La trinité des crinquées
Chapitre 2
Qui épouse une femme, épouse des soucis.
PROVERBE ITALIEN
Thank God it’s Friday
« Daddy daddydaddydaddydaddydaddy DADDY ! ! ! » scanda d’une voix suraiguë la petite rouquine d’à peu près cinq ans qui courait en tous sens
dans le club vidéo LE 7 E ART, le dernier du genre sur l’île de Montréal – du Québec au complet ? De l’Amérique du Nord ? – à l’ère du Netflix and
chill e , véritable institution résistant encore et toujours aux modes du 21
siècle. Au passage de l’ouragan, plusieurs boîtiers chutèrent, provoquant un
tintouin qui acheva de crisper les nerfs d’Elsa.
« Non, mais… elle a pas de parents, cette enfant-là ? » siffla la jeune
femme, sur le point d’exploser. Manifestement pas, car la terreur rousse continua son entreprise de dévastation. Regardant autour d’elle, Elsa tenta
de dénicher un employé ou un autre client susceptible de partager son exaspération, mais personne ne semblait considérer le comportement de
l’enfant comme ce qu’il était : une agression pure et simple. Alors que les cris de la petite menaçaient de lui flanquer une bonne migraine – quel beau cadeau pour un vendredi soir ! –, Elsa entendit une voix mâle s’élever du fond de la section réservée aux adultes.
— Mathilde, y faut que t’apprennes à gérer ton impatience.
Incrédule, Elsa s’immobilisa dans l’allée des comédies romantiques, les
bras ballants. Demander à une enfant de G-É-R-E-R son impatience ? Avait-elle bien entendu ? Elle réprima de peine et de misère une violente
envie de hurler à son tour : C’EST PAS À MATHILDE DE GÉRER SON IMPATIENCE, LE CAVE, C’EST À SON PÈRE DE GÉRER SA
PARENTALITÉ. QUAND ON N’EST PAS CAPABLE D’ÉLEVER UN ENFANT, ON N’EN FAIT PAS ! ! ! Un jeune homme se matérialisa
soudain aux côtés de la fillette, qu’Elsa dévisagea, ses impressions confirmant son opinion : mou, intello, pas de colonne. Un autre parent qui
préférait « négocier » interminablement avec son enfant plutôt que d’affirmer son autorité au risque d’en faire un dictateur haut comme trois
pommes.
Ce n’est pas qu’elle fût une experte en la matière, n’ayant jamais mis au
monde un enfant… La douleur familière irradia au niveau de son cœur, là où désormais elle portait son deuil comme un trou noir. Pas de petit être
qu’elle pourrait présenter comme sa progéniture et dont elle partagerait les photos, extasiée devant toute cette beauté qu’elle aurait contribué à créer.
Non. Louis s’était arrangé pour lui faire perdre toutes ses chances au jeu de la maternité.
Chassant le souvenir récent et toujours aussi douloureux, Elsa secoua la tête, rejetant sans douceur ses longs cheveux vers l’arrière. La brusquerie de
son mouvement coinça un nerf à la base du cou. « Note mentale à moi-même : éviter de se faire un torticolis ! » gémit la jeune femme en massant
sa nuque raide. La douleur commença à se diffuser le long de son trapèze jusqu’à l’épaule. Avec des gestes précautionneux, elle prit un film dans la
petite section « classiques Hugh Grant », puis passa à la caisse.