Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Cinq

 

Notre peuple

Un meneur

Fer de lance

 

Le pont du Vengeful Spirit fourmillait. Troupes et machines de guerre avaient été ramenées de la surface de Davin. Les nouveaux plans étaient à présent formulés pour l’extermination des forces rebelles d’Eugan Temba.

L’extermination. Tel avait bien été le mot employé ; ni « soumission » ni « pacification ».

Et la légion se tenait plus que prête à appliquer cette sentence.

Des vaisseaux de guerre élancés quittaient leur position d’ancrage autour de la planète sous le regard vigilant du maître de la flotte, Boas Comnenus. Même sur une si courte distance, déplacer une telle armada en formation n’était pas une mince entreprise, mais les capitaines qu’il avait nommés sous lui connaissaient leur affaire, et le retrait de Davin fut accompli avec la précision du maniement d’un scalpel.

Toute la flotte de l’expédition ne quittait pas l’orbite, mais assez de croiseurs suivaient la trajectoire du Vengeful Spirit pour assurer que rien ne pourrait faire obstacle au fer de lance de l’Astartes.

Le trajet était heureusement assez court. La lune de Davin, une tache d’un brun jaune sale, se détachait du halo de son soleil rouge distant.

Leur destination évoquait à Boas Comnenus une terrible pustule sur la face du ciel.

Une activité fiévreuse emplissait la baie d’embarquement, où les ajusteurs, le personnel de pont et les adeptes du Mechanicum procédaient aux tests de dernière minute sur les oiseaux d’assaut. Les turbines étaient démarrées, et des flashs de lumière baignaient l’immense passerelle résonnante d’une lueur industrielle délavée. Les écoutilles étaient claquées, les goupilles d’armement retirées des ogives, et les lignes à carburant déconnectées des moteurs. Six des monstrueux engins volants se trouvaient à l’extrémité de leurs rails de lancement, où des grues leur délivraient le reliquat de leurs réserves en munitions, tandis que des serviteurs-artilleurs calibraient les armes fixées sous leur cockpit.

Les capitaines et les guerriers choisis pour accompagner le fer de lance du Maître de Guerre étaient eux aussi groupés autour des appareils, qu’ils inspectaient et réinspectaient. Leurs vies allaient bientôt en dépendre et aucun d’eux ne souhaitait inviter une mort triviale due à l’avarie mécanique. Aux côtés du Mournival, Luc Sedirae, Nero Vipus, Verulam Moy et des escouades spécialisées de leurs compagnies allaient rallier la lune de Davin pour combattre une fois de plus au nom de l’Imperium.

Loken était paré. Des pensées nouvelles et troublantes lui emplissaient la tête, mais il les chassa en préparation des combats à venir. Le doute comme l’incertitude brouillaient l’esprit. Un Astartes ne pouvait se les permettre.

— Par le Trône, je me sens d’attaque, lança Torgaddon, que la perspective de se battre comblait déjà.

Loken approuva de la tête. Quelque chose lui paraissait atrocement anormal, mais lui aussi se languissait de la pureté de l’action, de la chance d’éprouver sa valeur de guerrier contre un adversaire vivant. Pourtant, si leurs rapports d’observation étaient corrects, ils n’auraient peut-être face à eux que dix mille dissidents de l’Armée Impériale, impuissants face à des Astartes même quatre fois inférieurs en nombre.

Le Maître de Guerre avait tout de même réclamé l’écrasement total des forces de Temba, et cinq compagnies d’Astartes, un détachement des Janissaires Byzantins de Varvaras et un groupe de combat de la Legio Mortis allaient incarner son courroux. Le princeps Esau Turnet avait même dédié à cette offensive le Dies Irae .

— Je n’ai pas vu un tel rassemblement de puissance depuis Ullanor, dit Torgaddon. Ces rebelles sont déjà morts.

Des rebelles…

Qui aurait cru qu’un tel mot serait un jour prononcé ?

Des ennemis, il en avait affrontés, mais des rebelles… Jamais.

Cette idée aurait pu lui couper toute impatience de se battre, tandis qu’ils approchaient de l’endroit où Abaddon et Aximand vérifiaient l’inventaire de leur oiseau d’assaut en débattant du type de projectiles le plus approprié à la mission.

— Je te dis que les munitions subsoniques sont plus adaptées, disait Aximand.

— Et s’ils ont des armures, comme ces fumiers de l’interex ? argua Abaddon.

— À ce moment-là, nous utiliserons celles à masse réactive. Dis-le-lui, Garviel.

Abaddon se tourna vers Loken et Torgaddon, qu’il accueillit d’un bref signe de tête.

— Aximand a raison, dit Loken. Les munitions supersoniques traversent un homme sans avoir le temps de s’aplatir et ne percent pas une blessure de sortie fatale. On peut en tirer trois dans une même cible sans la mettre à terre.

— Ezekyle les veut parce que les derniers combats nous ont confrontés à des guerriers en armure, expliqua Aximand. Mais je n’arrête pas de lui dire que les adversaires que nous allons rencontrer ne seront pas mieux protégés que nos propres soldats de l’Armée Impériale.

— Il ne faut pas nous voiler la face, plaisanta Torgaddon. Ezekyle a besoin de toute l’aide possible pour mettre ses adversaires à terre.

— C’est toi que je vais mettre par terre, Tarik, lança Abaddon, dont la sévérité extérieure se fissura finalement en un sourire. Les cheveux du premier capitaine étaient ramenés en arrière en une longue queue, afin de lui permettre de bientôt coiffer son casque. D’après Loken, lui aussi s’impatientait que le bain de sang débutât.

— Ça ne dérange aucun d’entre vous ? finit par demander Loken, incapable de se contenir plus longtemps.

— Quoi donc ? demanda Aximand.

— Tout ça, montra Loken dans un geste du bras qui englobait tous les préparatifs de guerre faits autour d’eux. Vous réalisez ce que nous sommes sur le point de faire ?

— Bien évidemment, Garvi, tonna Abaddon. Nous allons tuer les imbéciles qui ont osé insulter le Maître de Guerre !

— Non. C’est bien plus que cela, vous ne vous rendez pas compte ? Ces gens que nous allons tuer, ils ne viennent pas d’un empire xenos ou d’une branche perdue de l’Humanité qui refuse de nous rejoindre. Ils sont des nôtres. C’est notre peuple que nous allons massacrer.

— Ce sont des renégats, trancha Abaddon en appuyant particulièrement le dernier mot de sa phrase. Il n’y a rien à en dire d’autre. C’est toi qui ne te rends pas compte. Ils ont tourné le dos au Maître de Guerre et à l’Empereur, et pour cette raison, leurs vies ne valent plus rien.

— Il a raison, Garvi, appuya Torgaddon. Tu te fais du souci pour rien.

— Ah, vraiment ? Et que ferons-nous si cela se produit encore une fois ?

Les autres membres du Mournival se regardèrent sans comprendre.

— Si quoi se produit encore une fois ? finit par demander Aximand.

— Si un autre monde se rebellait après notre passage, puis un autre, et encore un autre ? Ce sont des soldats de l’Armée Impériale, mais que se passerait-il si des Astartes se retournaient contre nous ? Irions-nous tout de même les combattre ?

Cette suggestion fit rire les trois autres, mais Torgaddon lui répondit tout de même.

— Tu as un sacré sens de l’humour, mon frère. Tu sais très bien que ça ne se produira jamais. C’est absolument impensable.

— Et très malvenu, rajouta Aximand, le visage pontifiant. Ce que tu insinues pourrait être considéré comme de la trahison.

— Quoi ?

— Je pourrais informer le Maître de Guerre de tes propos séditieux.

— Aximand, tu sais très bien que je ne…

Torgaddon fut le premier à craquer.

— Oh, Garvi ! Tu es vraiment trop facile à faire marcher ! lâcha-t-il, et tous les trois se mirent à rire. Même Aximand arrive à t’avoir maintenant. Par le Trône, tu n’es jamais content.

Loken se força à sourire.

— Tu as raison. Je suis désolé.

— Ne sois pas désolé, le reprit Abaddon. Sois prêt à faire ton devoir. Le premier capitaine tendit la main au milieu de leur groupe. Tuer pour les vivants.

— Tuer pour les morts, compléta Aximand en plaçant sa main sur celle d’Abaddon.

— Ça commence à bien faire, cette histoire de vivants et de morts, les corrigea Torgaddon qui les imita à son tour. Tuer pour le Maître de Guerre.

Loken se sentit envahi d’un grand amour pour eux. Empli de fierté et rassuré par la fraternité du Mournival, il posa sa main au milieu du cercle.

— Je tuerai pour le Maître de Guerre, promit-il.

Cette magnitude lui coupa le souffle. Son propre vaisseau comptait trois baies d’embarquement, lesquelles, capables d’accueillir seulement quelques esquifs et navettes, paraissaient bien pauvres en comparaison de ceci.

Une telle démonstration de puissance martiale vous invitait à la modestie.

Des centaines d’Astartes les entouraient, rangés devant les Warhawks qui leur étaient alloués, de colossaux engins volants, équipés de rangées de missiles accrochés sous chaque aile et de longs canons à fûts rotatifs montés sur un pivot avant. Les turbines, qui recevaient leurs contrôles de dernière minute, poussèrent un bruissement aigu, et chaque groupe de guerriers Astartes commença les ultimes vérifications de ses armes.

— Je n’aurais jamais cru voir quelque chose de semblable, parvint à formuler Petronella, alors que dans un bruit assourdissant les gigantesques cloisons s’ouvraient au bout des rails de lancement. Derrière les miroitements du champ d’intégrité, elle percevait l’éclat lépreux de la lune de Davin au milieu d’une écume d’étoiles. Des boucliers pare-souffle noircis se levèrent du sol sur leurs pistons pneumatiques.

— Ça ? dit Horus. Ça n’est rien. À Ullanor, six cents vaisseaux étaient ancrés en orbite autour de la planète des orks. Ma légion entière était mobilisée ce jour-là, jeune demoiselle. Nous avons couvert ce monde de notre présence. Plus de deux millions de fantassins de l’Armée Impériale, une centaine de Titans du Mechanicum, et tous les esclaves que nous avons libérés des camps de travail des peaux-vertes.

— Et tous menés par l’Empereur, s’émerveilla Petronella.

— Oui, répéta Horus. Tous menés par l’Empereur…

— D’autres légions ont combattu à Ullanor ?

— Celles de Guilliman et du Khan. Leurs légions ont aidé à purger les systèmes extérieurs en livrant des attaques de diversion, mais le mérite revient à mes guerriers. Plus que les autres, ils ont marché dans le sang et la boue. Et c’est moi qui aie emmené le fer de lance de l’escouade Justaerin à la victoire finale.

— Cela a dû être incroyable.

— Ça l’a été, convint Horus. Seuls Abaddon et moi sommes revenus vivants du combat contre le seigneur de guerre des peaux-vertes. C’était une créature coriace, mais je l’ai éclairé et j’ai jeté sa carcasse depuis la plus haute de ses tours.

— C’était avant que l’Empereur ne vous accorde le titre de Maître de Guerre ? demanda Petronella, dont la mnémoplume frénétique s’efforçait de suivre le rythme des confidences d’Horus.

— Oui.

— Et c’est vous qui avez mené ce… Comment l’avez-vous appelé ? Ce fer de lance ?

— Oui, un fer de lance. Une frappe de précision, à la gorge de l’ennemi, pour le laisser sans tête et aveugle.

— Allez-vous à nouveau mener celui-ci ?

— Absolument.

— N’est-ce pas un peu inhabituel ?

— Pardon ?

— Que quelqu’un d’aussi haut rang que vous participe aux combats ?

— J’ai déjà eu cette même disp… discussion avec le Mournival, dit Horus, en ignorant le regard d’incompréhension de Petronella quant au sens de ce terme. Je suis le Maître de Guerre, et je n’ai pas atteint un tel rang en me tenant à l’écart des batailles. Pour que les autres hommes me suivent et m’obéissent comme les Astartes le font, ils doivent me voir avec eux, en train de partager les mêmes dangers. Comment un soldat pourrait-il me faire confiance s’il croit que je ne fais que signer son ordre de mission, sans être pleinement conscient des dangers auxquels il s’expose ?

— Mais il devra bien venir un moment où ce genre de considération vous tiendra à l’écart du champ de bataille. Si vous deviez tomber…

— Je ne mourrai pas.

— Mais si cela arrivait ?

— Je ne mourrai pas, répéta-t-il, en appuyant chaque syllabe de toute la force de sa conviction. Son regard, toujours si clair et empli de puissance, croisa celui de Petronella, qui sentit alors l’éclat de sa confiance irradier à l’intérieur d’elle, jusqu’à ce que tout son corps en fût envahi.

— Je vous crois, dit-elle.

— Aimeriez-vous rencontrer le Mournival ?

— Le quoi ?

Horus lui sourit.

— Venez.

— Encore une commémoratrice, désespéra Abaddon en secouant la tête quand il vit Horus pénétrer la baie d’embarquement avec une femme en robe verte et rouge. Que tu en aies toute une bande pendue à tes basques, Garviel, cela te regarde. Mais le Maître de Guerre ? C’est une honte.

— Pourquoi ne vas-tu pas lui dire tout ça toi-même ? proposa Loken.

— Je le lui dirai, ne t’en fais pas, lui assura Abaddon.

Aximand et Torgaddon ne dirent rien ; ils savaient quand abandonner le premier capitaine à ses accès d’humeur et quand se tenir en retrait. Loken, cependant, n’était pas encore familiarisé au contact régulier d’Abaddon, et leur différend au sujet d’Erebus était encore vif.

— Tu penses que le programme de commémoration n’a aucun mérite ?

— Peuh, nous perdons notre temps à les avoir à l’œil. Ce n’est pas Leman Russ qui a suggéré de leur donner des fusils, ou quelque chose du genre ? Voilà qui m’a l’air beaucoup plus censé que de les faire écrire de stupides poèmes ou peindre des tableaux.

— Il ne s’agit pas de poèmes ou de tableaux, Ezekyle, mais de capturer l’esprit de notre temps. Il est question de l’histoire que nous sommes en train d’écrire.

— Nous ne sommes pas ici pour écrire l’histoire, lui répondit Abaddon. Nous sommes en train de la façonner.

— Précisément. Et c’est à eux de la raconter.

— En quoi cela est-il utile ?

— Peut-être pas pour nous, dit Loken. Y as-tu déjà songé ?

— Alors pour qui ? demanda Abaddon.

— Pour les générations qui viendront après nous, dit Loken. Pour l’Imperium en devenir. Tu ne peux pas imaginer quelle richesse d’informations les commémorateurs sont en train de rassembler : des bibliothèques entières remplies par la chronique de nos succès, des galeries pleines d’œuvres et des cités innombrables dressées à la gloire de l’Imperium. Dans des milliers d’années, les gens se retourneront vers notre époque, et ils nous connaîtront, et ils comprendront la noblesse de ce que nous aurons entrepris. Notre période aura été une période d’illumination, et les hommes pleureront de ne pas y avoir participé. Tout ce que nous aurons accompli sera célébré. On se souviendra des Sons of Horus comme des fondateurs d’un nouvel âge de progrès. Penses-y, Ezekyle, la prochaine fois que tu voudras dénigrer les commémorateurs sans raison.

Il riva son regard dans celui d’Abaddon pour le défier de le contredire.

Le premier capitaine soutint son regard et commença à rire.

— Je devrais peut-être m’en trouver un, alors. Il ne faudrait pas que quiconque dans le futur puisse ignorer mon nom, pas vrai ?

Torgaddon vint leur taper sur l’épaule à tous les deux.

— Qui pourrait bien avoir envie de te connaître, Ezekyle ? Ils se souviendront de moi, le héros de la Terre des Araignées, qui a sauvé les Emperor’s Children d’une mort certaine. C’est le genre d’histoire qui vaudrait le coup d’être racontée aux générations futures une fois ou deux, Garvi, qu’est-ce que tu en dis ?

Loken sourit et se félicita que Tarik fût intervenu.

— C’est vrai, c’est un épisode absolument incontournable.

— Si seulement tu ne nous l’avais raconté qu’une fois ou deux, intervint Aximand. Mais j’ai perdu le compte. C’est en train de devenir aussi pénible que ton histoire sur l’ours.

— N’y pense même pas, l’avertit Loken en voyant Torgaddon s’apprêter à raconter cette plaisanterie une fois de plus.

— Si vous insistez. Il y avait cet ours, le plus gros ours que vous puissiez imaginer, amorça Torgaddon, et un chasseur…

Les autres ne lui laissèrent pas l’opportunité de continuer, en se jetant sur lui dans une tornade de cris et de rires.

— Et voilà le Mournival, dit une voix puissante qui mit immédiatement fin à leurs chamailleries.

Loken relâcha sa prise autour du cou de Torgaddon et se redressa au son de la voix du Maître de Guerre. Le reste du Mournival en fit de même et se tint bientôt figé devant leur commandant. À côté de lui se tenait la femme aux cheveux noirs et à la tenue affectée, et bien qu’elle fût grande pour une mortelle, elle lui arrivait à peine à l’arête basse de sa plaque pectorale. Elle les observait, étonnée, se demandant sans doute à quoi elle venait d’assister.

— Vos compagnies sont-elles prêtes au combat ? demanda Horus.

— Oui, monseigneur, lui répondirent-ils en chœur.

Horus se pencha sur la femme.

— Voici Petronella Vivar de la maison Carpinus. Elle doit être ma documentaliste, et j’ai décidé qu’elle devait faire connaissance avec le Mournival sans plus tarder. Assez peu sagement, à ce qu’il me semble.

La femme fit un pas pour exécuter devant eux une révérence raffinée et apparemment très incommode. Horus attendit un peu derrière elle, et Loken remarqua l’étincelle amusée derrière sa rudesse apparente.

— Alors, allez-vous nous présenter, seigneur ? Elle ne pourrait pas vous décrire sans parler de nous, n’est-ce pas ?

— Non, Garviel, sourit Horus. Et je ne voudrais pas que vous soyez exclus des Chroniques d’Horus . Très bien ; ce jeune chiot insolent est Garviel Loken, récemment élevé au rang prestigieux de membre du Mournival. À côté de lui, Tarik Torgaddon, l’homme qui tente de tout tourner en bonne plaisanterie, mais n’y arrive que rarement. Le suivant est Aximand ; nous l’appelons « l’Autre Horus », parce qu’il a la chance de partager avec moi certains de mes traits les plus charmants, et nous en arrivons enfin à Ezekyle Abaddon, capitaine de ma 1re compagnie.

— Le même Abaddon que celui de la tour d’Ullanor ? s’enquit Petronella. D’être ainsi reconnu, le premier capitaine rayonna de fierté.

— Oui, celui-là même, confirma Horus. On aurait presque peine à le croire, à le rencontrer avec les autres.

— Et ils forment donc le Mournival ?

— Oui, et même s’il leur arrive de faire les imbéciles, ils sont pour moi d’une valeur inestimable. Ils sont la voix de la raison quand tout n’est que confusion autour de moi. Ils me sont aussi chers que mes frères primarques et je place leur conseil au-dessus de tout autre. C’est en eux que les humeurs liées à la colère, au flegme et à la mélancolie trouvent leur parfait équilibre.

— Donc, ce sont vos conseillers ?

— Ce terme serait trop fade pour la place spéciale qu’ils occupent dans mon cœur. Apprenez au moins cela, Petronella Vivar, et le temps que vous aurez passé avec moi n’aura pas été vain : sans le Mournival, le rôle de Maître de Guerre serait bien triste.

Horus s’avança en tirant quelque chose de sa ceinture, quelque chose dont pendait une longue bande de parchemin.

— Mes fils, leur demanda-t-il en se baissant sur un genou et en tendant le sceau de cire vers le Mournival. Voulez-vous bien recevoir mon serment de l’instant ?

Médusés par l’humilité de cette demande, aucun des quatre n’osa bouger. Dans la baie d’embarquement, les autres Astartes virent ce qui arrivait et le silence s’y répandit. Même le bruit ambiant sembla diminuer à la vue incroyable du Maître de Guerre courbé devant les premiers parmi ses guerriers.

Ce fut finalement Loken qui tendit un gantelet tremblant et reçût le sceau de la main du Maître de Guerre. Il regarda vers Torgaddon et Aximand, venus se ranger de part et d’autre de lui, eux aussi frappés par la demande d’Horus.

Aximand hocha la tête.

— Nous allons entendre votre serment, Maître de Guerre.

— Et nous allons en témoigner, ajouta Abaddon en tirant son épée du fourreau pour la présenter devant leur commandant.

Loken leva le parchemin et lut les mots que celui-ci y avait écrits.

— Acceptez-vous, Horus, votre rôle dans cette guerre ? Promettez-vous de faire peser votre vengeance sur ceux qui vous ont défié, et se sont détournés de la gloire de ce que vous avez aidé à édifier ? Jurez-vous de ne laisser en vie personne qui s’opposerait au futur de l’Humanité et jurez-vous de faire honneur à la 16e légion ?

Horus releva la tête, regarda Loken droit dans les yeux, et retira son gantelet pour serrer son poing nu autour de la lame qu’Abaddon lui tendait.

— Pour cette bataille et sur cette arme, je le jure, dit-il en faisant glisser sa main le long du tranchant pour s’entailler la paume. Loken acquiesça et rendit le sceau au Maître de Guerre qui se relevait.

Un sang rouge et fluide coula brièvement de la coupure. Horus en imbiba le parchemin de son serment avant de le faire adhérer sur son plastron et de leur adresser un large sourire à eux tous.

— Merci à vous, mes fils, dit-il en s’approchant pour les étreindre contre lui un par un.

Loken se sentait le cœur empli de son admiration pour le Maître de Guerre. Toute leur peine d’avoir été exclus de ses délibérations sur le chemin de Davin était oubliée.

Comment avaient-ils jamais pu douter de lui ?

— À présent, mes fils, nous avons une guerre à livrer, proclama Horus d’une voix tonitruante. Qu’en dites-vous ?

— Lupercal ! cria Loken en levant le poing.

Les autres se joignirent à lui, et l’acclamation se répandit jusqu’à ce que la baie ne vibrât plus que de l’écho du nom scandé par les Sons of Horus.

— Lupercal ! Lupercal ! Lupercal ! Lupercal !

Les oiseaux d’assaut décollèrent en séquence, celui du Maître de Guerre s’élançant de ses rails comme un rapace libéré. À intervalles de sept secondes, chaque autre des six appareils fut lancé ; leurs pilotes les maintinrent à proximité du Vengeful Spirit , en attente des engins qui décollèrent des autres baies. Il n’y avait encore eu jusqu’à présent aucun signe du Glory of Terra , le vaisseau-amiral d’Eugan Temba, ni d’aucun des autres vaisseaux laissés là, mais nul ne souhaitait courir le risque d’être surpris par des flottilles de croiseurs ou des chasseurs prêts à attaquer en meute.

Douze autres Warhawks des Sons of Horus prenaient actuellement leur place dans l’escadron du Maître de Guerre, ainsi que deux qui appartenaient aux Word Bearers. Une fois la formation rassemblée, les appareils des Astartes effectuèrent un virage serré sur l’aile et changèrent de trajectoire pour les emmener vers la surface de la lune. Le flanc du vaisseau-amiral, semblable à une falaise, recula, et comme une nuée d’insectes brillants, des centaines de modules d’atterrissage de l’Armée Impériale se détachèrent de leurs transports de masse. Chacun emportait avec lui une centaine d’hommes en armes.

Mais les plus grands de tous étaient les engins de descente du Mechanicum.

Ces vastes structures monolithiques aussi grosses qu’un quartier de ville avaient une forme de tube à nez court, bardées d’une profusion de technologies thermorésistantes et de réacteurs de décélération. Des champs d’inertie maintenaient leur cargaison en sécurité ; à l’intérieur, les boulons des armatures anti-mouvement étaient armés et éclateraient à l’impact.

Dans le sillage du bras militant suivait toute la logistique d’invasion, les transports de munitions, réservoirs de nourriture et d’eau, citernes de carburant, et une myriade d’autres navettes de soutien essentielles au suivi des opérations offensives.

La prolifération d’engins en route pour la surface était telle que personne ne pouvait les suivre tous, pas même l’équipage du pont de Boas Comnenus. Ainsi, l’esquif d’atterrissage à coque dorée qui décolla de la baie à l’usage des civils passa inaperçu.

La flottille se regroupa en orbite basse, où les vents accrochaient déjà les courants des gaz supérieurs et les faisaient défiler sous les appareils en écharpes paresseuses.

Comme il était d’usage, ce furent les Astartes qui menèrent l’invasion.

La descente était rude. Les perturbations atmosphériques et les orages agitaient les cieux. Les oiseaux d’assaut de l’Astartes étaient secoués comme des feuilles au cœur d’un ouragan. Loken sentait l’engin trépider autour de lui et loua le harnais de contention qui le maintenait cloué à son siège. Son bolter était rangé au-dessus de lui, et il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre que l’appareil eût touché terre et que l’attaque commençât.

Il ralentit son souffle et vida son esprit de toute distraction. Une énergie chaude se diffusait dans ses membres. L’armure préparait son métabolisme à la bataille imminente.

D’autres guerriers l’entouraient, ceux de l’escouade Locasta de Nero Vipus et de l’escouade Brakespur, immobiles, incarnant pourtant le sommet des prouesses martiales humaines. Il les chérissait tous et savait pouvoir compter sur eux. Leur conduite sur Meurtre et Xenobia avait été exemplaire, et nombre des novices récemment élevés au rang de frère avaient connu leur baptême du feu sur ces champs de bataille.

Sa compagnie était expérimentée et sûre.

— Garviel, l’appela Vipus par la liaison inter-armures. Vous devriez écouter quelque chose.

— Quoi donc ? demanda Loken en ayant ressenti une note d’avertissement dans la voix de son ami.

— Passez sur la fréquence 7, dit Vipus. Je l’ai coupée pour le reste des hommes, mais je pense vraiment que vous devriez écouter.

Loken changea de canal interne, mais ne capta rien qu’un pépiement constant de bruits parasites, que ponctuaient des craquements occasionnels. Il n’entendait rien d’autre.

— Je ne reçois rien.

— Attendez un peu, je vous jure que vous allez comprendre, promit Vipus.

Loken se concentra, tendit l’oreille, et guetta ce que Nero entendait.

Et il entendit.

Faible comme si elle lui arrivait d’une distance impossible, une voix, un gargouillis humide.

« …les manières de l’homme. Folie… cherchez… mort de toute chose. C’est dans la mort et la renaissance que l’humain vivra à jamais… »

Bien qu’il ne fût pas programmé pour ressentir la peur, Loken se rappela soudain avec intensité la descente sur les Pics des Murmures, quand l’air avait été chargé du sifflement de la chose appelée Samus.

— Oh non… murmura-t-il, alors que la voix rauque poursuivait. « Je renonce de mon propre gré à la voie de l’Empereur et de son pantin le Maître de Guerre. S’il ose venir ici, il mourra, et dans la mort il vivra à jamais. Bénie soit la main de Nurgh-leth. Bénie soit-elle. Béni soit… »

Loken écrasa son poing sur le bouton d’ouverture de son harnais et se leva, oscillant légèrement alors qu’une nausée étrange lui gagnait l’estomac. Son corps génétiquement amélioré lui permit de compenser les secousses de l’appareil qu’il remonta rapidement vers le compartiment de pilotage, déterminé à ne pas jeter aveuglément ses frères vers les mêmes horreurs qui les avaient attendus sur Soixante-Trois Dix-Neuf.

Il ouvrit l’écoutille. Les officiers de vol et les pilotes branchés à leurs pupitres luttaient pour leur faire traverser les nuages jaunes tourbillonnants. Il entendait ici les mêmes phrases répétées en boucle par les haut-parleurs du cockpit.

— Dites-moi d’où cela provient, demanda-t-il.

L’officier le plus proche se retourna.

— C’est une communication radio pure et simple, mais… — Mais ?

— Mais elle provient d’un vaisseau, dit l’homme en désignant du doigt une oscillation verte qui luisait sur l’écran devant lui. Et d’après le signal, il s’agirait d’un des nôtres. C’est un modèle de transmetteur puissant, conçu pour les communications inter-flottes.

— Donc, ça n’est rien qu’une transmission radio ? se fit confirmer Loken, soulagé de ne plus avoir affaire au même genre de voix fantasmagorique que celle de Samus.

— On dirait, mais l’unité de transmission d’un vaisseau de cette taille ne devrait pas se trouver aussi près de la surface. Des croiseurs aussi gros ne descendent jamais aussi loin dans l’atmosphère. En tout cas, pas s’ils veulent pouvoir redécoller.

— Pouvez-vous la brouiller ?

— On peut essayer, mais comme je vous l’ai dit, le signal est puissant, il pourrait traverser nos brouillages très facilement.

— Sauriez-vous localiser la source du signal ?

L’officier hocha la tête.

— Ça ne devrait pas être un problème. Il est tellement puissant que nous aurions même pu la situer depuis l’orbite.

— Alors pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Nous ne le captions pas encore, se défendit l’homme. La diffusion a débuté quand nous avons pénétré dans l’ionosphère.

— Brouillez-la du mieux que vous pouvez. Et trouvez-moi la source.

Il regagna le compartiment des passagers, troublé par les similitudes entre ce développement inattendu et l’approche des Pics des Murmures.

Trop de ressemblances pour croire à une coïncidence.

Il ouvrit une fréquence de liaison avec les autres membres du Mournival, dont il reçut confirmation que le signal était capté par tout le fer de lance.

— Ce n’est rien, Loken, intervint la voix du Maître de Guerre, depuis l’oiseau d’assaut en tête de la formation. De la propagande.

— Avec le respect que je vous dois, seigneur, c’était déjà ce que nous pensions en arrivant sur les Pics des Murmures.

— Que suggérez-vous, capitaine Loken, que nous fassions demi-tour pour repartir sur Davin ? Que j’ignore l’affront qui a été fait à mon honneur ?

— Non, commandant, répondit Loken. Simplement que nous devrions nous méfier.

— Nous méfier ? s’esclaffa Abaddon, dont le rire grinçant, même par radio, convoyait des accents de Cthonia. Nous sommes des Astartes. C’est à nos adversaires de se méfier de nous.

— Le premier capitaine a raison, décréta Horus. Nous allons nous verrouiller sur ce signal et le faire taire.

— Seigneur, c’est peut-être exactement ce que nos ennemis attendent de nous.

— Dans ce cas, ils comprendront vite quelle fut leur erreur, lança sèchement Horus avant de couper la connexion.

Quelques instants plus tard, Loken entendait les ordres du Maître de Guerre et sentait le pont pencher sous lui. Les Warhawks venaient de modifier leur course comme un vol d’oiseaux de chasse.

Il revint à son siège et s’y sangla, brusquement convaincu qu’ils se jetaient dans un piège.

— Garvi, que se passe-t-il ? lui demanda Vipus.

— Nous partons faire taire cette voix, lui répéta Loken. Ça n’est rien, juste une transmission de propagande.

— J’espère que ça n’est rien de plus.

Moi aussi, pensa Loken.

L’oiseau d’assaut toucha le sol dans un grand choc, et glissa sur le terrain trop tendre où ses patins d’atterrissage finirent par trouver une prise. Les harnais de contention s’étaient déverrouillés, les combattants de l’escouade Locasta se levèrent de leurs sièges et se retournèrent pour récupérer l’équipement rangé dans les casiers pendant que s’abaissait la rampe de débarquement.

Loken éloigna ses hommes de leur transport ; des vapeurs chaudes et délétères embrumaient l’air saturé de bruit par l’éclat bleuté des réacteurs hurlants de l’appareil. Il quitta le métal dur de la rampe pour s’enfoncer dans la surface marécageuse de la lune de Davin. Le poids de son armure l’y enfonça jusqu’à mi-mollet. Une puanteur abominable s’élevait de sous ses pieds.

Les Astartes des groupes Locasta et Brakespur se dispersèrent avec toute l’efficacité attendue afin de sécuriser un périmètre et entrèrent en liaison avec les autres escouades des Sons of Horus.

Le bruit des oiseaux d’assaut diminua une fois que leurs moteurs eurent baissé de régime et la clarté bleue s’estompa sous leurs ailes. Leurs nuages de fumée commencèrent à se disperser, et Loken observa pour la première fois le paysage de cette lune.

Une lande désolée s’étalait aussi loin que portait le regard, ce qui n’était pas très loin, par la faute des bancs de brume jaunâtre qui s’accrochaient au sol. Ce brouillard moite réduisait la visibilité à moins de quelques centaines de mètres. Les Sons of Horus se regroupaient autour de l’auguste silhouette du Maître de Guerre, parés à faire mouvement. Dans le ciel, des points lumineux annonçaient l’arrivée imminente des modules d’atterrissage de l’Armée Impériale.

— Nero, partez en avant avec quelques hommes pour sonder la brume, ordonna Loken. Interdiction que quelque chose nous tombe dessus sans que nous en soyons avertis.

Vipus hocha la tête et commença à former ses groupes d’éclaireurs tandis que Loken contactait Verulam Moy. Le capitaine de la 19e compagnie avait offert les services de certaines de ses escouades d’armes lourdes, dont Loken savait qu’il pourrait compter sur leur visée et leur tête froide.

— Moy ? Assurez-vous que vos Devastators soient en alerte et disposent de bons champs de tir, ils auront à peine le temps de réagir dans ce brouillard.

— En effet, capitaine Loken. Ils se déploient en ce moment même.

— Excellent, Verulam, le félicita-t-il en coupant la fréquence et en étudiant l’environnement plus en détail. Des fondrières et des bourbiers humides faisaient du panorama un tapis uniforme de vert et de brun sale, d’où un arbre décati se détachait parfois sur le fond du ciel. Des insectes bourdonnants tournaient en nuées épaisses au-dessus des eaux noires.

Au travers des capteurs externes de son armure, Loken goûta à cette atmosphère, les cœurs soulevés par des relents d’excréments et de viande pourrie que les sens de son casque commencèrent rapidement à occulter. Quelques inspirations avaient néanmoins suffi à lui apprendre que l’air était vicié par des résidus de matière en décomposition, comme si la terre pourrissait lentement en dessous de lui. Chacun des quelques pas maladroits qu’il esquissa dans la fange en faisait remonter des bulles de gaz pernicieux.

Le vacarme des oiseaux d’assaut ayant reflué, le silence de la lune se manifesta. Les seuls sons étaient ceux des Astartes pataugeant dans les mares bourbeuses et le bourdonnement insistant des insectes.

Torgaddon arrivait vers lui, l’armure tachée de boue gluante, et même si son casque dissimulait ses traits, ce site abominable lui inspirait déjà un dégoût évident.

— Cet endroit pue encore plus que les latrines d’Ullanor, déclara-t-il.

Loken ne pouvait qu’en convenir ; les quelques respirations qui avaient précédé son isolation de l’atmosphère lui restaient encore à l’arrière de la gorge.

— Que s’est-il passé ici ? se demanda-t-il à voix haute. Les textes de briefing ne disaient pas que la lune allait ressembler à ça.

— Qu’est-ce qu’ils disaient, alors ?

— Tu ne les as pas lus ?

Torgaddon haussa les épaules.

— Je me suis dit que je verrai bien de quoi l’endroit aurait l’air une fois arrivé.

— Tu n’aurais jamais pu être un Ultramarine, Tarik, dit Loken en secouant la tête.

— Pas de danger, confirma Torgaddon. Je préfère former mes plans au fur et à mesure que j’avance et les hommes de Guilliman ont le cul encore plus serré que toi. Mais en laissant de côté mon attitude cavalière vis-à-vis des briefings, à quoi devait-elle ressembler, cette lune ?

— Son climat était censé être similaire à celui de Davin. Chaud et sec. L’endroit où nous nous trouvons devait être couvert de forêts.

— Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

— Quelque chose de terrible, jugea Loken, le regard traversant les profondeurs du brouillard vers le paysage désastreux. Quelque chose de vraiment terrible.

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