniles ornementés s’élevaient au-dessus de la forêt, elles étaient souvent coiffées de métal poli, et ornées de hauts mats dont les drapeaux claquaient dans l’air tiède.
Ça n’était pas une cité-forteresse. On y remarquait peu de traces de dispositifs de défense, que ce fut au sol ou en orbite géostationnaire. L’interex n’affichait pas sa puissance martiale de façon aussi ostentatoire que l’Imperium.
La délégation impériale comptait plus de cinq cents individus, parmi lesquels des officiers de l’Astartes, des troupes d’escorte et des itérateurs, ainsi qu’une sélection de commémorateurs. Horus avait souhaité l’inclusion de ces derniers au groupe ; c’était une mission de reconnaissance, et le Maître de Guerre estimait que la matière qu’ils rassembleraient aurait sans doute sa valeur. Loken avait le sentiment que le Maître de Guerre faisait aussi l’effort de donner une impression différente. Les émissaires de l’interex avaient paru très dédaigneux des moyens militaires de l’expédition. À présent, Horus venait à eux entouré par autant de poètes et d’artistes que de soldats.
D’excellents logements leur furent octroyés dans la partie occidentale de la ville, dans un quartier appelé l’Extranus, où, furent-ils informés, étaient hébergés « tous les étrangers et les visiteurs ». Xenobia Principis avait été pensée pour les négociations commerciales et les rencontres diplomatiques, avec l’Extranus pour confiner les hôtes en un seul endroit. Les impériaux furent amplement pourvus en joueurs de méturge, domestiques de maison, et officiers de cour chargés de satisfaire leur moindre besoin et de répondre à leur moindre question.
Sous la conduite des abbrocateurs, ils furent autorisés à quitter le complexe ombragé de l’Extranus par petits groupes pour visiter la ville. Ses splendeurs leur furent montrées : des halles de commerce et d’industrie, des musées d’art pictural et de musique, des archives et des bibliothèques. Dans le crépuscule vert, sous la voûte bruissante des feuilles, ils furent guidés le long d’avenues à balcons, de places splendides, en ne cessant de monter et de descendre de perpétuelles volées de marches. La cité accueillait en son enceinte des bâtiments d’une beauté exquise, et il était évident que l’interex possédait un grand talent dans les arts anciens de la maçonnerie et de la ferronnerie, autant que dans des technologies plus récentes. Les trottoirs abondaient de statues magnifiques et de fontaines tranquilles, mais aussi de sculptures modernistes faites de lumière et de son. D’anciennes fenêtres en ogive avaient été équipées de panneaux de verre photoréactifs. Les portes automatisées étaient ouvertes et fermées par des capteurs de corps, les éclairages intérieurs pouvaient être ajustés d’un geste de la main. Partout était jouée la douce mélodie de l’aria.
L’Imperium comptait de nombreuses cités plus grandes, plus grandioses, colossales. Les super-ruches de Terra et les flèches d’argent de Prospero étaient de stupéfiants monuments à la gloire de l’avancée culturelle, qui diminuaient d’autant celle de Xenobia Principis. Mais la ville était aussi raffinée et sophistiquée que n’importe quelle conurbation de l’espace impérial, et elle n’était qu’un avant-poste frontalier.
Au jour de leur arrivée, les impériaux furent honorés par une grande parade, dont le point culminant fut leur présentation à l’officier royal supérieur de Xenobia, un commandant général du nom de Jephta Naud. Des personnalités civiles de haut rang étaient elles aussi conviées, mais l’interex avait confié à un chef militaire de présider le sommet. Tout comme Horus avait dilué la composition martiale de son ambassade pour impressionner l’interex, celui-ci avait mis un de ses guerriers en avant.
La parade fut recherchée et vivante. Des joueurs de méturge y marchaient en grand nombre, habillés de riches robes formelles ; leurs hymnes étaient tout autant des messages non verbaux de bienvenue qu’une musique d’ambiance. Glèves et sagittaires avançaient en longues colonnes uniformes, leurs armures polies et habillées de guirlandes de rubans. Derrière l’infanterie humaine venaient les auxiliaires kinebrach, à l’allure pesante, et des escadrons luisants de cavalerie robotique. Cette dernière se composait de centaines de ces fameux chevaux artificiels qu’ils avaient observés dans la garde d’honneur des émissaires, mais ceux-ci n’étaient plus sans tête comme ils l’avaient été. Des sagittaires et des glèves montaient ces structures quadrupèdes, assis là où aurait dû se trouver la base de l’encolure. L’armure guerrière et la technologie se fondaient harmonieusement pour maintenir les « cavaliers » en place, leurs jambes repliées à l’intérieur du poitrail de leurs montures. Ils étaient devenus des centaures, homme et machine reliés en un tout, des mythes auxquels la technologie avait donné une réalité.
La population de Xenobia Principis était sortie en nombre applaudir le défilé, et criait, et chantait, et couvrait de pétales et de serpentins la route de la procession.
La destination de la parade était appelée la Galerie des Objets, un édifice ancien auquel l’interex prêtait apparemment une importance militaire. De taille considérable, la galerie ressemblait à un musée ; taillée dans une section escarpée des contreforts de la baie, elle comprenait de nombreuses chambres hautes de plus de trois étages. Ces cryptes d’exposition, dont certaines étaient encore plus grandes, présentaient des collections d’armes allant des forêts d’épées et de hallebardes aux canons motorisés modernes, toutes baignées dans l’irradiation de leurs champs de protection bleu pâle.
— La Galerie est notre musée de l’armement et des outils de guerre, ainsi qu’un arsenal, expliqua Jephta Naud. Naud était un être noble et grand, aux dermatoglyphes compliqués sur le côté droit du visage. Ses yeux avaient la couleur de l’or estompé ; il portait une armure d’argent, et une cape de chaînons rouges festonnés qui, quand il se déplaçait, produisaient comme un carillon lointain. Un officier dans la même tenue marchait à ses côtés pour porter son heaume de guerre à crête.
Bien que l’Astartes fût venu en armure, le Maître de Guerre avait choisi de s’habiller de robes et de fourrures. Il montra un intérêt réel et courtois tandis que Naud les menait dans la succession de chambres, commentant certains dispositifs, exprimant son exaltation quand certaines des armes archaïques partageaient une hérédité commune.
— Ils cherchent à nous impressionner, murmura Aximand à ses frères. Un musée des armes. Ils sont en train de nous faire comprendre qu’ils sont si évolués… Si détachés de la guerre qu’ils ont pu en faire une curiosité. Ils se moquent de nous.
— Personne ne se moque impunément de moi, grogna Abaddon.
Ils pénétraient dans une salle où, dans le champ d’un bleu glacial, les artefacts devenaient bien plus étranges que précédemment.
— Nous conservons ici les armes des kinebrach, dit Naud, au son des méturges. En vérité, nous préservons en état de stase tous les prototypes d’armes employés par les espèces extraterrestres que nous avons rencontrées. En signe de bonne volonté envers nous, les kinebrach ont renoncé à porter les armes, mais nous leur accorderions de pouvoir les utiliser en cas de guerre. La technologie kinebrach est très avancée, et beaucoup de leurs armes sont jugées trop dangereuses pour n’être pas placées en confinement.
Naud leur présenta un immense kinebrach en robe dénommé Asherot, investi du rang de gardien des Objets et des fonctions de conservateur de la galerie. Asherot parlait la langue des humains avec un chuintement prononcé, et pour la première fois, les impériaux trouvèrent utile l’accompagnement des méturges. Les cadences déroutantes de l’élocution du kinebrach étaient rendues limpides par l’aria.
La plupart des armes kinebrach exposées ne ressemblaient pas du tout à des armes. Des boîtes, d’étranges colifichets, des bagues, des anneaux. Naud s’attendait manifestement à ce que de nombreuses questions des impériaux trahissent leurs appétits guerriers, mais Horus et ses officiers affectèrent le désintérêt. En vérité, la compagnie de xenos intégrés à cette société les mettait mal à l’aise.
Seul Sindermann exprima sa curiosité. Une très petite part des armes kinebrach avait bel et bien des allures d’arme : de longues dagues et des épées aux lignes exotiques.
— Même pour vous, une lame n’est sans doute qu’une lame, commandant général ? demanda-t-il. Celles-ci, par exemple. Pourquoi ces armes sont-elles jugées « trop dangereuses pour n’être pas placées en confinement » ?
— Ce sont des armes adaptables, lui enseigna Naud. Des lames d’un métal intelligent, forgées par les métallurgistes kinebrach selon une technique désormais interdite. Nous les appelons des anathames. Quand on désigne une cible spécifique à une telle lame, elle en devient la Némésis, hostile à la personne ou l’être choisi.
— Et par quel prodige ? le pressa Sindermann. Naud sourit.
— Les kinebrach ne sont jamais parvenus à nous l’expliquer. C’est un facteur du processus de forge qui défie la compréhension technique.
— Comme une malédiction ? lui souffla Sindermann. Ou un enchantement ?
Sur ces mots, l’aria généré par les joueurs de méturge autour d’eux connut un léger hoquet. À la grande surprise de Sindermann, Naud lui répondit :
— Je suppose que c’est ainsi qu’on pourrait le décrire, itérateur.
La visite continua. Sindermann se rapprocha de Loken.
— Ils se plaisent à nous traiter comme des parents sans sophistication, mais je me demande si leur supériorité n’est pas déplacée. Je plaisantais, Garviel, et il m’a pris au sérieux. Serait-ce de la superstition païenne ?
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