La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 29 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 8

 

Ne vous vengez pas d’une femme, le temps s’en charge pour vous.

PAUL CLAUDEL

 

Trio-Méno

 

(DISGRÂCE DU JOUR : apparition de corne sur la peau du talon, sous les orteils, et durcissement notable des ongles d’orteils.)

 

Reine descendit de sa voiture, contourna le bâtiment austère percé de larges

fenêtres et rejoignit l’avant de l’immeuble. Le gazon vert Roundup lui faisait presque mal aux yeux tellement il était ras et uniforme dans sa tonte

fraîche de douchebag. Des haies taillées, des bosquets arrondis, des fleurs génériques sagement alignées, tout respirait la banlieue nord-américaine

conformiste et bien élevée aux engrais par une compagnie d’entretien paysager dont le nom finissait sûrement par « & fils » – avec l’esperluette si

chère aux designers et aux entreprises familiales – parce qu’on sait bien que la tradition et le savoir-faire ne se transmettent jamais, ou si peu, au

chromosome XX, en tout cas, pas sur les papiers de notaire ni sur les logos de compagnie.

Une réceptionniste faussement enjouée justifia son salaire en se fendant d’un sourire beaucoup trop enthousiaste pour l’heure qu’il était – BIG

Pharma planifiait toujours les réunions très tôt le matin parce que le marketing, tsé, ça sauve pas des vies. On n’a pas juste ça à faire, soigner

notre image publique, chose, on a des milliards à faire sur le dos du monde malade, nos labos débordent de vaccins, de comprimés, de sérums à

découvrir pour mieux les vendre à gros prix. En accueillant Reine, elle l’acclama presque d’être à l’heure : « Vous êtes la première arrivée ! » et

l’accompagna jusqu’à la salle de réunion, une pièce générique avec béton, murs blancs et nus, table de verre. Elle était effectivement la première

arrivée.

Reine s’installa, ouvrit son portable, consulta vaguement ses courriels,

n’ayant aucune envie de faire du zèle. Elle aurait dû demander un café, pourquoi ne lui avait-on pas offert un café, elle en mourait d’envie, peut-

être que si elle demandait ? Son désir de caféine fut interrompu par une enfilade de petits bruits secs sur le sol. Clac clac clac. Ahhhhh, la

responsable du marketing était vraisemblablement une madame Talons réaffirmant son ambition et son autorité à chacun de ses pas vifs, nerveux,

volontaires.

La dame fit son entrée. Une grande sauterelle longiligne très élégante qui

la lorgna furtivement. Même furtif, son regard n’échappa point à Reine qui y vit luire la petite lueur de victoire que les madames Talons arborent

immanquablement lorsqu’elles entrent dans une pièce après avoir lorgné furtivement les représentantes de la gent féminine et constaté que c’est moi

la plus mince de la gang ! Elle vit aussi ce que l’autre voyait d’elle. Dommage, elle est belle. C’est vrai que les grosses ont souvent un si joli

visage.

Les deux femmes eurent à peine le temps de se saluer que la

réceptionniste ouvrait encore la porte – du cafééééééééé, espéra Reine –, laissant entrer deux personnes : d’abord une femme entre deux âges revêtue d’une blouse blanche, en fauteuil roulant. Reine fut immédiatement happée par les prunelles noisette de la femme, pétillantes d’intelligence. Quant au

spécimen de l’espèce masculine au teint bistre hautement regardable qui suivait, Reine lui aurait volontiers envoyé quelques ondes bien chargées

sexuellement… si seulement elle avait eu encore en elle la capacité de générer ce genre d’ondes, mais les petites vlimeuses semblaient avoir pris la

poudre d’escampette depuis belle lurette.

Le regard de l’homme glissa sur elle sans s’y attarder. Reine nota aussi

cela, qu’elle faisait dorénavant partie du décor, elle qui, il n’y a pas si longtemps, attirait l’attention des mâles, suscitait leur intérêt, catalysait leur

désir. Elle avait bien vu que ce regard avait glissé sur elle au même titre que sur les meubles et les objets : un mur, une chaise, une plante en plastique,

une table, une madame, une autre chaise, un ordinateur.

Ça n’avait duré qu’une demi-seconde et pourtant, ce fut suffisant pour

poignarder Reine dans ce qu’elle avait toujours considéré comme faisant partie intrinsèque de sa nature : le sens de sa féminité. Le regard de

l’homme, aussi intéressé à sa personne qu’à une chiure de moustique sur un mur brun, l’avait crucifiée sur l’autel des Invisibles dont elle faisait

dorénavant partie parce que zéro phéromone, carence hormonale oblige.

Quel coup bas porté à son pouvoir de séduction ! Les phéromones, ces

messagers porteurs de bonnes nouvelles à des fins de reproduction – hourra, reproduisons, baisons ! –, la stoolaient en rapportant une tout autre nouvelle

aux principaux intéressés. Il n’y avait qu’à voir le non-intérêt des mâles à son approche, comme si, sur le plan inconscient, l’information de son

infertilité était synonyme de non-baisabilité. Son corps la lâchait, périclitait à vue d’œil, et voilà maintenant qu’il se mettait à la dénoncer ? Elle eut

envie de crier à la trahison.

L’homme se présenta : Invi DeBrise (que Reine rebaptisa tout de même

Envie DeBaise), un nom traduisant ses origines métissées à la fois françaises et indiennes précisa-t-il, accolant immédiatement à son nom sa fonction : biologiste et directeur de recherche, insistant sur le mot directeur. Il salua la responsable du marketing d’un geste du menton tandis que la

femme en fauteuil roulant aux yeux pétillants d’intelligence tendait la main à Reine :

— Emma, gynécologue et collaboratrice au projet. Paraplégique à quatre ans.

— Reine, linguiste et directrice du projet. Toutoune à cinq ans.

Elles éclatèrent de rire, aussitôt interrompues par un raclement de gorge.

Reine ne put s’empêcher de railler en prenant sa place :

— Oui, commençons, on n’est pas ici pour avoir du fun.

Ne sachant si la remarque de Reine se voulait taquine ou sarcastique (deuxième option, aurait répondu Reine si elle avait pu entendre les pensées

de son interlocutrice), madame Talons enchaîna rapidement pour bien marquer la valeur inestimable du temps qui passe, tic-tac tic-tac.

— Nous vous avons fait venir sans votre équipe, Madame Le Guérec, pour vous présenter en détail le… produit pour lequel nous, euh, enfin, BIG

Pharma est en voie d’obtenir l’approbation de la DGPSA.

Elle s’interrompit devant le regard de poisson de Reine.

— Oh, excusez le jargon. Il s’agit de la Direction générale des produits de santé et des aliments. Les résultats d’essais cliniques ont démontré la

valeur thérapeutique du produit, enfin, de nos trois produits.

Reine fit un signe de tête en enchaînant :

— Un ensemble de produits pour contrer les problèmes reliés à la ménopause chez les femmes de quarante-cinq à soixante-cinq ans, une

quarantaine d’effets répertoriés allant de migraines, lourdeur dans les seins, bouffées de chaleur à dépression majeure, anxiété chronique et autres effets

perturbants.

— Vous vous êtes bien renseignée.

— Non. Faites juste regarder la personne que vous avez en face de vous. Si vous êtes attentive, vous remarquez des taches foncées sous mes aisselles alors que la pièce est tellement climatisée qu’on se croirait dans l’écosystème des îles subantarctiques du Biodôme. C’est quoi, vous

pensez ? Un design de tissu particulièrement évolué ? J’ai cinquante-cinq ans, ma chère dame, je sais exactement de quoi on parle ici. Mais continuez

vos explications, je me tais.

— Euh, enfin, je disais que… Oui, bon, il s’agit bien de trois produits

qui œuvrent de concert, euh, enfin, de pair…

— En synergie.

La voix bourrue de la gynécologue ferma la trappe de madame Talons, au grand soulagement de Reine, qui se mordait les joues à chaque « Euh,

enfin… » de la marketeuse. Emma lui lança un regard de connivence, ou était-ce plutôt de compassion ?

— Les effets de la ménopause sont nombreux et peuvent être débilitants. Vous m’avez l’air d’être au courant, ça va faciliter les choses.

Envie Invi l’interrompit :

— Attendez que je vous précise certaines choses.

Booooon, il va nous pénispliquer ça…

— BIG Pharma souhaite commercialiser un trio de soins, que l’équipe

appelle affectueusement le « Trio Méno », couvrant la plupart de ces secondary effects en réponse à l’hormonothérapie que quelques

gynécologues sur la fixette, pardonne-moi, Emma, défendent au mépris de la science et des études qui, du coup, ont établi une corrélation entre

l’augmentation de problèmes majeurs de santé et la prise d’hormones…

— À ce compte-là, le Viagra augmente les risques d’AVC, d’hyper ou

d’hypotension, mais personne n’en entend beaucoup parler, hein, pardonne-moi, Invi… il n’y a pas de levée… (HA HA HA HA !) de boucliers contre la

petite pilule bleue magique !

Reine ne put s’empêcher de s’en mêler :

— Ce serait la cata, comme vous dites en France, si on empêchait vos p’tits soldats de se tenir au garde-à-vous !

Et elle ajouta en marmonnant juste assez fort pour être entendue de la gynécologue, qu’elle appréciait de plus en plus :

— D’ailleurs, qui a demandé à se faire pénétrer pendant des heures à part les vedettes de films pornos ou la jeune vierge de Fifty Shades of Grey

qui a quatre orgasmes en ligne lors de sa première expérience sexuelle…

La remarque salace n’échappa point à madame Talons qui s’étouffa avec

sa salive. Invi, qui n’avait rien perçu de tout ça, cherchait à river le clou à sa collègue :

— Pourtant, des données laissent croire que l’hormo-nothérapie augmente le risque de cancers de l’ovaire et du poumon. Quant aux risques

de cancer de l’endomètre, du coup, il triple. Et lors d’un testing sur la combinaison estrogène-progestine…

Madame Talons le coupa :

— Euh, enfin, je pense que Madame Le Guérec n’a pas besoin de toutes

ces informations. Poursuivons, poursuivons (tic-tac tic-tac) et allons aux éléments qui ont orienté la recherche. Emma ?

— Merci, Monique. L’hormonothérapie vient réguler le système hormonal, comme son nom l’indique, très fluctuant lors de la ménopause.

Or, le débalancement hormonal a des effets immédiats sur l’équilibre chimique des neurotransmetteurs, notamment les endorphines, la dopamine,

la sérotonine.

Invi la coupa de nouveau :

— Laissez-moi vous préciser certaines choses.

Séance de pénisplication no 2…

— Plutôt que d’intervenir sur le plan des hormones, du coup, la team s’est concentrée sur les façons possibles d’agir directement sur les

neurotransmetteurs, voyez ? Éliminant du coup plusieurs effets sérieux, comme les sautes d’humeur, l’anxiété, la dépression, les troubles de

mémoire, etc.

— Nous avons mis au point un médicament qui neutralise les principaux neurotransmetteurs en question. On parle ici de sept neurotransmetteurs.

— Un peu de la même façon que l’hormonothérapie agit sur les hormones, c’est ça ?

— Pas bête, la petite linguiste.

Petite. Linguiste. Goujat ! Barbare ! Béotien ! Rajoutant la

condescendance à l’insulte, Invi sourit à Reine comme un professeur à sa cancre préférée. Elle s’imagina du coup le traîner dans la salle de bain la

plus proche, dénouer son pantalon et lui faire une castration au fil de soie dentaire, accessoire utile s’il en est, qu’elle traînait toujours dans son sac.

L’indignation la fit flamber en une nanoseconde, déclenchant une bouffée de chaleur (ou était-ce au contraire la bouffée de chaleur qui déclenchait

une forte émotion ?) menaçant de l’engloutir avec un sens du timing consternant.

Elle se leva avec le plus de dignité possible, excusa une envie pressante et sortit avant que tout le monde soit témoin de sa liquéfaction, sa face de

sudation, ses aisselles en chutes Niagara, alouette. Après avoir maîtrisé les premiers dégâts de la catastrophe, elle retourna au pas de course (tic-tac tic-

tac) dans la salle, et la présentation reprit, une joute orale menée par les deux scientifiques.

— Donc, on disait… Oui, cette pilule est le premier soin qui couvre une bonne partie des secondary effects. Du coup, le deuxième soin s’attaque aux

manifestations vasomotrices…

— C’est-à-dire les bouffées de chaleur et les sueurs froides provoquées

par la glande hypophyse, celle qui régule la température interne du corps selon les conditions extérieures, et qui se trouve, en période de ménopause,

absolument déchaînée.

— Déchaînée, oui, c’est l’expression juste, ajouta Reine.

— … Notamment grâce à un bracelet biométrique qui, du coup, détecte la température ambiante et celle de la peau pour ajuster le ressenti en produisant des ondes chaudes ou froides via un timbre thermoélectrique placé sur le poignet. Un must have, à vous voir aujourd’hui, Madame Le

Guérec.

Reine excellait au jeu de dards. L’été des 12 ans d’Adam, elle leur avait

procuré deux passeports-saison à La Ronde où elle avait passé ces deux mois au stand de tirs pendant qu’il enchaînait le Monstre, le Rotor et le

Bateau Pirate. Elle lui avait gagné à peu près tous les toutous du stand. En cet instant, elle aurait donné un de ses reins pour pouvoir garrocher au

directeur goujat une fléchette dans le cerveau à travers le globe oculaire. Au lieu de cela, elle mit des coutelas dans son regard et le transperça de son

mépris.

— Tant que c’est pas un genre de bracelet Pur Noisetier…

Reine aperçut avec ravissement le haussement de sourcils de madame Talons et le sourire en coin d’Emma, qui poursuivit les explications :

— Enfin, le troisième soin consiste en une crème redensifiante revitalisante pour pallier les variations hormonales qui accélèrent le

vieillissement cutané. On parle ici d’une perte d’élasticité, de densité et de relâchement des contours du visage, sans oublier l’impression d’avoir les

joues en feu.

— Comme l’enfer dans lequel je vis actuellement, vous voulez dire ?

Emma lui sourit.

— Effectivement. La crème rafraîchit instantanément la peau de 2,7 °C

et réactive les mécanismes qui lui sont propres, soit la densité, la fermeté et l’éclat.

— Un petit pas pour la femme, mais un grand pas pour la sororité !

Re-haussement de sourcils pour madame Talons, qui referma d’un geste

sec le couvercle de son ordinateur.

— Je crois qu’on a couvert tous les points essentiels pour aujourd’hui.

Un brief complet suivra. Naturellement, je vous ferai parvenir un document résumant les points abordés lors de cette rencontre. Des questions ?