La trinité des crinquées
Description de poste
Elles échangèrent un sourire complice. La petite jura consciencieusement et s’en fut de sa démarche sautillante, laissant sa mère
en proie aux griffes de l’inquiétude maternelle, des flammes de la culpabilité et des raisins amers de la colère.
Description de poste
(DISGRÂCE DU JOUR : système pileux fucké, cheveux par poignées sur l’oreiller, poils de moustache de mononcle Raymond.)
À peine entrée, Reine nota le changement. À commencer par l’installation
pittoresque qui ornait à présent l’espace face au bureau d’accueil (en bois usiné faux fini blond suédois et dessus en céramique effet marbre noir) sur
lequel régnait Chérie réceptionniste, chignon-haut-chemisier-chasuble-pantalon-large-satincargo-chaussures-de-running-Adidas. Celle-ci lui jeta à
peine un regard, et lui lança du bout des lèvres un salut tiède avant de retourner à sa tâche qui consistait manifestement à taper de la façon la plus
zen possible des mots sur un document en ligne.
Un grand canapé baroque blanc Pieter Jamart, designer en vogue chez
les people français, trônait sur une estrade noire, surmonté d’un lustre à pampilles de cristal dont Liberace aurait été jaloux. C’était beau et trop, ça
en jetait et ça écœurait. Du grand Karl-Claudel. Et Jean-Marc, homme de goût, mais homme parfois mou, laissait glisser tant que ça ne créait pas de
vagues. C’est-à-dire à peu près jamais, à part les fois où elle-même s’en mêlait. Reine se dirigea vers son bureau vide. Claudia devait être en
réunion. Elle était sciemment arrivée à l’heure où se tenaient les rencontres d’équipe du lundi matin.
Du coin de l’œil, elle vit une Chérie faire son entrée au grand trot, son regard effarouché clamant « en retard, en retard ». Elle eut de la compassion
pour Jade (ou Opale ou Ambre ?). Huit heures et deux, et déjà épuisée probablement par le retour en classe, les lunchs, la marmaille récalcitrante,
le cadran réglé aux petites heures du matin quand toute la maisonnée dort encore, histoire de pouvoir partir une brassée, plier les trente-deux paires de
bas abandonnées au fond du panier à linge, préparer les légumes et la viande et les jeter dans la mijoteuse, la régler pour dix heures à « slow
cook » en priant pour qu’il n’y ait pas de court-circuit pendant la journée et que la maison, leurs possessions et leur chien ne disparaissent pas en fumée,
comme ceux de la famille Pearson dans This is us (Notre vie en français, mais Reine ne regardait jamais les doublages français).
« Les pauvres p’tites mères », soupira Reine, se rappelant trop bien ses années de galopades et d’éternels déchirements de mère au travail, jamais
assez à la maison, jamais assez au boulot. Quand une femme ne peut plus arriver avant tout le monde au bureau pour prendre des kilomètres d’avance
sur ses projets et briller aux yeux des boss. Quand une femme ne peut plus assister aux 5 à 7 où il ne se passe rien, mais où beaucoup de décisions, de
léchage de culs et de petites promotions ont lieu.
Quand une femme ne peut plus accompagner les clients le soir dans des
soupers beaucoup trop arrosés, beaucoup trop bruyants, et collectionner les recommandations et les étoiles comme si elle était un hôte Airbnb. Quand
une femme est sans cesse larguée, pas au courant, en retard au travail, récoltant tout au plus un regard de compassion de ses collègues et, pire, de
ses boss. Quand une femme est sans cesse dépassée, à la course, en retard à la maison, récoltant tout au plus des regards déçus de ses enfants ou, pire,
de sa douce moitié.
Le ding émis par son cellulaire la fit sursauter. La notification de
Vanessa la fit sourciller. Un drame se préparait en coulisse, il fallait éviter le pire – et elle ne parlait pas de l’installation d’art contemporain à l’entrée. Reine tiqua. Vanessa n’avait pas l’habitude d’être dramatique. C’était plutôt elle qui ennuyait tout le monde avec ses récentes montées de lait, ses
bouffées de chaleur, ses élans de rage pure. Oui, oui, rage était le seul terme qui convenait pour traduire la violence liquide qui se répandait dans ses
veines au moindre désagrément, pour décrire le corset de fer qui comprimait sa poitrine et durcissait son cœur à la plus petite irritation.
Dans ces moments aussi fulgurants que fugaces, mais qui avaient tendance à se multiplier, Reine avait l’impression de perdre la maîtrise sur
elle-même. Sans oser le nommer, elle craignait dans son for intérieur de perdre les pédales, que son esprit déraille une bonne fois pour toutes et
qu’elle finisse par ne plus être capable d’endiguer la débâcle fracassante de la rage en elle. Qu’elle finisse, dans un accès de folie, par empoigner le
couteau le plus proche et le planter dans la chair tendre du malheureux ou de la malheureuse qui aurait par mégarde déclenché son courroux. Un
massacre était si vite arrivé…
Un nouveau ding brisa le flot de ses pensées. Vanessa lui donnait rendez-
vous dans l’espace réservé au Think Tank. Reine eut toutes les peines du monde à revenir au moment présent. Elle était dans son bureau ? Hagarde,
elle se secoua, incapable de se rappeler ce qu’elle y faisait, ce qui l’attendait. Devait-elle s’inquiéter de ce brouillard mental qui se manifestait
de plus en plus régulièrement ? Perdait-elle la boule tranquillement ? Elle n’osait penser à la vilaine maladie commençant par al… (S’agissait-il des
signes d’un alzheimer précoce ?)
Les propos d’Emma, la gynécologue, lui revinrent en écho : « Lorsqu’il
y a une chute brutale des œstrogènes, une partie de l’activité de l’hippocampe est affectée. Ce brouillard mental est temporaire et se dissipe
à mesure que le cerveau s’habitue à fonctionner avec peu ou pas d’œstrogènes. » Booooon ! Sa mémoire fonctionnait A-1 ! C’était les
maudites hormones encore.
Elle se dirigea vers le lieu de son rendez-vous, répétant son laïus « Maudite ménopause, ça te scrappe le corps d’une femme », l’ayant
modifié subtilement parce que ce n’était pas que le corps qui était affecté, mais l’esprit aussi… Débalancements hormonaux = débalancement de la
chimie du cerveau. Un nouveau slogan qui pourrait très bien soutenir le nom du nouveau produit de BIG Pharma. Subitement le goût de travailler
lui revint. Créer un nom, créer un slogan ! Son moral remonta en flèche.
C’est une Reine en forme qui fit son entrée dans le petit local chaleureux
qu’elle avait aménagé quelques semaines auparavant pour son équipe. La longue table encombrée, les tasses de café vides, le tableau noir où on notait
les idées, les biffant à mesure qu’elles ne tenaient plus la route, remplacées par d’autres encadrées et surlignées, cartographie colorée du déploiement
de leur créativité. Elle stoppa net devant la mine de sa collègue.
— C’est quoi, cette face longue-là ?
— Karl-Claudel.
— Qu’est-ce qu’il a fait, encore ?
— T’as pas vu sur notre site ? Son nouveau titre ?
Reine fronça les sourcils.
— Non, le site de l’agence est la dernière chose que j’ai envie de lire le soir chez nous, surtout durant mes jours de congé. Bon, c’est quoi, là ? Il est
déjà associé. Qu’est-ce que tu peux rajouter à ça ?
Vanessa soupira, ouvrit son portable. En quelques clics rapides, elle
accéda à la page qu’elle souhaitait montrer à Reine.
Karl-Claudel Lord.
Associé, Lead création.
— Lead ?
— Je sais.
— Création ?
— Ça fait que techniquement, c’est ton boss. Le service langagier, la création, c’est sous sa supervision.
Reine se laissa tomber sur sa chaise la plus proche.
— Je suis bouche bée. Et c’est pas facile de me boucher.
— Je peux pas m’empêcher de penser qu’ils ont fait ça dans ton dos.
— Techniquement j’ai pas voix au chapitre, j’ai toujours refusé d’être
associée, je voulais me garder les coudées franches. Coudonc. Karl-Claudel joue sa game de pouvoir. Let it be.
— Reine ! Je veux pas travailler pour lui ! C’est un wanna be artiste qui prend les petits pouvoirs où il peut. Il est pas crédible, pas créatif, pas
subtil, pas valide ! Au final…
— Emploi critiqué. En fin de compte, tout compte fait, finalement…
— Lâche le dictionnaire de l’Office québécois de la langue française ! Je suis troublée, là ! Reine, ce gars-là en création, ça va nous compliquer la
vie !
— Oh que oui.
Plus Vanessa pompait, plus Reine relaxait.
— Je te trouve… Je pensais que…
— Tu me trouves amorphe ? Tu pensais que j’étais pour grimper dans les rideaux ? J’ai pas envie de m’investir dans des guéguerres d’ego avec Karl-
Claudel. Il est faiseux, il l’a toujours été et j’ai plus d’énergie à gaspiller là-dessus. Je suis fatiguée, Vanessa. On m’a retiré un projet qui me stimulait. Il
me reste juste l’énergie suffisante pour faire les choses qui m’ont toujours passionnée à la base : la création, les bonnes lignes, les bons slogans. Ça
fait que je vais m’investir là-dedans, sous le lead de Karl-Claudel ou d’un autre, je m’en fiche. Mais si toi, t’as de l’énergie pour brasser des cages,
gêne-toi pas.
— Il est mieux de pas venir jouer dans mes plates-bandes parce que je…
je… je réponds pas de mes actes.
Mais Reine ne l’écoutait plus. Tout en parlant, elle avait navigué
négligemment sur le site de BIG Agence et une communication récemment ajoutée, probablement le texte que Chérie réceptionniste tapait un plus tôt, capta son attention. Elle leva une main devant le visage de Vanessa, lui intimant l’ordre de se la fermer.
— C’est quoi, ça ? Qui a écrit ça ?
Vanessa contempla le texte qui s’affichait à l’écran.
Tu cherches un environnement de travail stimulant, tu adores le
contact avec les gens et ta bonne humeur est contagieuse ? Deviens
BIG !
BIG Agence est à la recherche d’un.e Chef, expérience de marque
qui reflète notre personnalité. Polyvalente, proactive, la personne
qui occupe ce poste clé responsable de faire rayonner la marque
employeur au quotidien et lors des événements internes. Partenaire
indispensable, il ou elle veillera à ce qu’une bonne ambiance règne
dans notre environnement.
— C’est mal écrit, ça dit rien ! C’est quelqu’un de notre équipe ?
— Aucune idée, Reine. J’ai jamais vu ça.
Reine poursuivit sa lecture.
MISSION
Maintenir une culture de travail aspirationnelle.
Veiller au mieux-être de l’équipe et être à l’écoute de chacun de ses
membres.
Offrir un appui à l’équipe marque employeur.
Fournir un accompagnement lors des changements technologiques
et structurels.
Répondre aux différentes demandes et répondre aux besoins, de
concert avec les différents intervenants.
— C’est du gros pelletage de nuages !
— J’ai coordonné les projets du service langagier durant ton absence, et ni Patricia ni Anouk ont écrit ça.
— Donc, si ça vient pas de nos rédacs, ça peut juste venir…
— De notre nouveau lead création ?
Elles fixèrent l’écran, firent dérouler le texte.
RESPONSABILITÉS
Coordonner diverses activités courantes (Lunch & Learn, massages,
5 à 7), les activités spéciales (party d’huîtres, party de Noël) et les
événements de l’agence (levée de fonds, soirées des IDEA).
Assurer les communications internes concernant la vie d’agence.
Effectuer des achats pour l’agence (épicerie, fournitures de bureau,
etc.).
— Euh… c’est un poste d’adjoint.e ? D’assistant.e ?
Offrir un accueil personnalisé aux visiteurs (clients, invités,
fournisseurs, etc.).
Coordonner l’aménagement, la préparation et l’entretien des salles
de conférence et des locaux de l’agence en général.
Procéder à l’ouverture et à la fermeture des bureaux.
— OK, ça veut dire être à la réception, passer en arrière de tout le monde
pour nettoyer la place, ouvrir le matin pis fermer le soir…
Gérer les communications inhérentes au déploiement
de l’agence sur support téléphonique, numérique et
imprimé.
Offrir un appui à la direction.
Assurer d’autres tâches administratives connexes.
— En français normal, ça veut dire répondre au téléphone, distribuer le courrier, envoyer des messagers, répondre à toutes les demandes des boss.
En clair : un poste de…
— « Chef, expérience de marque », mon œil, oui ! C’est une offre
d’emploi POUR UN POSTE DE RÉCEPTIONNISTE ! Ça, c’est du grand Karl-Claudel. J’ai mon maudit voyage !
Les narines pincées, Reine peina à reprendre le dessus sur la rage qui menaçait, la bouffée de chaleur qui montait.
— Vanessa ? Sois prête à prendre mon service en main ou à le déléguer à Anouk, je prends deux semaines sans solde. Non ! Un mois ! Je vais appeler
Jean-Marc plus tard, là, j’ai trop peur de commettre un meurtre si je reste ici une seconde de plus. Lead création tant qu’il veut, mais il commencera pas
à s’immiscer avec son estie de bouette de marketing dans MON service. JE SUIS INCAPABLE DE PRENDRE ÇA !
Tout le monde à l’agence, employés, partenaires, clients comme visiteurs présents ce matin-là, entendit les hurlements de chacal, virent les gestes
agressifs d’orang-outan alors que Reine traversait le bureau au pas de charge. On pinça les lèvres, fronça les sourcils, cligna des yeux en signe de
désapprobation. La colère d’une femme est si déplacée. Très mauvais pour l’expérience de marque BIG.
— Reine !
L’injonction sans appel de Jean-Marc tira la principale intéressée de son
état voisin de l’apoplexie. Reine se vit tout à coup comme elle devait apparaître aux yeux des autres : hirsute, les yeux exorbités, le teint rouge,
ruisselante de partout. « Vieille bonne femme hystérique, marmonna-t-elle. C’est ça que je suis devenue. » Elle pénétra dans le bureau de son vieux
complice BIG boss, dont le regard sombre ne laissait rien présager de bon.
OceanofPDF.com