La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 53 sur 58

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La trinité des crinquées

Un sous-sol qui prend l’eau à cinq minutes du métro

— Merci à toutes de votre attention. Je vous souhaite une bonne fin de soirée.

Les applaudissements passèrent de chaleureux à frénétiques, auxquels se mêlèrent des vivats et un concert de remerciements. La température dans la

salle devenait étouffante, on ouvrit les portes pour faire circuler l’air. On resservit de l’eau et de la tisane. Une participante, celle qui avait pleuré à

l’évocation de la dépression, fit circuler à la ronde des boules d’énergie noix de coco-caroube, évidemment faites maison. Le mieux-être ne carbure

pas au cholestérol ni aux aliments transformés.

Reine se sentait étrangement bouleversée. Les mots de cette femme dans

la soixantaine pas très grande pas très mince s’étaient frayé un chemin en elle et avaient touché son maudit moi, ce concentré d’autodérision, de

sarcasme et de mauvaise foi. En observant les femmes autour d’elle, ces femmes éveillées – c’est le qualificatif qui lui vint spontanément à

l’esprit –, Reine se dit qu’elles avaient vu juste, Viviane et elle, que les femmes étaient avides de connaissances et de reconnaissance.

Et c’est ce qu’elles pouvaient apporter avec cet atelier : un espace d’information, de validation. Et de prise de conscience. Parce que oui,

Reine dut se l’admettre, elle avait appris des choses ce soir. Une porte s’était ouverte. Après tout, la ménopause avait peut-être un petit quelque

chose de bon à apporter.

 

Un sous-sol qui prend l’eau à cinq minutes du

métro

 

— C’est trop beau.

D’une pièce à l’autre, Elsa n’avait que ce commentaire à la bouche.

C’est trop beau. Trop beau comme appartement, trop beau comme possibilité, trop beau pour être vrai, trop beau pour être à moi, trop beau. Elle refaisait pour la troisième fois le tour de ce beau quatre et demie, dont

les pièces étaient si grandes que ça passait à ses yeux pour un six et demie, arrangeait et réarrangeait les pièces. Dans le grand salon double à gauche, la

chambre et mon bureau. Ou la chambre de bébé et la mienne. Dans la chambre et demie du fond, un petit salon double, dont une des pièces était

plus étroite que l’autre, la chambre de bébé et la table à langer, la commode, une chaise berçante, ce serait parfait. Ou encore mon bureau, ma biblio, un

boudoir, un atelier de couture, un espace de création… Les possibilités s’entrechoquaient dans son esprit, une vraie partie de bowling.

Jeanne, l’actuelle locataire des lieux, buvait un café en observant son manège, amusée.

— Contente que ça te plaise.

La femme d’à peu près son âge avait eu beau lui expliquer les raisons de

son départ – un déménagement à la campagne chez son chum –, Elsa n’en revenait pas qu’on puisse quitter cet endroit. Et elle n’en revenait pas de sa

chance.

— Me plaire ? Le mot est faible ! Je suis extatique, c’est un miracle, un

vrai miracle, je te dis. J’en reviens pas ! Un rez-de-chaussée ! Pis à ce prix-là ! Pis c’est tellement une belle rue ! Pis c’est à côté, à-c-ô-t-é du métro.

Pis le marché Jean-Talon ! Pis les arbres dans la rue ? Pis la cour… pis la RUELLE !

En ce samedi matin, les cris des enfants leur parvenaient. Un peu plus tôt, Elsa avait aperçu une ribambelle de jeunes de deux à huit ans galoper et

hurler leur joie d’être en congé.

— Ouais, l’environnement est vraiment familial et y a un bel esprit

communautaire. Y a même une page Facebook dédiée au voisinage. « Camping Foucher », que ça s’appelle. Nice, hein ? Si tu…

— Je le prends, je le veux, il est à moi, y a mon nom dans le ciel juste au-dessus de la maison, tu vois pas ? C’est écrit ELSA avec une flèche qui pointe sur la maison ! Tu le vois, hein ? C’est trop beau, c’est un miracle.

Elsa sentit les larmes monter.

— Excuse, je… C’est trop beau. Pis c’est les maudites hormones de grossesse…

— Oh ! T’es enceinte ?

Jeanne la regarda avec dévotion, l’air de contempler la Vierge Marie.

— Euh, ben oui, j’en suis juste au troisième mois, c’est pour ça que ça paraît pas encore.

— Ton chum est…

— Y a pas de chum.

Elsa se demanda si le fait de jouer sur sa monoparentalité aiderait à sa cause, mais comme faire pitié n’était pas dans ses cordes – elle donnait

plutôt dans l’air bête naturel –, elle ne rajouta rien.

— J’ai jamais voulu avoir d’enfants, mais je trouve ça beau, une femme

enceinte. Je trouve ça courageux. Je sais pas, avec tout ce qui se passe…

Elsa se dit que si Jeanne se lançait dans un laïus de pourquoi-avoir-des-

enfants-dans-un-monde-voué-à-l’extinction ou ne-pas-faire-d’enfants-pour-réduire-l’empreinte-écologique-la-Terre-est-suffisamment-polluée-comme-

ça, elle allait l’échapper. Et échapper du même coup cette formidable occasion. Jeanne renchérit :

— C’est tellement lumineux ! Ça donne un espoir, ça donne foi en l’humanité.

Elsa regretta de ne pas être enceinte de six mois, de ne pas avoir de bedon plus rond, de ne pas pouvoir lui faire sentir le bébé bouger. Elle

aurait voulu lui donner un cadeau gratis pour que cette Jeanne l’aime, l’accepte, passe enfin à la cession de bail. « Univers, niaise-moi pas ! Tu

peux juste pas me passer cet appart-là sous le nez si t’avais pas l’intention de me le donner. Enwouèye, Univers, déguédine, fais bouger les affaires ! »

— J’ai placé l’annonce sur le babillard du studio parce que je veux choisir la personne qui honorera mon appart. J’y ai vécu treize ans. Avec le temps, je me sens une responsabilité. Je veux pas que ce soit n’importe qui qui l’occupe. Je m’entends bien avec les proprios, deux frères, leur mère

habite dans un des petits trois et demie au-dessus, les murs sont en carton, tsé, c’est une vieille maison…

Elsa aurait voulu crier. Des murs en carton n’ont jamais fait bon ménage avec un nourrisson.

— Je pourrais installer le bébé avec moi dans ma chambre, qui serait la pièce double du devant, c’est tellement grand ! Comme ça, la madame au-

dessus… la mère des… elle serait pas du tout dérangée.

Elsa aurait voulu citer sur-le-champ une loi interdisant la discrimination

familiale dans le choix des locataires. Interdire les animaux n’était pas légal, alors interdire les enfants !

— Non, je veux dire… Je veux refiler cet appartement-là à une bonne famille. Je veux choisir.

Elsa croisa de nouveau tout ce qui se croise dans un corps humain.

— Et bizarrement, t’es la seule à s’être manifestée.

Comme à l’accoutumée, Elsa fut transparente, priant pour que sa franchise paye, cette fois-ci.

— C’est moi qui ai enlevé l’annonce.

Jeanne la regarda les yeux ronds. Un regard dans lequel toute dévotion

avait disparu.

— Je voulais tellement avoir cet appartement qui, tu l’auras deviné,

répond parfaitement à mes prières, euh… critères. Je suis pas croyante ni pratiquante ni rien, mais là… ma cause est un peu désespérée. Je sors d’une

peine d’amour avec un homme que j’aimais, mais que j’ai laissé parce qu’il… peu importe. Cet appartement-là, c’est trop beau. C’est un miracle.

Je sais pas trop quoi dire de plus.

Elsa aurait voulu se botter le derrière. Elle ferma les yeux, empêchant les

larmes d’affluer, il y a quand même un boutte à être à côté de la plaque. Elle aurait voulu dire à Jeanne que cet appartement qui les accueillerait, Patof et elle, où elle se déposerait, allait réparer tous les petits morceaux qui s’étaient cassés en elle ces derniers mois. Cet appartement, son havre, son

home, son foyer, son oasis, son refuge allait la réparer, c’est pas rien, maudit ! Mais elle ne pouvait que se sentir vaguement nauséeuse,

vaguement muette, vaguement idiote.

— Il faut que tu saches que le sous-sol est sur le béton, que l’eau monte

chaque fois qu’il pleut un peu intensément, ce qui se produit de plus en plus souvent avec les changements climatiques. Montréal est devenu tropical,

c’est ben pour dire. Si on entrepose des affaires, il faut les surélever, les mettre sur des tablettes, genre. Pis on entend la voisine baiser. Ben, pas la

mère des proprios, l’autre. Nicole. Dans l’autre trois et demie.

— Et ? Tu me dis ça parce que ?

— Cession de bail. Tu l’as, ton miracle. Es-tu prête à emménager le 15 décembre ?

 

6. « À tous les pères », chronique de Richard Martineau, Journal de Montréal, 19 juin 2022.

 

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