La trinité des crinquées
La semaine de Mirabelle
— J’aime pas beaucoup ça.
Mirabelle fixait sa mère avec du reproche dans les yeux, mêlé d’inquiétude et d’une petite lueur de colère en autant que la petite soit
capable d’éprouver de la colère, son petit cœur étant trop souple et doux pour durcir sous le joug d’un emportement quelconque. Elle tenait serré
contre sa maigre poitrine le tome 12 de l’encyclopédie Tout Connaître portant notamment sur les Courants électriques induits, les Rayons
cosmiques et l’histoire de Moby Dick abondamment illustrée.
— C’est juste pour une semaine.
— J’aime pas ça pareil. Moi pis toi ici. Papa et les autres à la maison. C’est comme dans la famille séparée de Prunelle.
— C’est la p’tite sœur de Pruneau, ça ?
— Maman, t’es pas comique ! C’est pas sa faute, elle est pas responsable
du prénom que ses parents lui ont choisi à la naissance, bon ! Tu détournes la conversation.
— J’essaye d’alléger l’atmosphère, mon p’tit chou.
— Parce que t’as quelque chose de lourd à m’annoncer, c’est ça ?
Viviane réprima un soupir. Elle avait pensé que ses enfants seraient en-chan-tés de passer une semaine en toute intimité avec elle loin du bordel de
leur maisonnée, bien qu’elle-même ait dû surmonter un étrange sentiment de dépersonnalisation généré par le manque de chaos physique dans le foyer
qu’elle squattait – LEGO sur lequel on marche, vêtements en tas sous les lits, chaussettes coincées sous les coussins du divan du salon, assiettes sales
dans les chambres, verres et tasses sales dans l’évier juste à côté du lave-vaisselle, chaussures en tas sur le tapis de l’entrée.
La réaction de sa benjamine, pourtant la plus docile des trois, la désarmait. Il semblait que la responsabilité de leur désagrégation familiale
lui retombait entièrement et exclusivement sur les épaules. Au lieu de dire à sa fille ce qui émergeait tout naturellement – « C’est la décision unilatérale de ton père qui a déclenché toute cette marde », – elle répondit, de sa voix
la plus douce :
— Bien sûr que non. Je vais essayer de t’expliquer. J’ai décidé de partir
un mois pour laisser ton père replonger dans le bain familial, si on peut dire. Pour qu’il retrouve ses réflexes de parent. Je me suis dit qu’en le laissant
tout seul avec vous autres, il allait…
— … retrouver ses repères de père ?
— Exactement !
— Comme quand tu m’as lancée dans la piscine quand j’avais six ans
pis que j’avais peur de plus savoir nager pis que tu m’avais dit que mon corps allait se souvenir de ce qu’il fallait faire un coup dans l’eau ?
— On peut dire ça, oui.
La petite eut enfin un sourire.
— Tu te bats littéralement pour rabibocher ton couple et sauver ta famille, et aucun effort est trop élevé pour ramener la paix au sein de ton
foyer ?
— Pardon ? ? Ça vient d’où, ça ?
— …
— Mirabelle !
— Du documentaire Famille : Quand les conflits déchirent. Fâche-toi pas, c’est sur le site de l’ONF, bon !
Le cœur de Viviane se serra à l’idée que sa petite regardait des documentaires beaucoup trop vieux pour son âge, mais qui correspondaient
davantage à ses préoccupations que les émissions qu’on trouvait dans la Zone jeunesse de Tou.tv.
— En attendant, on a une semaine ensemble toutes seules toutes les deux. Qu’est-ce qui te plairait ?
— Lire.
— Toutes les deux, j’ai dit.