Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Quatre

 

Abattre les arbres meurtriers

Industrie arachnide

Ravi de faire votre connaissance

 

Rien ne pourrait plus sauver leurs frères cloués dans l’arbre, mais leur mort ne devait pas rester impunie. Le traitement infligé à leurs corps fiers et parfaits offensait les yeux de Tarvitz et l’honneur de sa légion.

Il rassembla tous les explosifs que portaient sur eux les survivants de son groupe et fit mouvement vers les arbres avec Bul et Sakian.

Lucius resta avec les autres.

— C’est complètement idiot de votre part, dit-il à Tarvitz. Nous pourrions avoir besoin de ces charges.

— Pour en faire quoi ? l’interrogea Tarvitz.

— Nous avons encore une guerre à gagner.

Cette remarque fit presque rire Saul Tarvitz. Il aurait voulu répondre qu’ils étaient déjà condamnés. Meurtre avait englouti les compagnies Blood Angels, et maintenant, à cause du désir de gloire d’Eidolon, la planète les dévorait eux aussi. Il n’y avait pas d’échappatoire. Tarvitz ignorait combien de membres de leur compagnie étaient encore en vie à la surface, mais si les pertes subies par les autres groupes étaient comparables aux leurs, leur effectif complet ne devait pas dépasser les cinquante.

Cinquante hommes, même cinquante Astartes, contre tout un monde de créatures hostiles et innombrables. Ce n’était pas une guerre à gagner ; et par la grâce de l’Empereur, ils emporteraient avec eux dans la mort autant d’ennemis qu’ils le pouvaient.

Tout cela, il ne le cracha pas au visage de Lucius, uniquement parce que les autres l’auraient entendu. Les bravades de Lucius n’admettaient pas la réalité, et si Tarvitz avait aussi clairement exposé leur situation, la dispute aurait éclaté. La dernière chose dont les hommes avaient besoin, était de voir leurs officiers se quereller.

— Je ne tolérerai pas que ces arbres restent debout, dit-il simplement.

Avec Sakian et Bul, il approcha des arbres de pierre blanche en courant tête baissée, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés sous les ombres de leurs canopées morbides. Les arachnides ailés perchés parmi les épines les ignorèrent. Ils percevaient les claquements du repas de ces insectes. Des épanchements occasionnels de sang noir dégoulinaient autour d’eux.

Ils se répartirent les charges en trois quantités égales et allèrent les fixer aux troncs des arbres. Bul régla un détonateur sur quarante secondes.

Ils se remirent à courir vers là où Lucius et le reste du groupe attendaient à couvert, à la lisière de la forêt de tiges.

— Dépêchez-vous, Saul, lui intima par radio la voix de Lucius.

Tarvitz ne répondit pas.

— Dépêchez-vous. Plus vite, Saul, et ne regardez pas derrière vous.

En continuant de courir, Tarvitz regarda par-dessus son épaule. Deux des bêtes ailées s’étaient détachées du festin de groupe pour prendre les airs. Leurs ailes étaient à nouveau des flous vitreux dans le jour terne, et les lueurs des éclairs se réfléchissaient sur leurs corps noirs. Elles contournèrent les arbres à épines et foncèrent vers les trois silhouettes, dans un bourdonnement d’ailes semblable à celui d’un moucheron, mais au volume de basses ralenties et amplifiées des milliers de fois.

— Plus vite ! ordonna Tarvitz.

Sakian jeta un regard en arrière, trébucha et s’étala. Tarvitz s’arrêta net et repartit en arrière l’aider à se remettre debout. Bul avait continué à courir.

— Douze secondes ! hurla-t-il en se retournant, le bolter levé. Il continua de s’éloigner à reculons, mais garda son arme pointée sur les formes en approche.

— Allez ! cria-t-il. Puis il se mit à tirer. À terre ! À terre !

Sakian les entraîna tous deux au sol, lui et Tarvitz, au moment même où le premier spécimen volant passait au-dessus d’eux, si bas que ses battements d’ailes soulevèrent la poussière rouge.

Il les dépassa et fonça droit sur Bul, mais vira en plein vol, atteint par deux projectiles de bolter.

Tarvitz leva les yeux et vit le second arachnide ailé fondre droit sur lui, dans le genre de plongeon qui avait surpris plus tôt tant de ses compagnons.

Il voulut rouler de côté. La chose noire emplissait déjà tout son ciel.

Un bolter donna de la voix à côté de lui. Sakian, qui avait détaché la bandoulière de son arme, tira vers le haut, à bout portant. Les tirs perforèrent le thorax du monstre ailé dans une violente pétarade de fumée et de chitine, et la chose tomba en les écrasant tous deux sous son poids, agitée par des spasmes d’agonie.

Tarvitz entendait Sakian crier de douleur. Il fit son possible pour soulever l’insecte, les mains poissées par ses fluides.

Les charges explosèrent.

L’onde de flammes balaya le sol rouge dans toutes les directions. Elle calcina et ravagea tout un pan de la forêt d’herbes, et souleva Tarvitz, Sakian, la chose qui les emprisonnait sous elle. Elle souleva Bul de terre et le fit retomber en arrière. Elle frappa en plein air le second spécimen volant, lui arracha les ailes et le jeta quelque part dans les taillis.

La déflagration faucha les trois arbres de pierre, qui s’effondrèrent comme des bâtiments, comme des tours démolies, se fracturèrent en éclats calcifiés et en poudre blanche soufflés par la sphère de feu. Deux ou trois des arachnides ailés posés sur les épines s’envolèrent, mais ils étaient en flammes, et le phénomène de succion d’air les aspira à nouveau dans l’explosion.

Tarvitz se releva. Les arbres étaient réduits à une pile de déchets laiteux, en pleine combustion. Un épais brouillard de poussière et de fumée roulait sur la zone. Des flocons fumants, qui lui évoquaient ceux d’une éruption volcanique, neigeaient lentement au-dessus de lui.

Il remit Sakian sur ses pieds. La chute de la créature sur eux lui avait brisé l’avant-bras droit, et cette fracture avait empiré quand l’onde de choc les avait projetés ; Sakian était secoué, mais son métabolisme amélioré atténuait déjà sa souffrance.

Bul n’avait rien et se redressa de lui-même.

La radio grésilla. C’était Lucius.

— Vous êtes content de vous ? demanda-t-il.

Outre les considérations de revanche et de l’honneur, l’action de Tarvitz eut deux conséquences inattendues. La seconde ne se manifesta pas immédiatement, mais la première devint évidente en moins de trente minutes.

Là où les fréquences radio n’avaient pas permis aux troupes dispersées en surface de se localiser, l’explosion avait réussi. Deux autres troupes, l’une commandée par le capitaine Anteus, l’autre par le seigneur Eidolon lui-même, avaient entendu la détonation considérable et suivirent la colonne de fumée jusqu’à sa source. Réunies, les sections comptaient presque cinquante hommes à elles trois.

— Faites-moi votre rapport, sollicita Eidolon. Ils avaient pris position à limite de la clairière, à cinq cents mètres des arbres détruits. Le terrain dégagé leur offrait une vue sur l’approche éventuelle de spécimens terrestres des arachnides, et si les formes ailées réapparaissaient, ils pouvaient rapidement se replier sous couvert des herbes immenses pour y organiser leur défense.

Tarvitz retraça toutes les péripéties survenues à son détachement depuis l’atterrissage, aussi clairement et succinctement qu’il le put. Le seigneur Eidolon était l’un des commandeurs les plus proches de leur Primarque, le premier qui avait été choisi pour tenir ce grade, et ne tolérait aucune familiarité, même de la part d’officiers aussi estimés que Tarvitz. À ses manières, Saul comprenait qu’Eidolon bouillait de colère. La mission ne s’était pas déroulée selon ses attentes. Tarvitz se demanda si Eidolon admettrait jamais avoir eu tort d’ordonner la descente. Peu probable : Eidolon, comme toute l’élite de la hiérarchie des Emperor’s Children, tenait l’orgueil pour une vertu.

— Répétez ce que vous venez de dire à propos de ces arbres, réclama-t-il.

— Les spécimens ailés s’en servent pour immobiliser leurs proies avant de s’en nourrir, répéta Tarvitz.

— Je le savais déjà, le récrimina Eidolon ; ces choses volantes ont emporté certains de mes hommes et j’ai vu ces arbres de près, mais vous avez dit qu’il y avait d’autres corps ?

— Les dépouilles des Blood Angels, monseigneur, confirma Tarvitz, ainsi que des soldats de l’Armée Impériale.

— Nous n’en avons pas vu, signala le capitaine Anteus.

— Cela pourrait expliquer ce qui leur est arrivé, trancha Eidolon. Anteus faisait partie du cercle d’élus qui côtoyait Eidolon, et pouvait se targuer d’entretenir avec lui une relation bien plus cordiale que Tarvitz.

— Avez-vous des preuves ? demanda Anteus à Tarvitz.

— J’ai détruit ces arbres, comme vous le savez, capitaine.

— Vous n’avez donc aucune preuve matérielle ?

— Ma parole fera foi.

— Et elle me suffit, s’empressa d’ajouter courtoisement Anteus. Je ne voulais pas vous offenser, mon frère.

— Rassurez-vous, capitaine.

— Avez-vous employé toutes vos charges ? s’enquit Eidolon.

— Oui, monseigneur.

— Du gaspillage.

Tarvitz commença à répondre, mais ravala ses mots avant de les avoir prononcés. Sans son usage des explosifs, ils n’auraient pas été réunis. Sans son usage des explosifs, les cadavres outragés de bons serviteurs de l’Empereur seraient restés accrochés à leurs pals de pierre dans l’ignominie.

— Je le lui ai dit, monseigneur, intervint Lucius.

— Dit quoi ?

— Qu’il gaspillait nos charges en les utilisant toutes.

— Qu’avez-vous à la main, capitaine ? demanda Eidolon.

Lucius leva la lame d’arachnide.

— Vous nous souillez, déclara Anteus. Honte sur vous. Se servir d’un bras de l’ennemi comme d’une épée…

— Jetez-moi ça, capitaine, résolut Eidolon. Vous me surprenez.

— Pardon, monseigneur.

— Tarvitz ?

— Oui, monseigneur ?

— Les Blood Angels réclameront une preuve que leurs frères sont tombés. Une relique qu’ils pourront honorer. Vous avez dit que des pièces d’armure pendaient de ces arbres, allez m’en retrouver quelques-unes. Lucius va vous y aider.

— Monseigneur, ne devrions-nous pas sécuriser…

— Je vous ai donné un ordre, capitaine, veuillez l’exécuter. Ou peut-être l’honneur de la légion de nos frères ne signifie-t-il rien pour vous ?

— Je suggérais seulement que…

— Ai-je sollicité votre avis ? Êtes-vous un seigneur commandeur, ou proche des hauts échelons ?

— Non, monseigneur.

— Alors dépêchez-vous, capitaine. Vous aussi, Lucius. Vous autres, allez les aider.

L’orage-bouclier local s’était dissipé. Au-dessus de la clairière, le ciel était étonnamment clair et pâle, comme si le jour avait fini par se lever. Tarvitz ne savait rien du cycle diurne de Meurtre. Depuis que leurs modules avaient atterri, la nuit et le jour avaient dû se succéder, mais au milieu des forêts de hautes herbes éclairées par l’orage, les changements avaient été imperceptibles.

Il semblait à présent faire plus froid, et l’air était plus calme. Le ciel s’était fardé d’un beige délavé, que traversaient des filaments de ténèbres. Aucun vent ne soufflait, et les fulgurances des éclairs provenaient désormais de plusieurs kilomètres plus loin. Tarvitz avait même l’impression de distinguer quelques étoiles, dans les taches les plus sombres du firmament ouvert.

Il emmenait son groupe vers les débris des arbres. Lucius se plaignait, comme si tout avait été de la faute de Tarvitz.

— Taisez-vous, lui conseilla-t-il sur une fréquence privée. Considérez cette corvée comme une ample récompense pour votre comportement de mouchard.

— Qu’est-ce que vous racontez ? s’offusqua Lucius.

— « Je lui ai dit que c’était du gaspillage, monseigneur, » répondit Tarvitz, en imitant le discours de Lucius d’une voix peu flatteuse.

— C’est vrai, je vous l’avais dit !

— Peut-être, mais pour ma part, je connais un principe qui s’appelle la solidarité. Je pensais que nous étions amis.

— Mais nous sommes amis, dit Lucius, l’air blessé.

— Était-ce la façon d’agir envers un ami ?

— Nous sommes les Emperor’s Children, déclara solennellement Lucius. Nous cherchons à atteindre la perfection, pas à cacher nos erreurs, et vous avez commis une erreur. Reconnaître ses échecs fait partie des pas à franchir sur la voie de la perfection. N’est-ce pas là ce que notre Primarque nous a enseigné ?

Tarvitz se rembrunit. Lucius avait raison. Le Primarque Fulgrim professait qu’ils ne pouvaient faillir à l’Empereur que par leur imperfection, et que sans reconnaître leurs fautes, ils ne pouvaient les amender. Il aurait aimé que quelqu’un rappelât à Eidolon cette clé de voûte de leur philosophie.

— J’ai moi aussi fait une erreur, reconnut Lucius. J’ai manié cette lame, et j’y ai pris plaisir. C’était une arme de xenos. Le seigneur Eidolon a eu raison de me réprimander.

— Je vous ai fait remarquer que c’était une patte de xenos. Deux fois.

— Oui, vous l’avez fait, et je vous dois des excuses pour cela. Vous aviez raison, Saul. Je suis désolé.

— Peu importe.

Lucius posa sa main sur le bras de l’armure de Tarvitz et le fit s’arrêter.

— J’insiste. Je suis très enthousiaste, et vous si terre à terre, Saul. Je sais que je m’en amuse un peu trop souvent ; je suis sincèrement désolé. J’espère que nous sommes toujours amis.

— Bien entendu.

— Votre conduite immuable est une véritable vertu, le complimenta Lucius. Je deviens obsessionnel parfois, dans l’exaltation du moment. C’est une des imperfections de mon caractère. Peut-être pouvez-vous m’aider à la surmonter. Je devrais sans doute prendre exemple sur vous. Sa voix avait retrouvé les intonations naïves qui lui avaient valu d’emblée la sympathie de Tarvitz. Sans oublier que vous m’avez sauvé la vie, se rappela Lucius. Je ne vous ai pas remercié.

— Non, vous ne m’avez pas remercié, mais ça n’est pas nécessaire, mon frère.

— Alors en route ?

Les autres avaient ralenti pendant que Lucius et Tarvitz s’étaient livrés à leur petite conversation privée. Ils se hâtèrent de les rejoindre.

Les guerriers qu’Eidolon avait désignés pour les accompagner étaient Bul, Pherost, Lodoroton et Tykus, tous de l’escouade de Tarvitz. Eidolon les punissait de manière si flagrante qu’il n’y avait même pas de quoi s’en amuser. Tarvitz déplorait que ses hommes eussent à souffrir de son manque de crédit.

Et il devinait confusément que la punition n’était pas due à ce gaspillage d’explosifs. Sans doute subissaient-ils l’opprobre d’Eidolon précisément parce qu’ils avaient rencontré davantage de succès que les autres groupes depuis leur arrivée.

Ils atteignirent les arbres dévastés et remontèrent la pente fumante des éclats blancs. Des vestiges d’épines de pierre dépassaient de la pile comme les bois d’un cerf mâle, certains noircis par des lambeaux de chair brûlée.

— Comment allons-nous faire ? demanda Tykus.

Tarvitz soupira, et s’agenouilla dans la matière crayeuse, pour commencer à écarter les débris de ses deux mains.

— Comme ceci, dit-il.

Ils creusèrent pendant près de deux heures. Un genre de nuit commença à tomber, bien moins subitement que la température. La lumière disparaissait des nues. Les étoiles se mirent à poindre plus nettement, et la foudre distante jouait toujours sur les herbes sans fin qui entouraient la clairière.

Une chaleur intense montait du cœur du tas cendreux et créait autour d’eux une vibration dans l’air. En soulevant les éclisses morceau par morceau, ils avaient retrouvé deux épaulières de Blood Angels cabossées, ainsi qu’un képi de l’Armée Impériale.

— C’est suffisant ? s’inquiéta Lodoroton.

— Continuez, lui répondit Tarvitz en regardant vers l’endroit de la clairière où le bataillon d’Eidolon était posté. Encore une heure, peut-être, et nous arrêterons.

Lucius trouva alors un casque Blood Angel. Une portion du crâne s’y trouvait toujours. Tykus exhuma un plastron ayant appartenu à l’un des Emperor’s Children.

— Nous allons l’emmener aussi, décréta Tarvitz.

Puis Pherost trouva quelque chose qui faillit le tuer.

C’était un des arachnides volants, enterré et brûlé, mais toujours en vie. Quand Pherost écarta les cendres calcifiées, la chose noircie aux ailes arrachées se cabra et tenta de l’embrocher sur sa crête frontale.

Pherost chancela, tomba, et dévala une partie de la pente en glissant sur le dos. L’insecte au corps brisé se traîna à sa poursuite, la base de ses ailes vibrant en vain.

Tarvitz bondit et l’acheva d’un coup de son épée à deux mains. La bête était si desséchée et si proche de la mort que son corps se fendit comme du papier. Il n’en sortit qu’un résidu de fluide visqueux, épais comme de la poix.

— Tout va bien ?

— J’ai été pris par surprise, le rassura Pherost en riant.

— Faites attention, conseilla le capitaine aux autres.

— Vous entendez ? s’étonna Lucius.

Tout était devenu très noir et silencieux, comme devait l’être un vrai crépuscule. En poussant les amplificateurs sonores de leurs casques, ils entendirent le cliquètement auquel Lucius avait fait allusion. À la limite des bosquets, la lumière des étoiles frappait sur des silhouettes métalliques enfiévrées.

— Ils reviennent, annonça Lucius en se tournant vers Tarvitz.

— Tarvitz au groupe principal. Contact hostile à la lisière de la forêt.

— Nous les voyons, capitaine, répondit immédiatement Eidolon. Tenez votre position jusqu’à ce que nous…

La liaison venait d’être coupée comme par un brouillage soudain.

— Nous devrions retourner vers eux, proposa Lucius.

Tarvitz fut de cet avis.

Un bruit et une lumière brusques les firent tous sursauter. À un demi-kilomètre d’eux, le bataillon venait d’ouvrir le feu. À cette distance, ils entendaient les bolts crépiter dans les ténèbres. Des formes articulées couleur de zinc dansaient et tressautaient à la lumière de la fusillade.

La position d’Eidolon était attaquée.

— Allons-y ! cria Lucius.

— Ça ne changera rien, estima Tarvitz avec lucidité. Attendez ! Regardez par-là !

Ils descendirent tous les six se mettre à couvert sur le versant de la butte blanche. Des arachnides approchaient par l’orée de la forêt, leurs corps gris presque invisibles, hormis quand la clarté des étoiles et les scintillements des tirs s’y accrochaient. Ils se dirigeaient par centaines vers le monticule blanc, en files nettes et ordonnées. Parmi eux avançaient d’autres formes, des formes plus grosses, des silhouettes arachnides massives. Une autre sous-branche de l’espèce.

Le groupe de Tarvitz se laissa glisser tout au bas de la pente et recula à découvert, le dos tourné à la clairière. À leur droite, la position du seigneur Eidolon était en proie à des combats déchaînés.

— Qu’est-ce qu’ils font ? se demanda Bul.

— Regardez, montra Tarvitz.

Les colonnes des arachnides atteignaient la pile. Tandis que des spécimens-soldats se déployaient autour de sa base, les quatre lames levées, d’autres gravirent les pentes et se mirent à trier les éclats, à une vitesse et avec une efficacité surhumaines. Tarvitz vit également se consacrer à cette tâche des créatures d’aspect presque similaire, mais dotées de membres en spatules en lieu et place des lames. Avec une précision minutieuse, les arachnides s’étaient mis à désassembler le tas de décombres, et commencèrent à emporter les plus gros débris vers les bosquets, en longues files mécaniques de travailleurs. S’avancèrent à leur tour les variantes les plus massives de l’espèce, celles que Tarvitz n’avait encore jamais vues : des monstres super lourds dont les courtes pattes épaisses charriaient avec lenteur un abdomen titanesque. Leurs bouches démesurées se mirent à aspirer et à avaler les débris les plus petits. Les spécimens ouvriers se pressaient autour d’eux, pour récupérer les écoulements de matière blanche tombés de leurs orifices ventraux, en la pétrissant avec des gestes étonnamment délicats de leurs membres antérieurs. Puis ils ramenaient ces pâtons de substance fibreuse en un point du site de mieux en mieux dégagé, et les plaquaient les uns sur les autres.

— Ils reconstruisent les arbres, murmura Bul.

C’était un spectacle étonnant. Les insectes massifs consommaient la matière éparse des arbres que Tarvitz avait abattus, et la transformait en un matériau neuf, semblable à un ciment gélifié. Les arachnides inférieurs s’affairaient à transporter cette matière et à former la base de nouveaux troncs.

En moins de dix minutes, une grande partie de la zone avait été entièrement nettoyée, et les troncs de trois nouveaux arbres se constituaient. Les bâtisseurs partaient les pattes chargées de cette crème solide, et régurgitaient sur elles un fluide pour mieux la malaxer. Leurs pattes devenaient alors les truelles de maîtres maçons.

Derrière Tarvitz, la bataille n’était pas finie pour autant. Lucius ne cessait d’y jeter des regards inquiets.

— Nous devrions aller les assister, marmonna-t-il. Le seigneur Eidolon a besoin de nous.

— S’il ne peut pas gagner sans nous six, l’arrêta Tarvitz, c’est qu’il ne peut pas gagner. J’ai détruit ces arbres et je ne tiens pas à les voir à nouveau debout. Qui est avec moi ?

Bul fut le premier à répondre :

— Moi.

Pherost, Lodoroton et Tykus le suivirent.

— Très bien, se rallia Lucius. Qu’est-ce que nous sommes censés faire ?

Mais Tarvitz avait déjà son épée entre les mains et chargeait dans la masse des ouvriers.

Le combat qui s’ensuivit releva de la folie pure. Les six Astartes, lames au clair, bolters armés, prirent de vitesse les équipes de travailleurs arachnides et se jetèrent sur eux dans la nuit froide. Les spécimens-soldats postés en sentinelles sur le périmètre du chantier furent les premiers alertés et se précipitèrent pour les défendre. Lucius et Bul leur firent face et commencèrent à les massacrer, tandis que Tarvitz et Tykus s’enfonçaient vers le centre du site pour affronter les bâtisseurs assidus. Pherost et Lodoroton les suivirent, arrosant de tirs les tentatives de prise de flanc.

Tarvitz attaqua l’une des bétonnières vivantes et lui ouvrit le ventre au fil de son épée. La matière blanche visqueuse s’en déversa comme du pus, et le monstre agita vers le ciel ses pattes courtaudes. Des guerriers escaladaient déjà sa masse expirante pour s’en prendre aux impériaux. Tykus en abattit deux en plein saut et en décapita un troisième qui se ruait sur lui. Les arachnides étaient partout, à grouiller comme des fourmis.

Lodoroton avait tué huit d’entre eux, dont un autre des plus obèses, quand un guerrier lui arracha la tête entre ses mandibules. Comme s’il ne pouvait s’en contenter, l’arachnide lui plongea dans le corps ses quatre membres tranchants et se mit en devoir de l’équarrir. Du sang et des particules de viande jaillirent dans l’air. Bul abattit ce guerrier d’un seul bolt en pleine tête.

L’épée de Lucius lui frayait un chemin au travers des gardes du périmètre, qui affluaient vers lui en nombre toujours croissant. Lucius ne s’amusait plus. L’épreuve était déjà bien suffisante.

Il venait de tuer seize arachnides quand ceux-ci finirent par l’avoir. Un de ceux aux membres en spatule, encombré par sa charge de ciment humide, tomba sous ses coups de lame et mourut en lui lâchant dessus son fardeau. Lucius tomba, les bras et jambes englués ; il chercha à se dépêtrer, mais la pâte organique commença vite à se solidifier. Un guerrier sauta à califourchon sur lui et s’apprêta à le percer de ses quatre lames.

Tarvitz lui tira dans le flanc et le fit tomber de côté, puis vint se tenir au-dessus de Lucius pour le protéger de la meute xenos. Bul vint se tenir près de lui en continuant de tirer. Pherost se ménageait un chemin vers eux, mais s’effondra quand un membre pointu lui traversa le torse par derrière. Tykus arriva en renfort. Les trois derniers Emperor’s Children mitraillaient et tranchaient dans le vif de l’ennemi. À leurs pieds, Lucius se débattait pour se dégager et se remettre à combattre.

— Saul, enlevez-moi ça ! hurla-t-il.

Tarvitz aurait voulu. Il aurait voulu pouvoir se retourner et libérer son ami immobilisé, mais il n’en avait pas la place. Ni le temps. Les guerriers arachnides étaient sur eux, tout autour d’eux. Un seul instant d’imprudence, et il serait mort.

Le tonnerre roula dans le ciel dégagé de la nuit. Pris dans la fureur de la guerre, Tarvitz n’y prêta pas attention ; l’orage-bouclier revenait.

Mais ça n’était pas l’orage.

Des météores tombés du ciel s’écrasaient sur la clairière derrière eux, en une série d’impacts brutaux qui surchauffaient la terre rouge ; deux, puis quatre, dix, vingt.

Des modules d’atterrissage.

Le bruit de nouveaux tirs couvrit le tumulte de leur combat. Des bolters, des armes à plasma. Et les modules continuaient de tomber.

— Regardez ! s’émerveillait Bul. Regardez !

Les arachnides allaient les engloutir. Tarvitz avait perdu son bolter et parvenait à peine à employer son épée tant la densité de ses adversaires était grande. Il se sentait lentement écrasé par le nombre.

— …m’entendez ? brailla soudainement la fréquence radio.

— Quoi ? Répétez ?

— Je répète, nous sommes impériaux ! Avez-vous d’autres frères avec vous ?

— Oui, au nom de Terr…

Une explosion. Une série de détonations rapides. Une onde de choc ébranla les masses ennemies.

— Suivez-moi ! criait une voix profonde et directive. Suivez-moi et repoussez-les !

D’autres explosions cuisantes. Des corps gris métal se décomposèrent dans des gonflements de flammes, des pattes disloquées comme du petit bois fusaient dans l’air. L’une d’elles frappa le casque de Tarvitz et le jeta sur le dos. L’univers écarlate et confus se mit à tourbillonner une infime seconde.

Une main se matérialisa dans son champ de vision et se tendit vers lui. C’était un gantelet de l’Astartes, blanc, bordé de noir.

— Relevez-vous, mon frère.

Tarvitz l’attrapa et se sentit soulevé.

— Tous mes remerciements, cria-t-il au milieu de l’agitation qui faisait encore rage autour de lui. Qui êtes-vous ?

— Appelez-moi Tarik, mon frère, lui dit son sauveur. Ravi de faire votre connaissance.

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