La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 22 sur 58

Pages du PDF

La trinité des crinquées

Le mot en M

 

(DISGRÂCE DU JOUR : peau pendante autour des genoux comme les bajoues d’un vieux bouledogue. Out, les belles jambes.)

 

— Ahhhhhhhhhhh… yoye !

Allongée sur son lit, Reine se redressa vivement et retira avec précaution

Michet qui, au lieu de la faire jouir, lui avait déchiré les entrailles. « Se faire pénétrer par Alien, ça doit ressembler à ça », marmonna-t-elle en déposant

l’objet de silicone devenu tout à coup suspicieux. Elle scruta minutieusement la surface à la recherche d’un quelconque problème de

fabrication, par exemple une zone soudainement hérissée d’aiguilles à coudre ou de tisons fumants. Évidemment, rien qui justifiait la douleur

aiguë qu’elle avait ressentie.

Elle fronça les sourcils, en proie à un questionnement désagréable. Elle

connaissait la sensation de vagin sec, la ressentait plus couramment depuis quelque temps, utilisait les lubrifiants qu’il fallait pour y remédier. Elle ne

s’expliquait pas cette brusque douleur. Y avait-il des degrés dans la sécheresse, une gradation dans l’humiliation ? À moins qu’elle ne mouille

plus du tout du tout ? Y avait-il une possibilité que son jus de plaisir, cette joie fluide qui assurait l’humidité soyeuse de son sexe, soit une source à

tout jamais tarie ?

Elle passa doucement sa main sur l’orifice de sa vulve. Sèche comme le

désert de Gobi. Plongea un index hésitant. La sensation inconfortable perdura. En retirant son doigt, elle aperçut une traînée rosâtre le long de la phalange supérieure. Du sang. Certainement pas des menstrues. Une blessure interne ?

Reine prit un petit calepin sur sa table de chevet, l’ouvrit et consigna cette nouvelle information. Depuis que BIG Pharma, l’un des plus gros

clients de l’agence, les avait approchés pour l’image de marque et le lancement d’un nouveau produit révolutionnaire destiné aux femmes en

ménopause, Reine notait tous ses symptômes. Puisqu’elle ne donnait plus son corps à personne, elle pouvait au moins le donner à la science, s’était-

elle dit. Et le sacrifier sur l’autel du marketing. Ce projet, elle s’était garrochée dessus à pieds joints, au grand dam de Jean-Marc, qui avait tout

d’abord refusé.

— T’as beau avoir vingt-cinq ans d’expérience, t’es directrice du service

langagier. Tu fais ta job comme une pro, mais t’es pas équipée pour mener une équipe sur un aussi BIG mandat…

— Tu vas donner ça à qui ? À une des filles du Service à la clientèle Groupe-Conseil dont la moyenne d’âge est de vingt-sept ans et trois

quarts ? À Simon ? Ah oui, il a de l’expérience en pharmaceutique, mais à ce que je sache, il a encore des testicules dans le fond de ses bobettes !

Théo ? Il a vingt-six ans, pis il cherche encore le moyen de parler sans bafouiller. Dominic ? C’est un vieux routier, mais aux dernières nouvelles,

il était toujours gay.

— Reine, c’est à Diane et moi de…

— Écoute-moi ! S’il y en a une qui sait de quoi elle parle, c’est bibi. Personne d’autre a l’expérience qu’il faut pour travailler sur un dossier

portant sur la ménopause. J’me suis tapé toute la ride des montagnes russes hormonales, de la prépuberté à la postménopause en passant par les SPM

tous les mois que le Bon Dieu amène depuis que j’ai quatorze ans, sans oublier les hormones de grossesse pis le post-partum. Je. Sais. De. Quoi. Je.

Parle.

— Ben là, les montagnes russes… T’as des bouffées de chaleur, OK, bon…

— EILLE !

Il s’était interrompu, de peur de recevoir le portable de Reine par la tête.

— Les symptômes me sortent littéralement par le vagin, si tu veux savoir. Veux-tu savoir ?

Jean-Marc avait agité ses mains frénétiquement, le rouge aux joues, et détourné le regard.

— C’est pas le fun, c’est pas sexy, les gens roulent des yeux et ont juste envie de partir à courir quand on aborde le sujet, mais c’est notre devoir –

 on est une agence de com-mu-ni-ca-tion, non ? – de faire en sorte qu’on se sente tous moins gênés d’en parler si on veut faire disparaître la honte et le

tabou associés au mot en M !

— Je comprends tout ça, Reine, mais t’as aucune expérience dans la

gestion de compte !

— Si un chou-fleur peut être une croûte de pizza, je peux être n’importe

quoi.

Jean-Marc avait soupiré, peu enclin à rire de sa blague. Reine avait

contre-attaqué :

— OK. Montez une équipe, d’abord. Toi, pis Pet-S… Diane. Tout

l’aspect organisationnel sera pris en charge par qui vous voudrez, pourvu que ce soit des femmes. Ça, j’y tiens.

— C’est de la discrimination sexiste, Reine…

— Mets-en ! Doublée d’un biais de genre, je l’assume, j’en suis fière,

j’ai pas de problème à argumenter ça. Veux-tu vraiment qu’on se lance dans un débat sur la parité et l’égalité dans le milieu des agences de

communication ?

Jean-Marc l’avait fusillée du regard sans rien ajouter. Après un bref

moment de silence, il l’avait encouragée à poursuivre d’un geste de la main qu’elle avait traduit par : « Enchaîne, enchaîne ! » Reine avait obtempéré ; elle connaissait les signes avant-coureurs de sa légendaire impatience.

— Moi, j’assure l’aspect communicationnel, c’est ma spécialité, non ? Ça veut dire les communications avec le client ET avec l’équipe. Une petite

équipe féminine complètement dédiée au projet, c’est pas l’idéal dont tu parles toujours ?

— Oui, mais les coûts de gestion…

— C’est BIG Pharma ! On peut pas avoir un client plus adéquat pour ce

genre de gestion, Jean-Marc.

— Hmmm.

Reine avait vu la lueur familière luire dans les yeux de son patron. L’arrogance, la détermination, le goût du risque qui avaient fait de lui le

leader qu’il était. Elle avait su à ce moment que c’était gagné.

Ils avaient planché fort sur le devis, les arguments avaient porté. Reine

avait l’habitude de pelleter des nuages et d’aligner les buzz words. Cette fois, elle s’était elle-même surprise par l’enthousiasme authentique qui

l’avait soulevée à l’idée de travailler sur un sujet aussi intimement lié à ce qu’elle vivait. Elle y voyait là une coïncidence troublante, une de ces

synchronicités dont Jung avait abondamment parlé et qui avait été largement reprise par les livres de développement spirituello-cosmico-

personnel ayant la cote depuis quelques années.

Séduite, BIG Pharma avait embarqué et mis sur pied une équipe à

l’interne également dédiée au projet. La vie de Reine avait pris un tournant excitant. Elle qui se demandait avec un brin d’angoisse ce qui l’animait

dans la vie avait plongé tête la première dans le projet du haut du plongeoir de dix mètres, formé son équipe, installé dans une des salles de débarras

jouxtant les grandes salles de réunion un endroit où tenir les Think Tanks.

 

Think Tank : un Think Tank en agence représente un groupe de réflexions, un

laboratoire de créativité dont l’objectif est de générer des concepts originaux en

entrechoquant les idées des uns et des autres de façon fluide, organique. Après tout,

la création, c’est le chaos, on n’a qu’à penser au Big Bang.

(Dans les faits, on brainstorme en buvant beaucoup trop de café, en écrivant les

idées qui jaillissent spontanément du cerveau surchauffé des participants sur un

tableau idéalement noir avec des craies colorées qu’on garroche au bout de nos bras

quand la craie casse parce qu’on est beaucoup trop cool pour se lever et la jeter

gentiment dans la poubelle.)

 

Diane s’était évidemment opposée à son leadership, toutes les situations pour l’affronter étaient bonnes, puis avait lâché le nonosse quand Reine

avait grogné plus fort qu’elle, promettant vaguement d’impliquer une Chérie dès la phase de kick-off amorcée. Ce qu’elle n’avait aucune intention

de faire.

Karl-Claudel s’était aussi zigné sur le projet, haletant et pathétique, mais

là encore, elle avait montré les dents, brandissant les études et les livres de référence, tous sur le mot en M, les effets, les causes, les statistiques à se

taper pour élaborer la « toile de fond ». Un moyen comme un autre de donner un coup de pied dans le cabot pour qu’il décrisse, ce qu’il avait fait

avant de jurer qu’il s’impliquerait au moment de monter le plan stratégique.

 

Après avoir rangé son calepin, Reine entreprit de laver Michet avant de le

déposer dans son étui de soie, au garde-à-vous sur sa table de chevet. Après quelques secondes de réflexion, elle changea d’idée, reposa le jouet dans sa

boîte et la fourra sur l’étagère la plus éloignée au fond du placard. La porte claqua avec un petit bruit sec, une façon tangible de refermer le couvercle

du cercueil qui contenait les restants chéssés de sa vie sexuelle.

 

OceanofPDF.com