La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 23 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 6

 

 

La femme est éduquée trois fois dans sa vie : par ses parents, son

mari et ses enfants.

PROVERBE MAROCAIN

 

Ce qu’on ne ferait pas pour un peu de paix

 

Assise à la table de la cuisine devant une pile de bas à appareiller, Viviane

surveillait d’un œil la soupe aux super aliments qui mijotait, tout en saisissant dans un fichier Excel les rentrées d’argent mensuelles qui

s’additionnaient à la vitesse de la fonte des glaciers avant le réchauffement climatique.

Dans son esprit, les pensées sombres vampirisaient sa joie de vivre qui l’avait désertée en même temps que la régularité de son cycle menstruel.

Quand on se lance en affaires, c’est pour réussir. Les obligations du succès. Le regard qu’on porte sur soi. Le regard qu’on attend des autres. La

panique monta, semblable aux hautes marées à Venise, menaçant de l’engloutir comme la ville dont elle était tombée amoureuse à vingt-quatre

ans lors d’un voyage étudiant. D’abord ses pieds pétrifiés, puis ses mollets gelés, ses jambes roides, son ventre glacé, ses poumons submergés. Elle commença à haleter, jeta des yeux affolés autour d’elle en quête d’un sac de papier…

— Mom ! Une permission spéciale, please, please, dis oui ! Y a une gang qui va à un jeu d’évasion pour la fête de Syb, j’étais pas invitée, c’est

pas ma crowd habituelle, mais y a une fille qui est sick, je la remplacerais, y faut respecter le nombre de joueurs, ça a l’air, c’est trop cool, c’est dans une

heure, ça me gêne un peu, mais bof, YOLO. Peux-tu me reconduire, please, please ?

La diarrhée verbale de sa fille la sortit de son état de noyade avancé, la projetant d’un coup sec contre le mur des responsabilités parentales.

Écouter. Supputer. Trancher. Prendre une décision. Passer à l’action.

— Y va y avoir Flo, Isa, Lil, Mat, Nad, Alex, Marje, Didi, Noèmme…

Viviane songea que tous les prénoms de ces enfants avaient dû un jour résonner joliment aux oreilles de leurs parents, telle une chanson d’amour,

et se retrouvaient à présent charcutés dans la bouche de sa fille, à peine quelques sons criblant le silence, des coups secs de carabine mal ajustée.

— Mom ! Allôôôôô ! Es-tu là ? Si t’es là, frappe une fois !

La voix impatiente d’Adèle, la trame sonore de sa vie ces jours-ci, lui fut

tout à coup insupportable.

— Mais vas-y donc, je t’en supplie, Adèle ! Vas-y !

Débarrasse le plancher, va crier ailleurs, va montrer ta face longue de carême devant d’autres regards que le mien, je t’en conjure, enfant, sacre-

moi une p’tite patience ! Décrisse !

La violence de ses pensées lui fit mal. Ployant sous la culpabilité, elle se

retint toutefois de promettre à sa fille le lift qu’elle lui avait réclamé.

— Tu peux pas te rendre avec un autre parent ? Je peux pas laisser les

jumeaux, pis ton père…

Adèle prit une voix suraiguë et plaignarde, caricaturant celle de sa mère :

— Ton pèèèèère est paaaas lààààà ! Tu répètes ça toutes les vingt secondes, come on, on le sait ! Tu dis ça avec une grimace de citron, en plus, comme si c’était de sa faute…

— Ça l’est, c’est son choix, pas le mien.

La panique était complètement refoulée à présent, laissant place à une rage froide que Viviane peina à comprimer. Elle serra les mâchoires si fort

que les dents lui crissèrent dans la bouche.

— Donne. Moi. Ma. Sacoche.

Incapable de prononcer une parole de plus, elle fouilla dans son sac, en sortit son portefeuille, tendit deux billets à sa fille, je l’achète, c’est

épouvantable, j’achète la paix à mes enfants, et toujours sans un mot, se replongea dans ses calculs Excel, les narines pincées, la respiration

sifflante.

— Mom ?

L’inflexion inquiète remua une étincelle d’humanité dans son être desséché de mère acariâtre. Elle réussit à soutenir le regard d’Adèle, ses

grands yeux lumineux pareils à ceux de Daniel. Aussi brusquement que la rage était venue, le chagrin la terrassa, de grandes vagues de peine venant se

briser contre les pics hérissés de son cœur malmené. Retenant de peine et de misère ses pleurs, elle sourit courageusement à sa fille, balaya l’air d’une

main agitée en n’osant prononcer les mots C’est rien, juste de la fatigue, une rengaine usée jusqu’au Kotex, songea-t-elle, qui ferait rouler les yeux

de son aînée assez intensément pour que celle-ci revisite sa matière grise de l’intérieur.

— Vite ! Vas-y avant que je change d’idée ! Pour le transport…

— Je vas m’arranger, so capote pas…

La pièce vidée de la présence suffocante de l’adolescente, Viviane passa une main tremblante sur son front trempé de sueur, pinça de ses longs

doigts l’arête de son nez.

— C’est pas toi.

La voix de Mirabelle la fit sursauter. Comme toujours, la petite semblait s’être matérialisée à la nanoseconde même devant ses yeux.

— C’est pas moi quoi ?

— Adèle. C’est pas toi, c’est la puberté. Grosse période de changement.

Les seins. Le poil. Le corps. Elle devrait être menstruée bientôt, plusieurs filles dans ma classe le sont déjà. Pas moi. Arke. Elle est en processus

d’identification. Sur le plan de l’inconscient, elle doit te tuer pour incarner sa féminité. Elle peut pas, elle veut pas te ressembler, il faut qu’elle se

construise, tu comprends ? Tu la gosses, tu la gosses énormément, même, mais elle t’aime pareil.

Viviane caressa les cheveux de sa fille, amusée par son charabia psychothérapique.

— Tu tiens ça d’où ?

— Un dépliant que j’ai trouvé dans la bibliothèque virtuelle :

« L’intervention clinique destinée aux jeunes de 12 à 18 ans et à leurs parents ». Ce qui m’intéressait, c’était la section « Les projets de vie

possibles pour un jeune âgé de 12 à 18 ans », mais c’était pas génial. Trop du style : « Hé, toi ! Le jeune ! »…

Elles échangèrent un sourire complice.

— Je vais te dire un secret, pis répète-le pas : Adèle aussi me gosse é-

nor-mé-ment…

La petite couina de surprise et de joie.

— Sa manie de mettre de l’anglais à tout bout de champ. Pis l’utilisation abusive de diminutifs ! ! !

— Ah oui, mais ça aussi, c’est l’âge. L’esprit de meute. Savais-tu que les loups se parlent entre eux ? Les chercheurs ont remarqué que chez les

jeunes sujets, les échanges sont répétés, courts et secs, des petits jappements de plusieurs tonalités. Eux aussi adoptent un langage qui leur est propre.

Viviane contempla longuement sa fille, qui ajouta, imperturbable :

— Tome 17 de l’encyclopédie Tout Connaître.

— L’encyclopédie, c’était bon dans mon temps… T’aimes pas mieux les Internets ?

— Non. Pis on dit plus ça, LES Internets, c’est dépassé… Le Web, c’est bon quand j’ai une question précise. L’encyclopédie… je feuillette les

tomes, pis je tombe sur des sujets que j’ignorais qu’ils me passionnaient.

Viviane laissa passer la structure de phrase boiteuse. Pour une fois que

son petit génie faisait une erreur…

— La formation et le nom des nuages, les volcans, Pompéi, les quatre

estomacs de la vache, les meutes de loups… Tout ça réuni dans plusieurs tomes, des heures de plaisir ! Ça nourrit mon côté « scanneur ».

— Bon, une autre affaire !

— Scanneur : un esprit éclectique qui s’attarde à une foule de sujets, les

maîtrisant tous sans aucune distinction. Le danger, c’est la dispersion. Y faudra que tu surveilles ça quand je vais grandir. Bon, c’est pas tout, ça ! Je

venais juste fouiller dans le frigo, j’ai faim, c’est pas l’heure de dîner ?

— Ahhhh ! La soupe !

— « À la soupe », haha, c’est une expression qui remonte au Moyen-Âge, et qui fait référence à…

Viviane s’éjecta violemment de sa chaise, manquant s’étaler de tout son long dans la cuisine, se péter la tempe sur le coin du comptoir de l’îlot en

bois massif, baigner dans son sang aux pieds de sa fille de dix ans dotée d’un esprit scanneur, mais une enfant de dix ans pareil. Au lieu de cela, elle

arriva juste à temps pour éteindre le feu avant que le chaudron ne s’enflamme, son contenu super nutrimenté super calciné. Un chaudron

Lagostina, quand même…

Perte totale. Comme la perte totale de temps. Comme la perte totale de

contrôle qui menaçait d’exploser en rires ou en pleurs incontrôlables, en garrochage de chaudron à l’autre bout de la pièce ou encore en chapelet de

jurons à faire ressusciter le Frère Untel, vibrant hommage à l’inventivité du peuple québécois glorifiée à coups d’encensoir et nourrie à des racines

baignant dans l’eau bénite.

Au lieu de cela, Viviane saisit son sac d’une main, sa fille de l’autre et entreprit d’arracher son fils aux entrailles abyssales du sous-sol en beuglant

qu’elle les amenait manger un gros roteux bien gras à la cantine sur Jarry, tout près du Dairy Queen, dont le cornet surdimensionné brillait de plaisirs

défendus et de promesses illicites, lipides, glucides, sodium, additifs, gélifiants et autres épaississants.

Avant que l’horloge sonne midi, Viviane avait trahi trois fois ses convictions – comme Pierre avait renié trois fois son pote Jésus avant que le

coq chante – bâties sur une échelle de valeurs de plus en plus chambranlante : elle avait acheté sa fille aînée pour un quart d’heure de

paix, multiplié le gaspillage, de un alimentaire et de deux de denrées non périssables (le chaudron autrement en parfait état), et enfreint le code de

nutrition soigneusement élaboré pour atteindre les objectifs optimaux d’une alimentation équilibrée et performante pour trois enfants en croissance.

Le diable s’habille en Lululemon.

 

#LaVieDesAutres

 

La blogueuse/vlogueuse/influenceuse que tu aimes, que tu suis, à laquelle tu es

abonnée t’ouvre une fenêtre sur sa vie rutilante comme au temps jadis madame

Tupperware laissait entrer ses fidèles dans sa cuisine sertie d’électroménagers

couleur avocado pour un party de présentation de contenants. Sa croustade aux

pommes – la collation la plus saine et la plus rapide qui soit – déposée négligemment

sur le comptoir de marbre veiné italien te semble si odorante, alléchante que tu en

mouilles quasiment ta petite culotte défraîchie dont les élastiques tiennent de peur.

Est-ce que cette croustade, dont le fumet imaginaire te flatte pourtant les narines

pour vrai, est un tant soit peu quelconque ? Que nenni ! Les fruits qui composent ce

plat ne proviennent pas de ton IGA du coin suremballés dans trop de plastique !

Chaque pomme a été amoureusement cueillie par la main joufflue d’un de ses

chérubins lors de la traditionnelle sortie familiale abondamment documentée dans

son billet/vidéo publié il y a deux jours, illustrant la perfection du moment : ses

cheveux savamment décoiffés, le dos bien musclé du conjoint hissant le bébé pour

que la menotte attrape la pomme, les enfants pleins d’innocence juchés sur les