La trinité des crinquées
Pierre, Jean, Jacques, etc.
(DISGRÂCE DU JOUR : peau ratatinée de sorcière sur les mains, ongles
cassants, striés, jaunis. Arke.)
Reine mordit son oreiller pour étouffer le gémissement de plaisir qui enflait dans sa gorge. Dieu qu’elle aimait son nouvel ami ! À peine rentrée chez
elle en sa compagnie, elle s’était empressée de se déshabiller, libérant ses formes généreuses, et de se ruer dans son lit. Il n’avait pas eu besoin de
longs préparatifs, lui, ni de petites pilules bleues comme son dernier amant ! Après l’avoir examiné sous tous les angles, elle s’était amusée un peu
jusqu’à laisser le désir brûler en elle comme un feu de joie, puis, incapable d’attendre plus longtemps, l’avait accueilli entre ses cuisses.
La jouissance l’avait secouée, remontant en ondes concentriques le long de son échine. Alanguie et repue, elle s’étendit sur le dos et tendit une main
vers le sexe toujours tendu en une éternelle érection. Toujours prêt pour la servir. Comme un scout, pensa-t-elle en souriant. Elle l’appellerait Michet.
God Michet. Elle sourit de nouveau, amusée par son petit jeu de mots facile. Publicitaire un jour…
Elle s’étira, puis se dirigea vers la salle de bain pour nettoyer son nouveau jouet sexuel avant de le ranger dans la table de chevet. D’où elle
retira les objets que Pierre y avait oubliés – deux livres de croissance personnelle, un loup, des gouttes ophtalmiques, une boîte de condoms –, les
contempla, écœurée, imaginant ce qu’elle pourrait en faire. Les lui poster ? Les jeter ? Se rendre chez lui et les lui lancer à la figure ? Elle arrêta son
choix sur la deuxième option. « Bon débarras. Finis, les amants de chair. Je vais me contenter des amants en silicone. Moins de trouble. À cinquante-
cinq ans, j’ai eu mon quota de relations. Out, les relations. Je suis en BURN-OUT RELATIONNEL ! », lança-t-elle tout haut.
Satisfaite de cet autodiagnostic, Reine se sentit mieux, libérée d’un inconfort qu’elle portait en permanence comme un vieux vêtement devenu
trop serré. C’était exactement de ça qu’elle souffrait : d’un épuisement de relations sentimentales. Elle avait enchaîné trois histoires coup sur coup !
D’abord, elle avait rompu avec Jean, pourtant sa grande passion, et avait illico entamé une relation avec Pierre. Elle avait bien conscience d’avoir
essayé de guérir sa dépendance affective envers Jean dans les bras d’un homme qui s’était avéré tout son contraire. Sur l’échelle de l’humanité, ces
deux-là se trouvaient aux antipodes l’un de l’autre : autant Jean était rêveur, inventif, passionné, autant Pierre était cérébral, pragmatique, rationnel. Sur
le coup, elle n’avait rien vu et s’était investie, croyant sincèrement avoir rencontré LE BON.
Aujourd’hui, la situation lui apparaissait clairement : Pierre avait agi comme « passeur » dans sa vie, ce genre de personnes qui traversent notre
chemin pour nous faciliter les transitions. Sans lui, Reine aurait de nouveau succombé à sa dépendance et pour la énième fois, serait revenue à son beau
Jean… Puis, surprise ! Il y avait eu Jacques, cette ancienne flamme retrouvée par la magie d’Internet, avec qui elle s’était beaucoup amusée.
Reine aurait bien voulu vivre une relation amis-amants, mais là encore, le monsieur n’avait rien voulu entendre. « Je serai pas ton fuck friend, Reine.
Je cherche une relation durable, moi. »
Un autre qui voulait tout ou rien ! Jacques était parti sans qu’elle tente de
le retenir. À quoi bon, ils ne voulaient pas la même chose. Reine songea qu’avec les années, les rôles s’étaient inversés : c’est elle qui fuyait
l’engagement et les hommes qui le lui reprochaient. Pierre, Jean, puis Jacques. L’idée lui plut : elle, au moins, pouvait affirmer qu’elle avait
couché avec Pierre-Jean-Jacques !
Soudain, la vacuité de son vendredi soir, pourtant bien entamé, l’attrista.
Avoir un compagnon avait ses bons côtés, reconnut-elle… mais pas au point de s’y obliger ! « Je peux quand même pas me forcer à aimer ! » Peut-être que c’est fini pour moi, pensa-t-elle non sans une pointe d’inquiétude. Peut-être n’y aura-t-il plus d’amour dans ma vie. Elle avait peut-être épuisé le
quota d’amour qui lui avait été imparti à la naissance, comme à la ménopause, où on se retrouve en rupture de stock d’ovaires. « Mon stock
est vide, soupira-t-elle. Plus d’ovaires. Pas de cœur. Juste un cul, des nichons refaits et une tête vide… »
La pluie tombait toujours dru. Reine renonça à sortir pour aller chercher ses traditionnels sushis – Sushis Friday oblige ! – et s’attela à la cuisine,
tâche qui la détendait. Elle mit le dernier disque de Melody Gardot et sur les accents rauques de la belle voix envoûtante, trancha légumes, poulet,
gingembre, ail, fit sauter le tout dans l’huile de sésame rôti et sauce de poisson, qu’elle allongea de lait de coco, agrémentant le tout de noix, de
coriandre fraîche et d’un trait de sauce sriracha.
Elle s’installa dans son boudoir pour visionner tranquillement la série
qu’elle avait commencée la veille – une sombre histoire nordique de prostituées éviscérées et de flics paumés –, et savoura son repas, songeant à
quel point la vie pouvait parfois être simple lorsque vécue en solo. En se couchant, elle passa en revue la journée qui l’attendait en un rapide
brossage mental, un rituel qu’elle effectuait depuis des années, puis se souvint qu’elle avait promis d’assister à un cours de Pilates donné par une
cliente pour laquelle son agence avait proposé quelques idées relativement à son plan de communication.
Un plan de communication désigne l’ensemble des actions à entreprendre pour
réaliser tes objectifs définis en amont, intégrant à la fois des communications internes
et externes, des relations publiques (si t’as de l’argent), de la pub imprimée (de moins
en moins utile, vu que les gens ne lisent plus), les réseaux sociaux (gossage
incontournable) et toute autre activité pertinente afin de ne pas te laisser tenter par
mille et une patentes qui ne donneront aucun résultat.