La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 25 sur 58

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La trinité des crinquées

Bébé 2.0

— Je l’avoue, j’ai d’abord accepté l’invitation d’Adèle pour me venger, tsé, te faire vraiment suer. Je sais, pour une femme de trente-cinq ans, c’est

pas fort… mais je me suis prise au jeu et je trouve que c’est une bonne idée. Ça disparaît en six lavages, Viv, si elle se lave les cheveux deux fois par

semaine, elle va être correcte pour le retour en…

— C’est parfait. C’est correct. Tout est beau. C’est tellement beau, je

suis siiii contente… si tu savais !

La voix de Viviane grimpait dans les aigus rappelant celle de sa fille.

— Teignez-vous, teignez-vous, mon doux, pourvu que tu m’en veuilles plus ! T’as pas idée comme je suis contente de te voir ! Reste à souper, vas-

tu rester à souper ? Dis que tu restes à souper ! Dans la cour, sous les arbres, on est presque bien quand le soleil se couche.

— Daniel est pas… ?

— Mom, t’es pas… ?

Viviane secoua vivement la tête. Non aux deux questions. Adèle afficha une moue de déception du genre bon-si-on-peut-même-plus-faire-sacrer-sa-

mère.

— On est entre filles. Girls pooooweeeeer ! Oh, pardon, Florian.

 

Bébé 2.0

 

Adèle et Elsa avaient étalé de vieilles serviettes sur le meuble-lavabo, sur le carrelage de la salle de bain du sous-sol – la beige marbrée brune réservée

aux enfants et à leurs copains –, et baignaient à présent dans l’odeur de peroxyde, les mains recouvertes de gants souples diaphanes et d’un sac de

plastique sur la tête. La chasse aux fameux sacs de plastique avait été épique, c’est le moins qu’on puisse dire, dans cette maison où la simple mention du mot suffisait à déclencher un discours enflammé digne d’une Greta Thunberg avec surenchère émotionnelle à la clé.

Il avait fallu de longues minutes de sérieuses négociations avec les jumeaux pour qu’ils acceptent de s’enquérir auprès de leurs amis et voisins

si quelqu’un, quelque part, pouvait faire don de deux exemplaires de cet article maudit et honni. En échange, Florian leur avait soutiré une pièce de

deux dollars et Mirabelle, la permission de venir assister à la séance de teinture.

Pendant les trente minutes d’attente requises, les deux « teindues » s’étaient assises l’une sur le couvercle rabattu du siège de toilette, l’autre

sur un vieux tabouret de bois. Avec l’absence flagrante de diplomatie qui la caractérisait, Adèle cuisinait sa nouvelle amie, relation, complice avec qui

elle avait des sujets de conversation tellement plus emballants que ceux qu’elle abordait avec ses amies, ou encore, ouache, avec sa mère.

— Bon, Louis t’a chokée sur le bébé. Tu l’as laissé pour ça. C’est major comme move ! T’en veux un à ce point-là ?

Elle avait appuyé lourdement sur le « à ce point-là » pour bien traduire son incompréhension de la chose. Le bal des hormones entamait tout juste

son charivari à l’intérieur de son corps, ce qui se limitait pour l’instant à l’apparition de poils, une moiteur ponctuelle dans l’entrejambe et ses

dessous tachés d’une glaire blanchâtre, tout ce dont elle n’arrivait pas à parler, des pudeurs envahissantes l’en empêchant.

De son point de vue, Louis était bel et bien à caser dans la catégorie des écœurants. Elle avait été sensible au chagrin d’Elsa, elle voyait bien que son

ex l’avait niaisée en lui faisant des accroires, mais elle ne saisissait pas l’importance de l’enjeu. Laisse-t-on un homme qu’on aime pour un bébé ?

— À ce point-là, oui. C’est puissant, l’horloge biologique d’une femme.

Elsa retint de justesse le « Tu vas comprendre quand tu vas être

grande », soucieuse de ne pas froisser la susceptibilité de l’adolescente en donnant l’impression de lui être supérieure. C’est ce qu’elle appréciait chez les jeunes ados, le front de bœuf de leur inexpérience, leur logique naïve, mais implacable. Elle était curieuse de connaître l’opinion d’Adèle, qui

avait à son égard une ouverture rafraîchissante.

Comme c’était souvent le cas auprès des élèves du collège, elle

bénéficiait d’une certaine immunité diplomatique, ne se trouvant ni du côté des parents ni de celui des enseignants. Elle était une personne-ressource

inoffensive située en zone neutre, une figure d’autorité, certes, mais n’ayant pas de poids véritable. Qui voulait confronter une bibliothécaire dont le rôle

consistait à conseiller, suggérer, informer, animer, stimuler, encourager ?

— Y doit y avoir d’autres moyens, non ?

— Tu veux dire de tomber enceinte ?

— Tu pourrais te faire un autre chum qui voudrait, lui.

— Oui. Mais c’est quoi les chances de tomber sur un gars qui veut des enfants ? J’ai plus tellement le temps de procéder par essais-erreurs.

— Mouais…

Le visage d’Adèle s’illumina subitement sous le coup d’une inspiration :

— Ma best, Rose ! Elle est chinoise, sa mère l’a adoptée toute seule, je veux dire… sans père… Soloparentale ! C’est ça qu’elle dit tout le temps :

« Je suis une mère en solo, je suis soloparentale. » Tu pourrais lui en parler !

— Bof… Monter un dossier, la paperasse, les formalités, ça doit être long, mais c’est vrai que c’est possible.

Elsa jongla avec le mot qui lui plaisait bien plus que « monoparentale », il avait quelque chose de plus harmonieux, de plus positif.

« Monoparentale » goûtait la défection alors que « soloparentale », la décision. Elle se dit qu’elle prendrait volontiers le statut de mère

soloparentale.

— Y a d’autres moyens.

Les deux « teindues » sursautèrent si violemment qu’Elsa manqua chuter de son tabouret. Adèle s’emporta :

— Miraaaaaa, shit ! ! Tu fais toujours ça, arriver d’un coup comme un Jack in the box ! Grrrrrrr ! Avertis, arrive en sifflant, come on, fais de quoi !

Appuyée au cadre de porte, la petite s’excusa sans toutefois se démonter. Les cris de son aînée, elle en avait l’habitude. Imperturbable, elle fixait Elsa

de ses immenses yeux presque trop grands pour son petit visage de lutine. Camouflant un sourire, la jeune femme lui fit signe d’entrer, amusée de

l’intérêt que l’enfant semblait lui porter.

— On lui doit bien ça, à notre sauveuse de sac ! On lui a promis.

Mirabelle, tu disais ?

— Peuh ! Des niaiseries de son âge !

— Adèle, laisse-la parler, ça m’intéresse.

L’adolescente croisa les bras, fusillant du regard sa petite sœur. Jalouse,

déjà, de l’attention qu’elle suscitait.

— Just a Baby.

— Euh… oui, je sais que c’est « juste » un bébé, Mirabelle, mais bon, ça…

— Non, c’est le nom de l’application. Just a Baby. C’est le Tinder de la conception.

— Quoi ? ! Le Tind… Tu sais ce que c’est ? Comment est-ce que…

— Elle a toujours le nez fourré partout où est-ce qu’y a pas d’affaire…

— Adèle !

— J’ai entendu ça chez mon amie l’autre jour, sa mère parlait à

quelqu’un au téléphone, qu’elle allait se mettre sur Tinder, je me demandais c’était quoi, j’ai fait des recherches… Pis j’ai trouvé ça. Just a Baby.

— Un Tinder pour bébés ? ? ?

— As-tu ton téléphone ?

La fillette tendit la main vers Elsa qui, après un instant d’hésitation, lui remit l’appareil une fois déverrouillé. Mirabelle enfonça habilement les

touches, ses petits pouces volant sur le clavier, puis lui tendit le téléphone. L’écran d’accueil affichait une page colorée montrant des visages d’hommes et de femmes heureux reliés à des photos de bébés joufflus et en santé.

Just a baby. Find people, make babies.

Match with potential partners !

Simply download the app, set up a profile and start swiping2.

Elle lut rapidement le segment « À propos », deux paragraphes beaucoup

trop courts pour l’envergure d’un projet de cocréation d’un être humain. En gros, l’application australienne – disponible gratuitement sur l’App Store et

Google Play – permettait de rencontrer des partenaires et de discuter de ses besoins plutôt que de s’en remettre à une baise d’un soir, à un donneur

anonyme choisi dans un catalogue ou à un vieil ami. (Elsa avait beau faire le tour de ses connaissances, elle n’avait aucun « vieil ami », surtout pas du

genre à vous faire un bébé à la demande.)

Toujours selon le site Web, l’application était facile à utiliser : « Il suffit

d’une minute pour télécharger et créer un profil et en quelques clics, vous pouvez trouver un substitut, un partenaire, un donneur de sperme ou une

donneuse d’ovules. »

— In-cro-ya-ble ! J’en re-viens pas ! Un swipe, un match, un bébé !

C’est in-sen-sé ! ! !

— Le Tinder pour bébé te tente pas ?

Elsa allait répondre négativement à la question innocente de Mirabelle et la remercier pour son initiative quand la sonnerie de la minuterie mit un

terme à la discussion. Son esprit passa de mère à mèches en un quart de seconde et elle reprit la maîtrise de la situation.

— Adèle, on rince et on sèche !

Mirabelle se révéla une assistante idéale, passant de l’une à l’autre avec

de nouvelles serviettes, peigne droit et brosse ronde, bobépines, sèche-cheveux, petit miroir (pour voir de derrière) et applaudit bien fort au

résultat – différent sur les boucles foncées de l’une et la tête ambrée de l’autre : flamboyant et saisissant pour Adèle, tout en douceur et en nuances pour Elsa. Sous son casque de blé mûr aux accents fuchsia, le cerveau de la bibliothécaire tournait à fond les turbines. Et si elle choisissait de