Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Quatre

Sacrifice

Un seul moment

Veiller sur elle

 

Partout où allait Erebus, des ombres le suivaient. Ces chuchoteurs étaient ses compagnons constants, des créatures vacillantes, invisibles, tapies juste au-delà de ce que l’œil percevait. Ils s’éloignèrent de lui pour se cacher dans les angles sombres de la chambre aux murs de pierre, construite à l’image de cette salle, dans le temple du Delphos, où Akshub lui avait tranché la gorge.

Enfoui à l’intérieur du Vengeful Spirit , le temple de la loge était bas de plafond. L’air était enclos et tiède, éclairé par le feu ronflant allumé dans une cavité au milieu du sol. Les flammes jetaient sur les parois des formes sursautantes.

— Maître de Guerre, dit Erebus. Nous sommes prêts.

— Bien, lui fut-il répondu. Il nous en a beaucoup coûté d’atteindre cet instant, Erebus. Il vaudrait mieux pour nous tous que cela en vaille la peine, mais surtout pour toi.

— Cela en valait la peine, monseigneur, assura le chapelain, sans prêter de valeur à l’intimidation. Nos alliés sont impatients de s’adresser enfin directement à vous.

Erebus se pencha pour regarder dans le feu, dont la lumière se reflétait sur son crâne chauve tatoué et sur son armure, récemment repeinte dans la teinte grenat adoptée par les Word Bearers. Malgré toute la confiance dont il pouvait donner l’impression, il s’alloua un instant de calme. Traiter avec des créatures du Warp n’était jamais simple, et s’il devait ne pas exaucer les attentes du Maître de Guerre, c’en serait fait de sa vie.

Horus emplissait la salle de sa présence, engoncé comme il l’était dans une magnifique armure Terminator couleur d’obsidienne, un présent du fabricator général lui-même. Envoyée de Mars pour cimenter l’alliance entre Horus et le Mechanicum, l’armure reprenait la couleur de celles des Justaerin, qu’elle surclassait de loin en ornementation et en puissance. L’œil rouge de son plastron s’ouvrait également sur son abdomen et ses épaulières, et l’une des mains d’Horus arborait un monstrueux gantelet muni de lames acérées à la place des doigts.

Erebus prit un livre à côté du feu et se releva, tournant avec révérence les pages usées jusqu’à trouver une illustration complexe, où des symboles s’entremêlaient les uns aux autres.

— Nous y voilà. Je pourrai commencer une fois que le sacrifice aura été fait.

Horus hocha la tête.

— Adepte, joignez-vous à nous.

Un instant plus tard, la silhouette courbée de l’adepte Regulus pénétrait dans la loge guerrière. Le mandataire du Mechanicum était presque entièrement cybernétisé, comme cela était courant aux plus hauts échelons de son ordre : sous ses robes, son corps était fait de bronze, de fonte et de câbles. Seul son visage était apparent, si on pouvait encore parler d’un visage malgré ses larges oculaires bioniques et l’unité vocalisatrice qui permettait à l’adepte de communiquer.

— Ça n’est pas très orthodoxe, dit Regulus, dont la voix raclait les nerfs comme un filin d’acier.

— Adepte, lui dit Horus. Vous êtes là en tant que représentant du Mechanicum. Les prêtres de Mars sont essentiels à la croisade et doivent faire partie de l’ordre nouveau. Vous m’avez déjà promis votre soutien. Il est l’heure pour vous de contempler ce qui vous est offert en échange.

— Je suis à vos ordres, monseigneur.

Horus hocha la tête.

— Erebus, continue.

Le Word Bearer passa à côté de lui, son regard dirigé vers Ing Mae Sing. Bien qu’elle fût aveugle, l’astropathe recula en sentant ces yeux lui observer la peau. Elle se plaqua contre le mur pour essayer vainement de lui échapper, mais Erebus lui agrippa le bras, d’une poigne écrasante, et la traîna vers le foyer.

— Elle est puissante, apprécia-t-il. Je peux le sentir.

— Elle est la meilleure dont je dispose, déclara Horus.

— C’est pourquoi il fallait que ce soit elle. La portée symbolique est très importante. Un sacrifice n’en est vraiment un que s’il a de la valeur pour celui qui l’offre.

— Non, pitié, cria Ing Mae Sing, en se tordant derrière lui quand elle eut réalisé le sens de cette affirmation.

Horus s’avança, prit tendrement entre ses doigts le menton de l’astropathe, mettant fin à sa résistance désespérée, et lui leva la tête pour qu’elle l’eût regardé dans les yeux si elle-même en avait eu.

— Vous m’avez trahi, maîtresse Sing, murmura-t-il.

Ing Mae Sing se mit à sangloter ; des protestations se déversèrent de ses lèvres terrifiées. Elle essaya de secouer la tête, mais Horus la lui maintint fermement.

— Il est inutile de le nier. Je sais déjà tout. Après m’avoir parlé d’Euphrati Keeler, vous avez envoyé un avertissement à quelqu’un, n’est-ce pas ? Dites-moi qui et je vous laisserai vivre. Essayez de me résister, et votre mort sera plus douloureuse que vous ne pouvez raisonnablement l’imaginer.

— Non, balbutia Ing Mae Sing. Je suis déjà condamnée. Je le sais, alors tuez-moi, et qu’on en finisse.

— Vous n’allez pas me dire ce que je souhaite savoir ?

— C’est inutile, couina-t-elle. Vous allez me tuer, que je vous le dise ou non. Vous avez peut-être la force de dissimuler vos mensonges, mais pas ce serpent.

Erebus regardait le Maître de Guerre, qui hocha lentement la tête, pour lui-même, comme s’il prenait une décision à contrecœur.

— Dans ce cas, nous n’avons plus rien à nous dire, dit tristement Horus en baissant son bras.

De l’autre, il lui enfonça les griffes de son gantelet dans la poitrine. Les pointes transpercèrent le cœur et les poumons de l’astropathe, et jaillirent de son dos dans une gerbe rouge.

Erebus fit un signe du menton en direction de l’âtre, et le Maître de Guerre vint brandir le cadavre au-dessus. Le sang d’Ing Mae Sing coula en grésillant au milieu des flammes.

Les émotions de sa mort envahirent la loge tandis que sifflait le sang cuit, des sensations brutes et fortes : la peur, la douleur, et l’horreur d’être ainsi rejetée.

Erebus s’agenouilla et inscrivit des motifs sur le sol, copiant exactement les diagrammes du livre : une étoile à huit branches, autour de laquelle gravitaient trois cercles, un crâne stylisé, et les lettres cunéiformes de Colchis.

— Vous semblez avoir l’habitude, remarqua Horus.

— Je l’ai déjà fait de nombreuses fois, admit Erebus en hochant la tête. Je parlerai ici au nom de mon primarque, et c’est une voix que nos alliés respectent.

— Ils ne sont pas encore des alliés, dit Horus, en abaissant le bras, et il laissa le corps d’Ing Mae Sing glisser des griffes de son gantelet.

Erebus ne releva pas et se mit à déclamer les mots du Livre de Lorgar , la voix sombre et gutturale, pour inviter les dieux du Warp à envoyer leur émissaire.

Malgré l’intense lueur du feu, la loge s’assombrit et Erebus sentit la température chuter alors qu’un vent froid se mettait à souffler de nulle part. Il charriait la poussière des âges passés, et chacune de ses rafales exprimait la ruine des empires. Une sensation d’éternité était portée sur ce zéphyr surnaturel.

— Était-ce censé se produire ? s’inquiéta Regulus.

Erebus sourit et acquiesça sans répondre. L’atmosphère devenait glacée, les chuchoteurs balbutiaient, pris d’une peur irraisonnée à l’arrivée d’une chose ancienne et terrible. Les ombres refluaient vers les coins, sans qu’aucune lumière ne brillât pour les chasser, et le volume croissant d’un rire narquois tourna en spirale autour de la pièce.

Regulus se retournait sur ses membres porteurs pour chercher à identifier la source de ce bruit. Ses implants visuels bourdonnaient sans parvenir à se régler dans les ténèbres. Le givre s’accumulait au-dessus d’eux, sur les étais et les tuyaux.

Horus resta immobile quand les ombres de la salle susurrèrent et crachèrent un chorus de voix venues de partout.

— Es-tu celui que ton genre appelle le Maître de Guerre ?

Erebus hocha la tête quand Horus le consulta du regard.

— Oui. Je suis le Maître de Guerre de la Grande Croisade. À qui ai-je l’honneur ?

— Je suis Sarr’kell , dirent les voix, seigneur des Ombres !

À trois, ils remontèrent rapidement les niveaux du Vengeful Spirit , se dirigeant vers l’environnement d’émail du pont médical. Sindermann maintenait une allure aussi vive qu’il le pouvait. Sa respiration était pénible tandis qu’ils se dépêchaient d’aller sauver la sainte du quelconque destin funeste qui l’attendait.

— Et qu’est-ce que vous vous attendez à trouver quand nous aurons atteint la sainte, itérateur ? demanda Jonah Aruken, dont une des mains nerveuses triturait le rabat sur l’étui de son pistolet automatique.

Sindermann revit mentalement la petite cellule médicale où Mersadie Oliton et lui avaient veillé Euphrati, et se posa la même question.

— Je ne sais trop exactement, dit-il. Je sais seulement que nous devons l’aider.

— J’espère qu’un vieil homme fragile et nos pistolets suffiront.

— Que voulez-vous dire ? demanda Sindermann comme ils empruntaient un large escalier enroulé qui les mena plus bas dans les étages du vaisseau.

— Eh bien, je me demande juste comment vous prévoyez de combattre le genre de danger que pourrait craindre une sainte. Je veux dire… Quoi que ce soit, ça doit être plutôt dangereux, pas vrai ?

Sindermann s’arrêta dans sa descente, autant pour reprendre son souffle que pour répondre à Aruken.

— Celui ou celle qui m’a envoyé cet avertissement pensait de toute évidence que je pouvais être utile.

— Et ça vous suffit ? s’inquiéta Aruken.

— Jonah, arrêtez un peu, l’avertit Titus Cassar.

— Non, pas question, se plaignit l’autre moderati. C’est très sérieux, nous pourrions aller au-devant de vrais ennuis. Enfin, cette Keeler, elle est supposée être une élue, pas vrai ? Alors pourquoi est-ce que le pouvoir de l’Empereur ne la sauve pas ? Pourquoi est-ce qu’il aurait besoin de nous ?

— L’Empereur œuvre par le biais de Ses fidèles servants, Jonah, expliqua Titus. Il ne suffit pas de simplement croire et d’attendre une intervention divine qui surgira des cieux pour corriger tous les torts. L’Empereur nous a montré la voie, c’est à nous de saisir cette chance et de faire ce qu’Il demande.

À chaque seconde, Sindermann observait l’échange entre les deux hommes avec davantage d’anxiété.

— Je ne sais pas si j’en suis capable, Titus. Pas sans une preuve que nous faisons ce qu’il faut.

— Il faut que nous agissions, le pressa Cassar. Vous devez croire dans les projets que l’Empereur a pour vous.

— L’Empereur a peut-être des projets pour moi, ou peut-être pas, mais moi j’en ai, lâcha Aruken d’un ton cassant. Je veux commander un Titan, et ça n’arrivera plus si nous sommes pris à faire quelque chose de stupide !

— S’il vous plaît ! les arrêta Sindermann, dont le cœur se tordait d’angoisse pour la sainte. Nous devons y aller ! Quelque chose de terrible va lui arriver et nous devons empêcher cela. Je n’ai aucun argument plus convaincant que celui-là, je suis désolé. Vous allez devoir me croire sur parole.

— Et pourquoi donc ? demanda Aruken. Vous ne m’avez donné aucune raison de vous croire. Je ne sais même pas pourquoi je suis ici.

— Écoutez-moi, Monsieur Aruken, dit Sindermann avec gravité. Quand une vie est aussi longue et complexe que la mienne, on finit par apprendre qu’elle tend tout entière vers un seul moment, celui où un homme découvre une fois pour toutes qui il est vraiment. Ce moment est venu, Monsieur Aruken. Sera-ce un moment dont vous serez fier de vous souvenir, ou que vous regretterez pour le restant de votre vie ?

Les deux moderati échangèrent un regard, et Aruken finit par pousser un soupir.

— Il va vraiment falloir que je me fasse ausculter la tête, mais d’accord, allons jouer les héros.

Sindermann fut gagné d’un net soulagement et la douleur s’atténua dans sa poitrine.

— Je suis fier de vous, Monsieur Aruken, dit-il, et je vous remercie, votre aide est la bienvenue.

— Vous me remercierez quand nous aurons sauvé votre sainte, tempéra Aruken en reprenant la descente des marches.

Ils suivirent la spirale de l’escalier, traversant plusieurs ponts jusqu’à ce que le symbole de deux serpents enroulés autour d’un bâton à ailettes leur indiquât qu’ils étaient arrivés au secteur médical. Quelques semaines s’étaient passées depuis que les derniers blessés avaient été amenés à bord du Vengeful Spirit . L’étendue stérile aux cloisons carrelées et aux armoires d’acier brossé leur parut déserte, un labyrinthe de pièces vitrées sans âme et de laboratoires.

— Par ici, leur indiqua Sindermann, en s’engageant dans la profusion confuse de corridors. Le chemin lui était familier après toutes les visites rendues à l’imagiste durant son coma. Cassar et Aruken le suivirent en restant à l’affût de quiconque aurait pu trouver leur présence injustifiée. Ils atteignirent enfin une porte blanche tout à fait insignifiante et Sindermann annonça :

— Nous y sommes.

— Vous feriez mieux de nous laisser entrer en premier, dit Aruken.

Sindermann en convint et s’écarta du passage, pressant ses deux paumes contre ses oreilles alors que les deux autres dégainaient. Aruken s’accroupit à côté de la porte et hocha la tête vers Cassar, qui appuya sur le panneau de commande.

La porte glissa sur son rail et Aruken pivota dans l’ouverture, son arme de poing braquée.

Dans la seconde, Cassar fut derrière lui, alignant son pistolet de droite et de gauche à la recherche de cibles. Sindermann attendit le déchaînement des tirs.

Quand celui-ci ne vint pas, il osa rouvrir les yeux et baisser les mains. Il ne savait pas encore s’il fallait se réjouir, ou craindre qu’ils ne fussent arrivés trop tard.

Il regarda par la porte, retrouvant la chambre familière, propre et bien tenue où il s’était souvent rendu. Euphrati était étendue sur le lit tel un mannequin, la peau comme de l’albâtre, le visage creusé. Une paire de goutte-à-goutte l’alimentait en fluides, et une petite machine au bip régulier dessinait des pics sur un écran d’affichage vert.

Elle n’avait pas changé depuis la dernière fois qu’il avait posé les yeux sur elle.

— Nous avons bien fait de nous dépêcher, ironisa Aruken. C’était moins une.

— Hélas, je crois que vous avez raison, dit Sindermann, en voyant la silhouette aux yeux d’or de Maggard apparaître à l’extrémité du couloir, sa rapière hors du fourreau.

— Tu nous es connu, Maître de Guerre , dit Sarr’kell dont la voix capricieuse sautait d’un point à l’autre autour de la loge. Il se dit que tu es celui qui peut nous délivrer. Est-ce vrai ?

— Peut-être, répondit Horus, apparemment sans se laisser perturber par ce curieux interlocuteur invisible. D’après mon frère Lorgar, vos maîtres pourraient me donner la puissance qui me permettrait d’atteindre la victoire.

— La victoire , murmura Sarr’kell. Un mot presque dénué de sens à l’échelle du cosmos, mais oui, nous avons cette puissance à t’offrir. Nulle armée ne pourra se dresser devant toi, nul mortel ne te fera plus plier, et nulle ambition ne te sera interdite si tu te soumets à nous.

— Ce ne sont que des paroles, dit Horus. Montrez-moi quelque chose de tangible.

— Le pouvoir , siffla Sarr’kell, dont la voix s’enroula autour d’Horus comme un serpent. Le Warp amène le pouvoir. Il n’est rien que les dieux du Warp ne puissent atteindre .

— Les dieux ? répéta Horus. Vous perdez votre temps à proférer de tels mots ici, ils ne m’impressionnent pas. Je sais déjà que vos « dieux » ont besoin de mon aide. Parlez ouvertement, ou nous en aurons fini.

— Ton Empereur , répondit Sarr’kell, et l’espace fuyant d’un instant, Erebus perçut une nuance de malaise dans l’intonation de la créature. Il se mêle de ce qu’il ne comprend pas. Sur le monde que vous appelez Terra, ses grands desseins provoquent un remous dans le Warp qui le déchire de l’intérieur. Nous n’avons que faire de votre domaine, et tu le sais. Il est notre fléau. Nous t’offrons le pouvoir de prendre sa place, Maître de Guerre. Notre aide te verra détruire tes ennemis, et te portera jusqu’aux portes mêmes du palais de l’Empereur. Nous pouvons te livrer la galaxie. Nous souhaitons seulement que son ouvrage cesse et que tu prennes sa place.

La chose invisible tenait un discours sifflant, habile et persuasif, mais Erebus voyait qu’Horus n’en était pas ému.

— Et qu’en est-il de cette puissance ? Saisissez-vous l’ampleur de la tâche ? La galaxie sera divisée, les frères d’hier se combattront. L’Empereur disposera de ses légions et de l’Armée Impériale, de la Garde Custodienne, des Sœurs du Silence. Pouvez-vous égaler de tels adversaires ?

— Les dieux du Warp sont les maîtres des forces primales de toute réalité. Ce que ton Empereur crée, le Warp le décompose et le détruit. Quand il nous affrontera, nous nous évanouirons, et quand il rassemblera ses forces, nous frapperons depuis les ombres. La victoire des dieux est aussi inéluctable que la marche du temps et la mortalité de la chair. Les dieux ne règnent-ils pas sur un univers entier caché à vos yeux, Maître de Guerre ? N’ont-ils pas assombri le Warp sur leur seul souhait ?

— Ce sont vos dieux qui ont fait ça ? Mais pourquoi ? Vous avez rendu mes légions aveugles !

— Par nécessité, Maître de Guerre. L’obscurité aveugle aussi l’Empereur, lui cache nos plans et les tiens. L’Empereur se croit le maître du Warp, mais vois comme il nous est rapide de le confondre. Tu disposeras du passage dans le Warp à ta convenance, Maître de Guerre, car de même que nous faisons le noir, nous pouvons amener la lumière.

— L’Empereur continue d’ignorer tout ce qui est advenu ?

— Totalement, soupira Sarr’kell. Ainsi, Maître de Guerre, tu constates l’ascendant que nous pouvons t’offrir. Il ne nous manque que ta parole, et le pacte sera scellé.

Horus ne dit rien, comme s’il pesait les choix qui s’offraient à lui, et Erebus sentait s’impatienter la créature du Warp.

Enfin il parla.

— Je lancerai bientôt mes légions contre les mondes du système d’Isstvan, puis je leur ferai prendre la voie de ma nouvelle croisade. Certains problèmes doivent être traités, et je compte les traiter à ma manière.

Horus se tourna vers Erebus.

— Lorsque j’en aurai fini ici, je lierai mes forces à celles de vos maîtres, mais pas avant cela. Mes légions traverseront seules les flammes d’Isstvan, car alors seulement elles deviendront la lame trempée que je dirigerai vers le cœur de l’Empereur.

Le roulement froid de la voix de Sarr’kell se mit à siffler comme s’il prenait de profondes inspirations.

— Mes maîtres acceptent , dit-il enfin. Tu as fait le bon choix, Maître de Guerre.

Le vent glacé qui avait porté les mots de l’entité souffla de nouveau, plus fort cette fois.

Son toucher traversa Erebus, qui inspira une bouffée froide avant que la sensation ne s’évanouît et que la pénombre inexplicable ne se mît à reculer, la lumière du feu éclairant à nouveau le temple de la loge.

La créature était partie. Le vide de son absence était une souffrance pour l’âme.

— Avez-vous apprécié, Maître de Guerre ? demanda Erebus, expirant le souffle qu’il retenait.

— Oui, dit Horus, en baissant les yeux vers le corps d’Ing Mae Sing. Cela en valait la peine.

Il se tourna vers Regulus.

— Adepte, je souhaite que le fabricator général soit tenu informé, mais je ne peux le contacter directement. Réquisi-tionnez un vaisseau rapide et partez pour Mars. Si ce qu’affirmait cette créature est vrai, vous devriez voyager sans encombre. Kelbor-Hal doit faire le ménage parmi les siens et se préparer à jouer son rôle dans ma nouvelle croisade. Dites-lui que je le contacterai quand le moment sera venu, et que j’attends du Mechanicum qu’il soit uni.

— Comme il vous siéra, Maître de Guerre. Votre volonté sera faite.

— Ne traînez pas, adepte. Partez immédiatement.

Regulus se tourna pour prendre congé.

— Nous avons longtemps attendu ce jour, dit Erebus. Lorgar va exulter.

— Lorgar a ses propres batailles à livrer, répondit sèchement Horus. S’il devait échouer sur Calth et laisser la légion de Guilliman intervenir, tout cela ne servira à rien. Garde ta joie pour le jour où je serai assis sur le trône de Terra.

Sindermann sentit son estomac faire un bond à la vue du garde de Petronella Vivar qui avançait vers eux. La démarche de cet homme était celle de la mort elle-même et l’itérateur se maudit d’avoir mis si longtemps à arriver. Sa lenteur avait condamné la sainte, et eux tous, probablement.

Les yeux de Jonah Aruken s’élargirent quand il vit à son tour approcher l’assassin à la carrure massive. Il se retourna vivement.

— Titus, soulevez-la. Vite !

— Quoi ? Elle est reliée à tous ces appareils, nous ne pouvons p…

— Ne discutez pas, gronda Aruken entre ses dents, faites-le. Nous avons de la compagnie. De la mauvaise compagnie.

Il revint vers Sindermann.

— Alors, itérateur ? C’était ça, le moment unique dont vous parliez, celui où on découvre qui on est vraiment ? Si oui, je regrette déjà de vous avoir aidé.

Sindermann n’avait rien à lui répondre ; Maggard les avait remarqués devant la chambre d’Euphrati. Il sentit une horreur glacée lui ramper sous la peau quand un sourire se déploya sur les traits de l’homme.

Je vais vous tuer , disait ce sourire. Lentement .

— Ne lui faites pas de mal, murmura-t-il, ses paroles lui semblant pathétiques à ses propres oreilles. Pitié…

Il aurait voulu courir, fuir loin de ce sourire mauvais qui lui promettait une longue agonie silencieuse, mais ses jambes étaient comme deux poids morts, enracinées par quelque immense autorité qui l’empêchait de seulement bouger un muscle.

Jonah Aruken quitta la petite chambre de soins, devant Titus Cassar, qui portait dans ses bras la silhouette avachie d’Euphrati. Des tubes dégoulinants lui pendaient des membres ; Sindermann eut le regard inexplicablement attiré vers les gouttelettes qui enflaient au bout des canules de plastique, avant de se libérer, et de partir s’écraser sur le pont en couronnes de solution saline.

Aruken tenait son pistolet devant lui, pointé vers la tête de Maggard.

— Restez où vous êtes, l’avertit-il.

Maggard ne ralentit même pas et ce même sourire funèbre brilla pour le moderati.

Avec Euphrati dans les bras, Titus Cassar s’éloigna devant l’approche implacable du tueur.

— Allez, bon sang ! dit-il. Venez !

Aruken poussa Sindermann à la suite de Cassar, et l’envoûtement qui l’avait maintenu cloué sur place fut brisé. Maggard n’était plus qu’à une dizaine de pas et Sindermann sut qu’ils ne pouvaient espérer lui échapper sans effusion de sang.

— Tirez, lança Cassar à voix haute.

— Quoi ? s’étrangla Aruken en lançant un regard désespéré à son confrère.

— Tirez, répéta ce dernier. Tuez-le, avant qu’il ne nous tue.

Jonah ramena son regard vers l’homme qui approchait et hocha la tête, puis pressa deux fois la gâchette en une succession rapide. Le bruit des détonations fut assourdissant et le couloir s’emplit de leur écho. Les balles d’Aruken firent voler des carreaux du mur en éclats derrière l’endroit où Maggard se tenait.

Le vacarme soudain fit crier Sindermann, qui suivit Titus Cassar, tandis que Maggard sortait du renfoncement de porte dans lequel il s’était abrité la seconde avant qu’Aruken n’eût tiré. Le pistolet de Maggard sauta dans sa main et la bouche du canon cracha par trois fois.

Sindermann jeta les bras en l’air en hurlant de plus belle. Il attendit la douleur atroce des projectiles déchirant sa chair, le transpercement de ses organes internes et l’éclosion dans son dos de cratères sanguinolents.

Rien de tout cela n’arriva et il entendit l’exclamation ébahie de Jonah Aruken, lequel avait lui aussi sursauté au bruit assourdissant de l’arme de Maggard. Sindermann baissa les bras et sa mâchoire tomba d’étonnement devant la vue qui s’offrait devant lui.

Maggard était toujours là. Son bras athlétique pointait toujours droit sur eux son pistolet au large canon.

De celui-ci se propageait une floraison de lumière, à une vitesse infinitésimale. Sindermann apercevait deux balles immobiles, suspendues dans l’air devant eux. Un léger reflet de métal, dû à leur rotation en spirale, était le seul indice qui indiquât encore leur lent déplacement.

Alors qu’ils regardaient, la tête protubérante du projectile suivant commençait à émerger du bout de l’arme. Sindermann, abasourdi, se tourna vers Jonah Aruken.

Le moderati était aussi médusé que lui. Ses bras pendaient mollement à ses flancs.

— Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-il.

— J… j… je… Je ne sais pas, bredouilla Sindermann, incapable d’arracher son regard du tableau figé qu’ils avaient devant eux. Peut-être sommes-nous déjà morts.

— Non, itérateur, intervint Cassar de derrière eux. C’est un miracle.

Sindermann se retourna avec la sensation que tout son corps était engourdi. Seul son cœur lui martelait les côtes à les faire éclater. Titus Cassar se tenait au bout du couloir, la sainte serrée contre sa poitrine. Bien qu’auparavant, Euphrati fût restée inerte, ses yeux étaient maintenant écarquillés de terreur, sa main droite tendue, et l’aigle d’argent fondu dans sa paume brillait d’une douce lumière intérieure.

— Euphrati ! cria Sindermann, mais à peine eut-il prononcé son nom qu’il vit ses yeux rouler dans leurs orbites et son bras retomber. Il risqua un coup d’œil en arrière vers Maggard. Celui-ci était toujours pétrifié par cette force incompréhensible qui leur avait sauvé la vie.

Sindermann respira profondément et repartit en sens inverse dans le couloir sur ses jambes flageolantes. La tête d’Euphrati était retombée dans le creux du cou de Cassar, aussi immobile qu’elle l’avait été tout une année durant, et la revoir ainsi diminuée lui donna l’envie de pleurer.

Il leva les doigts et les lui passa dans les cheveux. La peau de son crâne était chaude au toucher.

— C’est elle qui nous a sauvés, dit Cassar, la voix humble, subjugué de ce qu’il avait vu.

— Je pense que vous avez peut-être raison, mon cher ami, s’émerveilla Sindermann. Vous avez peut-être raison.

Jonah Aruken les rejoignit, alternant ses regards apeurés entre Maggard et Euphrati. Il gardait son pistolet tourné vers Maggard.

— Qu’est-ce qu’on fait de lui ?

Sindermann se retourna vers l’assassin effroyable.

— Laissez-le. Je refuse que sa mort lui entache les mains. Quel précédent serait-ce pour le Lectio Divinitatus si le premier acte de la sainte était de tuer. Si nous devons fonder une nouvelle église au nom de l’Empereur, nous la bâtirons sur le pardon, non sur le crime.

— Vous en êtes sûr ? demanda Aruken. Il s’attaquera de nouveau à elle.

— Alors nous la garderons à l’abri de lui, dit Cassar. Le Lectio Divinitatus a des amis à bord du Vengeful Spirit , et nous pouvons la cacher jusqu’à ce qu’elle sorte de son coma. Itérateur, vous êtes d’accord ?

— Oui, c’est cela que nous allons faire, opina Sindermann. La cacher. Veiller sur elle.

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