La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 56 sur 58

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La trinité des crinquées

Bienvenue dans le club !

Il se peut qu’alors, on attrape le syndrome de la madame fine. On connaît tous la

madame fine : c’est celle à qui on fait appel à la dernière minute et qui dit toujours oui, celle qui ne se plaint jamais, qui ne se met jamais en maudit, qui est toujours souriante. La voix de la madame fine est toujours aiguë, son ton est chantant et souriant. Ses finales de phrases sont souvent deux octaves plus haut qu’au début.

Être la madame fine requiert des compétences sociales complexes qui nécessitent

beaucoup d’énergie intuitive. La madame fine est douée pour anticiper la réaction d’autrui, elle est experte pour protéger les autres de sentiments un tant soit peu inconfortables.

La madame fine passe une grande partie de son énergie à lire les signaux des autres

pour y répondre adéquatement. Il n’y a plus d’espace pour lire ses propres signaux. La madame fine sait rarement si elle est en colère, triste, ou profondément blessée. La madame fine sait qu’accéder à la colère ou à d’autres sentiments profonds détruirait le personnage qu’elle s’efforce de construire depuis la puberté dans le but de se faire aimer, reconnaître, désirer, choisir, accepter.

C’est épuisant d’être une madame fine.

Ça fait que je choisis la bitch en crisse ou la chialeuse hargneuse.

 

Bienvenue dans le club !

 

— C’est juste moi ou Adèle était particulièrement chiante, cette semaine ?

Les réponses d’Elsa et de Reine se contredirent.

— Je trouve pas.

— Mets-en !

Les trois femmes éclatèrent de rire. Bien emmitouflées dans des

couvertures, jetés et doudous de laine polaire, elles profitaient de la terrasse et des derniers rayons de soleil. La température était anormalement

clémente pour novembre. Chacune sirotait qui son café, qui son thé chaï, qui sa tisane, cachant leur « objet secret », une idée de Reine pour célébrer

la dernière journée de cohabitation de Viviane avant son départ : présenter un objet symbolique ou représentatif de l’état dans lequel chacune se

trouvait, ou d’un projet en phase décollage.

— J’ai quasiment hâte d’être de retour chez nous, on va être deux à se taper son air bête. Quoique c’est à moi qu’elle en veut.

— Elle va en revenir, crains pas. Adam était odieux, lui aussi, à cet âge-là. Un vrai Cro-Magnon, toujours à me répondre par onomatopées, à

m’ignorer sauf pour me demander ce qu’il y avait à manger. Ça lui a passé avec la testostérone.

— Bon, on n’ouvre pas une petite bouteille ?

— Il est trois heures, Viv.

— Il est cinq heures quelque part…

— On a bien le temps. On passe aux choses sérieuses ? Avez-vous votre

objet ?

Les deux femmes hochèrent la tête.

— Qui commence ? Elsa, non ? Viv ? OK, je pars le bal.

Reine sortit de dessous sa doudou une feuille pliée et deux flacons.

— Tadam ! Œstradiol transdermique et progestérone ! C’est-tu pas beau, la vie !

Sous les cris d’encouragement de ses deux amies, elle se lança dans une interprétation toute personnelle de la danse païenne de la victoire, les deux

poings levés vers le ciel.

— TCHOU-GOU-DOU-TCHA-GA-DA-PAOW ! Écoutez, je viens de

commencer à les prendre, pis je me sens déjà mieux !

Essoufflée et heureuse, Reine leur tendit les deux feuilles. Curieuses, les

deux têtes se rapprochèrent.

— Ta maison ? OH !

— Tu… tu vends ? !

— Eh oui, j’ai décidé de la mettre en vente.

Elle fit un clin d’œil à Elsa.

— Elle va être sur le marché seulement après les Fêtes. C’est trop grand,

c’est devenu… Avec votre présence, je me suis rendu compte que c’était devenu vide. C’est sûr que BIG Agence me donne une bonne prime de départ… Eille, un beau crossage de neurones pour dire scrame mémé, enwouèye à’ retraite, débarrasse ! Mais bon, je devrais avoir un bon prix

pour la maison, ce qui me permettra…

Elle fit un clin d’œil à Viviane

— De vaquer à d’autres occupations moins lucratives, mais ô combien plus satisfaisantes. Hein, Viv ?

Viviane sourit, se trémoussa sur sa chaise, puis sortit d’une petite mallette un document soigneusement conservé dans une planchette en

aluminium.

— Wouah ! C’est donc ben secret, ton « objet » ! My Gaaawd, comme

dirait notre chère ado, 007 lui-même aurait pas honte de traîner ses paperasses top secrètes avec ça !

Viviane eut un sourire satisfait.

— Y faut c’qu’y faut. Tadam !

Elle ouvrit la planchette, en retira un document avec des gestes précautionneux.

— Y a pas de miettes sur la table, là ? Bon. Voici. Un contrat avec Marguerite Ampleman pour une série de quinze ateliers « Comment

survivre à la ménopause » donnés à travers la province ! Elle a tellement aimé notre projet qu’elle nous a demandé de la suivre dans sa propre

tournée.

Viviane eut un rire ingénu, se renversa contre le dossier de sa chaise et

lança un cri perçant vers le ciel, les bras ouverts, prête à recevoir la pluie d’étoiles que l’Univers ne manquerait pas de lui garrocher.

— Je me sens tellement reconnaissante ! ! !

— L’Univers aime ça, la reconnaissance. Viviane, prépare-toi à recevoir

des bienfaits à la pochetée ! T’as les chakras alignés, ton karma vire au vert, passe go et réclame ton salaire !

— Arrête ton sarcasme, Reine, tu vas en profiter.

— Mets-en ! Pourquoi tu penses que les cyniques dans mon genre se tiennent avec des illuminées dans le tien ?

Elles se poussèrent et pouffèrent comme des gamines sous les yeux amusés d’Elsa, qui caressait le doux renflement commençant à poindre sous

sa salopette de maternité. La jeune femme en profita pour prendre dans sa poche son élément, une boîte de plastique rectangulaire mince et plate.

— C’est à toi, Elsa. Montre-nous ça.

Elsa ouvrit la main. La petite boîte reposait dans sa paume chaude. Elle

l’ouvrit et en sortit une clé.

— Tadam ! La clé de l’appartement de mes rêves.

Reine et Viviane tirèrent Elsa de sa chaise et l’entraînèrent dans le rigodon de la joie, une interprétation entre swing et gigue dont le Lord of

the Dance lui-même, du fond de sa verte Irlande, serait jaloux.

— En plus, à deux pas de mes chums.

Catastrophée, Elsa se tourna vers Reine :

— Tu vas déménager où ? Tu vas pas aller loin, han ?

Reine eut un rire ému. Même son fils ne lui avait jamais témoigné autant d’attachement familial.

— Mais non, je quitterai jamais Villeray. C’est ma patrie, mon pays. Surtout que j’ai un petit-Patof en cours de route !

— J’ai autre chose à vous montrer…

Elsa fouilla sous le jeté dans lequel elle s’était enroulée, farfouilla et en

tira une enveloppe. Elle l’ouvrit, saisit un petit carré blanc et noir, qu’elle jeta sur la table devant les deux femmes.

— C’est un garçon.

Les cris atteignirent des ultrasons que seuls les chiens peuvent capter. Un

concert de jappements et d’aboiements leur répondit.

— Tu sais déjà ?

— C’est préventif. Comme j’ai fait du spotting à la semaine cinq, ma sage-femme a recommandé une écho à douze semaines. J’ai vu son cœur !

Reine lui tendit mécaniquement la boîte de mouchoirs. Avec Elsa dans les parages, il fallait prévoir.

— Eh boy ! Toute une gamme d’émotions, ça ! On dirait bien que nos vies ont pris des tournants incroyables depuis qu’on se connaît !

Viviane approuva.

— C’est pas un hasard, on devait se rencontrer !

Reine roula discrètement des yeux. Viviane poursuivit :

— Je suis certaine que notre rencontre a eu un impact positif pour

chacune d’entre nous.

Elsa prit la parole :

— C’est vrai. On s’est aidées, soutenues.

Reine entra dans le jeu :

— Vous avez raison. On a contribué chacune à modifier notre façon de voir les choses. À nous trois, on est plus grandes, vous trouvez pas ? Amies,

sœurs, sorcières…

Viviane ajouta, avec un clin d’œil :

— Divinités des temps modernes.

Toutes trois sourirent. Unies. Même Reine ne chercha pas à casser d’une

remarque cynique la beauté de l’instant qui flotta, aérien, dans le silence de cette fin de journée que rien, pas même les rous-rous touk-touk des

écureuils, les rires aigus des enfants, les cris colons des voisins d’une cour à l’autre, ne vint troubler.

C’est précisément dans la paix fragile de cet instant qu’Adèle fit irruption sur la terrasse en criant.

— Mamaaaaaan ! Viiiiite !

Viviane ferma les yeux, frotta du bout des doigts le pli qui se formait sur

son front.

— Tu vois pas qu’on est tranquilles ?

— C’est urgent !

— Évidemment, c’est toujours une question de vie ou de mort avec toi. C’est quoi ? T’as un bouton sur le bout du nez ? Une de tes amies répond

pas illico à ton texto ?

— Mais c’est graaaveeeeu !

Sans chercher à camoufler sa contrariété, Viviane toisa sa fille sévèrement.

— QUOI-EUUU !

L’adolescente les regardait à tour de rôle, la mine à la fois consternée et

comblée, un mélange étonnant qu’aucune d’entre elles ne sut interpréter. Adèle tendit le bras droit qu’elle tenait jusque-là derrière son dos. Elle

ouvrit la main, montra sa culotte qu’une tache rouille souillait. Elle dit d’un ton pénétré, comme en adoration :

— J’ai commencé mes menstruations.

Reine, Viviane et Elsa s’entreregardèrent.

— Des bulles, de la sauge, des chandelles !

 

Montréal, août 2017 – Dunham, 21 février 2023

 

7. Tu t’laisses aller, Charles Aznavour, 1960, © Éditions Raoul Breton.

 

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