Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Quinze

 

Beaucoup de prodiges

De vieux amis

L’échec parfait

 

La seule lumière du strategium provenait des écrans scintillants regroupés tels des quémandeurs autour du trône du Maître de Guerre, et d’une poignée de torches dont la combustion lente dégageait des arômes de santal. La paroi arrière avait été tout bonnement démontée durant les combats sur Isstvan III. Le temple qui avait été adjoint au pont du Vengeful Spirit se révélait pleinement.

Le Maître de Guerre était seul. Nul n’osait interrompre ses rêveries amères lorsqu’il ruminait les développements du conflit livré en dessous d’eux. Ce qui aurait dû n’être qu’un massacre était bel et bien devenu une guerre ; une guerre qu’il ne pouvait s’accorder le temps de livrer.

Malgré les propos encourageants tenus à ses frères Primarques, la bataille d’Isstvan III l’inquiétait. Pas de peur que ses guerriers pussent la perdre, mais du seul fait qu’ils y fussent engagés. Le bombardement viral aurait dû suffire à supprimer tous ceux dont il pensait qu’ils ne l’auraient pas suivi dans sa campagne pour renverser le Trône d’Or de Terra.

Au lieu de quoi les premières lézardes étaient apparues dans ce qui aurait dû être un plan sans faille.

Saul Tarvitz, des Emperor’s Children, avait fait parvenir un avertissement en surface.

Et l’Eisenstein …

Il se souvint de Maloghurst, de sa peur quand celui-ci était venu lui annoncer cette débâcle au sujet du groupe de commémorateurs. La peur que la colère du Maître de Guerre ne lui fût fatale.

Maloghurst s’était approché du trône de sa démarche boitillante, la tête encapuchonnée et courbée.

— Qu’y a-t-il ? lui avait demandé Horus.

— Ils ont disparu. Sindermann, Oliton et Keeler.

— Explique-toi.

— Ils n’étaient pas parmi les morts de la salle d’audience, avait développé Maloghurst. J’ai vérifié tous les cadavres moi-même.

— Tu me dis qu’ils ont disparu, avait-il fini par demander, est-ce que cela veut dire que tu sais où ils sont partis ?

— Je le crois, monseigneur. Il semble qu’ils aient embarqué dans un Thunderhawk et qu’ils aient rejoint l’Eisenstein .

— Ils ont volé un Thunderhawk, avait reformulé le Maître de Guerre. Nous allons revoir nos procédures de sécurité concernant ces nouveaux appareils, Maloghurst ; d’abord Saul Tarvitz, et maintenant, ces commémorateurs. On dirait presque que n’importe qui peut nous soustraire un de nos engins en toute impunité.

— Ils ne l’ont pas volé par leurs propres moyens, l’avait éclairé son écuyer. Ils ont reçu de l’aide.

— De l’aide ? De l’aide de qui ?

— De Iacton Qruze, je pense. Il y a eu une empoignade, et Maggard a été tué.

— Iacton Qruze ? Horus s’était mis à rire sans humour. Nous avons vu beaucoup de prodiges, mais celui-là est peut-être le plus remarquable. Le Mal Entendu en proie à sa conscience.

— Je vous ai failli en cette affaire, monseigneur.

— Ce n’est pas une question de faillir ou pas, Maloghurst ! Des erreurs comme celle-ci ne devraient jamais se produire. Mon attention va encore être davantage détournée de cette bataille. Dis-moi où se trouve l’Eisenstein en ce moment.

— Il a tenté de franchir notre barrage afin d’atteindre le point de saut du système.

— Tenté, avait relevé Horus. Il n’a donc pas réussi ?

Maloghurst avait pesé ses mots avant de répondre.

— Plusieurs de nos vaisseaux ont intercepté l’Eisenstein et l’ont sévèrement endommagé.

— Mais ils ne l’ont pas détruit.

— Non, monseigneur, avant qu’ils n’y soient parvenus, le commandant de l’Eisenstein a déclenché un saut d’urgence dans le Warp. Mais le vaisseau était à ce point endommagé que nous ne pensons pas qu’il ait pu survivre à sa translation.

— Si c’est néanmoins le cas, tout le programme de mes intentions va en être perturbé.

— Le Warp est obscurci, monseigneur, il est peu probable…

— Ne sois pas aussi sûr de toi, Maloghurst, l’avait-il averti. La phase d’Isstvan V est critique à notre succès. Si l’Eisenstein parvient à transmettre la nouvelle de nos plans jusqu’à Terra, tout risque d’être perdu.

— Monseigneur, en nous retirant de la cité Chorale et en maintenant le blocus de la planète, nous pourrions peut-être nous assurer que la phase d’Isstvan V se déroule comme prévu…

— Je suis le Maître de Guerre, et je ne me retire pas d’une bataille ! avait crié Horus. Nous avons des buts à atteindre dans la cité Chorale que tu ne peux pas appréhender.

Horus fut tiré de ce souvenir par une mélodie d’appel, qu’avait produite le panneau de communications serti dans le bras de son siège.

— Ici le Maître de Guerre.

Une dalle holographique installée sous le sol projeta un large plan carré sur lequel une image se résolut, très haut au-dessus de lui. Le visage qui était apparu était celui d’Eidolon, lequel se trouvait manifestement à l’intérieur de son Land Raider de commandement. Un bruit d’explosions distantes troublait la régularité des parasites.

— Monseigneur, dit Eidolon. Je souhaite vous communiquer une nouvelle importante.

— Parle, dit Horus. Et il vaudrait mieux que cette nouvelle soit bonne.

— Oh, elle l’est, soyez-en certain, monseigneur.

— Alors cesse de jouer avec ma patience, l’avertit Horus. Parle !

— Nous avons un allié à l’intérieur du palais.

— Un allié ? Qui ?

— Lucius.

Le plus dur venait toujours au soir de la bataille.

Un Astartes était accoutumé à la tension, à devoir attendre le début d’une attaque, même au tumulte et à la douleur de la bataille en elle-même. Mais Loken ne souhaitait jamais tant voir un jour la fin de la guerre que lorsqu’il constatait ce qu’une bataille laissait derrière elle. Il ne ressentait pas la peur ou le désespoir à la manière des hommes ordinaires, mais comme eux, il connaissait la tristesse, et le sentiment de culpabilité.

La dernière offensive d’Angron avait été l’une des plus féroces jusqu’à présent : le primarque l’avait menée en personne au travers des ruines du palais, jusqu’aux positions tenues par Loken. Des milliers de ses World Eaters aux armures couvertes de sang l’avaient suivi, et beaucoup de ces guerriers gisaient toujours là où ils étaient tombés.

Cet endroit avait autrefois abrité un ravissant jardin, agrémenté de pavillons d’été, de plans d’eau ornementaux et d’une voûte ouverte sur le soleil. Ça n’était plus qu’un champ de décombres au toit effondré ; ne subsistaient de son raffinement passé qu’un poteau incongru et les vestiges fendillés d’un pont décoratif.

Les dépouilles des World Eaters étaient concentrées autour de la barricade la plus avancée, une ligne de gravats empilés et d’épieux métalliques arrangés par les Luna Wolves. Angron l’avait attaquée en force, et Torgaddon l’avait abandonnée, laissant d’abord les World Eaters mourir pour elle pendant que ses Astartes se repliaient vers les défenses à l’entrée du dôme central du palais. La ruse avait fonctionné : lorsqu’ils avaient chargé la position de Loken, la formation des World Eaters s’était étirée. Beaucoup étaient morts sous le feu des armes que Tarvitz avait positionnées en surplomb des barricades. À compter du moment où l’épée de Loken avait quitté le fourreau, seul leur élan avait poussé les World Eaters à continuer le combat. La victoire leur était définitivement hors d’atteinte.

Aux corps des World Eaters se mêlaient ceux de Luna Wolves, des guerriers que Loken connaissait depuis des années. Les échos de la bataille s’étaient évanouis ; il s’imaginait pourtant les entendre encore, le bruit des lames tronçonneuses lacérant les armures et celui des tirs de bolter déchirant l’air.

— Il s’en est fallu de peu, Garviel, dit une voix derrière lui. Mais nous avons réussi.

Loken se retourna à temps pour voir Saul Tarvitz émerger du dôme central et lui sourire. Depuis Meurtre, Tarvitz l’officier du rang avait accompli un long chemin pour commander aujourd’hui les survivants de la perfidie d’Horus.

— Angron reviendra, dit Loken.

— Mais leur tentative a échoué.

— Ils n’ont pas besoin de réussir à pénétrer plus loin, Saul : Horus va user nos forces jusqu’à ce que nous ne puissions plus combattre. Eidolon et Angron n’auront plus qu’à nous écraser.

— Sans oublier les Sons of Horus, compléta Tarvitz. Loken haussa les épaules.

— Ils n’ont pas encore besoin de s’impliquer ; Eidolon veut recueillir la gloire et les World Eaters ont soif de sang. Le Maître de Guerre va tranquillement laisser les autres légions nous épuiser avant de frapper.

— Les choses ont changé.

— Comment ça ?

— Lucius vient juste de m’en informer, exposa Tarvitz. Ses spécialistes des communications ont intercepté les transmissions des Sons of Horus. Certains de vos vieux amis vont descendre du Vengeful Spirit pour mener leur légion.

Loken, qui jusque-là observait mélancoliquement le champ de bataille, fut brusquement intéressé et se retourna.

— Qui ?

— Ezekyle Abaddon et Horus Aximand, dit Tarvitz. Ils sont apparemment mandatés par le Maître de Guerre pour faire s’abattre sa propre colère sur la ville. Je pense que les Sons of Horus devraient bientôt dévoiler leur jeu.

Abaddon et Aximand. Les pires des traîtres, des hommes que Loken avait admirés si longtemps, le cœur du Mournival. Tous deux avaient leur place à la droite d’Horus.

Des possibilités traversèrent l’esprit de Loken. Si les derniers membres du Mournival devaient être tués, une part cruciale de l’esprit des Sons of Horus allait mourir. Si de telles figures emblématiques disparaissaient, la légion risquait de commencer à se désagréger.

— Saul, vous en êtes certain ? demanda Loken avec empressement.

— Aussi certain que je peux l’être, mais Lucius avait l’air très exalté par la nouvelle.

— Est-ce que les messages interceptés disaient où ils allaient atterrir ? réclama Loken.

— Oui, lui dit Tarvitz en souriant. La basilique de Mackaran, juste derrière le palais. Ce grand temple avec un clocher en forme de trident.

— Je dois trouver Tarik.

— Il est avec Nero Vipus. Ils aident Vaddon à s’occuper des blessés.

— Merci beaucoup de m’avoir apporté ces nouvelles, acheva Loken sur un sourire cruel. Voilà qui change tout.

Lucius sortit la tête de derrière le pilier criblé d’impacts, pour pouvoir regarder au travers de la pénombre d’un des nombreux terrains d’affrontement dispersés dans l’étendue des ruines du palais. Les corps, les bolters et les haches étaient restés sur le dallage fendu, là où ils étaient tombés. Certaines dépouilles étaient toujours prises dans leur ultime empoignade.

Il n’avait pas été difficile pour Lucius de se faufiler hors du bastion retranché : le plus grand danger aurait été de se présenter dans la mire d’un des tireurs embusqués des groupes de reconnaissance que les forces du Maître de Guerre avaient déployés parmi les ruines. Plusieurs fois, Lucius avait épié un quelconque mouvement, à couvert dans un cratère d’obus ou derrière des cadavres entassés.

Ramper dans la saleté et l’obscurité tel un animal : une humiliation, même si les détails, les sons et les odeurs de ces lieux de combats gardaient quelque chose de très excitant pour ses sens. Il s’avança prudemment dans la cour. Les corps qui gisaient partout avaient été mutilés, équarris à la hache tronçonneuse ou battus à mort à coups de poing.

Le spectacle était immonde. Il n’en appréciait pas moins cette vue, et de se demander à quel point ces morts avaient dû être intenses.

— Ce n’étaient pas des artistes, trancha-t-il pour lui-même alors qu’une silhouette en armure pourpre et or se détachait des ombres. Une vingtaine de guerriers l’escortait. Lucius sourit en reconnaissant Eidolon.

— Seigneur commandeur, dit-il, c’est un honneur de me tenir à nouveau devant vous.

— Épargne-moi tes cajoleries, cracha Eidolon. Tu auras trahi les tiens deux fois.

— C’est possible, dit Lucius en s’asseyant mollement sur un pilier effondré de marbre noir. Mais je suis ici pour vous apporter ce que vous voulez.

— Ha ! s’esclaffa Eidolon. Et qu’est-ce que tu pourrais avoir à nous offrir, traître ?

— La victoire, dit simplement Lucius.

— La victoire ? Eidolon s’égaya davantage. Tu crois que nous avons besoin de ton aide pour cela ? Vous êtes pris dans un étau ! Un par un, vous tomberez, et la victoire sera à nous !

— Et combien de guerriers allez-vous perdre pour y arriver ? lui rétorqua Lucius. Combien des guerriers de Fulgrim êtes-vous prêts à sacrifier dans une bataille que vous pourriez tout aussi bien ne pas devoir livrer ? Vous pouvez y mettre un terme dès maintenant, et garder tous vos Astartes en vie pour la vraie bataille ! Quand l’Empereur ripostera à la trahison d’Horus, vous aurez besoin de tous les frères de bataille disponibles, et vous le savez.

— Et quel serait le prix de ton aide inestimable ? demanda Eidolon en conservant un semblant d’ironie.

— C’est simple, dit Lucius, je veux réintégrer la légion.

Eidolon lui rit au nez, et Lucius sentit la chanson de mort monter douloureusement, mais il força cette musique à refluer en lui.

— Es-tu sérieux, Lucius ? lui demanda le seigneur commandeur. Qu’est-ce qui te fait croire que nous pourrions vouloir te récupérer parmi nous ?

— Vous avez besoin de quelqu’un comme moi, Eidolon. Je veux faire partie d’une légion qui sache respecter mes talents et mon ambition. Je ne me contenterai pas de rester un capitaine toute ma vie, comme ce minable de Tarvitz. Je veux me tenir aux côtés de Fulgrim, là où est ma place.

— Tarvitz, releva Eidolon. Il est donc toujours en vie ?

— Il est en vie, confirma Lucius, même si je me ferais un plaisir de le tuer pour vous. La gloire de notre résistance devrait me revenir, et c’est lui qui nous régente tous comme s’il comptait parmi les élus.

Il sentit une fois de plus son amertume grandir et lutta pour préserver sa contenance.

— Auparavant, il se contentait d’avancer au côté de ses hommes et de laisser la gloire à ceux qui lui étaient supérieurs, mais il a choisi cette bataille pour se découvrir une ambition. Pour commencer, c’est à cause de lui que je suis sur cette planète.

— C’est une grande mesure de confiance que tu demandes de nous, Lucius, lui fit remarquer Eidolon.

— Je le sais bien, mais envisagez ce que j’ai à vous offrir : le palais et Tarvitz.

— Nous les obtiendrons même sans toi.

— Notre légion a son orgueil, seigneur commandeur, mais jamais nous n’envoyons des frères à la mort pour essayer de prouver que nous avons raison.

— En toute chose, nous suivons les ordres du Maître de Guerre, répondit Eidolon, toujours circonspect.

— Bien sûr, argumenta Lucius, mais je vous le répète, je peux vous amener une victoire si soudaine que tout le prestige vous en reviendra, et rien qu’à vous. Les World Eaters et les Sons of Horus ne feront que vous suivre comme ils le pourront.

Lucius percevait qu’il avait enfin suscité l’intérêt du seigneur commandeur, et réprima un sourire. Il n’avait plus qu’à conclure leur affaire.

— Parle, lui ordonna Eidolon.

— Je viens avec vous, Garvi, dit Nero Vipus, en pénétrant sous le seul dôme du palais qui n’avait pas été détruit par le siège. Cela avait été autrefois un auditorium, avec une scène, et des rangées de sièges à dorures. La musique de la création avait été jouée ici pour les élites de la cité Chorale. À présent, les sièges étaient sales et sentaient le moisi.

Loken cessa sa méditation guerrière, vit Vipus arriver devant lui, et lui dit :

— Je savais que vous voudriez venir, mais c’est quelque chose que Tarik et moi devons accomplir seuls.

— Seuls ? Ezekyle et l’Autre Horus sont les meilleurs combattants que la légion n’a jamais eus. C’est de la folie. Vous ne pouvez pas aller les affronter seuls.

Loken plaça sa main sur l’épaulière de son ami.

— Le palais aura tôt fait de tomber, que ce soit avec ou sans Tarik et moi. Saul Tarvitz a déjà réussi l’impensable en nous gardant tous en vie aussi longtemps, mais le palais finira par tomber.

— Alors quelle est l’utilité de gaspiller votre vie pour rien en allant traquer Abaddon et Aximand ? lui demanda Vipus.

— Nous n’avons qu’un seul objectif sur Isstvan III, Nero : mettre en difficulté le Maître de Guerre. Si nous pouvons tuer les derniers membres du Mournival, ses plans tout entiers vont en souffrir. Plus rien d’autre n’a d’importance.

— Vous disiez que nous étions censés retenir les traîtres ici le temps que l’Empereur envoie les autres légions à notre secours. Est-ce que ça n’est plus vrai ?

Loken secoua la tête, et alla récupérer son épée, là où il l’avait appuyée contre le mur.

— Je n’en sais rien, Nero. Peut-être l’Empereur a-t-il déjà envoyé les légions nous venir en aide, ou peut-être pas, mais nous devons supposer que nous nous battons seuls. Je ne vais pas me battre avec rien d’autre qu’un vague espoir pour me pousser à continuer. Je veux agir.

— Et c’est aussi ce que je veux faire, insista Vipus, au côté de mon ami.

— Non, vous devez rester ici, dit Loken. Votre dernier carré se livrera ici. Chaque minute où vous parviendrez à occuper les traîtres est une minute de plus offerte à l’Empereur pour exercer sa justice contre le Maître de Guerre. Ce face à face ne concerne que le Mournival. Vous comprenez ?

— Très honnêtement, non, dit Nero. Mais je ferai ce que vous me demandez, et je resterai ici.

Loken lui sourit.

— Ne portez pas encore mon deuil, Nero. Tarik et moi, nous pouvons y arriver.

— Il vaudrait mieux, dit Vipus. Les Luna Wolves ont besoin de vous.

Ces paroles le firent se sentir humble, et Loken serra son vieux compagnon dans ses bras. Il aurait voulu pouvoir lui garantir qu’il y avait encore de l’espoir, et qu’il rentrerait vivant de cette mission.

— Garviel, appela une voix familière depuis l’accès au dôme.

Loken et Vipus rompirent leur étreinte fraternelle. Saul Tarvitz était encadré par la lumière blême de l’entrée de l’auditorium.

— Saul, le salua Loken.

— Il est l’heure, dit Tarvitz. Nous sommes prêts à créer la diversion que vous avez demandée.

Loken acquiesça et sourit aux deux braves guerriers, pour qui il s’était battu dans ces conditions épouvantables, et pour qui il aurait recommencé plus de cent fois. L’honneur qu’ils lui faisaient en étant simplement ses amis le gonflait de fierté.

— Capitaine Loken. Tarvitz s’adressait à lui de façon formelle. Peut-être est-ce la dernière fois que nous nous parlons.

— Je ne pense même pas qu’il y ait un « peut-être ».

— Alors je vous souhaite toute la réussite possible, Garviel.

— Toute la réussite possible, dit Loken en lui offrant sa main à serrer. Pour l’Empereur.

— Pour l’Empereur, reprit Tarvitz.

Ses adieux faits, Loken quitta l’auditorium et laissa Tarvitz et Vipus organiser les défenses contre la prochaine attaque.

Les relevés cartographiques dont ils disposaient encore indiquaient que la basilique de Mackaran se trouvait au nord de leur position. Tandis qu’il rejoignit le point qu’ils avaient choisi comme le meilleur endroit pour sortir du palais, il trouva Torgaddon sur son chemin.

— Vipus te cherchait, lui dit celui-ci.

— Je l’ai vu, dit Loken. Il voulait venir avec nous.

— C’est une affaire qui ne concerne que le Mournival.

— C’est ce que je lui ai dit.

Les deux capitaines prirent une profonde inspiration, à nouveau confrontés à la magnitude de ce qu’ils étaient sur le point de tenter.

— Prêt ? demanda Loken.

— Non, répondit Torgaddon. Et toi ?

— Non plus.

Torgaddon gloussa, et se tourna vers le tunnel qui les mènerait à l’extérieur du palais.

— On fait vraiment la paire, dit-il. Loken le suivit vers l’obscurité.

Quelle qu’en serait l’issue, la bataille finale pour Isstvan III approchait.

— Tu oses revenir te présenter devant moi en ayant échoué ? cria Horus au personnage éblouissant qui se tenait devant lui, et le pont du Vengeful Spirit trembla sous la fureur de sa voix. Son visage déformé par la colère s’efforçait d’assimiler toutes les implications de ce dernier revers en date. Es-tu seulement conscient de ce que j’ai entrepris ? continua-t-il de fulminer. Ce que j’ai commencé sur Isstvan III va consumer la galaxie tout entière, et si des failles se manifestent déjà, l’Empereur nous brisera !

Fulgrim ne semblait pas se troubler de cet emportement ; ses traits traduisaient une insouciance assez peu coutumière chez le primarque des Emperor’s Children. Il n’avait regagné que très récemment son vaisseau-‐ amiral, le Pride of the Emperor , mais n’avait rien perdu de sa superbe.

Son armure exquise était une œuvre d’art dont la pourpre et l’or portaient de nouveaux embellissements. Une cape flottante doublée de fourrure l’enveloppait ; plus que jamais, Horus trouvait que Fulgrim n’avait pas l’allure d’un guerrier, plutôt celle d’un débauché ou d’un libertin. Les longs cheveux blancs de son frère étaient tirés en arrière par des tressages élaborés. Ses joues pâles portaient la trace légère de ce qui semblait être une esquisse de tatouages.

— Ferrus Manus est un imbécile. Il n’a pas voulu entendre la voix de la raison, dit Fulgrim. Même la mention du serment d’allégeance du Mechanicum n’a pas…

— Tu m’avais juré que tu parviendrais à le convaincre ! Les Iron Hands étaient essentiels à mon plan. J’avais projeté l’attaque sur Isstvan III avec ton assurance que Ferrus se rallierait à nous, et voilà que je me découvre un nouvel ennemi auquel je dois faire face. Beaucoup de nos Astartes mourront à cause de cela.

— Qu’aurais-tu voulu que je fasse, Maître de Guerre ? sourit Fulgrim, et Horus se demanda d’où lui venait ce nouveau ton moqueur. Son obstination était plus forte que je ne l’avais anticipé.

— Ou peut-être avais-tu simplement une opinion trop généreuse de tes propres capacités.

— Étais-je censé tuer notre frère ?

— Peut-être vais-je le décider, répondit Horus sans s’émouvoir. Cela vaudrait mieux que de le laisser libre de perturber nos plans. En l’état actuel des choses, il pourrait joindre l’Empereur ou un autre d’entre nous, et les rameuter tous avant que nous ne soyons prêts.

— Dans ce cas, si tu en as terminé avec moi, je vais retourner auprès de ma légion, dit Fulgrim en faisant mine de partir.

La façon qu’avait Fulgrim de s’adresser à lui enflamma les humeurs d’Horus.

— Non. J’ai une autre tâche à te confier. Je t’envoie sur Isstvan V. Avec tout ce qui s’est produit, la riposte de l’Empereur risque de survenir plus tôt que je ne l’avais prévu, et nous devons nous y préparer. Emmène un détachement d’Emperor’s Children aux forteresses xenos qui se trouvent là-bas, et prépare-les pour la phase finale des opérations d’Isstvan.

De répugnance, Fulgrim recula.

— Tu voudrais me consigner à un rôle à peine plus reluisant que celui d’un intendant, d’un concierge, afin que toi-même tu puisses préparer ta grande entrée ? Pourquoi ne pas le demander à Perturabo ? Jouer les constructeurs sera tout à fait à son goût.

— Perturabo a son propre rôle à jouer, dit Horus. En ce moment même, il s’apprête à dévaster son monde natal en mon nom. N’aie crainte, nous entendrons parler de lui très bientôt.

— Alors confie cette tâche à Mortarion, ses fantassins seront ravis de pouvoir se salir les mains pour toi ! éclata Fulgrim. Ma légion était la favorite de l’Empereur lorsqu’il méritait encore nos services. Je suis le plus glorieux de ses champions et le bras droit de cette nouvelle croisade. C’est… C’est une trahison des principes même pour lesquels j’ai accepté de me joindre à toi, Horus !

— Une trahison ? répéta Horus, la voix basse et comminatoire. Le mot est fort, Fulgrim. La trahison est ce qu’a commis l’Empereur quand il a abandonné la galaxie pour poursuivre sa quête de divinité, et quand il a cédé ce que nous avions conquis aux scribes et aux bureaucrates. Est-ce vraiment le genre d’accusation que tu veux me lancer au visage, ici, sur le pont de mon vaisseau ?

Fulgrim fit encore un pas en arrière. Son emportement se dissipait, mais ses yeux pétillaient toujours d’excitation suite à cette algarade.

— Peut-être. Peut-être te faut-il quelqu’un pour te dire certaines vérités maintenant que tu n’as plus ton précieux Mournival.

— Cette épée, dit Horus, en indiquant la lame au reflet empoisonné qui pendait à la ceinture de Fulgrim. Je te l’ai offerte comme un symbole de ma confiance en toi. Nous seuls connaissons le vrai pouvoir qu’elle renferme. Cette arme a bien failli me tuer, et je te l’ai pourtant donnée. Crois-tu que je confierais une telle arme à quelqu’un en qui je n’aurais pas confiance ?

— Non, Maître de Guerre, concéda Fulgrim.

— La phase de mon plan qui concerne Isstvan V est la plus critique, continua Horus, en soufflant dangereusement sur les braises de l’ego de son frère. Davantage encore que ce qui se passe en dessous de nous. Je ne peux la confier à nul autre ; tu dois aller sur Isstvan V, mon frère. Tout en dépend.

Pendant un long et inquiétant moment, une agressivité potentielle passa entre Horus et le primarque des Emperor’s Children.

Fulgrim se mit à rire avant de répondre.

— Voilà que tu me flattes en espérant que mon narcissisme me pousse à t’obéir.

— Et est-ce que cela fonctionne ? demanda Horus avec le même sourire, alors que la tension s’évanouissait.

— Plutôt, oui, reconnut Fulgrim. Très bien. La volonté du Maître de Guerre sera faite. J’irai sur Isstvan V.

— Eidolon restera à la tête des Emperor’s Children jusqu’à ce que nous t’y rejoignions.

Fulgrim acquiesça.

— Il sera fou de joie de pouvoir encore prouver sa valeur, dit Fulgrim.

— Laisse-moi à présent, lui demanda Horus. Tu as à faire.

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